I. Ilil ll'HOi 1T
Nous venons de voir que loul ce ijui, dans le Irajel, rend le transport onéreux, agit dans le sens de la protection, on, si on l'aime mieux, que la protection agit dans le sens de tout ce qui rend le transport onéreux.
11 est donc vrai de dire qu'un tarif est un marais, une ornière, une lagune, une pente roide, en un mol un obstacle dont l'effet se résout à augmenter la différence du prix de consommation au prix de production. Il est de même incontestable qu'un marais, une fondrière, sont de véritables tarifs protecteurs.
11 y a des gens (en petit nombre, il est vrai, mais il y en a) qui commencent à comprendre que les obstacles, pour dire artificiels, n'en sont pas moins des obstacles; et que notre bieu-élre a plus à gagner à la liberté qu'à la protection, précisément par la même raison qui fait qu'un canal lut est plus favorable qu'un ■ chemin sablonneux, montant et malaisé. >
Mais, disent-ils, il faut que cette liberté soit réciproque. Si nous abaissions nos barrières devant l'Espagne, sans que l'Espagne les abaissât devant nous, évidemment nous serions dupes. Faisons donc des traités de commerce sur la base d'une juste réciprocité, concédons pour qu'on nous concède, faisons le sacrifice d'aclieter pour obtenir l'avantage de vendre.
Les personnes qui raisonnent ainsi, je suis fâché de le leur dire, sont, qu'elles le sachent ou non, dans le principe de la protection; seulement elles sont un peu plus inconséquentes que les protection istes purs, comme ceux-ci sont plus inconséquents que les probibitionistes absolus.
Je le démontrerai par un apologue.
SlulU et Puera.
Il y avait, n'importe où, deux villes, Stulta et Puer». Elles consiruisirenl à gros frais une route qui les rattachait l'une à
l'autre. Quand cela fui fait, Stulta se dit : i Voici que Puera m'inonde de ses produits, il fautjaviser. i En conséquence, elle créa el paya un corps d'Enrayeurt, ainsi nommés, parce que leur mission était de mettre des obstacles aux convois qui arrivaient de Putra. Bientôt après. Puera eut aussi un corps i\' h'nrayturs.
Au bout de quelques siècles, les lumières ayant fait de grands progrès , la capacité de Puera se haussa jusqu'à lui faire découvrir que ces obstacles réciproques pourraient bien n'être que réciproquement nuisibles. Elle envoya un diplomate h Stulta, lequel, sauf la phraséologie officielle, parla en ce sens : i Nous avons créé une roule, et maintenant nous embarrassons celle route. Cela esl absurde. Mieux eut valu laisser les choses dans leur premier élal. Nous n'aurions pas eu à payer la roule d'abord el puis les embarras. Au nom de Puera, je viens vous proposer, non point de renoncer tout à coupa nous opposer des obslaclcs mutuels, ce serait agir selon un principe, el nous méprisons autant que vous les principes, mais d'atténuer quelque peu ces obstacles, en ayant soin de pondérer équilablement à cet égard nos sacrifices respectifs, i Ainsi parla le diplomate. S'alla demanda du temps pour réfléchir. Elle consulta tour à tour ses fabricants, ses agriculteurs. EuQn,au bout de quelques années, elle déclara que les négociations étaient rompues.
A celte nouvelle, les habitants de Puera tinrent conseil. Uu vieillard {on a toujours soupçonné qu'il avait été secrètement acheté par Stulta) se leva el dit: i Les obstacles créés par Stulta nuisent à nos ventes, c'est un malheur. Ceux que nous avons créés nous-mêmes nuisent à nos achats, c'esl un autre malheur. Nous ne pouvons rien sur le premier , mais le second dépoml de nous. Délivrons-nous au moins de l'un, puisque nous ne pouvons nous défaire des deux. Supprimons nos Enrayeurt sans exiger que Stulta en fasse autant Un jour sans doute elle apprendra à mieux faire ses comptes. •
Uu secoud conseiller, homme de pratique et de faits, exempt de principes et nourri de la vieille expérience des ancêtres, répliqua : s N'écoutons pas ce rêveur, ee théoricien, ce novateur, cet utopiste, cet économiste, ce ntuttomane. Nous serions
tous perdus si les embarras de la route n'étaient pas bien égalisés, équilibrés ci pondérés entre Stulia ei Puera. Il y aurait plus de difficulté pour aller que pour venir et pour exporter que pour importer. Nous serions, relalivemenlàSdiïin, dans les conditions d'infériorité où se trouvent le Havre, Nantes, Bordeaux, Lisbonne, Londres, Hambourg, la Nouvelle-Orléans, par rapport aux villes placées aux sources de la Seine, de la Loire, de la Garonne, du Tage, de la Tamise, de l'Elbe et du Mississipi; car il y a plus de difficultés a remonter les fleuves qu'à les descendre. — (Une voix : Les villes des embouchures ont prospéré plus que celles des soin-ces.) — Ce n'est pas possible.— (La même voix : Mais cela est.) — Eb bien! elles ont prospéré contre les règles. > Uu raisonnement si concluant ébranla rassemblée. L'orateur acheva de la convaincre en parlant d'indépendance nationale, d'honneur national, de diguité nationale, de travail national, d'iuoudation de produits, de Iribuls, de concurrence meurtrière; bief, il emporta le maintien des obstacles, et, si vous en êtes curieux, je puis vous conduire en certain pays où vous verre* de vos yeux des cantonniers et des enrayeurs Iravaillant de la meilleure intelligence du inonde, par décret de la même assemblée législative et aux frais des mêmes contribuables, les uns à déblayer la route et les autres à l'embarrasser.
