ONZIÈME LETTRE
Vous ne m'avez pas trompé : le ton de bonne Toi et d'extrême sincérité, qui éclate à chaque ligne de votre dernière lettre, m'en est une preuve. Aussi, est-ce avec une joie bien franche que je rétracte mes paroles.
Je ne vous ai pas trompé non plus; je n'ai pas manqué, comme vous dites, au devoir de l'hospitalité. Toutes vos lettres ont été, comme je l'avais promis, religieusement insérées dans la Voix du Peuple, sans réserves, sans réflexions, sans commentaires. De mou côté, j'ai fait les plus grands eilbrls pour donner à la discussion une marche régulière, ine plaçant, pour cela, tantôt dans la métaphysique, tantôt dans l'histoire, tantôt, enfin, dans la pratique, dans la routine même. Vous seul, et nos lecteurs en sout témoins, avez résisté à toute espèce de méthode. Eulin, quant au ton général de notre polémique, vous reconnaissez que la manière dont j'en ai usé avec vous, défenseur du capital, a fait envie à ceux de mes coreligionnaires qui soutiennent en ce moment contre moi une cause plus malheureuse encore que celle de l'intérêt, et qui, par malheur, ont à défendre, dans celLc cause, quelipic chose de plus que leur opinion, qui ont à venger leur amour-propre. Si, dans ma ticr-
nièro réplique, mon style s'esl empreint île quelque amertume, vous ne devez l'attribuer qu'a l'impatience, certes bien naturelle, où j'étais de voir mes efforts se briser sans cesse contre ci'tie obstination, celle force d'inertie intellectuelle qui, ne faisant compte ni de la philosophie, ni du progrès, ni de la finance, se borne à reproduire éternellement celle question puérile : Quand j'ai épargné cent écus, et que, pouvant les utiliser dans mou industrie, je les prête moyennant intérêt ou part de bénéfice, esl-ce que je vole?...
Je rends donc pleine justice à votre loyauté; j'ose dire que ma courtoisie vis-à-vis de vous ne s'est pas démentie un instant. Mais, aujourd'hui plus que jamais, je suis forcé d'insister sur mon dernier jugement: Non, M.lSasliat, vous ne savez pas l'économie politique.
Laissons de côté, je vous prie, la loi de contradiction, à laquelle, décidément, votre esprit répugne; laissons l'histoire, ou plutôt le progrès, dont vous méconnaissez la tendance, dont vous récusez l'autorité; laissons la ftanque, au moyen de laquelle je vous prouve que l'on peut, sans y rien changer, réduire Instantanément l'intérêt des capitaux à 1/3 pour 100. Je vais, puisque tel est votre désir, me renfermer dans la notion pure du capital. J'analyserai cette notion; j'en ferai, au point de vue de l'intérêt, la déduction théorique et mathématique; après avoir établi ma thèse par la métaphysique, par l'histoire et par la Banque, je l'établirai une quatrième fois, je justifierai chacune de mes assertions, par la comptabilité, celle science modeste et trop dédaignée, qui est à l'économie sociale ce que l'algèbre est à la géométrie, l'cut-clrc, celte fois, mon esprit parvicndra-l-il à saisir le votre : mais qui me garantit que vous n'allez pas me reprocher encore de changer, pour la quatrième fois, de méthode?
Qu'est-ce que le capital?
Les auteurs ne sont point d'accord de la définition : à peine s'ils s'entendent même sur la chose.
J.-B. Say définit le capital : la simple accumulation des produits.
Itossi : un produit épargné, et destiné à la reproduction.
J. Garnier, qui les cile : du travail accumulé; ce qui rentre dans la définition île J.-B. Say, accumulation des produits.
Ce dernier, toutefois, s'exprime ailleurs d'une façon plus explicite : On entend, dii-il, par capital, une somma de valeurs consacrées à faire des avances à la production.
