I.'utililé est incompatible avec la paix au dehors
Eli bien, ce qui m'étonne, ce qui me confond, c'est qu'un puuliciste, un homme d'État, qui a sincèrement adhéré à une doctrine économique dont le principe heurte si violemment d'autres principes incontestables, puisse goûter un instant de calme et de repos d'esprit.
Pour moi, il me semble que, si j'avais pénétré dans la science par celle porle, si je n'apercevais pas clairement que Liberté, Utilité, Justice, Paix, sont choses non-seulement compatibles, mais étroitement liées entre elles, et pour ainsi dire identiques , je m'efforcerais d'oublier toul ce que j'ai appris; je me dirais :
i Comment Dieu a-l-il pu vouloir que les hommes n'arrivent à la prospérité que par l'injustice et la guerre? Comment a-l-il pu vouloir qu'ils ne renoncent à la guerre et à l'injustice qu'en renonçant a leur bien-être?
t Ne me irompe-t-elle pas par de fausses lueurs, la science qui m'a conduit à l'horrible blasphème qu'implique celle alternative? el oserai-je prendre sur moi d'en faire la base de la législation d'un grand peuple? Et lorsqu'une longue suile de savants illustres ont recueilli des résultais plus consolants de cette même science à laquelle ils ont consacré toule leur vie, lorsqu'ils affirment que la liberté et l'utilité s'y concilient avec la justice el la paiï, que tous ces grands principes suivent, sans se heurter, et pendant l'éternité entière, des parallèles infinies,
n'oul-ils pas pour eux la présomption qui résulte de [oui ce que nous savons de la bonté et de ta sagesse de Dieu, manifestées dans la sublime harmonie de la création matérielle? Dois-jc croire légèrement, contre une telle présomption et contre tant d'imposantes autorités, que ce même Dieu s'est plu à mettre l'antagonisme et la dissonance dans les lois du monde moral? Nou, non, avant de tenir pour certain que tous les principes sociaux se heurtent, se choquent, se neutralisent, et sont entre eux en un conflit anarchique, éternel, irrémédiable, avant d'im- |H)si:r j mus toncitovuns le système impie auquel nies raisonnements m'ont conduit, je veux en repasser toute la chaîne, et m'aasurcr s'il n'est pas on point de la roule où je me suis égaré. >
Que si, après un sincère examen, vingt fois recommencé, j'arrivais toujours à cette affreuse conclusion, qu'il faut opter entre le bien et le bon, découragé, je repousserais la scii'iii'e, je m'enfoncerais dans une ignorance volontaire, surtout je déclinerais toute participation aux affaires de mon pays, laissant à des hommes d'une autre trempe le fardeau et la responsabilité d'un choix si pénible.
M. de Saînt-Cricq disait : < Sommes-nous sûrs que l'étranger nous fera autant d'achats que de ventes? »
M. de Dombasle : i Quel motif avons-nous de croire que les producteurs anglais viendront chercher chez nous, plutôt que chez toute autre nation du globe, les produits dont ils pourront avoir besoin, et des produits pour une valeur équivalente à leurs exportations en France ? i
J'admire connue les hommes, qui se disent pratiques avant tout, raisonnent en dehors de toute pratique!
Dans la pratique, se fait-il un échange sur cent, sur mille, sur dix mille peul-élre, qui soit un troc direct de produit contre produit? Depuis qu'il y a des monnaies au inonde, jamais aucun
cultivateur s'esl-il dit : Je ne veux acheter des souliers, des chapeaux, des conseils, des leçons, qu'au cordonnier, au chapelier, à l'avocat, au professeur qui m'achètera du blé tout juste pour une valeur équivalente? — El pourqupi les nations s' i m poseraient-elles cette géne?
Comment se passent les choses?
Supposons un peuple privé de relations extérieures. — lin homme a produit du Lié. 11 te verse dans ta circulation nationale au plus haut cours qu'il peut trouver, et il reçoit en échange... quoi? Des écus, c'est-à-dire des mandats, des bons fractionnables à l'infini, au moyeu desquels il lui sera loisible de retirer aussi de la circula lion nationale, quand il le jugera à propos et jusqu'à duc concurrence, tes objets dont il aura besoin ou envie. En définitive, à la lin de l'opération, il aura retiré de la masse justement l'équivalent de ce qu'il y a versé, et, en valeur, sa cor sommation Égalera exactement sa production.
Si tes échanges de cette nation avec le dehors sont libres, ce n'est plus daus la circulation nationale, mais dans la circulation générale, que chacun verse ses produits et puise ses consommations, il u'a point à se préoccuper si ce qu'il livre à cette circulation générale est acheté par un compatriote ou un étranger; si les bous qu'il reçoit lui viennent d'un Français ou d'un Anglais; si les objets contre lesquels il échange ensuite ces bons k mesure de ses besoins ont été fabriqués eu deçà ou au delà du ithin ou des Pyrénées. Toujours est-il qu'il y a pour chaque individu balance exacte entre ce qu'il verse et ce qu'il puise dans le grand réservoir commun, et si cela est vrai de chaque individu, cela est vrai de la nation eu masse.
La seule différence entre tes deux eas, c'est que, dans le dernier, chacun est en face d'un marché plus étendu pour ses ventes et ses achats, et a, par conséquent, plus de chances de bien faire les uns et les autres.
Ou fait cetle objection ; Si tout le monde se ligue pour ne pas retirer de la circulation les produits d'uu individu déterminé, il ne pourra rien retirer à son tour de la masse. 11 en est de même d'un peuple.
Réponsk.— Si ce peuple ne peut rien retirer de la masse, il a'y
versera rien non plus ; il travaillera pour lui-même. 11 sera contraint de se soumettre à ce que vous voulez lui imposer d'avance, à savoir : l'isolement.
Et ce sera l'idéal du régime prohibitif.
N'est-il pas plaisant que vous lui infligiez d'ores el déjà ce régime dans la crainte qu'il ne coure la chance d'y arriver un jour sans vous!
Il y a quelques années, j'étais à Madrid. J'allai aux cortès. On y discutait un traité avec le Portugal sur l'amélioration du cours du Duero. (Jn député se lève et dit : « Si le Duero est canalisé, les transports s'y feront à plus bas pris. Les grains portugais se vendront à meilleur marché dans les Castilles, cl feront à noire trouai/ national une concurrence redoutable. Je repousse le projet, à moins que MM. les ministres ne s'engageui à relever le larif des douanes de manière à rétablir l'équilibre. » L'assemblée trouva l'argument sans réplique.
Trois mois après, j'étais à Lisbonne. La même question était soumise au sénat. Un noble hidalgo dit : ■ Seniior présidente, le projet est absurde. Vous placez des gardes, à gros frais, sur les rives du Duero, pour empêcher l'invasion du grain castillan en Portugal, et, eu même temps, vous voulez, toujours à gros frais, faciliter cette invasion. C'est une inconséquence à laquelle je ne puis m'assoeier. Que le Duero passe à nos fils tel que nous t'ont laissé nus pères. >
Plus lard, quand il s'est agi d'améliorer la Garonne, je me suis rappelé les arguments des orateurs iberiens, et je me disais : Si les députés de Toulouse étaient aussi bons économistes que celui de Paleuda, et les représentants de Bordeaux aussi forts logiciens que ceux d'Oporto, assurément on laisserait la Garonue
Dormir a U bruit Batteur de son urne penchante,
car la canalisation de la Garonne favorisera, au préjudice de Bordeaux, l'invasion des produits toulousains, et, au détriment de Toulouse, l'inondation des produits bordelais.
J'ai dit que lorsque, malheureusement, ou se plaçait au point de vue de l'intérêt producleur, on ne pouvait manquer de heurter l'intérêt général, parce que le producteur, en tant que tel, ne demande qu'efforts, besoins et obstacles.
J'en trouve un exemple remarquable daus un journal de Bordeaux.
M. Simiot se pose cette question :
Le chemin de fer de Paris eu Espagne doit-il offrir une solution de continuité à Bordeaux?
Il la résout aflirinalivement par une foule de raisons que je n'ai pas à examiner, mais par celle-ci, entre autres :
Le chemin de fer de Paris à Itayonnc doit présenter une lacune à Bordeaux, afin que marchandises et voyageurs, forcés de s'arrêter dans celle ville, y laissent des profits aux bateliers, porteballcs, commissionnaires, consigna [aires, hôteliers, etc.
