‹ Mélanges d'épigraphie et d'archéologie sémitiquesChapitre 12 sur 12 · LA NOTION DE L'IMMORTALITE DE L'AME · texte numérisé non relu

LA NOTION DE L'IMMORTALITE DE L'AME

DANS L'INSCRIPTION D'ESCHMOUNAZAR.

La notion de l'immortalité de l'âme, que j'ai signalée naguère dans l'inscription d'Eschmounazar, vient d'être remise en doute par un mémoire très-remarquable, lu à l'Académie dans la séance du a 8 février 1879 et relatif aux croyances eschatologiques des anciens Hébreux. Le savant auteur chefche à démontrer que la leçon rip"'7N ^3 ^ digne de l'immortalité», admise par moi dans les lignes 3 et 1 3 du texte de Sidon, est insoutenable, par la raison que l'expression correspondante en hébreu nip 'pN, qu'on lit dans Proverbes, xii, a8, repose sur une fausse ponctuation; que la composition np'biS' répugne au génie de la langue hébraïque, et que, en outre, toute la littérature biblique antérieure à l'époque d'Alexandre, s'oppose à la pensée que l'ancien hébreu ait possédé un terme particulier pour l'immortalité. L'auteur propose ensuite une autre interprétation des passages phéniciens susindiqués, et arrive à la conclusion que l'épitaphe d'Eschmounazar ne contient aucune allusion à la croyance spiritualiste de la vie d'outre-tombe. -Malgré la gravité du sujet et l'autorité incontestable du

savant académicien, je me permettrai de taire quelques observations. La science, j'ose l'espérer, sera assez indulgente pour les considérations qui lui sont soumises en toute humilité et sans parti pris. On peut, tout d'abord, se demander s'il n'y a pas d'inconvénient à faire, comme certaine école philosophique le fait de nos jours, du dogme de l'immortalité de l'âme une question de race. Cette croyance se trouve sous une forme plus ou moins grossière chez les peuples les plus abrutis du globe, depuis les Esquimaux de la terre Grinnel jusqu'aux Papouas de la Nouvelle-Hollande; pourquoi les Sémites seuls l'auraientils ignorée? J'avoue ne pas comprendre ceux qui regardent la notion de la survivance après la mort comme une conception très-élevée qui exige un grand effort de réflexion. L'universalité de cette notion la caractérise, au contraire, comme un simple sentiment résultant de l'instinct de conservation, de durée, qui est inné chez toutes les espèces vivantes. Elle est la naturelle expression de l'individualité de l'être humain , du moi, et le point de départ de la conception de Dieu , conception qui n'est que la transposition *de l'individualité humaine sur une individualité d'un ordre supérieur. Voilà pourquoi on trouve la notion de l'immortalité chez des peuples qui ont peu ou point de connaissance de Dieu. Or on ne peut pas nier que la conception de Dieu ne soit, chez les Sémites, au plus haut degré individuelle et absolue. Les dieux sémitiques n'accusent pas seulement la distinction du sexe, mais se caractérisent comme des individualités fortement déterminées. Chaque tribu, chaque ville a au moins un dieu qui lui est propre, son Baal particulier: Melqart, Astarlé, Kamoscli, Milkom, Kozé, sont respectivement les divinités de Tyr, de Sidon , de Moab, d'Ammon et d'Edom. Ce particularisme dans la conception de Dieu est le rellet du puissant sentiment d'individualité qui distingue les Sémites, et l'on veut que cette race éminemment subjective ait ignoré la notion de la sur-

— H8 — vivancc après la mort, qui est l'expression à la fois la plus simple et la plus énergique de cette subjectivité? Evidemment ce n'est pas possible. Je le répète, la notion de la survivance n'est pas une affaire de réflexion, mais un sentiment instinctif; tout dépend de la manière dont la vie future est conçue; c'est ici que les divergences s'accentuent et que l'état intellectuel de chaque peuple devient décisif. La réflexion, guidée par l'expérience, est, à vrai dire, défavorable à ce sentiment; mais la conscience humaine aura toujours horreur du néant, les Sémites encore plus que les autres races, car chez eux le suicide est un phénomène très-rare.

