‹ Mélanges d'économie politique par m. Fr. BastiatChapitre 24 sur 47 · HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

HUITIÈME LETTRE

La preuve île rinijin— ibil iii^ .iisjuTm 1 il'cuarnmei' la nossibilini. ~ Proleslqlion cunipe le hMnlUme, — VérilÊi immuables. — Jugement sur les ptfréi;ri mitions .i Ifiivt-i's lrsi-bi,m|is .!<■ l'histoire.— Ajiulunurs ni ou nids coiilru leur nuleur. — Lois îles cauiluui l'ésuméci en cinq propositions.

La gratuité du crédit est-elle possible?

La gratuité du crédit est-elle impossible ?

Il est clair que, résoudre une de ces questions, c'est résoudre l'autre.

Vous me reprochez de manquer à la cliarité parce que je maintiens le débat sur la seconde.

Voici mon motif :

Rechercher si la gratuité du crédit est possible, c'eût été me laisser entraîner a discuter la banque du peuple, Vimpil sut le capital, les ateliers nationaux, l'organisation du travail, en un mot, les mille moyens par lesquels chaque école prétend réaliser celle gratuité. Tandis que, pour s'assurer qu'elle est impossible, il suffisait d'analyser la nature intime du capital; ce qui atteint mon but, et, à ce qu'il me semble, le vôtre.

On pose à Galilée cinquante arguments contre la rotation de la terre. Faul-il qu'il lus réfute lousï Non; il prouve qu'elle inurne et tout est dit : E pur si muove.

Comme novateur, dites-vous, j'ai droit à l'examen. — Sans doute; mais avant tout, la société, comme défenderesse, a droit

qu'on lui prouve son tort. Vous traduisez le capital et l'intérêt au tribunal de l'opinion, les accusant d'injustice, de spoliation. ti vous à prouver leur culpabilité ; à eux à prouver leur innocence. — Vous avez, dites-vous, plusieurs moyens de les faire renlrcr dans le droit. Il faut d'abord savoir s'ils en sont sortis. L'csaroen de vos inventions ne peut venir qu'après, puisqu'il suppose l'accusation fondée, ce qu'ils nient. -

Cette marche est tellement logique, que vous y acquiescez en ces termes :

i Vraie ou fausse, légitime ou illégitime, morale ou immorale, j'accepte l'usure, je l'approuve, je la loue même; je renonce a toutes les illusions du socialisme, et me refais chrétien, si vous me démontrez que la prestation des capitaux, de même que la circulation des valeurs, ne saurait, en aucun cas, être gratuite. >

Or, que fais-je autre chose? C'est bien là mon terrain : prouver que le capital porte en lui-même l'indestructible principe de la rémunerabililê.

Cette doctrine, vous l'avez d'abord combattue par la théorie des contradictions, ensuite par celle des distinctions. L'intérêt, avez-vons dit, a eu sa raison d'existence autrefois, il ne l'a plus aujourd'hui. Il fut un instrument d'égalité et de progrès, il n'est plus que vol et oppression. — Et, là-dessus, vous citez plusieurs iustilulions et usages d'abord légitime» et libéraux, devenus plus lard injustes et funestes à la liberté, entre autres, la torture, le jugement par l'eau bouillante, l'esclavage, etc.

Je repousse, quant à moi, ce fatalisme cruel qui consiste à justifier tous les excès comme ayant servi la cause de la civilisation. L'esclavage, la torture, les épreuves judiciaires, n'ont pas avancé, mais retarde la marche de l'humanité, 11 eu eût été de même de l'intérêt, s'il n'avait été, comme vous le dites, qu'un abus de la forée. En outre, s'il y a des choses qui changent, il y en a qui ne changent pas. Depuis la création, il a été vrai que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits, et cela sera vrai jusqu'au jugement dernier et au delà. De même, i! a toujours été vrai, il le sera toujours, que le travail accumulé ou le capital mérite récompense.