Il est clair que c'est encore ici l'intérêt des agents du travail mis avant l'intérêt des consommateurs.
Mais si Bordeaux doit profiter par la lacune, et si ce profit est conforme à l'intérêt public, Augoulême, Poitiers, Tours, Orléans, bien plus, tous les points intermédiaires, ftuffec, Chatellerault, etc., etc., doivent aussi demander des lacunes, et cela dans l'intérêt général, dans l'intérêt bien entendu du travail national, car plus elles seront multipliées, plus seront multipliés aussi les consignations, commissions, transbordements, sur lous les points de la ligne. Avec ce système, ou arrive à un chemin de fer composé de lacunes successives, à un chemin de fer négatif.
Que MM. les protection is les le veuillent ou non, il n'en est pas moins certain que le principe de la reUrklitm est le même
— Si —
que le principe des lacunes : le sacriflcfcdu consomma leur au producteur, du but au moyen.
On ne peut trop s'étonner de la facilité avec laquelle les hommes se résignent a ignorer ce qu'il leur importe le plus de savoir, et l'on peut être sûr qu'ils sont décidés à s'endormir dans leur ignorance une fois qu'ils en sont venus à proclamer cet axiome : II n'y a pas de principes absolus.
Vous entrez dans l'enceinte législative. II y est question de savoir si la loi interdira ou affranchira les échanges internationaux.
Un député se lève et dit :
Si vous tolérez ces échanges, l'étranger vous inondera de ses produits, l'Anglais de tissus, le Belge de houilles, l'Espagnol de laines, l'Italien de soies, le Suisse de bestiaux, le Suédois de fer, le Prussien de blé, en sorte qu'aucune industrie ne sera plus possible chez nous.
Un autre répond :
Si vous prohibez ces échanges, les bienfaits divers que la nature a prodigués à chaque climat seronl, pour vous, comme s'ils n'étaient pas. Vous ne participerez pas à l'habileté mécanique des Anglais, à la richesse des mines belges, à la fertilité du sol polonais, à la fécondité des pâturages suisses, au bon marché du travail espagnol, à la chaleur du climat italien, cl il vous faudra demander à une production rebelle ce que par l'échange vous eussiez obtenu d'une production facile.
Assurément, l'un de ces députés se trompe. Mais lequel? Il vaut pourlant la peine de s'en assurer, car il ue s'agit pas seulement d'opinions. Vous êtes en préseuec de deux roules, il faut choisir, el l'une mène nécessairement a la misère.
Pour sortir d'embarras, on dil : Il n'y a point de principes absolus.
Cet axiome, Û à la mpde de dos jours, outra qu'il doit sourire
à la paresse, convient aussi à l'ambition.
Si la théorie de la prohibition venait à prévaloir, ou bien si la doctrine de la liberté venait à triompher, une toute petite loi ferait tout notre code économique. Dans le premier cas, elle porterait : Tout échange au dehors est interdit; dans le second : Tout échange arec l'étranger est libre, et bien des gros personnages perdraient de leur importance.
Mais si l'échange n'a pas une nature qui lui soit propre, s'il n'est gouverné par aucune loi naturelle, s'il est capricieusement utile ou funeste, s'il ne trouve pas son aiguillon dans le bien qu'il fait, sa (imite dans le bien qu'il cesse de l'aire ; si ses effets ne peuvent être appréciés |iar ceux qui l'exécutent; en un mot, s'il n'y a pas de principes absolus, oh ! alors, il faut pondérer, équilibrer, réglementer les transactions, il faut égaliser les conditions du travail, chercher le niveau des profils, tache colossale, bien propre à donner à ceux qui s'en chargent de gros traitements et une haute influence.
En eutrant dans Parts, que je suis veuu visiter, je me disais : 11 y a là un million d'êtres humains qui mourraient tous en peu de jours si des approvisionnements de toute nature n'affluaient vers cette vaste métropole. L'imagination s'effraye quand elle vont apprécier l'immense multiplicité d'objets qui doivent entrer demain par ses barrières, sous peine que la vie de ses habitants ne s'éleigne dans les convulsions de la famine, do l'émeute et du pillage. El cependant tous dorment on ce moment sans que leur paisible sommeil soit troublé un seul instant par l'idée d'une aussi effroyable perspective. D'un autre coté, quatre-vingts départements ont travaillé aujourd'hui, sans se concerter, sans s'entendre, à l'approvisionnement de Paris. Comment ehaque jour amène-t-il ce qu'il faut, rien de plus, rieu de moins, sur ce gigantesque marché? Quelle est donc l'ingénieuse et secrète puissance qui préside à l'étonnante régularité de mouvements si compliqués, régularité en laquelle chacun a une foi si insouciante, quoiqu'il y aille du bien-être et de la vie? Cette puissance, c'est un principe absolu, le principe de ta liberté des transactions. Nous avons foi eu cette
lumière intime que la Providence a placée an cœur de tons les hommes, à qui elle a confié la conservation et l'amélioration indéfinie de notre espèce, Yintérèt, puisqu'il faut l'appeler par son nom, si actif, si vigilant, si prévoyant, quand ii est libre dans son action. Où en seriez-vous, habitants de Paris, si un ministre s'avisait de substituer à cette puissance les combinaisons de son génie, quelque supérieur qu'on le suppose? s'il imaginait de soumettre à sa direction suprême ce prodigieux mécanisme, d'en réunir tous les ressorts eu ses mains, de décider par qui, ou, comment, à quelles conditions chaque chose doit être produite, transportée, échangée et consommée? Oh! quoiqu'il y ait bien des souffrances dans votre enceinte, quoique la misère, le désespoir, et peut-être l'inanition, y fassent couler plus de larmes que votre ardente charité n'en peut sécher, il est probable, il est certain, j'ose le dire, que l'intervention arbitraire du gouvernement multiplierait à l'infini ces souffrances, et étendrait sur vous tous les maux qui ne frappent qu'un petit nombre de vos concitoyens.
Eh bien! celte foi que nous avons tons dans un principe quand il s'agit de nos transactions intérieures, pourquoi ne l'a u rions-nous pas dans le même principe appliqué à nos transactions internationales, assurément moins nombreuses, moins délicates et moins compliquées? Et S'il n'est pas nécessaire que la préfecture de Paris réglemente nos industries, pondère nos chances, nos profits et tios perles, se préoccupe de l'épuisement du numéraire, égalise les conditions de notre travail dans le commerce intérieur, pourquoi est-il nécessaire que la douane, sortant de sa mission fiscale, prétende exercer une action protectrice sur notre commerce extérieur?
Parmi les arguments qu'on fait valoir en faveur du régime restrictif, il ne faut pas oublier celui qu'on lire de Vindépendance nationale.
i Que ferons-nous en cas île guerre, dit-on, si nous nous sommes mis à la discrétion de l'Angleterre pour le fer et la houille? >
Les monopoleurs anglais ne manquent pas île s'écrier de leur côté :
■ Que deviendra la Grande-Bretagne en temps de guerre, si elle se met pour les aliments sous la dépendance des Français? »
' On ne prend pas garde à une chose; c'est que celte sorte de dépendance qui résulte des échanges, des transactions commerciales, est une dépendance réciproque. Nous ne pouvons dépendre de l'étranger sans que l'étranger dépende de uous. Or, c'est là l'essence même de la société. Rompre des relations naturelles, ce n'est pas se placer dans un état d'indépendance, mais dans un état d'isolement.
Et remarquez ceci : on s'isole dans la prévision de la guerre; mais l'acte même de s'isoler est un commencement de guerre. Il la rend plus facile, moins onéreuse, et, partant, moins impopulaire. Que les peuples soient les uns aux autres des débouchés permanents ; que leurs relations ne puissent être rompues sans leur infliger la double souffrance de la privation et de l'encombrement, et ils n'auront plus besoin de ces puissantes marines qui les ruinent, de ces grandes armées qui les écrasent ; la paix du monde ne sera pas compromise par le caprice d'un Thiers ou d'un Palmerston, et la guerre disparaîtra faute d'aliments, de ressources, de motifs, do prétextes et de sympathie populaire.