On entend souvent dire : Les Sémites n'ont pas conçu le dualisme de notre personne, puisque dans leur idiome le mot C?d: wâme» signifie proprement respiration, haleine. On peut ajouter que ce mot signifie aussi sang; le sang est la nephesch, dit un ancien auteur hébreu (Deuter. xir, i3); mais l'étymologie prouve une chose, c'est que la langue hébraïque, comme tout autre idiome humain, procède du matériel à l'idée abstraite, ce que personne ne met en doute. Est-ce que l'expression grecque v^y^»/ iie signifie pas proprement respi-i ration, souffle? Est-ce qu'elle ne s'emploie pas dans le sens' de sentiment , personne , et même dans celui de sang, comme le mot hébreu iwphesch? Au contraire, J/t»;^»?' désigne aussi la substance d'un être inanimé. Lucien dit: H ^'^x^ "^^^ xoaokvvôiSos, ce qui ne se dira jamais en hébreu. D'ailleurs, le principe indestructible, immortel, n'est pas désigné par le mot nephesch, mais par le terme nîi (au propre, " re/jf, air)., dont l'opposé est i£?3, chair, corps. L'hébreu dira toujours n'n'' nn, l'esprit de Jahwé, non pas mn"" 2?d:, parce que Dieu est immortel, indestructible. Le nn est un principe vivant sans le secours de la matière ; il se montre a l'homme endormi ou en état d'extase, et agit sur sa faculté intellectuelle pendant que son corps reste dans une prostration com-

plète. (Jol), IV, 1 Q-i 5). Le dualisme de la matière et de l'es-prit est donc un fait certain dans les conceptions sémitiques. En second lieu , comment sait-on seulement que la croyance à la vie future faisait défaut chez les peuples de race sémitique, dont la littérature nous est presque inconnue? On répond : Parles écrits bibliques, dans lesquels le dogme de l'immortalité ne joue aucun rôle. Voilà, à mon avis, le second inconvénient, qui n'est pas moins embarrassant que le premier. Les écrits bibliques se donnent eux-mêmes pour l'œuvre d'une école monothéiste qui avait pour but de détruire la religion j)opulaire que les Hébreux avaient en commun avec les Phéniciens et les autres nations environnantes. Les Hébreux, tout comme les Phéniciens, adoraient plusieurs dieux; ils faisaient des offrandes aux mânes (Deut. xxvi, i h; Psaumes, cvi, 27), et pratiquaient la nécromancie. L'école de Moïse considérait ces pratiques comme des abominations, et les punissait de mort. Les adeptes de cette école devaient naturellement avoir, sur la destinée de l'homme, des opinions très-différentes de celles de la masse du peuple. Si les écrits bibliques , qui appartiennent tous il cette école novatrice, doivent nous fournir des éclaircissements sur les notions religieuses des anciens Hébreux, ce sera certainement par les opinions qu'ils combattent et non pas par celles qu'ils soutiennent. Or les sacrifices aux. mânes et les oracles des morts, qui ont prévalu chez les Hébreux jusqu'à la destruction du premier temple, en dépit des ])rédications des prophètes et des menaces du Pentateuque, ces pratiques si enracinées et si anciennes ne démontrentelles pas que la majorité du peuple juif avait la ferme croyance que l'homme juste continue à vivre et à communiquer avec Dieu après la mort? En conséquence, quand on entend le roi hzéchias, qui était un chaud partisan de l'école prophétique, > exprimer ainsi dans son action de grâces à Jéhova en sortant d'une maladie : '^ Je croyais ne plus voir Jéhova dans la terre des