Vous comparez ma logique à celle d'un en [repreneur qui dirait : > Que m'importent la vapeur, la pression atmosphérique, l'électricité î Prouver la légitimité du char à quatre roues, n'est-ce pas prouver que l'invention des chemins de fer est une chimère? »

J'accepte la similitude; mais voici comment : Je reconnais que le chemin de fer est un progrès. Je me réjouis de ce qu'il fait baisser le prix des transports; mais si l'on en voulait conclure à la gratuité des transports, si l'on disait : « Un prix quelconque pour les transports a pu être légitime autrefois, mais le temps est venu où ils doivent s'csécuier gratuitement, > je répondrais : ■ La conclusion est fausse. De progrès en progrès, ce prix peut diminuer sans cesse, mais il ne peut arriver a zéro, parce qu'il y aura toujours là une intervention do travail humain, un service humain, qui porte en lui-même le princ pc de la rémunérai) il lté. ■

De même, je reconnais que le loyer des capitaux va baissant en raison de leur abondance. Je le reconnais et m'en réjouis, car ils pénètrent ainsi de plus en plus dans toutes les classes, et les soulagent, pour chaque satisfaction donnée, du poids du travail. Mais, de cette baisse constante de l'intérêt, je ne puis conclure à son anéantissement absolu, parce que jamais les capitaux ne naîtront spontanément, qu'ils seront toujours un service plus ou moins grand, et que dès lors ils portent en eux-mêmes, ainsi que les transports, le principe de la rémunérabililé.

Ainsi, monsieur, je ne vois aucun motif de déplacer ce débat au moment de le clore; et il me semble qu'il n'est pas un de nos lecteurs qui ne considérât ma tache comme remplie, si je prouvais ces propositions :

Tout capital (quelle que soit sa forme, moissons, outils, machines, maisons, etc.), tout capital résulte d'un travail antérieur, et féconde Un travail ultérieur.

Parce qu'il résulte d'un travail antérieur, celui qui le cède reçoit une rémunération.

Parce qu'il féconde un travail ultérieur, celui qui remprunte doit une rémunération.

El vous le dites vous -mû me : ■ Si la peine du créancier est îéi'o, l'intérêt doit devenir léro. >

Donc, qu'avons-nous à rechercher ? Ceci :

Est-il possible qu'un capital se forme sans peine?

Si c'est possible, j'ai tort ; le crédit doit être gratuit.

Si c'est impossible, c'est vous qui avez tort, le capital doit être rémunéré. Vous avez beau faire ; la question se réduit à ces ternies: t Le temps est-il arrivé, arrivera-t-il jamais où les capitaux écloront spontanément sans la participation d'aucun effort humain? ■

liais dans une revue rétrospective pleine de verve, vous élançant vers la Palestine, vers Atbèues, Sparte, Tyr, Rome, Caribagc, vous m'entraînez par la tangente hors du cercle où je ne puis vous retenir. Eh bien ! avant d'y rentrer, j'essayerai, sinon de vous suivre, du moins de faire quelques pas avec vous.

Vous débutez ainsi ;

t Ce qui fait que l'intérêt du capital, excusable, juste même au point de départ de l'économie des sociétés, devient, avec le développement des institutions industrielles, une vraie spoliation, un vol, c'est que cet intérêt n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'être, que la nécessité et la force. La nécessité, voilà ce qui explique l'exigeuee du préteur; la force, voilà ce qui fait la résignation de l'emprunteur. Mais à mesure que, dans les relations humaines, la nécessité fait place à la vérité, et qu'à la force succède le droit, le capitaliste perd son excuse. ■

Il perd plus que cela; il perd le seul titre que vous lui reconnaissez, Si sous l'empire de la liberté et du droit, l'intérêt persiste, c'est sans doute qu'il a, quoique vous en disiez, une autre raison d'être que la force.

En vérité, je ne comprends plus votre distinguo. Vous disiex: ■ L'intérêt a été juste autrefois, il ne l'est plus aujourd'hui. > Et quelle raison en donnez-vous? Celle-ci : < Jadis la force régnait, aujourd'hui c'est le droit.» Loin do conclure delà que l'intérêt a passé de la légitimité à l'illégitimité, n'est-ce pas le contraire qui se déduit de vos prémisses?

Et certes, le fait confirme rail celte déduction; car l'usure a pu Être odieuse quand ou devenait capiialiste par la rapine, et l'intérêt est justifié depuis qu'on le devient par le travail.

i C'est dans le commerce Me mer qu'il faut chercher l'origine de l'Iatérél. Le contrat à la grosse, variété ou plutôt démembrement du contrai de pacotille, fut sa première forme. >

Je crois que le capital a une nature qui lui est propre, parfaitement indépendante de l'élément par lequel les hommes exécutent leurs transpnrls. mi il- voyagent et fassent votager leur* marcha ti dises par terre, par eau ou par l'air, en char, en barque ou eu ballon, cela ne confère ni ne retire aucun droit au capital.