Je sais bien qu'on me reprochera (c'est la mode du jour) de donner pour base à la fraternité des peuples l'intérêt, le vil et prosaïque intérêt. On aimerait mieux qu'elle eut son principe dans la ciiarilé, dans l'amour, qu'il y fallût même un peu d'abnégation, et que, froissant le bien-être matériel des hommes, elle eût le mérite d'un généreux sacrifice.
Quand donc en finirons-nous avec ces puériles déclamations? Quand bannirous-nous enfin la tartuferie de la science? Quand cesserons- no us de mettre celle contradiction nauséabonde entre nos écrits et nos actions ? Nous huons, nous conspuons l'intérêt,
c'est-à-dire l'utile, le bien fear dire que tous les peuples soûl intéressés à une chose, c'est dire que celle chose est bonne en soi), comme si l'intérêt n'était pas le mobile nécessaire, éternel, indestructible, à qui la Providence a confié la perfectibilité humaine! Ne dirait-on pas que nous sommes tous des anges de désintéressement? El pense-t-on que le public ne commence pas à voir avec dégoût que ce langage affecté noircit précisément les pages qu'on lui fait payer le plus cher? Oh! l'affectation ! l'affectation ! c'est vraiment !a maladie de ec siècle.
Quoi ! parce que le bien-être et la paix sont choses corrélatives, parce qu'il a plu à Dieu d'établir cette belle harmonie dans le monde moral, vous ne voulez pas que j'admire, que j'adore ses décrets et que j'accepte avec gratitude des lois qui font de la justice la condition du bonheur? Vous ne voulez la paix qu'autant qu'elle froisse le bien-être, et la liberté vous pèse parce qu'elle ne vous impose pas des sacrifices? Et qui vous empêche, si l'abnégation a pour vous tant de charmes, d'en mettre dans vos actions privées? l a sociélé vous en sera reconnaissante, car quelqu'un au moins en recueillera le fruit ; mais vouloir l'imposer à l'humanité comme un principe, c'est le comble de l'absurdité, car l'abnégation de tous, c'est le sacrifice de tous, c'est le mal érigé en théorie.
Mais, grâce au ciel, ou peut écrire et lire beaucoup de ces déclamations sans que pour cela le monde cesse d'obéir à son mobile, qui esl, qu'on le veuille ou non, Viniérét.
Après tout, il est assez singulier de voir invoquer les sentiments de la plus sublime abnégation à l'appui de la spoliation elle-même. Voilà donc à quoi aboutit ce fastueux désintéressement! Ces hommes si poétiquement délicats qu'ils ne veulent pas de la paix elle-même, si elle est fondée sur le vil intérêt des hommes, mettent la main dans la poche d'autrui, et surtout du pauvre; car quel article du tarif protège le pauvre? Ehl messieurs, disposez comme vous l'entendez de ce qui vous appartient, mais laissez-nous disposer aussi du fruit de nos sueurs, nous eu servir ou l'échanger à notre gré. Déclamez sur le renoncement à soi-même, car cela est beau, mais en même temps soyez au moins honnêtes.
Briser les machines, repousser les marchandises étrangères, ce sont deux actes qui procèdent de la même doctrine.
On voit des hommes qui battent des mains quand une grande invention se révèle au monde, et qui néanmoins adhèrent au régime protecteur. Ces hommes sont bien inconséquents !
Que reproche ni- ils à la liberté du commerce? De faire produire par des étrangers plus habiles ou mieux situés que nous des choses que, sans elle, nous produirions nous-mêmes. Eu un mol, on l'accuse de nuire au travail national.
De même, ne devraient-ils pas reprocher aux machines de faire accomplir par des agents naturels ce qui, sans elles, serait l'œuvre de nos bras, et, par conséquent, de nuire au travail humain ?
L'ouvrier étranger, mieux placé que l'ouvrier français, est, à l'égard de celui-ci, une véritable machine économique qui l'écrase de sa concurrence. De même, une machine qui exécute une opération à un prix moindre qu'un certain nombre de bras est, relativement à ces bras, un vrai concurrent étranger qui les paralyse par sa rivalité.
Si donc il est opportun de protéger le travail national contre la concurrence du travail étranger, il ne l'est pas inoins de protéger le travail hnmain contre la rivalité du Iroi'oif mécanique.
Aussi, quiconque adhère au régime prniccleur, s'il a un peu de logique dans la cervelle, ne doit pas s'arrêter à prohiber les produits étrangers : il doit proscrire encore les produits de la navette et de la charrue.
Et voilà pourquoi j'aime bien mieux la logique des hommes qui, déclamant contre l'i n vasion des marchandises exotiques, ont au moins le courage de déclamer aussi contre Vexcès de production dû à la puissance inventive de l'esprit humain.
Tel est M. de Saiut-Ch amans. < Un des arguments les plus forts, dit-il, contre la liherlé du commerce et le trop grand emploi des machines, c'est que beaucoup d'ouvriers sout privés
d'ouvrage, ou par la concurrence étrangère qui faii tomber les manufactures, ou par les instruments qui prennent la place des hommes dans tes ateliers. » (Dit système itimpôts, p. 458.)
M. de Sain t-C h amans a parfaitement vu l'analogie, disons mieux, l'identité qui existe outre les importa lions et les nmehines; voilà pourquoi il proscrit les unes et les autres, et vraiment il y a plaisir d'avoir affaire avec des argumeulateurs intrépides, qui, même dans l'erreur, poussent un raisonnement jusqu'au bout.
Mais voyez la difficulté qui les attend î
S'il est vrai, a priori, que le domaine de l'invention ei celui du travail ne puissent s'étendre qu'aux dépens l'un de l'autre, c'est dans les pays où il y a le plus de machines, dans le I.ancastre, par exemple, qu'on doit rencontrer le moins d'ouurim. El si, au contraire, on constate en [ail que la mécanique et la main-d'œuvre coexistent à un plus haut degré chez les peuples riebes que chez les sauvages, il faut en conclure nécessairement que ces deux puissances ne s'excluent pas.
Je ne puis pas m'cxpliquer qu'un être pensant puisse goûter quelque repos eu présence de ce dilemme :
Ou les inventions de l'homme ne nuisent pas à ses travaux comme les faits généraux l'attestent puisqu'il y a plus des unes et des autres chez les Anglais et les français que parmi les Hurons et les Chcrokées, cl, en ce cas, j'ai fait fausse roule, quoique je ne sache ni où ni quand je me suis égaré. Je commettrais un crime de lèse-humanité si j'introduisais mon erreur dans la législation de mou pays.
Ou bien les découvertes do l'esprit limitent le travail des bras, comme les faits particuliers semblent l'indiquer, puisque je vois tous les jours une machine se substituer à vingt, à cent travailleurs, et alors je suis forcé de constater une flagrante, éternelle, iucurahle antithèse entre la puissance intellectuelle et la puissance physique de l'homme, cuire son progrès et son bien-être, cl je ne puis m'empêcher de dire que l'auteur de l'homme devait lui donner de la raison ou des bras, de la force morale ou de l;i force brutale, mais qu'il s'est joué de lui eu lui conférant à la fois des facultés qui s'eutre-délruisenl.
La difficulté est pressante. Or, savei-vous comment on en sort? Par ce singulier apoplithegme :
En économie politique, il n'y a pas de principe absolu.
En langage intelligible et vulgaire, cela veut dire :
< Je ne sais où esl ic vrai et le faux ; j'ignore ce <|ui constitue le bien ou le mal général. Je ne m'en mets pas en peine. L'effet immédiat de chaque mesure sur mon bien-être personnel, telle est la seule loi que je consente à reconnaître. >
11 n'y a pas de principes! mais c'est comme si vous disiez : Il n'y a pas de faits: car les principes ne sont que des formules qui résument tout un ordre de faits bien constatés.
Les machines, les importations ont certainement des effets. Ces effets sont bons ou mauvais. Ou peut à cet égard différer d'avis. Mais, quel que soit celui que l'on adopte, il se formule par un de ces deux principes : Les machines sont un bien; ou, les machines sont un mal. Les importations sont favorables, ou, les importations sont nuisibles. Mais dire : // n'y a pas de principes, c'est certainement le dernier degré il' abaisse me ni où l'esprit humain puisse descendre, et j'avoue que je rougis pour mon pays quand j'entends articuler une si monstrueuse hérésie en face des chambres françaises, avec leur assentiment, c'està-dire eu face et avec l'assentiment de l'élite de nos concitoyens; et cela pour se justifier de nous imposer des lois en parfaite ignorance de cause.