Voulez-vous juger entre la liberté et la protection f Voulezvous apprécier la portée d'un phénomène économique? Recherchez ses effets sur l'abondance ou la rareté îles choses, et non sur la hausse ou la baisse des prix. Méfiez-vous des prix absolus : ils vous mèneraient dans un labyrinthe inextricable.
M. Mathieu de Dombasle, après avoir établi que la protection renchérit les choses, ajoute :
< L'excédant du prix augmente les dépenses de la vie, et par conséquent le prix du travail, et chacun retrouve dans l'excédant du prix de ses produits l'excédant du prix de ses
dépenses. Ainsi, si (ont le momie paye comme consommateur, tout le momie aussi reçoit connue producteur. •
11 est clair qu'on pourrait retourner l'argument et dire :
t Si tout le monde reçoit comme producteur, tout le monde paye comme consommateur. >
Or, qu'est-ce que cela prouve? Rien autre chose si ce n'est que la protection déplace inutilement et injustement la richesse. Autant en fait la spoliation.
Encore, pour admettre que ce vaste appareil aboutît à de simples compensations, faut-il adhérer au par conséquent de M. de Dombaslc, et s'être assuré que le prix du travail s'élève avec le prix des produits protégés. C'est une question de fait que je renvoie à M. Moreau de Jounès; qu'il veuille bien rechercher si le taux des salaires a progressé comme les actions des mines d'Anzin. Quant à moi, je ne le pense pas, parce que je crois que le prix du travail, comme tous les autres, est gouverné par le rapport de l'offre à la demande. Or je conçois bien que la restriction diminue l'offre de la houille, et par suite en élève le prix; mais je n'aperçois pas aussi clairement qu'elle augmente la demande du travail de manière à améliorer le taux des salaires. Je le conçois d'autant moins que la quantité de travail demandé dépend du capital disponible. Or la protection peut bien déplacer les capitaux, les pousser d'une industrie vers une autre, mais non les accroître d'une obole.
Au surplus, celte question du plus haut intérêt sera examinée ailleurs. Je reviens aux prix absolus, et je dis qu'il n'est pas d'absurdité qu'on ne puisse rendre spécieuse par des raisonnements tels que celui de M. de Dombaslc.
Imaginez qu'une nation isolée, possédant une quantité donnée
ce qu'elle produit, .le me charge de prouver, avec la théorie de H. de Dombaslc, qu'elle n'eu sera pas moins riche.
En effet, par suite de l'incendie, toutes choses doubleront de prix, et les inventaires faits avant et après le désastre offriront exactement la même valeur nominale. Mais alors qui aura perdu î Si Jean achète le drap plus cher, il vend aussi plus cher son blé; et si Pierre perd sur l'achat du blé, il se récupère sur la I. 6
— Ii2 —
Teole de son drap. < Chacun retrouve dans l'excédant du prix de ses produits (dirai-je) l'excédant du montant de ses dépenses, ei si tout le monde paye comme consomma leur, lout le monde aussi reçoit comme producteur. *
Tout cela, c'est de l'amphigouri et non de la science. La vérité, réduite à sa plus simple expression, la voici : que tes hommes détruisent le drap et le blé par l'incendie ou par l'usage, l'eue! est le même quant aux prix, mais non quant à la richtm, car c'est précisément dans l'usage des choses que consiste la richesse ou le bien-être.
De même, la restriction , lout en diminuant l'abondance des choses, peut en hausser le prix de niauière à ce que chacun soit, si vous voulez, nu mirai renient partant, aussi riche. Mais faire figurer dans un inventaire trois heclolilres de blé à 34 francs ou quatre hectolitres à 45 francs, parce que le résultat est toujours 60 francs, cela revient-il au même, au point de vue de la satisfaction des besoins ?