vivants , car le schéol ne te loue pas, la mort ne te célèbre

pas; ceux qui descendent dans la tombe n'espèrent plus dans ta vérité, w on est en droit de présumer que, si un poète populaire eût voulu mettre des considérations sur la mort dans la boucbe d'un roi antimosaïste, tel que Jéroboam ou Manassé, il l'eût fait parler dans ces termes tout opposés : f? Combien je suis heureux! je vois Jéhova dans le pays de la vie; le schéol m'a débarrassé de mon enveloppe terrestre, la mort m'a épuré et rendu digne de célébrer tes louanges, mon corps est descendu dans la tombe, mais mon âme, tu l'as élevée vers tes cieux magnifiques, pour contempler ta face et pour sonder tes vérités éternelles. 55 Eh bien, ce sont précisément ces aspirations qui sont clairement exprimées dans deux passages du texte funéraire d'Eschmounazar, dont la traduction n'a pas été contestée par mon contradicteur et sur lesquels je reviendrai tout à l'heure. Comme je viens de le dire, les dogmes religieux des Phéniciens ne différaient guère de ceux que professait le peuple hébreu, et la prière d'Eschmounazar, si je puis me servir du mot prière, donne la vraie portée des croyances eschatolo- ^gues qui couraient alors en Palestine. On a très-souvent interverti le rôle des écoles hébraïques , on a pris l'opinion des prophètes pour type des croyances nationales et primitives : c'est comme si l'on voyait dans les méditations de Sénèque l'échelle morale de la société romaine à l'époque de Néron. Les prophètes , les philosophes , travaillent pour l'avenir ; s'ils ne sortent pas de leur siècle, ils ne le représentent pas non plus.

Ce que je viens de dire de la prière d'Ezéchias peut s'appliquer au livre de l'Ecclésiaste. Lorsque l'Ecclésiaste dit: ^Qui sait si l'esprit de l'homme monte en haut et si l'esprit de la brute descend en bas, 55 et, lorsqu'il adresse au lecteur ces paroles de libre penseur : «Va, fais tout ce que tu peux faire, car il n'y a ni compte à rendre ni science à acquérir dans le schéol oii tu vas aller, 55 on est eq droit d'affirmer que ce pas-

sage suppose une croyance générale qui distinguait soigneusement l'esprit de l'homme de celui de la bête, et admettait que l'âme de l'homme mort va auprès de Dieu- pour rendre compte de ses actions et pour approfondir la sagesse divine. L-n peu plus tard, nous sommes en pleine époque alexandrine; que voyons-nous? Le même état de choses qu'auparavant. Nous trouvons la masse de la nation juive , représentée par les Pharisiens, soutenir la doctrine de l'immortalité avec toutes ses conséquences, tandis qu'une minorité infime et isolée, formant la secte des Saducéens, épousait la cause de l'Ecclésiaste et s'en rapportait en vain à l'autorité de l'Ecriture sainte; son opinion, déclarée hérétique par la majorité, est condamnée sans retour. Ajoutons que, plus les Saducéens protestaient, plus le peuple s'abandonnait aux crovances mystiques. A aucune époque de l'histoire juive, on n'a vu en Palestine tant d'hystériques, de lunatiques et de possédés que durant la lutte de ces sectes. Dans le cours si agité de cette histoire de quinze cents ans , on aperçoit, à chaque pas, la constante réaction des croyances vraiment nationales contre le système des novateurs et du froid rationalisme.

En troisième lieu, il nous semble difficile d'admettre l'assertion péremptoire qu'on voit souvent se produire, à savoir que les notions de l'immortalité de l'âme , qu'on rencontre chez les Sémites aux époques rapprochées de l'ère chrétienne, sont (lues à l'influence grecque et surtout aux œuvres de Platon. L'école de Platon n'était pas la seule à posséder des notions spiritualistes sur le sort de l'homme après la mort, les Égyptiens professaient une pareille doctrine depuis un temps immémorial : ne peut-on pas se demander si l'emprunt de ce dogme n'aura pas été fait plutôt à la religion égyptienne, dont il formait la base et le pivot; car, enfin, les doctrines qui régissent un grand pays et des millions d'individus se répande/it plus farijpînent au dehors que les pluruhration*; d'unf érnjc. .