Mais enfin, me dira-t-on, détruisez le sophisme. Prouvez que les machines ne nuisent pas au travail humain, ni les importations au travail national.
Dans un ouvrage de la nature de celui-ci, de telles démonstrations ne sauraient élrc très-complètes. J'ai plus pour but de poser les difficultés que de les résoudre, et d'exciter la réflexion que de la satisfaire. Il n'y a jamais pour l'esprit de conviction bien acquise que celle qu'il doit à sou propre travail. J'essayerai néanmoins de le mettre sur la voie.
Ce qui trompe les adversaires des importations et des machines, c'est qu'ils les jugent par leurs effets immédiats et transitoires, au lieu d'aller jusqu'aux conséquences générales et définitives.
L'effet prochain d'une machine ingénieuse est dd rendre superflue, pour un résullal donné, une certaine quantité de main-d'œuvre. Mais là ne s'arrête point son actiou. Par cela même que ce résultat donné est obtenu aveu moins d'efforts, il est livré au public à un moindre prix; et la somme des épargnes, ainsi réalisée par tous les acheteurs, leur sert à se procurer d'autres satisfactions, c'esi-à-dire à encourager la maind'œuvre en général précisément de la quantité soustraite à la main-d'œuvre spéciale de l'industrie récemment perfectionnée. En sorte que le niveau du travail n'a pas baissé, quoique eelui des saiisfaclions se soit élevé.
Rendons cet ensemble d'effeis sensible par un exemple.
Je suppose qu'il se consomme en France dix millions de chapeaux à quinze francs; cela offre à l'industrie chapelière un aliment de 150 millions. Une machine est inventée qui permet de donner les chapeaux a dix francs. L'aliment pour celte industrie est réduit à cent millions, en admettant que la consommation n'augmente pas. Mais les autres cinquante millions ne sont point pour cela soustraits au travail humain. Économisés par les acheteurs de chapeaux, ils leur serviront a satisfaire d'autres besoins, et par conséquent à rémunérer d'autant l'ensemble de l'industrie. Avec ces cinq francs d'épargne, Jean achètera une paire de souliers, Jacques un livre, Jérôme un meuble, etc. Le travail humain, pris en masse, continuera donc d'être encouragé jusqu'à concurrence de ISO millions, mais cette somme donnera le même nombre de chapeaux qu'auparavant, plus loutes les satisfactions correspondantes aux cinquante millions que la machine aura épargnés. Ces satisfactions sont le profit net que la France aura retiré de l'invention. C'est un don gratuit, un tribut que le génie de l'homme aura imposé à la nature. Mous ne disconvenons pas que, dans le cours de la transformai ion, une certaine masse de travail aura été déplacée; mais nous ne pouvons pas accorder qu'elle aura été détruite ou même diminuée.
De mémo quant aux importations. Reprenons l'hypothèse.
La France fabriquait dix millions de chapeaux dont le prix de revient élail de quinze francs. L'étranger envahit nojre
marché en nous fournissant les chapeaux à dix francs. Je dis que le travail national n'en sera nullement diminué.
Car il devra produire jusqu'à concurrence de cent millions pour payer dix millions de chapeaux à dix francs.
Et puis, il restera à chaque acheteur cinq iraucs d'économie par chapeau, ou, au total, cinquante millions, qui acquitteront d'autres jouissances, c'est-à-dire d'autres tra-
' Donc la masse du travail restera ce qu'elle était, et les jouissauces supplémentaires, représentées par cinquante millions d'économie sur les chapeaux, formeront le profil net de l'importation ou de la lihertédu commerce.
Et il ue faut pas qu'on essaye de nous effrayer par le tableau des souffrances qui, daus celle hypothèse, accompagneraient le déplacemeni du travail.
Car si la prohibition u'eûl jamais existé, le travail se serait classé de lui-même selon la loi de rechange, et nul déplacement n'aurait eu lieu.
Si, au contraire, la prohibition a amené un classement artificiel et improductif du travail, c'est elle et non la liberté qui est responsable du déplacement inévitable dans la transition du mal au bien.
X moins qu'on ne prétende que, parce qu'un abus ne peut être détruit sans froisser ceux qui eu profilent, il suffit qu'il existe un moment pour qu'il doive durer toujours.
On dit : Le plus avantageux de tous les commerces est celui où l'on donne des objets fabriqués en échange de matières premières. Car ces matières premières sont un aliment pour le travail national.
Et de là ou conclut :
Que la meilleure loi de douanes serai! celle qui donnerait le plus de facilité possible à l'entrée des matière* premières, et qui
opposerait le plus d'obstacles aux objets qui ont reçu leur dernière façon.
Il n'y a pas, en économie politique, de sophisme plus répandu que celui-là. Il défraye non-seulement l'école protcctiouiste, mais encore cl surtout l'école prétendue libérale, et c'est là une circonstance fâcheuse, car ce qu'il y a de pire pour une bonne cause, ce n'est pas d'être bien attaquée, niais d'être mal défendue.
La liberté commerciale aura probablement le sort de toutes les libertés : elle ne s'introduira dans nos lois qu'après avoir pris possession de nos esprits. Mais s'il est vrai qu'une reforme doive être généra 1cm eut comprise pour être solidement établie, il s'ensuit que rien ue la peut retarder comme ce qui égare l'opinion; et quoi de plus prupre à l'égarer que les écrits qui réclament la liberté en s'appuyaul sur les doctrines du monopole?
Il y a quelques années, trois grandes villes de France, Lyon, Bordeaux et le Havre firent une levée de boucliers contre le régime restrictif. Le pays, l'Europe entière s'émurent en voyaul se dresser ce qu'ils prirent pour le drapeau de la liberté. — Hélas! c'était encore le drapeau du monopole! d'un monopole nu peu plus mesquin et beaucoup plus absurde que celui qu'on semblait vouloir renverser. — Grâce au sophisme que je vais essayer de dévoiler, les pétitionnaires ne tirent que reproduire, en y ajoutant une inconséquence de plus, la doctrine de la protection au travail national.
Qu'est-ce, en efl'et, que le régime prohibitif ? Écoutons M. de Sainl-Oicq.
• Le travail constitue la richesse d'un peuple, parce que
< seul il crée les choses matérielles que réclament nos besoins,
< et que l'aisance universelle consiste dans l'abondance de ces
< choses. » — Voilà le principe.
« Hais il faut que celte abondance soit le produit du travail
< national. Si elle était le produit du travail étranger, le tra- > vail il allouai s'arrêterait promp tentent. » — Voilà l'erreur. (Voir le sophitine précédent.)
« Que doit donc l'aire uu pays agricole et manufacturier?
i Réserver sou marché aux produits tic son sol cl île son i industrie, i — Voilà le but.
■ El pour cela, restreindre par des droits cl prohiber au « besoin les produits du sol et de l'industrie des autres peut pies. > — Voilà le moyen.
Rapprochons de ce système celui de la pétition de Bordeaux.
Elle divisait les marchandises eu trois classes. — ■ La pre-
■ mière renferme des objels d'alimentation et des matières
■ première*, vierges de tout travail humain. En principe, une sage i économie exigerait que cette dusse ne [ùt pas imposée, i — Ici point de travail, point de protection.
t l.a seconde est composée d'objets qui oui reçu mie prépai ration. Celle préparation permet qu'on la charge de quelques i droits, i — Ici la proieciion commence, parce que, selon tes pétitionnaires, commence le travail national.
« La iroisième comprend des objels perfectionnés, qui ne i peuvent nullement servir au travail national ; nous la consi- ( dérons comme la pins imposable. ■ — Ici, le travail, et la protection avec lut, arrivent à leur maximum.
On le voit, les pétitionnaires professaient que le travail étranger nuit au travail national, c'est l'erreur du régime prohibitif.
Ils demandaient que le marché français fut réservé au travail français; c'est le but du régime prohibitif.