Suivant vous enfin, le capital est un excédant ou reste de produit non consommé, et destiné à la reproduction. — C'est ce qui résulte de votre apologue de l'ouvrier qui gagne 1,500 fr. par an, en consomme 1,300, et réserve les 300 lr. restants, soit pour les mettre dans sou fonds d'e\ploiialinn, soit, ce qui revient, selon vous, au même, pour les prêter a intérêt.
Il est visible, d'après cette incertitude des définitions, que la notion de capital conserve quelque cliose de louclie, et la grande majorité de nos lecteurs ne sera pas peu surprise d'apprendre que l'économie politique, science, suivant ceux qui font profession de l'enseigner, et vous êtes du nombre, positive, réelle, exacte, en est encore à trouver ses définitions !
J. Gantier désespérant, par la parole, de donner l'idée de la chose, essaye, comme vous, de la montrer : ' Ce sont produits, dit-il, tels que marchandises, outils, hâtimeuts, bestiaux, sommes de monnaie, etc., fruits d'une industrie' antérieure, et qui servenlà la reproduction. >
Plus loin il fait observer, tant il y a d'hésitation en son esprit, que dans la notion de capital entre celle d'avance. (Ir, qu'est-ce qu'une avance?— t Une avance est une valeur employée de telle sorte qu'elle se trouvera rétablie plus lard. ■ Ainsi dit H. Carnier; et je pense que le lecteur, après cette explication, n'en sera lui-même guère plus avancé.
Essayons de venir au secours des économistes.
Ce qui résulte jusqu'ici îles définitions des an Leurs, c'est qu'ils ont tous le sentiment d'un quelque chose qui a nom capital; mais ce quelque chose, ils sont impuissants à le déterminer, ils ne le savent pas. A travers le fatras de leurs explications, on entrevoit l'idée qui leur est commune, mais cette idée, faute de philosophie, ils ne savent point I» dégager, ils n'en trouvent pas le mot, la formule. Eh bien, monsieur, vous allez voir que la dialectique, même hégélienne, peut être bonne à quelque chose,
Vous remarquerez d'abord que l'idée de produit se trouve implicitement ou explicitement dans toutes les définitions qu'on a essayé de donner du capital, ("est déjà un premier pas. Mais à quelle condition, comment et quand le produit peut-il se dire ciPiTALÎ Voilà ce qu'il s'agit de déterminer. Reprenons nos auteurs, et, corrigeant leurs définitions les unes par les autres, nous viendrons peut-être à bout de leur faire nommer ce que tous ont dans la conscience, mais que l'esprit d'aucun d'eux ne perçoit.
Ce qui fait le capital, suivant J.-B. Say, c'est la limple *ccumulatjûn des produit».
L'idée d'accumulation, comme celle de produit, entre donc dans la notion deeapilal. Voilà un second pas. Or, tous les produits sout susceptibles d'accumulation; donc lous les produits peuvent devenir capitaux; donc l'énnmération que M. Joseph Garnier a faile des différentes formes que prend le capital est incomplète, partant inexacte, en ce qu'elle exclut de la notion les produits servant à la subsistance des travailleurs, tels que blé, vin, huile, provisions de bouche, eic. Ces produits peuvent être réputés capitaux aussi bien que les bâtiments, les outils, les bestiaux, l'argent, et tout co que l'on considère comme instrument ou matière première.
Rossi : Le capital est un produit épargné, dutinê h la bepboduction.
La reproduction, c'est-à-dire la destination du produit, voilà une troisième idée contenue dans la notion de capital. Produit, accumulation, reproduction : trois idées qui entrent déjà dans la notion de capital.
Or, de même que tous les produits peuvent être accumulés, de même ils peuvent servir, et servent effectivement, quand c'est le travailleur qui les consomme, à la reproduction. Le pain qui sustente' l'ouvrier, le fourrage qui alimente les animaux, la houille qui produit la vapeur, aussi bien que la terre, les chariots elles machines, tout oela sert à la reproduction, tout cela, au moment oii il se consomme, est du capital. Tout ce qui se consomme, en effet, se consomme, du moins est censé se consommer reproductivemeul. Ce qui sert à entretenir ou
à faire mouvoir l'instrument, aussi bien que l'instrument même; ce qui nourrit le travailleur, aussi bien que la matière même du travail. Tout produit devient donc, à un moment douué, capital : la théorie qui distingue entre consommation reproductive et consommation improductive, et qui entend par celle-ci la consommalion quotidienne du blé, du vin, de la viande, des vêtements, etc., est fausse. Nous verrons plus bas qu'il n'y a de consommalion improductive que celle du capitaliste même.