El c'est à ce point de vue de la consommation que je ne cesserai de ramener les prolectionisles, car c'est là qu'est la fin de tous les efforts et la solution de tous les problèmes. Je leur dirai toujours : N'est-il pas vrai que la restriction, eu prévenant les échanges, en bornant la division du travail, en le forçant à s'atlaqntT.ï des diflieultés de situation et de température, diminue en définitive la quantité produite par une somme d'efforts déterminés? Et qu'importe que la moindre quantité produite sous le régime de la protection ait la même valeur nominale que la plus grande quantité produite sous le régime de la liberté* L'homme ne vit pas dei'jrfetirs nominales, mais de produits réels, et, plus il y a de ces produits, n'importe le prix, plus il est riche.
Je ne m'attendais pas, en écrivant ce qui précède, à rencontrer jamais un anliécotiomiste assez bon logicien, pour admettre e»p licitement que la richesse des peuples dépend de la valeur des choses, abstraction faite de leur abondance. Voici ce que je trouve dans le livre de M. de Sainl-Chamans (page 210) :
< Si 1S millions de marchandises vendues aux étrangers sont pris sur le produit ordinaire, esiiuié 50 millions, tes
— es —
3S millions restant de marchandise», ne pouvant plus suffire aux demandes ordinaires, augmenteront de prix, et s'élèveront a- la valeur de 50 millions. Alors, le revenu du pays représentera 15 millions de valeur de plus... Il y aura donc accroissement de richesses de 15 millions pour le pays, précisément le montant de l'importation du numéraire. »
Voilà qui est plaisani! Si une nation a fait dans l'année pour 50 millions de revenus en récoltes et marchandises, il lui suffit d'en vendre le quart à l'étranger pour être d'un quart plus riche! Donc, si elle en vendait la moitié, elle augmenterait de moitié sa fortune, et si elle échangeait contre des écus son dernier brin de laine et son dernier grain de froment, elle porterait son revenu à 100 millions? Singulière manière de s'enrichir que de produire l'infinie cherté par la rareté absolue I
Au reste, voulez-vous juger des deux doctrines, soumetleiles à l'épreuve de l'exagération.
Selon celle de M. de Sainl-Chamans, les Français seraient tout aussi riches, c'est-à-dire aussi bien pourvus delouteschoses avec la millième partie de leurs produits annuels, parce qu'ils vaudraient mille fois davantage.
Selon la nôtre, les Français seraient infiniment riches, si leurs produils annuels étaient d'une abondance inunie, et par conséquent sans valeur aucune.
Un athée déblatérait contre la religion, contre les prêtres, contre Dieu. ■ Si vous continuez, lui dit un des assistants, peu orthodoxe lui-même; vous allez me convertir, i
Ainsi, quand on entend nos imberbes écrivailleurs, romanciers, réformateurs, feuilletonistes ambrés, musqués, gorgés de glaces et de Champagne, serrant dans leur portefeuille les flanncron, les Nord et les Mackenzic. ou faisant couvrir d'or leurs tirades contre l'éjjoîsnie, l'individualisme du siècle; quand on tes entend, dis-je, déclamer contre la dureté de nos institutions,
gémir sur le salariai cl le prolétariat ; quand on les voit lever au ciel des yeux attendris à l'aspect de la misère des classes laborieuses, misère qu'ils ne visitèrent jamais que pour en faire de lucratives pciulurcs, on est tenté de leur dire : « Si vous continuel ainsi, vous allez me rendre indiilërent au sort des ouvriers, j
Oh ! l'affectation ! l'affectation ! Voilà la nauséabonde maladie de l'époque! Ouvriers, un homme grave, un philanthrope sincère a-l-il exposé le tableau de voire détresse; son livre a-t-il fait inipression, aussitôt la tourbe des réformateurs jette son grappin sur cette proie. On la lourne, on la retourne, on l'exploite, ou l'exagère, on la presse jusqu'au dégoût, jusqu'au ridicule. On vous jette pour tout remède les grands mots ; organisation, association; on vous Halte, ou vous flagorne, et bientôt il en sera des oui tiers comme des esclaves: les hommes sérieux auront honte d'embrasser publiquement leur cause, car comment introduire quelques idées sensées au milieu de ces fades déclamations?
Mais loin de nous cette lâche indifférence que ne justifierait pas l'affectation qui la provoque !
Ouvriers, voire situation est singulière! Ou vous dépouille, comme je le prouverai tout à l'heure... Mais non; je retire ce mot; bannissons de noue langage toute expression violente et fausse peut-être, en ce sens que la spoliation, enveloppée dans les sophismes qui la voilent, s'exerce, il faut le croire, contre le gré du spoliateur et avec l'assentiment du spolié. Mais enûn, on vous ravit la juste rémunération île voire travail, et nul ne s'occupe de vous faire rendre justice. Oh ! s'il ne fallait pour vous consoler que de bruyants appels à la philanthropie, à l'impuissante charité, à la dégradante aumône, s'il suffisait des grands mots organisation, communisme, phalanstère, on ne vous les épargne pas. Mais justice, tout simplement justice, personne ne songe à vous la rendre. Et cependant ne serait-il pas juste que lorsque, après une longue journée de labeur, vous avez touché votre modique salaire, vous le puissiez échanger contre la plus grande somme de satisfactions que vous puissiez obtenir volontairement d'un homme quelconque sur la surface delà terre?