Ils réclamaient que le travail étranger fût soumis à des restrictions et des taxes. — C'est le moyen du régime prohibitif.
Quelle différence est-il donc possible de découvrir entre les pétitionnaires bordelais et le coryphée de la restriction? — line seule : l'extension plus ou moins grande à donner au mot travail.
H. de Saint-Cricq l'élend à tout. - Aussi, veut-il tout proléger.
i Le travail constitue toute la richesse d'un peuple, dit-il : < proléger l'industrie agricole, tonte l'industrie agricole; l'inf du strie manufacturière, foule l'industrie manufacturière, t c'est le cri qui retentira toujours dans cène chambre. »
Les pétitionnaires ne voient de travail que celui desfabri-
canls : aussi a'adme lient-ils que celui-là aux faveurs île ta protection.
« Les matières premières sont vierges de tout travail humain. i En priucipe on ne devrait pas les imposer. Les objets fabri- • qués ne peuvent plus servir au travail national; nous les < considérons comme les plus imposables. s
11 ne s'agit point ici d'examiner si la protection au travail national est raisonnable. M. de Saint-Oicq et les Bordelais s'accordent sur ce point, et nous, comme on l'a vu dans les cliapilres précédents, nous différons à cet égard des uns et des autres.
La question est de savoir qui, de M. de Saint-Cricq ou des Bordelais, donne au mot travail sa juste acception.
Or, sur ce terrain, il faut le dire, M. de Saint-Cricq a mille fois raison, car voici le dialogue qui pourrait s'établir entre eux.
M. de SAtNT-CaicQ. — Vous convenez que le travail national doit être protégé. Vous convenez qu'aucun travail étranger ne peut s'introduire sur noire marché sans y détruire une quantité égale de notre travail national. Seulement vous prétendez qu'il ;■ a une foule de marchandises pourvues de valeur, puisqu'elles se vendent, et qui sont cependant vierges de tout travail Immain. Et vous nommez, entre autres choses, les blés, farines, viandes, bestiaux, lard, sel, fer, cuivre, plomb, bouille, laines, peaux, semences, etc.
Si vous nie prouvez que la valeur de ces choses n'est pas due au travail, je conviendrai qu'il est inutile de les proléger.
Mais aussi, si je vous démontre qu'il y a autant de travail dans cent francs de laine que dans cent francs de tissus, vous devrez avouer que la protection est due à l'une comme à l'autre.
Or, pourquoi ce sac de laine «mf-il cent francs? N'est-ce point parce que c'est sou prix de revient? et le prix de revient est-il autre chose que ce qu'il a fallu distribuer eo gages, salaires, main-d'œuvre, intérêts, à tous les travailleurs et capitalistes qui ont concouru à la production de l'objet?
Les pétitionnaires. — li est vrai que, pour la laine, vous
pourriez avoir raison. Mais uti sac de b!é, un lingot de Ter, un quintal de houille, soui-ils le produit du travail ? N'est-ce point la nature qui les crée?
M. de Sunt-Cmcq. ~ Sans doute, la nature crée les éléments de toutes ces clioses, mais c'est le travail qui en produit la valeur. J'ai eu tort moi -même de dire que le travail crée les objets matériels, et cette locution vicieuse m'a conduit à bien d'autres erreurs. 11 n'appartient pus à l'homme de créer, de faire quelque chose de rien, pas plus au fabricant qu'au cultivateur, et sï par production ou enteudait création, tous nos travaux seraient improductifs, et les vôtres, messieurs les négociants, plus que tous les autres, excepté peut-être les miens.
L'agriculteur n'a donc pas la prétention d'avoir créé le blé, mais il a celle d'en avoir créé la valeur, je veui dire, d'avoir, par son travail, celui de ses domestiques, de ses bouviers, de ses moissonneurs, transformé en blé des substances qui n'y ressemblaient nullement. Que fait de plus le meunier qui le convertit en farine, le boulanger qui le façonne eu pain?
Pour que l'homme puisse se vêtir en drap, une foule d'opérations sont nécessaires. Avant l'intervention de tout travail humain, tes véritables matières première» de ce produit sont l'air, l'eau, la chaleur, les gaz, la lumière, les sels qui doivent entrer dans sa composition. Voilà les matière* première* qui véritablement sont vierges de tout travail humain, puisqu'elles n'ont pas de valeur, et je ne songe pas à les protéger. Mais un premier travail convertit ces substances en fourrages, un second en laine, un troisième en lil, un quatrième eu tissus, un cinquième en vêtement. Qui osera dire que tout n'est pas travail dans celte œuvre, depuis le premier coup de charrue qui le commence jusqu'au dernier coup d'aiguille qui le ter-
El parce que, pour plus de célérité et de perfection dans l'accomplissement de l'œuvre définitive, qui est un vêtement, les travaux se sont répartis entre plusieurs classes d'industrieux, vous voulez, par une distinction arbitraire, que l'ordre île succession de ces travail* soit la raison unique de leur importance, eu sorte que le premier ne mérite pas même le nom
de travail, et que le dernier, travail par excellence, soit seul digne des faveurs de la protection?
Les pétitiomnaibes. — Oui, nous commençons à soir que la laine, non plus que le blé, n'est pas tout à Tait vierge du travail humain; mais au moins l'agriculteur n'a pas, comme le fabricant, tout exécuté par lui-même et ses ouvriers; la nature Ta aidé; et, s'il j a du travail, tout n'est pas travail dans le blé.
M. de Saibt-Crico- — Mais tout est travail dans sa valeur. Je veux que la nature ait concouru a la formation matérielle du grain. Je veux même qu'il soit exclusivement son ouvrage; mais convenez que je l'ai contrainte par mon travail ; et quand je vous vends du blé, remarquez hien ceci, ce n'est pas le iinvail de la nature que je vous fais payer, mais le mien.
El, à votre compte, les objets fabriqués ne seraient pas non plus des produits du travail. Le manufacturier ne se fait-il pas seconder aussi par la nature ? Ne s'empare-t-il pas, à l'aide de la machine à vapeur, du poids de l'atmosphère, comme à l'aide de la charrue je m'empare de son humidité? A-t-il créé les lois de la gravitation, de la transmission des forces, de l'affinité?
Les pétitionnaires. — Allons, va encore poor ia laine, mais la houille est assurément l'ouvrage, et l'ouvrage exclusif de la nature. Elle est bien vierge de tout travail humain.
M. be SuitT-Gmcft — Oui, ta nature a fait la bouille, mais le travail en a fait la valeur. La houille n'avait aucune dateur pendant les millions d'années où elle était enfouie ignorée à cent pieds sous terre. Il a fallu l'y aller chercher; c'est un travail; il a fallu la transporter sur le marché; c'est un autre travail; et encore une fois, le prix que vous la payez sur le marché n'est autre chose que la rémunération de ces travaux d'extraction et de transport (1).
renie A l'entrepreneur, du capitaliste, ele., par plusieurs motifs^
I» l'arec que si l'on y iTLardc tic ;>rOs,oii verra que c'est toujours le remboursement d'uvunecs on le payement de (ramas Ultérieur» < S" parce qne,
vrier, juins lu rOU'ilnitinii li^Uimt île tuiik eoo[>Oraliiiii ïi l'ceuvrc île U production ; S" enfin et surtout, parce i|uc la production des objets fabriqué!
On Voit que jusqu'ici toul l'avantage est du coté de M. de Saint-Cricq; que la valeur des matières premières, comme celle des maiières fabriquées, représente les Trais de production, c'est-à-dire du travail; qu'il n'est pas possible de concevoir un objet pourvu de valeur, cl qui soit vierge de (ouf travail humain; que la distinction que font les pétitionnaires est futile en théorie ; que comme base d'une inégale répartition de faveurs, elle serait inique en pratique, puisqu'il en résulterait que le tiers des Français occupés au* manufactures obtiendraient les douceurs du monopole, par la raison qu'ils produisent en travaillant, taudis que les deux autres tiers, à savoir, la population agricole, seraient abandonnés à la concurrence, sous prétexte qu'ils produisent tans travailler.
On insistera, j'en suis sûr, et l'on dira qu'il y a plus d'avantages pour une nation à importer des matières dites premières, qu'elles soient ou non le produit du travail, et à exporter des objets fabriqués.