quelque importante qu'elle soit. Maintenant, si l'on considère le génie Jjarticulier des peuples sémitiques, on ne tarde pas à se convaincre qu'ils ont toujours eu un penchant marqué pour les doctrines égyptiennes. Les Araméens sont notoirement ceux qui ont fait aux Grecs le plus grand nombre d'emprunts; les mots grecs fourmillent dans la langue syriaque; la Syrie est devenue un royaume grec, et le culte hellénique y a dominé pendant des siècles; or, quand on regarde de près, on s'aperçoit bientôt que cet hellénisme est entièrement superficiel, et que l'établissement du culte grec en Syrie se réduit à l'assimilation des divinités syriennes aux personnages de la mythologie classique. Jamais on ne rencontre dans un texte araméen le nom de Jupiter, d'Hercule, etc. écrit en caractères sémitiques, tandis que les dieux égyptiens Osiris, Ptnh, Apis, y figurent souvent. Le plus curieux de ces documents araméens à doctrines égyptiennes est sans contredit le monument dit de Carpentras, et, comme il est funéraire, il peut servir à démontrer combien les idées égyptiennes de la vie future étaient acceptées de bonne grâce par les Araméens au temps des Ptolémées. Cette inscription porte : rrSois bénie, Taba, fille de Tahpi, prêtresse (?) du dieu Osiris; tu n'as commis rien de mal, tu n'as calomnié personne; ô pieuse, sois bénie par Osiris, de par Osiris sois honorée dorénavant (?), ô adoratrice, et, au milieu des fidèles, reste en paix Ir II faut donc reconnaître que, malgré l'hellénisation imposée aux peuples de l'Asie et au temps même où la puissance et la civilisation grecques sont arrivées à leur apogée en Egypte et en Syrie, les Araméens montraient une prédilection spéciale pour la religion égyptienne.

Quant aux Hébreux, qui ne sait que l'Egypte fut le laboratoire mystérieux de leur constitution nationale? Israël a passé sa jeunesse au milieu des rites égyptiens et dans un temps où la gloire des Séti, des Ramsès, pénétrait jusqu'aux

extrêmes limites de la terre. La religion égyptienne était de- ^ venue celle des nomades israélites; en vain quelques hommes (le la parole, des Nabiim , se cramponnant à l'idée de nationalité, s'élevaient de temps en temps contre l'abandon du culte des pères (Ezéchiel, xx, 5, q); et, lorsque Moïse, apportant lidée de liberté et de patrie, apparut au milieu de la multitude dégradée par un long esclavage et énervée par la mollesse de la religion dominante, il se vit subitement arrêté par un obstacle des plus sérieux : c'est que le Dieu national n'avait pas encore de nom ( Exode , m , 1 3 , 1 5 ). Ces premières impressions ne se sont jamais effacées cbez les Israélites (Ezécbiel, xxui) : le culte du veau, symbole d'Isis-Astarfé, fut repris au désert, et finit par s'installer officiellement cbez les dix tribus. Aux derniers moments du royaume de Juda, nous voyons le rite le plus caractéristique de la religion égyptienne, l'adoration des animaux sacrés, répandu parmi la classe la plus élevée de Jérusalem (Ezéchiel, viii, 9-11). Après la chute de l'empire des Perses, les Juifs entrent en contact avec les Grecs; ce contact est au début très-amical et a pour résultat d'introduire dans l'usage beaucoup de mots grecs et surtout des noms propres. Mais la répulsion mutuelle ne tarde pas à éclater, et une lutte à mort s'engage entre les deux tendances inconciliables et se termine par l'expulsion complète de l'hellénisme hors de la Terre Sainte. Les Juifs d'Alexandrie , ne pouvant songer à vaincre le paganisme par la force, entreprennent une espèce de transaction avec l'esprit grec, mais avec l'arrière-pensée de labsorber entièrement un jour; en Palestine, personne ne pensa à transiger : on était ou franchement grec ou franchement juif. Les ouvrages écrits primitivement en hébreu, qui nous restent de cette époque : l'Ecclésiaste, le Cantique, la Sagesse de Sirach , le livre d'Enoch et les sentences de quelques chefs célèbres des Pharisiens, n'offrent pas de trace de philosophie grecque; l'historien Josèphe affirme même que de son