— Cîi —
lUi jour, peut-être, je vous parlerai aussi d'à ssocia lion, d'organisation, et nous verrons alors ce que vous avez à attendre de ces chimères par lesquelles vous vous laissez égarer sur une fausse quête.
En attendant, recherchons si l'on ne vous fait pas injustice en vous assignant législalivemenl les personnes à qui il vous est permis d'acheter les choses qui vous sont nécessaires : le pain, la viande, la loile, le drap; et, pour ainsi dire, le prix artificiel que vous devez y mettre.
Est-il vrai que la protection, qui, on l'avoue, vous fait payer cher toutes choses, et vous nuit en cela, élève proportionnellement le taux de vos salaires?
De quoi dépend le taux des salaires?
Un des vôtres Va dit énergiquement : i Quand deux ouvriers courent après un maître, les salaires baissent; ils haussent quand deux maîtres courent après un ouvrier. »
Permettez-moi, pour abréger, de me servir de cette phrase plus scientifique et peut-être moins claire : i Le taux des salaires dépend du rapport de l'offre à la demande du travail. »
Or, de quoi dépend l'offre des bras?
Du nombre qu'il y en a sur la place; et sur ce premier élément la protection ne peut rien.
De quoi dépend la demande des bras ?
Du capital national disponible. Mais la loi qui dit : ■ On ne recevra plus tel produit du dehors; on le fera au dedans, t augmeule-t-elle ce capital ? Pas le moins du monde. Elle le tire d'une voie pour le pousser dans une autre, mais elle ne l'accroît pas d'une obole. Elle n'augmente donc pas la demande des bras,
On montre avec orgueil telle fabrique. Est-ce qu'elle s'est fondée et s'entretient avec des capitaux tombés de la lune? Non, il a fallu les soustraire soit à l'agriculture, soit a la navigation, suit j l'industrie viuicole, l ■ voilà pourquoi si, depuis le règne des tarifs protecteurs, il y a plus d'ouvriers dans les galeries de nos mines et dans les faubourgs de nos villes manufacturières, il y a moins de marins dans nos ports, moins de
— ce —
laboureurs et de vignerons dans nos champs et sur nos coteaux.
Je pourrais disserter longtemps sur ce thème. J'aime mieux essayer de vous faire comprendre ma pensée par un exemple.
Un campagnard avait un fonds de terre de vingt arpents, qu'il faisait valoir avec un capital de 10,000 francs. Il divisa sou domaine eu quatre paris et y établit l'assolement suivant : 1° mais; 2° froment; 5" trèfle ; 4" seigle. 11 ne fallait pour lui et sa famille qu'une bien modique portion du grain, de la viande, du laitage que produisait la ferme, et il vendait le surplus pour acheter de l'huile, du lin, du vin, etc. La totalité de son capital élait distribuée chaque anuée eu gages, salaires, payements de compte, aux ouvriers du voisinage. Ce capital rentrait par les ventes, et même il s'accroissait d'auuée eu année, et notre campagnard, sachant fort bien qu'uu capital ne produit rien que lorsqu'il est mis en œuvre, Taisait proiiler la classe ouvrière de ces excédants annuels qu'il consacrait ù des clôtures, des défrichements, des améliorations dans ses instruments aratoires et dans les bâtiments de la ferme. Même il plaçait quelques réserves chez le banquier de la ville prochaine, mais celui-ci ne les laissait pas oisives dans sou coffrefort: il les prêtait à des armateurs, à des entrepreneurs de travaux utiles, en sorte qu'elles allaient toujours se résoudre eu salaires.
Cependant le campagnard mourut, et, aussitôt maître de l'héritage, le iils se dit : i 11 faut avouer que mon père a été dupe toute sa vie. Il achetait de l'huila et payait ainsi tribut à la Provence, tandis que notre terre peut à la rigueur faire végéter des oliviers. Il achetait du lin, du vin, des oranges, et payait tribut à la Itrctagne, au Médoc, aux Mes d'Ilyères, tandis que la vigne, le chanvre et l'oranger peuvent, tant bien que mal, donner chez, nous quelques produits. Il payait tribut au raeuniei, au tisserand, quand nos domestiques peuvent bien lisser notre lin et écraser notre froment entre deux pierres. 11 se ruinait et, en outre, il faisait gagner à des étrangers les salaires qu'il lui était si facile de répandre autour de lui. >
Fort de ce raisonnement, notre étourdi changea l'assolement
du domaine. Il le divisa en vingt soles. Sur l'une on cultiva l'olivier, sur l'autre le mûrier, sur la troisième le lia, sur la quatrième la vigne, sur la cinquième le froment, etc., etc. Il parvint ainsi à pourvoir sa famille de toutes choses et à se rendre indépendant. Il ne retirait plus rien de la circulation générale; il est vrai qu'il n'y versait rien non plus. En fut-il plus riche! Non. car la terre n'était pas propre à la culture de la vigne; le climat s'opposait aux succès île l'olivier, et, en définitive, la famille était moins bien pourvue de toutes ces choses que du temps où le père les acquérait par voie d'échanges.