C'est là une opinion fort accréditée.
i Plus les matières premières sont abondantes, dît la pétition de Bordeaux, plus les manufactures ae multiplient et prennent d'essor. »
< Les matières premières, dit-elle ailleurs, laissent une étendue sans limite a l'œuvre des habitants des pays où elles sont importées. ■
< Les matières premières, dit la pétition du Navre, étant les éléments du travail, il faut les soumettre ù un régime différent et les admettre de suite au taux le plus faible. >
La même pétition veut que la protection des objets fabriqués soit réduite non de suite, mais dans un temps indéterminé; non au taux te plus faible, mais à vingt pour cent.
< Entre autres articles dont le bas prix et l'abondance sont une nécessité, dit la pétition de Lyon, les fabricants citent toutes tes matières premières. >
est, nussi bka que celte des matières premières, grevée d'intérêts cl Je mu H m n-.i lions autres que celle du travail manuel, cl que l'objection, futile en cllc-nicmc, s'appliquera il il la filature In plus ingénieuse, loul autant et |iki: iju'ii l'agriculture la plus Brassière.
Tout cela repose sut une illusion.
Nous avons vu que loulc valeur représente du travail. Or, il est iris-vrai une le travail manufacturier décuple, centuple quelquefois la valeur d'un produit brul, c'est-à-dire répand dix fois, cent fois plus de profits dans la nation. Dés lors on raisonne ainsi : La production d'un quintal de fer ne fait gagner que quinze francs aux travailleurs de toutes classes. La conversion de ce quintal de fer en ressorts de montres élève leurs profils à dix mille francs; et oserez-vous dire que la nation n'est pas plus intéressée à s'assurer pour dix mille francs que pour quinze francs de travail?
On oublie que les échanges internationaux, pas plus que les échanges individuels, ne s'opèrent pas au poids ou à la mesure. On n'échange pas un quintal de fer brul contre un quintal de ressorts de montres, ni une livre de laine en suint contre une livre de laine en cachemire; mais bien une certaine valeur d'une de ces choses contre une valeur égale d'une autre. Or, troquer valeur égale contre valeur égale, c'est troquer travail égal contre travail égal. Il n'est done pas vrai que la nation qui donne pour cent francs de tissus ou de ressorts gagne plus que celle qui livre pour cent francs de laine ou de fer.
Dans un pays où aucune loi ne peut être volée, aucune contribution établie qu'avec le consentement de ceux que cette loi doit régir, ou que cet impôt doit frapper, on ne peut voler le public qu'en commençant par le tromper. Notre ignorance est la matière première de toute extorsion qui s'exerce sur nous, el l'on peut être assure d'avance que lout sophisme est l'avantcoureur d'une spoliation. Bon public, quand tu vois un sophisme dans une pétition, mets ta main sur la poche, car c'est certainement là que l'on vise.
Voyous donc quelle esl la pensée secrète que MM. les armateurs de Bordeaux cl du Havre, cl MM. les manufacturiers de Lyon, enveloppent dans celle distinction entre les produits agricoles cl les objets manufacturés.
< C'est principalement dans cette première classe (celle qui comprend les matières premières, vierges de tout travail humain) que se trouve, disent les pétitionnaires de Bordeaux, le princi-
pal aiment de notre marine marchande... Eu principe, une sage économie exigerait que cette classe ne fïll pas imposée... La seconde (objets qui nul reçu une préparation;, ou peul la charger. La troisième (objets auxquels le travail n'a plus rien à faire), nous la considérons comme la plus imposable. •
> Considérant, disent les pétition u aire s du Havre, qu'il est indispensable de réduire de tuile au taux le plut bas les matières premières, afin que l'industrie puisse successivement mettre en œuvre les forces navales qui lui fourniront ses premiers el indispensables moyens de travail, i
Les manufacturiers ne pouvaient pas demeurer en reste de politesse envers les armateurs. Aussi, la pétition île Lion demandc-t-elle la libre introduction des matières premières, i pour prouver, y est-il dit, que les intérêts des villes manufacturières ne sont pas toujours opposés a ceux des villes mari-
Non, mais il faut dire que les uns et les antres, entendus comme fout les pétitionnaires, sout terriblement opposés aux intérêts des campagnes, de l'agriculture el des consommateurs.
Voilà done, messieurs, ou vous vouliez en venir ! Voilà le but de vos subtiles distinctions économiques ! Vous voulez que la loi s'oppose à ce que le* produits achevés traversent l'Océan, afiu que le transport beaucoup plus c-miteux îles matières brutes, sales, chargées de. ivsiilus, offre plus d'aliment à votre marine
navales. C'est là ce que vous appelez une sage économie.
El que ne demandez-vous aussi tju'ou fasse venir les sapins de Russie avec leurs branches, leur éoorce et leurs racines, l'or du Mexique à l'état de minerai, et les cuirs de Buenos- Ayres encore attaches aux ossements de cadavres infects.
Bientôt, je m'y attends, les actionnaires des chemins de fer, pour peu qu'ils soieut en majorité dans les chambres, feront une loi qui défende de fabriquer à Cognac l'eau-de-vie qui se consomme à Paris. Ordonner législativemcnl le transport de dix pièces de viu pour une pièce d'eau-de-vie, ne serait-ce pas à la fois fournir à l'industrie parisienne l "indispensable aliment de
son travail, cl mettre eu œuvre les forces dos locomotives?
Jusques à quand fermera-t-on les yeux sur cette vérité si simple?
L'industrie, les forces navales, le travail, ont pour but le bien général, le bien public; créer des industries inutiles, favoriser des transports superflus, alimenter un travail surnuméraire, non pour le bien du public, mais aux dépens du public, c'est réaliser une véritable pétition de principes. Ce n'est pas le travail qui est en soi-même une chose désirable, c'est la consommation : tout travail sans résultat est une perle. Payer des marins pour porter à travers les mers d'inutiles résidus, c'est comme les payer pour faire ricocher des cailloux sur la surface de l'eau. Ainsi, nous arrivons à ce résultat que tous les sop liâmes économiques, malgré leur infinie variété, oui cela de commun qu'ils confondent le moyen avec le but, et développent l'un aux dépens de l'autre.
Quelquefois le sophisme se dilate et pénètre tout le tissu d'une longue et lourde théorie. Plus souvent il se comprime, il se resserre, il se fait principe, et se cache tout entier dans un mot.
Dieu nous garde, disait Paul-Louts, du malin et de la métaphore ! Et, en effet, il serait difficile de dire lequel des deux verse plus de maux sur notre planète. < C'est le démon, ditesvous ; il nous met à tous tant que nous sommes l'esprit de spoliation dans le cœur, t Oui, mais il laisse entière la répression des abus par la résistance de ceux qui en souffrent. C'est le sophisme qui paralyse cette résistance. L'cpée que la malice met aux mains des assaillants serait impuissante, si le sophisme ne brisait pas le bouclier aux bras des assaillis; et c'est avec raison que Malebranche a inscrit sur le frontispice de son livre celle sentence : L'erreur est la cause de la misère des hommes.
El voyez ce qui se passe. Des ambitieux hypocrites auront un intérêt sinistre, comme, par exemple, à semer dans le public
le germe des haines nationales. Ce germe funeste pourra se développer, amener une conflagration générait!, arrêter la civilisation, répamlre des lorrcnls de sang, attirer sur le pays le plus terrible des fléaux, Yinvaaion. Eu Ions tas, el d'avance, ees sentiments haineux nous abaissent dans l'opinion des peuples et réduisent les français qui ont conservé quelque amour de la justice à rougir de leur pairie. Certes ce sont là de grands maux ; el pour que le public se garantit contre les menées de ceux qui veulent loi faire courir de telles chances, il suflirail qu'il en eût la claire vue. Comment parvient-on à la lui dérober! I'ar la métaphore. Ou altère, on force, on déprave le sens de trois ou quatre mots, el tout est dit.
Tel est le mol invasion lui-même.
Un mallre de forges français dit : « Préservons- no us de I'hirasioa des fers anglais. • On landlord anglais s'écrie : « Repoussons l'mi'nsion des blés français. » Et ils proposent d'élever des barrières entre les deux peuples. Les barrières constituent l'isolement, l'isolement conduit à la haine, la haine à la guerre, la guerre à Yinvasion. « Qu'importe ? disent les deux sophistes; ne vaut-il pas mieux s'exposer à une invaùon éventuelle que d'accepter une invasion certaine? • Et les peuples de croire, el les barrières de persister.