temps il y avait à Jérusalem très-peu de personnes sachant le grec. Mais, tandis que l'hellénisme était banni de la Palestine, quelle était la question brûlante débattue dans toutes les écoles juives? C'était le dogme de la résurrection des corps, que la majorité défendait contre une poignée de puristes, dogme dont l'origine égyptienne est maintenant hors de doute et qui est essentiellement contraire aux idées grecques; tant il est vrai que les idées religieuses des Egyptiens ont laissé une empreinte indélébile dans l'esprit du peuple hébreu jusqu'au dernier moment de son existence politique.

De la Palestine, passons en Phénicie. Le contact immédiat des Grecs et des Phéniciens en Asie était des plus hostiles: Tyr a résisté à l'invasion grecque jusqu'à la dernière extrémité, et, si Sidon s'est donnée au conquérant macédonien , c'est moins par sympathie que pour se venger des dévastations commises par Artaxerxès sur la cité. La fondation delà ville d'Alexandrie, qui ruina entièrement le commerce des Phéniciens, n'était certainement pas de nature à entretenir une amitié sincère entre ceux-ci et les Grecs. Une tentative de conciliation entre la religion phénicienne et celle des Hellènes n'a probablement jamais été faite; Philon de Byblos, le traducteur de Sanchoniathon , s'est borné à intercaler çà et là quelques remarques sur le sens des noms propres, mais il ne put ni gréciser tous les personnages de la cosmogonie phénicienne, ni rompre les liens qui les rattachaient à l'Egypte.

Dans les inscriptions phéniciennes, l'influence grecque est tout à fait nulle, on y découvre à peine un nom d'homme d'origine grecque; même les Phéniciens domiciliés à Athènes, qui portaient ordinairement deux noms, l'un grec, l'autre sémitique, évitaient scrupuleusement le premier aussitôt que l'inscription était rédigée dans l'idiome national, tandis que le nom sémitique figure souvent dans les documents rédigés en grec. Maintenant, quels sont les rapports des Phéniciens avec;

l'Egypte? Ils sont des plus anciens et des plus intimes. La conformité des idées religieuses de ces deux peuples est trèsétroite. Un grand nombre de divinités de l'ordre le plus élevé se trouvent dans les deux religions, et se sont tellement assimilées au caractère national de chaque peuple, qu'il est parfois dilîicile de dire de quel côté vient l'emprunt. Ainsi, les dieux Osiris, Ptnh, Set, Thot, reviennent dans les textes phéniciens sous une forme identique, témoins les noms propres Abdosir, Abd-Ptah, Scdiathon, Bnaltot, etc. Il serait aisé de multiplier les preuves de la faveur avec laquelle les Phéniciens adoptaient les croyances égyptiennes; contentons-nous de citer l'inscription de Madrid, où un Phénicien implore la protection d'Harpocrate (^Har-pe-Khreti , Orus l'enfant), un des dieux qui composent la triade égyptienne.

Pour revenir à la question de l'immortalité chez les peuples sémitiques, tout nous porte à croire que, si cette doctrine avait manqué dans les anciennes religions sémitiques (ce que nous n'admettons pas), elle s'y serait introduite par les rites égyptiens que les Sémites voyaient se pratiquer sous leurs yeux chaque jour. Les monuments attestent, d'ailleurs, qu'ils étaient loin d'avoir de la répugnance pour cette doctrine et pour ces rites; et cela nous dispense de faire intervenir ici Platon, dont les écrits n'ont jamais été traduits dans un idiome asiatique, et dont le nom même n'est probablement pas venu à la connaissance des populations indigènes des pays sémitiques. Remarquons encore que le fond de la doctrine eschatologique de Platon, ainsi que celle des Pythagoriciens ses prédécesseurs, doctrine qui tranche singulièrement sur la conception vraiment grecque de l'Hadès comme demeure éternelle des ombres , a grande chance de provenir elle-même d'une source égyptienne. C'est du moins l'opinion d'Hérodote, qui ne manque certainement pas d'importance. « Les Egvptiens, dit cet auteur, prétendent que Céres et Bacchus (Isis et Osiris) régnent sur