Quant aux ouvriers, il n'y eut pas pour eux plus de travail qu'autrefois. Il y avait bien cinq fois plus de snles à cultiver, mais elles étaient cinq fois plus petites; on faisait de l'huile, mais ou faisait moins de froment; on n'achetait plus île lin, mais on ne vendait plus de seigle. D'ailleurs, le fermier ne pouvait dépenser en salaires plus que sou capital, et son capital, loin de s'augmenter par la nouvelle distribution des terres, allait sans cesse décroissant. Une grande partie se fixait en bâtiments ci ustensiles sans nombre, indispensables a qui veut tout entreprendre. En résultat, l'offre des bras resta la même, mais les moyens do les payer déclinaient, et il y eut forcément réduction de salaires.
Voilà l'image de ce qui se passe chei une nation qui s'isole par le régime prohibitif. Elle multiplie le nombre de ses industries, je le sais; mais elle en diminue l'importance; elle se donne, pour ainsi parler, un assolement industriel plus compliqué, mais non plus fécond; au contraire, puisque le même capital et la même main-d'œuvre s'y attaquent à plus rte difficultés naturelles. Sou capital lise absorbe une plus grande partie de son capital circulai);, c'est-à-dire une plus grande part du fonds distillé aux salaires. Ce qui en reste a beau se ramifier, cela n'eu augmente pas la masse. C'est l'eau d'un étang qu'on croit avoir rendue plus abondante, parce que, distribuée dans une multitude rte réservoirs, elle touche le sol par plus de points et présente au soleil plus do surface; et l'ou ne s'aperçoit pas que c'est précisément pour cela qu'elle s'absorbe, s'évapore et se perd.
I,e capital et la main-d'œuvre étant donnés, ils créent, mie masse de produits d'autant moins grande qu'ils rencontrent plus d'obstacles. Il n'est pas douteux que les barrières internationales forçant, dans chaque pays, ce capital et cette maind'œuvre à vaincre plus de difficultés de climat et de température, le résultat général est moins de produits créés, ou, ce qui revient au même, moins de satisfactions acquises à l'humanité. Or, s'il y a diminution générale de satisfactions, comment votre part, ouvriers, se trouverait-elle augmentée? Donc les riches, ceux qui font la loi, auraient arrangé les choses de telle sorte que non-seulement ils subiraient leur prorata de la diminution totale, mais même que leur portion, déjà réduite, se réduirait encore de tout ce qui s'ajoute, disent-ils, à la vôtre? Cela est-il possible? Cela est-il croyable? Oh! c'est lit une générosité suspecte, et vous feriez sagement de la repousser.
Partisans de la liberté des échanges, on nous accuse d'être des théoriciens, de ne pas tenir assez compte de la pratique.