Et pourtant quelle analogie y a-t-il entre un échange cl une invasion? Quelle similitude est-il possible d'établir entre un vaisseau de guerre qui vient vomir sur nos villes le fer, le feu el la dévastation , et un navire marchand qui vient nous offrir de troquer librement, volontairement, des produits contre des produits?
J'en dirai autant du mot inondation. Ce mol se prend ordinairement en mauvaise part, parce qu'il est assez dans les habitudes des inondations de ravager les champs et les moissons. — Si, pourtant, elles laissaient sur le sol une valeur supérieure à celle qu'elles lui enlèvent, comme l'ont les inondations du Nil, il faudrait, à l'exemple des Égyptiens, les bénir, les déifier. — Eh bien! avaul de déclamer contre les /non du lions des produits étrangers, avant de leur opposer de gênants et coûteux obstacles, se demaiide-l-on si ce sont là des inondations qui rava-
— loi —
gent ou de celles qui fertilisent? — Que penscrions-nons de Méhémet-Ali si, au lieu d'élever à gros frais lies barrages à iravers le Nil, pour étendre le domaine de ses inondations, il dépensait ses piastresi à lui creuser un lit plus profond, afin que l'Egypte ne fût pas souillée par ce limon étranger, descendu des montagnes de la Lune? Nous exhibons précisément ce degré de sagesse et de raison, quand nous voulons, à grand renfort de millions, préserver notre pays... De quoi? — Des bienfaits dont la nature a doté d'autres climats.
Parmi les métapliores qui recèlent toute «ne funeste théorie, il n'en est pas de plus usitée que celle que présentent les mots tribut, tributaire.
Ces mots sont devenus si usuels, qu'on eu fait les synonymes d'achat, acheteur, et l'on se sert indifféremment des uns ou des
Cependant il y a aussi loin d'un tribut à un achat que d'un vol à un échange, et j'aimerais autant entendre dire : Cartouche a enfoncé mon coffre-fort et il y a acheté mille écus, que d'oulr répéter à nos honorables députés : Nous avons payé à l'Allemagne le tritm de mille chevaux qu'elle nous a vendus.
Car ce qui fait que l'action de Cartouche n'est pas un achat. c'est qu'il n'a pas mis, et de mon consentement, dans mon coffre-fort, une valeur équivalente à celle qu'il a prise.
Et ce qui fait que l'octroi de 500,000 fr. que nousavonsfaità l'Allemagne n'est pas un tribut, e'est justement qu'elle ne les a pas reçus à titre gratuit, mais bien en nous livrant en échange mille chevaux que nous-mêmes avons jugés valoir nos 500,000 fr.
Faut-il donc relever sérieusement de tels abus de langage? Pourquoi pas, puisque c'est très -sérieusement qu'on les étale dans les jounnaux et dans les livres.
Et qu'on n'imagine pas qu'ils échappent à quelques écrivains ignorant jusqu'à leur langue! Pour un qui s'en abstient, je vous eu citerai dix qui se les permettent, et parmi les plus huppés encore, les d'Argout, les Dupin, les Villèle, les pairs, les députés, les ministres, c'est-à-dire parmi les hommes dont les paroles sont des lois, et dont les sophismes les plus choquants servent de base à l'administration du pays.
Un célèbre philosophe moderne a ajouié aux catégories d'Arisloie le sophisme qui consiste a renfermer dans un mot une pétition de principe. Il en cite plusieurs exemples. 11 aurait pu joindre le mot tributaire a sa nomenclature. En effet, il s'agit de savoir si les achats laits au dehors sout utiles ou nuisibles. Ils sout nuisibles, dites-vous. Et pouiquoi '! Parce qu'ils nous rendent tributaires de l'étranger. Certes, voilà bien un mol qui pose en fait ce qui est en question.
Comment ce trope abusif s' est-il introduit dans la rhétorique des monopoleurs?
Des écus sortent du pays pour satisfaire la rapacité d'un ennemi victorieux. D'an Ires écus sortent aussi du pays pour solder des marchandises- Ou établit l'analogie des deux cas en ne tenant compte que du la circonstance par laquelle ils se ressemblent el faisant abstraction de celle par laquelle ils diffèrent.
Cependant cette circonstance, c'est-à-dire le non-remboursement dans le premier cas, et le remboursement librement convenu dans le second, établit entre eux une différence telle qu'il n'est réellement pas possible de les classer sous la même étiquette. Livrer cent francs par force à qui vous serre la gorge, ou volontairement à qui vous donne l'objet de vos désirs, vraiment ce sont choses qu'on ne peui assimiler. Autant vaudrait dire qu'il est indifférent de jeter te pain à la rivière el de le manger, parce que c'est toujours du pain détruit. Le vice de ce raisonnement, comme celui que renferme le mol tribut, consisterait à fonder une entière similitude entre deux cas par leur ressemblance et en faisant abstraction de leur différence.
Tous les sopbismes que j'ai combattus jusqu'ici se rapportent à une seule question ; Le système restrictif; encore, par pitié pour le lecteur, i j'en passe, et des meilleurs : i Droite acquis, inopportunité, épuisement du numéraire, etc., etc.
Mais l'économie sociale n'est pas renfermée dans ce cercle étroit Le fouriérisme, le saint- si monisme, le communisme, le myslicisme, le sentimentalisme, la fausse philanthropie, les aspirations affectées vers une égalité et une fraternité chimériques, les questions relatives au luxe, aux salaires, aux machines, à la prétendue tyrannie du capital, aux colonies, aux débouchés, aux conquêtes, à la population, à l'émigration, à l'association, aux impôts, aux emprunts, ont encombré le champ de la science d'une foule d'arguments parasites, de sophismes qui sollicitent la houe et la binette de l'économiste diligent.
Ce n'est pas que je ne reconnaisse le vice de ce plan ou plutôt de cette absence de plan. Attaquer un à un tant de sophismes incohérents qui quelquefois se choquent et plus souvent rentrent les uns dans les autres, c'est se condamner à une lutte désordonnée, capricieuse, et s'exposer à de perpép élu elles redites.
Combien je préférerais dire simplement comnieut les choses sont, saus m'occuper de mille aspects sous lesquels l'ignorance les voit!... Exposer les lois selon lesquelles les sociélés prospè reiil ou dépérisse!!!, c'est miner i/rlue/fenieultous les sophismes à la fois. Quand Laplace eut décrit ce qu'on peut savoir jusqu'ici du mouvement des corps célestes, il dissipa, sans même les nommer, toutes les rêveries astrologiques des Egyptiens, des Grecs cl des Indous, bien plus sûrement qu'il n'eût pu le faire en les réfutant directement dans d'innombrables volumes. La vérité est une; le livre qui l'expose esl un édifice imposant et durable:
Il brave les tyrans avides, Plus hardi que tes Pyramides
L'erreur est multiple et de nature éphémère; l'ouvrage qui la combat ne porte pas eu lui-même un priucipe de grandeur et de durée.
liais si la force et peut-être l'occasion m'ont manqué pour procéder à la manière des Laplace et des Say, je ne puis me
refuser à croire que la farine que j'ai adoptée a aussi sa modeste utilité. Elle me semble surtout bien proportion née aux besoins du siècle, aux rapides instants qu'il peut consacrer à
Un traite a sans doute une supériorité incontestable, mais a une condition, c'est d'être lu, médité, approfondi.il ne s'adresse qu'à un public d'élite. Sa mission est de lixer d'abord et d'agrandir ensuite le cercle des connaissances acquises.
La réfutation des préjugés vulgaires ne saurait avoir cette haute portée. Elle n'aspire qu'à désencombrer la roule devant la marche de la vérité, à préparer les esprits, à redresser le sens public, à briser dans des mains impures des armes dauge-
C'est surtout en économie sociale que cette lutte corps à corps, que ces combats sans cesse renaissants avec les erreurs populaires ont une véritable milité pratique.
On pourrait ranger les sciences en deux catégories.