Ainsi le capital n'est point cliose spécifique et déterminée, ayant une existence ou réalité propre, comme la terre, oui est une chose; le travail, qui en est une autre; et le produit, qui est la façon donnée par le travail aux choses de la nature, lesquelles deviennent par là une troisième chose. Le capital ne forme point, comme l'enseignent les économistes, une quatrième catégorie avec la terre, le travail et le produit : il indique simplement, comme j'ai dit, un état, un rapport; c'est, de l'aveu de tous les auteurs, du produit accumulé et destiné à la reproduction.
Un pas de plus, et nous tenons notre définition.
Comment le produit devient-il capital? Car il ne suffît pas, il s'en faut bien, que le produit ait été accumulé, ciiiiiiEigasiiiè, pour être censé capital. Il ne suffit pas même i[u'ii soit destiné à la reproduction : tous ies produits ont cette destination. K'enteudez-vous pas dire tous les jours que l'industrie regorge de produits, taudis qu'elle manque du capitaux? Or, c'est ce ce qui n'aurait pas lieu si la simple accumulation de produits, comme dit Say, ou la destina lion rcprin.liu'inv do ces produits, connue le veut llossi, snlïisait à les l'aire réputée capitaux. Chaque producteur n'aurait alors qu'à reprendre son propre produit, et à se crédifer lui-même de ce que ce produit lui coilic, pour être en mesure de produire encore, sans lin et sans limite. Je réitère donc ma question : Qu'est-ce qui fait que la notion de produit se transforme tout à coup en celle île capital? Voilà ce que les économistes ne disent pas, ce qu'ils ne savent point, je dirai même ce qu'aucun d'eux ne se demande.
C'est ici que se place une idée intermédiaire dont la vertu
particulière est de convertir le produit en capital, comme, an souffle du vent d'ouest, la neige, tombée à l'avis ces jours derniers, est passée à l'état de liquide icetlc idée est l'idée de valeur.
Voilà ce qu'entrevoyait Canner, quand il définissait le capital une somme de valeurs consacrées à faire des avances à la production ;— ce que vous sentiez vous-même, quand vous cherchiez la notion de capital, non pas simplement, avec J.-B. Say, dans l'accumulation des produits, ni, avec Bossi, dans l'épargne destinée h la reproduction, mais dans la partie non consommée du salaire de l'ouvrier, c'est-à-dire, évidemment, dans la valeur de son travail ou produit.
Cela veut dire «pie le produit, pour devenir capital, doit avoir passé par une évaluation authentique, avoir été acheté, vendu, apprécié ; son prix débat lu et fixé par une sorte de convention légale. En sorte que l'idée de capital indique un rapj.orl essentiellement social, un acte synallagmaliquc, hors duquel le produit reste produit.
Ainsi le cuir, sortant de la boucherie, est le produit du boucher : quand vous en empliriez, une halle, ce ne serait jamais que du cuir, ce ne serait point une valeur, je veux dire une valeur faite; ce ne serait point capital, ce serait toujours produit. — Ce cuir est-il acheté par le tanneur, aussitôt celui-ci le porte, ou, pour parler plus exactement, en porte la râleur à son fonds d'exploitation, dans son avance, conséquemmeut la répute capital. Par le travail du launeur, ce capital redevient produit; lequel produit, acquis à son tour, à prix convenu, par le bottier, passe de nouveau ii l'état de capital, pour redevenir encore, par le travail du bottier, produit. Ce dernier produit n'étant plus susceptible de recevoir une façou nouvelle, sa consommation est dite, par les économistes, improductive, ce qui est une aberration de la théorie. La chaussure faite par le bottier, et acquise par le travailleur, devient, par le fait de celle acquisition, comme le cuir passant du boucher au tanneur, et du tanneur au bottier, de simple produit valeur : celle valeur entre dans l'avance de l'acheteur, et lui serl, comme les autres objets de sa consommation, comme le logement qu'il habite, comme les oulils dent il se sert, mais d'une autre manière, k
Ht USCH ll'lllUIOlUE LtlLlTIUÏE. 1- 5*
créer de nouveaux produits. Lu cuusoniuiiiiiuu est donc toujours production; il suffit, pour cela, (|iie le consomma leur travaille. Ce mouvement, une fois commencé, se perpétue à l'infini.