i Quel terrible préjugé contre M. Say, dit M. Ferrier (1), que cette longue suite d'administrateurs distingués, que celte ligue imposante d'écrivains qui tous ont vu autrement que lui! El M. Say ne se le dissimule pas. Écoutons-le : ■ On a dit, à l'appui des vieilles erreurs, qu'il faut bien qu'il y ait quelque fondement a des idées si généralement adoptées par toutes les nations. Ne doit-on pas se délier d'observations cl de raisonnements qui renversent ce qui a été tenu pour constant jusqu'à ce jour, ce qui a été tenu pour certain par tant de personnages que rendaient recoin mandables leurs lumières et leurs intentions? Cet argument, je l'avoue, est digne de faire une profonde impression, et pourrait jeter du doute sur les points les plus incontestables, si l'on n'avait vu tour à tour les opinions
A l'écnnoiiiùjuililiijw. pur ■
les plus fausses, cl que maintenant on reconnaît généralement pour telles, reçues et professées par tout le monde peiulaut une longue suite île siècles. Il n'y a pas encore bien longtemps que toutes les nations, depuis la plus grossière jusqu'à la plus éclairée, et que tous les hommes, depuis le portefaix jusqu'au philosophe le plus savant, ail menaient quatre éléments. Personne n'eût songé à contester cette doctrine qui pourtant est fausse; tellement qu'aujourd'hui il n'y a pas d'aide-naturalistc qui ne se décriai s'il regardait la terre, l'air, l'eau et le feu comme des éléments. »
Sur quoi M. Ferrier fait cette observation :
i Si M. Say croit répondre ainsi à l'objection très-forte qu'il s'est proposée, il s'abuse étrangement. Que des hommes, d'ailleurs Irès-éclairés, se soient trompés pendant plusieurs siècles sur un point quelconque d'Iiistoire naturelle, cela se comprend et ne prouve rien. L'eau, l'air, la lerre et le feu, éléments ou non, en étaient-ils moins utiles à l'homme î... Ces erreurs-là sont sans conséquence; elles n'amènent pas de bouleversements, ne jettent pas de malaise dans les esprits, elles ne blessent surtoiilaucun iulérét. raison pour laquelle elles pourraient, sans inconvénient, durer des milliers d'années. Le monde physique marche donc comme si elles n'existaient pas. Mais en peut-il être ainsi des erreurs qui attaquent le monde moral? Couriiii-on qu'un système d'administration qui serait absolument taux, dommageable par conséquent, pût être suivi, pendant plusieurs siècles et chez plusieurs peuples, avec l'assentiment général de tous les hommes instruits? Expliquera-l-on comment un tel système pourrait se lier avec la prospérité toujours croissante des nations? M. Say avoue que l'argument qu'il combat est digne de faire une impression profonde. Oui, certes, et cette impression reste, car M. Say l'a plutôt augmentée que détruite. »
Écoutons M. de Saint-Chainaus :
t Ce n'est guère qu'au milieu du dernier siècle, de ce xviu" siècle oii tontes les matières, tous les principes sans exception, furent livrés à la discussion des écrivains, que ces fournisseurs d'idées spâmlalken, appliquées à tout sans être
ii|i|)Ii(-;tbli'S à rien, rnnniifMn-.'-iviii ;i «-rire sur l'économie politique. Il existait auparavant un système d'économie politique non écrit, mais pratiqué par les gouvernements. Colberl, dit-on, en était l'inventeur, el il élail la règle de tons tes Étals de l'Eurnpe. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il l'est encore, malgré les analhèrues cl le mépris, malgré les découvertes de l'école moderne. Ce système, que uns écrivains oui nommé Ifi système mercantile, consistait à... contrarier, par des prohibitions ou des droits d'entrée, les productions étrangères qui pouvaient ruiner nos ma nu factures par leur concurrence... Ce systèmea été déclaré inepte, ahsurde, propre a appauvrir tout le pays, par les écrivains économistes de toutes les écoles (1); il a été banni de tous les livres, réduit à se réfugier dans la pratique de tous les peuples, et on ne conçoit pas que, pour reijui regarde la richesse des nations, les .gouvernements ne s'en soient pas rapportés aux savants auteurs plutôt qu'à la vieille expérience d'un système, etc.. Un ne conçoit pas surtout que le gouvernement français... s'obstine, en économie politique, à résister aux proerreurs que tous nos économistes de plume ont signalées... Mais en voilà trop sur ce système mercantile qui n'a pour lui que les faits, et qui n'est soutenu par aucun écrivain (2)! 1
Ne dirait-on pas, à entendre ce langage, que les économistes, en réclamant pour chacun la libre disposition de sa propriété, ont fait sortir de leur cervelle, comme les fou ri é ri s les, un ordre social nouveau, chimérique, étrange, une sorte de phalanstère sans précédent dans les annales du genre humain? Il me semble que, s'il y a, en tout ceci, quelque chose d'inventé, de contingent, ce n'est pas la liberté, mais la protection; ce n'est pas la faculté d'échanger, mais bien la douane, la douane appli-
(1) >'e pou irai l-o n pus dire : C'eut un lerribte préjugé emlrt SIM. Ferrier el Soi Ml -Clin m» its que 1rs émnnmisl.'s ,!<• toutes le* n-ale*. c'esl-t-dire tous lu hommes qui ont étudié la question, joienl arrivé- a ce résultai : «près tout, la liberté vaut mieux que la contrainte, cl les luis de Dieu sont plus sages que celles de .H. Colliert.
(2) Du lyilhuc île l'xmpùt, etc., pnr 11. le lici.iuli- île S;iinl-i;h;unan« , PU,. H.
quée à boule verset- artificiellement l'ordre naturel des réuni néra lions.
Mais il ue s'agit pas de comparer, <ie juger les deux systèmes; la question, pour le moment, est de savoir lequel des deux s'appuie sur l'expérience.
Ainsi donc, messieurs les monopoleurs, vous prétendez que les faits sont pour vous ; que nous n'avons do notre côté que des théories?