Il est d'ailleurs permis de penser que la pratique de l'intérêt a été antérieure à celle du commerce maritime. Très-probablement le patriarche Abraham ne prétait pas des troupeaux sans se réserver une part quelconque dans le croit, et ceux qui, après le déluge, bâtirent à Babjlone les premières maisons, n'en cédaient sans doute pas l'usage sans rétribution.

Eh quoi! monsieur, ces transactions, qui ont prévalu et s'accomplissent volontairement depuis le commencement du monde, sous les noms de location, intérêt, fermage, baux, loyer, ne seraient pas sorties des entrailles mêmes de l'humanité! Elles seraient nées du contrat de pacotille !

Ensuite, à propos du contrat à la grosse, vous faites une théorie du bénéfice qu'eu vérité je crois inadmissible. — Hais la discuter ici, ce serait nous écarter du sujet.

Enfin vous arrivez à celte tige de toutes les erreurs économiques, à savoir : la confusion entre les capitaux et le numéraire, confusion à l'aide de laquelle il est aisé d'embrouiller la question. Mais vous n'y croyez pus vous-même, et je n'en veux pour preuve que ce que vous disiez naguère à M. Louis Blanc : ■ L'argent n'est pas une richesse pour la société : c'esl loul simplement un moyen de circulation qui pourrait irès-avantageusement être remplacé par du papier, par une substance de nulle valeur. ■

Veuillez donc croire que lorsque je parle de la productivité du capital (outils, instruments, etc.), mis en œuvre par le Ira-

vail, je n'entends pas attribuer une merveilleuse vertu prolifique à l'argent.

Vous suivrai-je, monsieur, en Palestine, à Athènes et Lacédémone'? Vraiment, ceta n'est pas nécessaire. Un mot seulement sur le non fœnerabis de Moïse.

J'admire la dévotion qui a saisi certains socialistes (avec lesquels je ne vous confonds pas), depuis qu'ils ont découvert, à l'appui de leur llicse, quelques telles dans l'Ancien et le Nouveau Testament, les conciles et les Pères de l'Église. Je me permettrai de leur adresser celte question : Entendent-ils nous donner ces autorités comme infaillibles en matière de science et d'économie sociale!

Certes, ils n'iront pas jusqu'à me répondre : Nous tenons pour infaillibles les textes qui nous conviennent, et pour faillibles ceux qui ne nous conviennent pas. (Juand on invoque les livres sacrés, à ce litre, et comme dépositaires de la volonté indiscutable de Dieu, il faut tout prendre, sons peine de jouer une puérile comédie. Eli bien! sans parler d'une multitude de sentences de l'Ancien Testament, qui ne peuvent, saus danger, titre prises au pied de la lettre, il y a, dans l'Évangile, d'autres textes que le fameux mutuum date, dont ils veulent déduire la gratuité du crédit, entre autres ceux-ci :

i Heureux ceux qui pleurent!

■ Heureux ceux qui souffrent!

« 11 y aura toujours des pauvres parmi vous.

i llendei à César ce qui appartient à César, i Obéissez aux puissances, i Ne vous préoccupez pas du lendemain.

« Faites comme le lis, qui ne file ni ne tisse.

■ Faites comme l'oiseau, qui ne laboure ni ne sème.

i Si on vous frappe sur la joue gauche, 1 end ei encore la joue droite.

i Si on vous vole votre manteau, donnci encore votre robe. i

Que diraient messieurs les socialistes, si nons fondions sur un de ces textes la politique ei l'économie sociale?

Il est permis de croire que lorsque le fondateur du chris-

lianisme a dit à ses disciples : Mutmtm date, i! a entendu leur donner un conseil de charité ei non faire un coins d'économie politique. Jésus étaii charpentier, il travaillait pour vivre. Dès lors, il ne pouvait faire du don une prescription absolue. Je crois pouvoir ajouter, sans irrévérence, qu'il se faisait payer très-légitimement, non-seulement pour le travail consacré à faire des planches, mais aussi pour le travail consacré à faire des scies et des rabots, c'est-à-dire pour le capital.

Enfin, je ne dois pas laisser passer les deux apologues par lesquels vous terminez votre lettre, sans vous faire observer que, loin d'infirmer ma doctrine, ils condamnent la vôtre; car on n'en peut déduire la gratuité du crédit qu'à la condition d'eu déduire aussi la gratuité du travail. Votre second drame me porte un grand coup d'épée; mais, par le premier, vous m'avei charitablement muni d'une cuirasse à toute épreuve.