Tel est le capital. Ce n'est pas simplement une accumulation de produits, comme dit Say : — ce n'est pas même encore une aivuiiuikïlinii de produits laite en vue d'une reproduction ultérieure, comme le veut Rosst : tout cela ne repond pointa la notion du capital. Pour que le capital existe, il faut que le produit ait été, si j'ose ainsi dire, authentiqué par rechange. C'est ce que savent parfaitement tous les comptables, lorsque, par exemple, ils portent, dans leurs écritures, les cuirs verts achetés par le [anucur à sou débit, ce qui veut dire à son capital; et les cuirs tannés nu corroyés à son crédit ou avoir, ce qui veut dire à son produit; ce que comprennent encore mieux le commerçant et l'industriel, quand, à la moindre émotion de la politique, ils se voient périr à côté des marchandises accumulées dans leurs magasius, sans qu'ils puissent les employer à aucune reproduction : situation douloureuse, que l'on exprime en disant que le capital engagé ne se dégage plus.
Tout ce qui est capital est nécessairement produit; mais tout ce qui est produit, même accumulé, même destiné à la reproduction, comme les instruments de travail qui sont dans les magasius des constructeurs, u'est pas pour cela capital. Le capital, encore une fois, suppose une évaluation préalable, opération de change ou mise en circulation, hors de laquelle pas de capilal. S'il n'existait au inonde qu'un seul homme, un travailleur unique, produisant tout pour lui seul, les produits qui sortiraient de ses mains resteraient produits : ils ne deviendraient pas capitaux. Son esprit ne distinguerait point entre ces termes : produit, valeur, capital, avance, reproduction, fonds de consommation, (omit de roulement, etc. De telles notions ne naîtraient jamais dans l'esprit d'un solitaire.
Mais, dans la société, le mouvement d'échange une fois établi, la valeur contradictoirement fixée, le produit de l'un devient incessamment le produit de l'autre; puis, à son tour,
ce capital, soil comme matière première, soit comme instrument de travail, soil comme subsistance, se transforme de nouveau en produit. En deux mots, la notion de capital, opposée à celle de prodoit, indique la situation des échangistes les uns à l'égard des autres. Quant à la société, l'homme collectif, qui est justement ce travailleur solitaire, dont je parlais tout à l'heure, la distinction n'existe plus; il y a identité entre le capital el le produit, de même qu'entre le produit net et le produit brut.
J'ai donc eu raison de dire, et je m'étonne qu'après l'exégèse que vous avez faite vous-même du capital, vous n'ayez su comprendre mes paroles :
■ Le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne désignent point, en réalité, deux choses distinctes; ils ne désignent que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit. >
El mon ami Ducliéue, soutenant la même thèse contre Louis Blanc, a eu bien plus raison encore de dire :
■ Les distinctions de capital el de produit, retenez-le bien une fois pour toutes, n'indiquent que des relations d'individu à individu : dans la société, il y a simplement production, consommation, échange. On peut dire de lotîtes les industries qu'elles créent des capitaux ou des produits, indistinctement. Le mécanicien est fabricant de capitaux pour les chemins de fer, les usines, les manufactures; le drapier est fabricant de capitaux pour les tailleurs; le taillandier est fabricant de capitaux pour la menuiserie, la charpente, la maçonnerie; nne charrue est produit pour le charron qui la vend, et capital pour le cultivateur qui l'achète. Toutes les professions ont besoin de produit* pour produire, on, ce qui revient au même, de capitaux pour confectionner des capitaux. ■
Cela vous semblerait-il donc inintelligible? 11 n'y a pas d'antinomie, cependant.