Vous vous flattez même que celte longue série d'aclcs publics, celle vieille expérience de l'Europe que vous invoquez, a paru imposante à Al. Say, et je conviens qu'il ne vous a pas relûtes avec sa sagacité habituelle. Pour moi, je ne vous cède pas le domaine des faite, car vous n'avez pour vous que des faits exceptionnels et contraints, et nous avons à leur opposer les faits universels, les actes libres et volontaires de lous les hommes.
Que disons-nous et que dites-vous?
Nous disons :
« Il vaut mieux acheter à autrui ce qu'il en coûte plus cher de faire soi-même. ■ El vous, vous dites :
t II vaut mieux faire les choses soi-même, encore qu'il en coûte moins cher de les acheter à autrui. «
Or, messieurs, laissant de côté la tliéorie, la démons Ira Itou, le raisonnement, toutes choses qui paraissent vous donner des nausées, quelle est celle de ces deux assertions qui a pour elle la sanction de l'universel !e pratique?
Visitez donc les champs, les ateliers, les usines, les magasins; regardez au-dessus, au-dessous et autour de vous; scrutez ce qui s'accomplit dans votre propre ménage; observez vos propres actes de tous les instants, et dites quel est le principe qui dirige ces laboureurs, ces ouvriers, ces entrepreneurs, ces marchands; dites quelle est votre pratique personnelle.
Est-ce que l'agriculteur fait ses babils ?Esl-cc que le tailleur produit le grain qu'il consomme? i'sl-ce que votre ménagère ne cesse pas de faire le pain à h maison aussitôt qu'elle trouve économie a racheter au boulanger? Est-ce que vous quittez la
— TÀ —
plume pojr la brosse, a lin de oc pas payer tribut au décrottent-? Est-ce que l'économie tout entière de la société ne repose pas sur la séparation des occupations, sur la division du travail, sur Y échange, en un mot? Kl l'échange est-il autre chose que ce calcul qui nous fait, il tous tant que nous sommes, discontinuer la production directe, lorsque l'acquisition indirecte nous présente épargne de temps et de peine?
Vous n'êtes donc pas les hommes de la profite, puisque vous ne pourriez pas montrer un seul homme, sur toute la surface du globe, qui agisse selon votre principe.
Mais, direz-vous, nous n'avons jamais entendu faire de notre principe la règle lies relations individuelles, Nous comprenons bien que ce serait briser le lien social, et forcer les hommes à vivre, comme les colimaçons, chacuu dans sa carapace. ÏSous nous bornons à prétendre qu'il domine de {ail les relations qui se sont établies entre les agglomérations de la famille humaine.
Eh bien! celte assertiou est encore erronée. La famille, la commune, le canton, le département, la province, sont autant d'agglomérations qui toutes, sans aucune exception, lejetteui pratiquement votre principe et n'y 01 Toutes se procurent par voie d'éciiaugi rait plus de se procurer par voie de feraient les peuples, si vous ne l'empêc
C'est donc nous qui sommes les 1 d'expérience; car, pour combattre l'inl exceptionnellement sur quelques échan nous fondons sur la pratique et l'expi vidus et de toutes les agglomérations d
leur en coulem. Aulanl en
léiiiniiiim;
moques eu r oindre, par ou prohibés
e contre la ipe anlago-
Vous faites de la théorie comme nous, mais il y a entre la nôtre et la votre cette différence :
Notre théorie ne consiste qu'à observer les faits universels, les sentiments universels, les calculs, les procédés universels, et tout au plus à les classer, à les coordonner pour les mieux comprendre.
Elle est si peu opposée à la pratique qu'elle n'est autre chose que la pratique expliquée. Nous regardons agir les hommes mus par l'instinct de la conservation et du progrès, et ce qu'ils fout librement, volontairement, c'est cela même que nous appelons économie politique ou économie de la société. Nous allons sans cesse répétant : Chaque homme est pratiquement un excellent économiste, produisant ou échangeant selon qu'il y a plus d'avantage à échanger ou à produire. Chacun, par l'expérience, s'élève à la science, ou plutôt la science n'est que celte même expérience scrupuleusement observécet méthodiquement exposée.
Mais vous, vous faites de la théorie dans le sens défavorable du mot. Vous imaginez, vous inventez des procédés qui ne sont sanctionnés par la pratique d'aucun homme vivant sous la voûte des deux, et puis vous appelez à votre aide la contrainte et la prohibition. Il faut bien que vous ayez recours ù la force, puisque, voulant que les hommes produisent ce qu'il leur est plut avantageux d'acheter, vous voulez qu'ils renoncent à un avantage, vous exigez d'eux qu'ils se conduisent d'après une doctrine qui implique contradiction, même dans ses termes.
Aussi, cette doctrine qui, vous en convenez, serait absurde dans les relations individuelles, je vous délie de l'étendre, même en spéculation, aux transactions entre familles, communes, départements ou provinces. De votre propre aveu, elle n'est applicable qu'aux relations iuLTiiatioiiales.