— 15G — les morts. Or ils sont les premiers qui aient parlé de celle doctrine selon laquelle l'âme de l'homme est immortelle el, après la destruction du corps , entre toujours en un autre être naissant. Lorsque, disent-ils, elle a parcouru tous les animaux de la terre, de la mer et tous les oiseaux, elle rentre dans un corps humain : le circuit s'accomplit en trois mille années. Il y a des Grecs qui se sont emparés de cette doctrine comme si elle leur était propre, les uns jadis, d'autres récemment, v Les nouvelles recherches de l'égyptologie confirment le jugement de l'historien d'Halicarnasse. M. Renan se prononce dans le même sens à propos du travail de M. Pierret; voici ses propres termes, remplis d'une sage réserve : «x\L Pierret a étudié dans la religion égyptienne le dogme de la résurrection. Ses citations, empruntées au livre des morts ou rituel funéraire, prouvent, pour ceux qui en au raient pu douter, que l'origine ou, du moins, l'une des origines de ce dogme doit être cherchée en Egypte. Ainsi, la religion égyptienne semble prendre une place de premier ordre dans l'histoire du développement religieux du monde. Quelques-unes des croyances les plus essentielles de l'humanité semblent être venues de ce côté. » Il est presque superflu de remarquer que, dans la religion égyptienne, la résurrection n'est qu'une phase du dogme de l'immortalité, dont l'exposition minutieuse constitue le but principal du livre des morts. Ce serait donc trancher trop vite la difficulté que d'affirmer a priori que la doctrine de l'immortalité de l'âme ne peut pas être mentionnée dans l'inscription d'Eschmounazar, par la seule raison que sa rédaction est antérieure aux conquêtes d'Alexandre. Les théories ne peuvent rien contre les faits. Il ne s'agit pas de savoir si la doctrine de l'immortalité peut se trouver chez les Phéniciens, mais bien si cette doctrine se trouve dans les termes de l'inscription d'Eschmounazar; la discussion n'aurait jamais du sortir de là.

Que contient l'iBScription d'Eschmounazar? Ce précieux reste de i'antiquité phénicienne est un document funéraire; il est gravé sur le couvercle d'un sarcophage d'un travail indubitablement égyptien. Il ne faut pas perdre de vue ces circonstances particulières; car, premièrement, si jamais des «spérances de la vie future remplissent le cœur d'un peuple , elles trouvent leur place naturelle sur les pierres sépulcrales, qui marquent le lieu de repos d'un être humain ravi à l'amour des siens; secondement, le soin pris par la famille royale d'enterrer son chef dans un sarcophage apporté de l'Egypte et d'une forme particulière au rite égyptien est assurément un éloquent témoignage de la sympathie avec laquelle les idées égyptiennes étaient acceptées à Sidon; il n'existait donc aucune barrière qui eût pu empêcher la doctrine de l'immorlalité de passer de l'Egypte chez les Sidoniens, si toutefois ceux-ci ne l'avaient déjà connue auparavant.

Après l'indication de la datedu monument, vient un discours mis dans la bouche du roi mort et qui se divise en trois parties inégales, dont la première contient une série d'imprécations et de menaces de la colère des dieux, lancées parle défunt contre qi^iconque commettrait des spoliations sur sa chambre funéraire. Elle est enfermée entre deux phrases presque identiques, relatant certaines circonstances de sa \\e passée et renfermant le mot almout, que j'ai cru, en le comparant au terme hébreu al-mâwet, devoir traduire par «immortalité.» La seconde partie fait mention de plusieurs fondations pieuses exécutées par le roi de son vivant, avec le concours de sa mère. Enfin, la troisième partie contient une récapitulation sommaire (les imprécations formulées au commencement du discours.