Au point de vue des intérêts privés, le capital indique un rapport d'échange, précédé d'une évaluation synallagmalique. C'est le produit apprécié, pour ainsi dire, juridiquement, par deux arbitres n/spoiisahles, qui tout le vendeur et l'acheteur, et déclaré, à la suite de cette appréciation, instrument ou
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que :tu e fonde, l'a
. Dans toute enircicii d argent, codage u des matières premières, s de lui-même, à ses insîdire unilatérale, t la première
prise qui
dans son industrie des instruments 0 commence par en faire l'estimation vi risques el périls: et celle estima lion, pour ajn constitue son capital, ou sa mise de Tonds :
chose iloul il .soit passé écriture.
Nous savons ce qu'est le capital: il s'agit maintenant de tirer les conséquences de colle notion, eu ce qui concerne l'intérêt. Ce sera peut-être un peu long, quant à l'exposé graphique, mais très-simple de raisonnement.
Les produits .s'échangent contre des produits, a dit J.-H. Say; ou bien, les capitaux s'échangent contre des capitaux ; ou bien encore, les capïiaui s'échangent contre des produits, et vice versa : voilà le fait brut.
La condition absolue, line qaa non, de cet échange, ce qui en fait l'essence et la règle, est l'évaluation coutnidirloire et réciproque des produits. Oiez de l'échange l'idée de prix, et l'échange disparail.il y a transposition; il n'y a pas transaction,
il n'y a pas échange. Le produit, sans le prix, est comme s'il n'existait pas : tant qu'il n'a pas reçu, par le contrat de vente et d'achat, sa valeur authentique, il est censé non avenu, il est nul. Voilà le fait intelligible.
Chacun donne et reçoit, d'après la formule de J.-Ji. Say, énouciative du Tait matériel ; mais, d'après la notion du capilal, telle que nous la fournil l'analyse, chacun doit donner et recevoir une valeur égale. Un échange inégal est une idée contradictoire : le coo seulement universel l'a appelé fraude et vol.
Or, de ce fait primitif que les producteurs soot cnlrc eux en rapport perpétuel d'échange, qu'ils sont les uus pour les autres tour à lour et tout à la fois producteurs Cl consommateurs, travailleurs et capitalistes, et de l'appréciation numériquement égalilaire qui constitue l'échange, il résulte que les comptes de tous les producteurs et consommateurs doivent se balancer les uns les autres ; que la société, considérée au point de vue de la sri^nri 1 économique, n'est autre chose que cel équilibre général des produits, services, salaires, consomnjatious et fortunes; que, hors de cet équilibre, l'économie politique n'est qu'un moi, et l'ordre public, le bien-être des travailleurs, la sécurité des capitalistes et propriétaires, une utopie.
Or, cet équilibre, duquel doivent naitre l'accord des intérêts et l'harmonie dans la société, aujourd'hui n'existe pas: il est rompu par diverses causes, selon moi, faciles à détruire , cl au nombre desquelles je signale, en première ligne, l'usure, l'intérêt, la rente. Il y a, comme je l'ai dit tant de fois, erreur ei malversation dans les comptes, falsification dans les écritures de la société : de là le luse mal acquis des uus, la misère croissante des autres; de là, dans les sociétés modernes, l'inégalité des fortunes et toutes les agitations révolutionnaires. Je vais, monsieur, vous eu donner, par écriture de commerce, la preuve et la contre-preuve.
Constatons d'abord les faits.
Les produits s'échangent contre des produits, ou, pour parler plus juste, les valeurs s'échangent contre les valeurs : lelle est la loi.
Mais cel échange ne se fait pas toujours, comme l'on dit.
doninmi donnant; la tradition des objets échangés n'a pas loujours lieu simultanément de part et d'autre; souvent, et c'est le cas le plus ordinaire, il y a entre les deux livraisons un intervalle. Or, il se passe dans cet intervalle des ehoses curieuses, des choses qui dérangent l'équilibre, cl faussent la balance. Vous allez voir.