Les nues, à la rigueur, peuvent n'être sues que des savanis. Ce soul celles dont l'application occupe des professions spéciales. Le vulgaire en recueille le fruit malgré sou ignorance; quoiqu'il ne sache pas la mécanique et l'astronomie, il u'en jouit pas moins de l'utilité d'une montre, il n'est pas moins entraîné par la locomotive ou le bateau à vapeur sur la foi de l'ingénieur et du pilote. Nous marebons selon les lois de l'équilibre sans les connaître, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir.
Mais il est des sciences qui n'exercent sur le public qu'une influence proportionnée aux lumières du public lui-même, qui tirent toute leur clïicacilé non des connaissances accumulées dans quelques télés e* cep lion nel les, mais de celles qui sont diffusées dans la raison générale. Telles sont la morale, l'hylïU'ue, l'économie sociale, et, dans les pays où les hommes s'appartiennent à eux-mêmes, la politique. C'est de ces sciences que ltenthani aurait pu dire surtout : ■ Ce qui les répand vaut mieux que ce qui les avance. • Qu'importe qu'un gnnd homme, un Dieu même, ail promulgué les lois de la inorale, aussi longtemps que les hommes, imbus de fausses notions, prennent les
venus pour des vices et les vices pour des vertus? Qu'Importe que Smith, Say, et, selon M. de Saint-Chamans, les économistes de tontes les écoles aient proclamé, eu fait de transactions commerciales, la supériorité île la liberté sur la contrainte , si ceuxlà sont convaincus du contraire qui Ibnl les lois et pour qui les lois sont faites?
Ces sciences, que l'on a fort bien nommées sociales, ontencore ceci de particulier que, par cela même qu'elles sont d'une application usuelle, nul ne convient qu'il les ignore. — A-t-on besoin de résoudre «ne question de chimie ou de géométrie, on ne prétend pas avoir la science infuse ; on n'a pas honte de consulter M. Théuard; on ne se fait pas difficulté d'ouvrir Legendre ou Bezoul. — Mais, dans les sciences sociales, on ne reconnaît guère d'autorités. Comme chacuu fait journellement de la morale boune ou mauvaise, de l'hygiène, do l'économie, de la politique raisonnable ou absurde, ebacun se croit apte a gloser, disserter, décider et trancher en ces nialicres. — Souffrez-vous? II n'est pas de bonne vieille qui ne vous dise du pre-
hunicurs, affirme t-elle, il faut vous purger. > — Mais qu'est-ce que les humeurs, et y a-t-il des humeurs? C'est ce dont elle ne se met en peine. — Je songe involoniairemcnl à cette lionne vieille quand j'cuiemis expliquer tous les malaises sociaux par ces phrases banales : C'est la surabondance des produits, c'est la tyrannie du capital, c'est la pléthore industrielle, et autres sornettes dont on ne peut pas même dire : Verba et voces prœtereaque nihil, car ce sont autant de funestes erreurs.
De ce qui précède, il résulte deux choses : I" que les sciences sociales doivent abonder en sophisme* beaucoup plus que les autres, parce que ce sont celles où ebacun ne consulte que son jugement ou ses instincts; 2" que c'est dans ces sciences que le sophisme est spécialement malfaisant, parce qu'il égare l'opinion en une malière où l'opinion c'est la force, c'est la loi.
Il faut donc deux sortes de livres à ces sciences. Ceux qui les exposent et ceux qui les propagent; ceux qui montrent la vérité et ceux qui combattent l'erreur.
Il me semble que le défaiH inhérent à la forme de- cet
opuscule, la répétition, est ce qui on l'ait la principale utilité.
Dans la question que j'ai traitée, chaque sophisme a sans duiilt* sa formule propre et sa jiOilée, mais tous ont une ranim commune, qui est J'oh'j/i di':~ uiihint <L'a hommes en tant que consommateurs. Montrer que les mille chemins de l'erreur conduisent à ce sophisme ij,hwruimr, c'est apprendre au pulilic à le reconnaître, à l'apprécier, à s'en délier en toutes circonstances.
Après tout, je n'aspire, pas précisément à faire naître des convie lions, mais des doutes.
ie n'ai pas la prétention qu'en posant le livre le lecteur s'écrie : Je sais. Plaise au ciel qu'il se dise sincèrement : J'ignore!
« J'ignore, car je commence à craindre qu'il n'y ait quelque chose d'illusoire dans les douceurs de la disette. • (Sophisme I.)
i Je ne suis plus si édifié sur les charmes de l'obstacle. • (Sophisme II.)
» L'effortsans résultat ne me semble plus aussi désirable que le résultat sans effort. > (Sophisme III.)
• Il se pourrait bien que le secret du commerce ne consiste pas, comme celui des armes (selon la définition qu'en donne le spadassin du Bourgeon Gentilhomme), à donner et à ne pas recevoir. » (Sophisme IV).
< Je conçois qu'un objet vaut d'autant plus qu'il a reçu plus de façons; mais, dans l'échange, deux valeurs égales cessentelles d'être égales, parée que l'une vient de la charrue et l'autre de la Jacquart? > (Sophisme XXI.)
i J'avoue que je commence à trouver singulier que l'humanité s'améliore par des entraves, s'enrichisse par des taxes : et franchement je serais soulagé d'un poids importun, j'éprouverais une joie pure, s'il venait à m'être démontré, comme l'assure l'auteur des sophismes, qu'il n'y a pas incompatibilité entre le bien-être et la justice, entre la paix et la liherté, entre l'extension du travail et les progrès de l'intelligence. > (Sophismes XIV et XX.)
« Donc, sans me tenir pour satisfait par ses argumenls auxquels je ne sais si je dois donner te nom de raisonnements ou de paradoxes, j'interrogerai les mailles de la science. >
Terminons par mi dernier et important aperçu celle monographie du sophisme.
Le inonde ne sait pas assez l'influence que le sophisme exerce sur lui.
S'il en faul dire ce que je pense, quand le droit du plus fort a été détrôné, le tophisme a remis l'empire an droit du plus fin, et il serait difficile de dire lequel de ces deux tyrans a été le plus funeste à l'humanité.
Les hommes ont un amour immodéré pour les jouissances, l'influence, la considération, le pouvoir, en un mot, pour les richesses.
Et eu même temps ils sont poussés par une inclination immense a se procurer ces choses aux dépens d'autrui.
Mais cet autrui, qui est le public, a une inclination non moius grande à garder ce qu'il a acquis, pourvu qu'il le puisse et qu'il le sache.
La spoliation, qui joue un si grand rôle dans les affaires du monde, n'a donc que deuv agents : la force Cl la ruse, et deux limites : le courage et les lumières.
La force appliquée à la spoliation fait le fonds des annales humaines. En retracer l'histoire, ce serait reproduire presque en entier l'histoire de tous les peuples : Assyriens, Babyloniens, Modes, Perses, Égyptiens, Grecs, Romains, Golhs, Francs, Huns, Turcs, Arabes, .Mongols, Tarlares, sans compter celle des Espagnols en Amérique, des Anglais dans l'Inde, des Français en Afrique, des Russes en Asie, etc., etc.
Mais du moins, chez les nations civilisées, les hommes qui produisent les richesses sont devenus assez nombreux et assez forts pour les défendre. — Est-ce à dire qu'ils ne sont plus dépouillés? Point du tout; ils le sont autant que jamais, et, qui plus est, ils se dépouillent les uns les autres.
Seulement, l'agent est changé : ce n'est plus par force, c'est par ruse qu'on s'empare des richesses publiques.
Pour voler le public, il faut le tromper. Le tromper, c'est lui persuader qu'on le vole pour sou avanlage; c'est lui faire accepter en échange de ses biens des services fictifs, et souvent pis. — De là le sophisme. - Sophisme théocralique, sophisme
économique, sophisme politique, sophisme financier. — Donc, depuis que ta force est leime en échec, le sophisme n'est pas seulement un mal, c'est le génie du mal. Il le faut tenir en échec à son tour. — Et, pour cela, rendre le public plus fin que les fins, comme il est devenu plus fort que les forts.
lion public, c'est sous le patronage de celle pensée une. je l'adresse ce premier essai, — bien que la préface suit étrangement transposée et la dédicace quelque peu tardive.
Mugron, 8 novembre 181$.