Et c'est pourquoi vous êtes réduits à répéter chaque jour :
i Les principes n'ont rien d'absolu. Ce qui est bien dans l'individu, la famille, la commune, la province, est mal dans la nation. Ce qui est ion en détail, savoir : acheter plutôt que produire, quand l'achat est plus avantageux que la production, cela même est mauvais eu masse; l'économie politique des
lUEUIOU d'iCONOMIL POL1II0UE. I. 7
individus n'est pas celle des peuples, > et autres balivernes ejusdem farina.
Et loul cela, pourquoi ? Regardez-y de près. Pour nous prouver que nous, consomma leurs, nous sommes voire propriété! que nous vous apparierons en corps ei en âme ! que vous avez sur nos csiomars el sur nos membres nu droit exclusif! qu'il vous appartient de nous nourrir rl de nous vêtir à vnlrc prix, quelles que soient votre impériiie, voire rapacité ou l'infériorité de voire situation.
Non, vous n'éles pas les hommes de la pratique, vous êtes des hommes d'absiraelion... et d'extorsion.
Il est une chose qui me confond, et c'est celle-ci :
Des publieistes sincères étudiant, au seul point de vue des
producteurs, l'économie des sociétés, sont arrivés a cette double
formule:
> Les gouvernements doivent disposer des consommateurs soumis à leurs lois, en faveur du travail national ;
i Us doivent soumettre à leurs lois des consommateurs lointains, poor en disposer en faveur du travail national. «
La première de ces formules s'appelle Protection; la seconde. Débouchés.
Toutes deux reposent surcette donnée qu'on nomme Balance
t Un peuple s'appauvrit quand il importe, et s'enrichit quand il exporte. 1
Car, si tout achat au dehors est un tribut payé, une perle, il est tout simple de restreindre, même de prohiber les importations.
Et si toute vente au dehors est un tribut reçu, un profil, il est tout naturel de se créer des débouchés, même par la force.
Système protecteur, système colonial: ce ne sont donc que deux aspects d'une même théorie. Empêcher nos concitoyens d'acheter
aus étrangers, forcer les étrangers à acheter à nos concitoyens, ce ne sont que deux conséquences d'un principe identique.
Or, il est impossible de ne pas reconnaître que, selon cette doctrine, si elle est vraie, l'utilité générale repose sur le monopole ou spoliation intérieure, et sur la conquête ou spoliation, extérieure.
J'entre dans un des chalets suspendus aux flancs de nos Pyrénées.
Le père de famille n'a reçu, pour son travail, qu'un faible salaire. La bise glaciale fait frissonner ses enfants à demi nus, le foyer est éteint et la taille vide. Il y a de la laine, et du bois, et du maïs par delà la montagne, mais ces biens sont interdits a la famille du pauvre journalier; car l'autre versant des monts ce n'est plus la France. Le sapin étranger ne réjouira pas le foyer du chalet; les enfants du berger ne connaîtront pas le goût de la métare biseaîenue, et la laine de Navarre ne réchauffera pas leurs membres engourdis. Ainsi le veut l'utilité générale; à la lionne heure; mais convenons qu'elle est ici en contradiction avec la justice.
Disposer législativeraeul des consoiu nia leurs, les réserver au travail national, c'est empiéter sur leur liberté, c'est leur interdire une action, l'échange, qui n'a eu elle-même rien de contraire à la morale; en un mot, c'est leur faire tiytutice.
El cependant cela est nécessaire, dit-on, sous peine de voir s'arrêter le travail national, sous peine de porter un coup funeste à la prospérité publique.
Les écrivains de l'école protectionisle arrivent donc à cette triste conclusion, qu'il y a incompatibilité radicale entre la justice et l'utilité.
D'un autre côté, si chaque peuple est intéressé à vendre et à ne pas acheter, une action et une réaction violentes sont l'état naturel de leurs relations, car chacun cherchera à imposer ses produits à tous, et tous s'efforceront de repousser les produits de chacun.
Une vente, en effet, implique un achat, et puisque, selon cette doctrine, vendre c'est bénéficier, comme acheter c'est
perdre, touie transaction internationale implique l'amélioration d'un peuple el la détériora lion d'un autre.
Mais, d'une pari, les hommes sont fatalement poussés vers ce qui leur profite; de l'autre, ils résistent instinctivement à ce qui leur nuit : d'où il Tant conclure que chaque peuple porte en lui-même une force naturelle d'expansion et une force non moins naturelle de résistance, lesquelles sont également nuisibles à tous les autres ; ou, en d'autres termes, que l'antagonisme cl la guerre sont l'état naturel de la société humaine.
Ainsi, la théorie que je discute se résume eu ces deux axiomes :
L'utilité est incompatible avec la jusiiee au dedans.