Tantôt l'un des échangistes n'a pas le produit qui convient à l'autre, ou, ce qui revient au même, celui-ci, qui consent bien à vendre, veut se réserver d'acheter. Jl veut bien recevoir le prix de sa chose, mais il ne veut, pour le moment du moins, rien accepter en échange. Dans l'un et l'autre cas, les échangistes ont recours à une marchandai.- mk-niu'-tliaire, faisant dans le commerce l'office de proxénète, toujours acceptable et toujours acceptée: c'est la monnaie. El comme la monnaie, recherchée île tout le monde, manque pour tout le monde, l'acheteur s'en procure, coinre son obligation, auprès du banquier, moyennant une prime plus ou moins considérable, appelée escompte. — L'eseomplc se compose de deux parties : la commission, qui est le salaire du service rendu par le banquier, et l'intérêt. Nous dirons tout à l'heure ce que c'est que V intérêt.
Tantôt l'acheteur n'a ni produit ni argent a donner en échange du produit ou du capital dont il a besoin; mais H offre de payer dans un certain laps de temps, eu un ou plusieurs termes. Dans les deux cas susmentionnés, la veille était faite au comptant; dans celui-ci, elle a lien à crédit. Ici donc, la condition du vendeur étant moins avantageuse que celle de l'acheteur, ou compense l'inégalité en faisant porter au produit vendu, et jusqu'à parfait payement, un intérêt. C'est cet intérêt compensatoire, origine première de l'usure, que j'ai signalé dans une de mes précédentes lettres comme l'agent coercitif du remboursement. Il dure autant que le crédit; il est la rémunération du crédit : mats il a surtout pour objet, notez ce point, d'abréger la durée du crédit. Tel est le Sens, la signification légitime de l'intérêt.
Souvent il arrive, et c'est l'extrémité où se trouvent généralement les travailleurs, que le capital est absolument indlspcu-
sable an producteur, et que cependant celui-ci n'c spire pouvoir de Iniigienips, ni par son travail, ni par son épargne, bien moins encore par les sommes de monnaie dont il dispose, en recomposer l'équivalent , en un mot, le rembourser. Il lui faudrait vingt ans, trente ans, cinquante ans, un siècle quelquefois; cl le i\tpi!;Uisle on propriétaire ne veut point accorder un si long ternie. Comment sortir de celte difficulté?
Ici commence la spéculation usuraire. Tout à l'heure nous avons vu l'intérêt imposé au débiteur comme indemnité du crédit, et moyeu de hâter le remboursement : à présent nous allons voiiTinlérël rlierrlié pour lui-même, l'usure pourl'usure, comme 1a guerre pour la guerre, ou l'art pour l'art. Par convention expresse, légale, authentique, consacrée par tontes les jurisprudences, toutes les législations, toutes les religions, le demandeur s'engage envers le bailleur à lui paver, à perpétuité, l'intérêt de son capital, terre, meuble ou argent; il s'inféode, corps et âme, lui et les siens, au capitaliste, et devient son tributaire ad viiam n-lernam. C'est ce qu'on appelle constitution de rente, cl, dans certains cas, emphijtêo&e. Par cette espèce de contrat, l'objet passe en la possession du demandeur, qui n'en peut plus être dépossédé, qui en jouit comme acquéreur et propriétaire, mais qui en doit, a tout jamais, payer le revenu, comme un amortissement sans fin. Telle est l'origine économique du système féodal.
Mais voici qui est mieux.
La constitution de renie et l'emphytéose sont aujourd'hui, presque partout, hors d'usage. On a trouvé qu'un produit ou capital échangé confre un intérêt perpétuel était encore trop de la part du capitaliste : le besoin d'un perfectionnement se faisait sentir dans le système. De nos jours, les capitaux cl immeubles ne se placent plu3 en rente perpétuelle, si ce n'est sur l'État: ils se louent, c'est-à-dire se prêtent, toujours contre intérêt, mais à courte échéance. Celte nouvelle espèce d'usure a nom foyer ou fermage.