En effet, par quel artifice voulez-vous m'amener à reconnaître qu'il est des circonstances où on est tenu en conscience de prêter gratuitement? Vous imaginez une de ces situations extraordinaires qui font taire tous les instincts personnels et mettent en jeu le principe sympathique, la pitié, la commisération, le dévouement, le sacrifice. — Un insulaire est bien pourvu de toutes choses. Il rencontre des naufragés que la mer a jetés nus sur la plage. Vous me demandez s'il est permis à cet insulaire de tirer, dans son intérêt, tout le parti possible de sa position, de pousser ses exigeuces jusqu'aux dernières limites, de demander mille pour cent de ses capitaux, et même de les louer au prix de l'honneur.

Je vois le piège. Si je réponds : i Oh ! dans ce cas, il faut voler, sans conditions, au secours de son frère, partager avec fui jusqu'à la dernière bouchée de pain, i vous triompherez, disant ; t Enfin mon adversaire a avoué qu'il est des occasions où le crédit doit être gratuit, i

Heureusement, vous m'avez fourni vous-même la réponse dans le premier apologue, que j'aurais inventé, si vous ne

Un homme passe sur le bord d'un fleuve. Il aperçoit un de ses frères qui se noie, et n'a, pour le sauver, qu'à lui tendre la

main. Pourra-t-il , en conscience, profiter de l'occasion pour stipuler les conditions les plus extrêmes, pour dire au malheureux qui se débat dans le torrent : < Je suis libre, je dispose de mon travail. Meurs ou donne-moi toute la fortune? i

Je me figure, monsieur, que si un brave ouvrier se rencontre dans ces circonstances, il se jettera dans l'eau sans hésiter, sans calculer, sans spéculer sur son salaire et même sans y songer.

liais ici, veuillez le remarquer, il n'est pas questiou de capital ; il s'agit de travail. C'est du travail qui, en consciente, doit être sacrifié. Est-ce que vous déduirez de là, comme règle normale des transactions humaines, comme loi de l'économie politique, la gratuité du travail? Et parce que, dans un cas extrême, le service doit dire gratuit, renoncerez-vous théoriquement à votre axiome : mutualité des services?

El cependant, si de volrc second apologue vous concluez qu'on esi toujours tenu de préier pour rien, du premier vous devez conclure qu'on est toujours obligé de travailler gratis.

La vérité est que, pour élucider une question d'économie politique, vous avez imaginé deux cas où mutes les lois de l'économie politique sout suspendues. Qui jamais a songé à nier que, dans certaines circonstances, nous ne soyons tenus de sacrifier capital, intérêt, travail, vie, réputation, aûcctious, santé, etc.? Mais est-ce là la loi des transactions ordinaires? Et recourir à de tels exemples pour faire prévaloir la gratuité du crédit, ou la gratuité du travail, n'csl-cc pas avouer son impuissance à faire résulter cette gratuité de la marche ordinaire des choses?

Vous recherchez, monsieur, quelles sont, pour la classe travailleuse, les conséquences du prêt à intérêt, et vous eu éuumérez quelques-unes, m'inviiant à en faire l'ubjei ultérieur de ce débat.

Je ne disconviens pas que, parmi vos objections, il n'y en ait de tres-spéciouscs ci même de 1res- série us es. 11 est même impossible, dans une lettre, de les relever une à une; j'essayerai de les réfuter toutes à la fois, par la simple exposition de la loi selon laquelle se répartissent, suivant moi, entre le capital et

le travail, les produits de leur coopération ; cl c'est par là que je rentrerai dans ma modeste circonférence économique.

Permettez-moi d'établir cinq propositions qui me semblent susceptibles d'être mathématiquement démontrées (4).

1° Le capital féconde le travail.

11 est bien clair qu'on obtient de plus grands résultais avec une ebarrue que sans charrue; avec une scie que sans scie ; avec une rouie que sans mule; avec des approvisionnements que sans approvisionnements, etc., d'où nous pouvons conclure que l'intervention du capital accroît la masse des produits à partager.

Citons-en un exemple familier.

Tout le momie sait que il mis mie grande ville, dans au quartier riche el populen*, ou |ieiil gagner ihivEiiitagc loul en réduisant les prli de vente. C'est ce qu'un estime fniiiiliiiciiiciit ]iar ecl lu liiculiun : 4e retrouver sur la

Supposons quatre marchands de couteaux, l'un a Bayonnr, le troisième a Bordeaux, le quatrième a l'oris. Nous pourrions avoir le lablcou suivant :

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