Coneovei-vous, monsieur, ce que c'est que le prél à intérêt (loyer ou fermage) à courte échéance* Dans l'emphytéose el la constitution de rente, dont je parlais tout a l'heure, si la rente
élait perpétuelle, la cession du capital l'était aussi : entre le payement el la jouissance, il y avait encore une sorte de parité. Ici, le capital ne cesse jamais d'appartenir à celui qui le loue et qui peut en exiger, à volonté, la restitution. En sorte que le capitaliste n'échange point capital contre capital, produit contre produit : il ne donne rien, il garde tout, ne travaille pas, et vit de ses loyers, intérêts et usures, comme 1,000, 10,000 et 100,000 travailleurs réunis ne vivent pas de leur produc-
Par le prêt à intérêt, fermage ou loyer, avec faculté d'exiger, ii volonté, le rembourse me ni de la sonime prêtée, et d'éliminer le fermier ou locataire, le capitaliste a imaginé quelque chose de plus grand que l'espace, de plus durable que le temps. 11 n'y a pas d'infini qui égale l'infini de l'usure loeative, de celte usure qui dépasse autant la perpétuité de la rente, que h pcrpéinitu de la rente elle-même dépasse le remboursement à terme et au comptant. L'emprunteur à intérêt et courte échéance paye, paye encore, paye toujours; et il ne jouit point de ce qu'il paye; il n'en a que la vue, il n'en possède que l'ombre. îX'est-ce pas à celte image de l'usurier que le théologien a imaginé son Dieu, ce Dieu atroce, qui fait éternellement payer le pécheur, el qui jamais ne lui faii remise de sa dette? Toujours, jamais! Voilà le dieu du catholicisme, voilà l'usurier!...
Eh bien, je dis que tout échange de produits el de capitaux peut s'effectuer au comptant;
Qu'en conséquence, l'escompte du banquier doit se réduire aux frais de bureau cl à l'indemnité du métal improduciivement engagé dans la monnaie;
Parlant, que tout intérêt, loyer, fermage ou rente, n'est qu'un déni do remboursement, un vol à l'égard de l'emprunteur ou locataire, la cause première de toutes les misères et subversions de la société.
Je vous ai prouvé, en dcrnierlieu, par l'exemple delà Itanquc de France, que c'était chose facile et pratique d'organiser l'égalité dans l'échange, soit la circulaiion gratuite des capitaux et des produits. Vous n'avez voulu voir, dans ce fait catégorique el décisif, qu'un cas particulier de monopole, étranger à la
théorie de l'intérêt. Que me font, ré ponde/- vous avec nonchalance, lu Manque île l'ranci: et son privilège? Je vous parle île 1'intérél des capitaux. Comme si le crédit foncier et commercial étant organisé partout sur le pied de 1,2 pour 100, il pouvait exister quelque part encore un intérêt!... Je vais vous inoutrer à présent, à la façon des teneurs du livres, que ce solde particulier, qui vient se placer constamment entre les deux termes de rechange, ce péage imposé à la circulation, ce droit établi sur la conversion des produits en valeurs, et des valeurs en capitaux, cet intérêt, enfin, ou, pour l'appeler par son nom, cet entremetteur (iniev-csse) du commerce, dont vous vous obstinez à prendre la défense, est précisément le grand faussaire qui, pour s'approprier, frauduleusement et sans travail, des produits qu'il ne crée pas, des services qu'il ne rend jamais, falsilie les comptes, fait des surcharges cl des suppositions dans les écritures, détruit l'équilibre des transactious, met le désordre dans les affaires, et produit fatalement dans les nations le désespoir et la misère.
Vous trouverez, dans ce qui va suivre, la représentation graphique des opérations de la société, exposées tour à tour dans les deux systèmes, le système de l'intérêt, actuellement régnant, et le système de la gratuité, qui est celui que je propose. Tout raisonnement, toute dialectique, toute controverse tombe devant cette image intelligible du mouvement économique.