Je ne m'explique pas assez pour quel motif on a pris ma citation du passage des Proverbes pour le point de départ de la savante étude sur le dogme de l'immortalité dans les écrits bibliques; on a ainsi donné lieu à penser que la discussion

engagée concernait un point de théologie, dette équivoque est fâcheuse, car elle a induit en erreur plusieurs personnes qui ne connaissaient pas suffisamment le vrai point en litige. Je suis parfaitement d'accord avec l'honorable critique pour reconnaître que le canon des écritures hébraïques évite systématiquement toute allusion à la vie et aux rémunérations après la mort; je pense aussi que certains auteurs bibliques, comme l'auteur de Job et celui de l'Ecclésiaste, répudiaient ou révoquaient en doute cette consolante doctrine. Les docteurs du Talmud ne s'y sont pas trompés ; ils appellent Job un homme juste qui ne croit pas à la résurrection : DTiDn rr'nra "iDD mw. Là-dessus, l'opinion de saint Jean Chrysostome he fait que confirmer celle des rabbins. J'ai déjà exprimé cette conviction dans mon commentaire hébreu sur le livre d'Enoch, rédigé en i856. Je reconnais donc sans hésiter que le dogme de l'immortalité est loin d'être enseigné dans la Bible; je conteste seulement les conclusions qu'on en tire d'habitude, pour affirmer que tout le peuple hébreu , et même la race sémitique en général, n'avait jamais possédé pareille doctrine ^ Je vois dans cette affirmation la supposition, difficile à justifier, que les auteurs bibliques représentent les tendances natives du peuple hébreu . voire même celles de la race entière. Ainsi que je l'ai dit plus haut, les croyances combattues par l'école monothéiste appartiennent précisément aux tendances caractéristiques de l'esprit

' Celte opinion ne doit pas être partagée par le savant auteur, qui déjà, en 1869, entendait comme moi les phrases parallèles CDï? mriîl?i? D^N pî^*! D")1N et D")~N i2Dîy ''j32/'"'1 (voir plus haut, p. 33, note). Il a même terminé son travail par ces considérations remarquables qui résument la thèse que je défends, et qui m'étaient malheureusement restées inconnues au moment de la lecture de cet article ; voici ses propres paroles : « On comprend que le roi , près de mourir, parle d'abord de et ajoute ensuite le vœu , restreint cette fois à lui seul , de

monter après sa mort au ciel , et de goûter le bonheur que le paganisme a accordé à plus d'un héros de l'antiquité. r» (Journ. asiat. 1868, p. io6, 107.) Rien ne me fait supposer que mon éminent contradicteur aurait depuis abandonné sa première opinion.

national des Hébreux et de leurs congénères; or, comme la doctrine de l'immortalité est tantôt passée sous silence à dessein , tantôt ouvertement combattue par certains partisans de cette école, il s'ensuit nécessairement que l'immense majorité de la nation israélite y était attachée depuis longtemps et de toutes ses forces. Ces considérations m'ont porté à penser que la croyance à l'immortalité de l'âme ne peut pas être péremptoirement refusée aux nations congénères des Hébreux, et surtout aux Phéniciens; il faut seulement la constater dans un monument authentique pour que cette possibilité se transforme en un fait réel.

En abordant ainsi, sans aucune prévention, l'étude du texte d'Eschmounazar, je n'ai pas tardé à remarquer que chaque énumération d'œuvres pieuses que fait le roi mort dans la troisième partie de son discours est toujours suivie d'une phrase exprimant l'espoir d'obtenir une récompense proportionnelle de la part des dieux. Les deux premières récompenses touchent son propre sort, et ont par conséquent un caractère essentiellement esckatologiqiie. Voici la teneur exacte et textuelle de ces phrases :

1 . (Car ma mère et moi nous avons construit un temple en l'honneur du dieu Melqart)... et certes il nous fera contempler l A star té des cieux magnifiques.

9. (Et c'est nous qui avons construit un autre temple en l'honneur du dieu Eschmoun). .. et certes il me fera habiter les cieux magnifiques.

En face de textes si clairs et si explicites, peut-on hésiter un instant à déclarer que les Phéniciens connaissaient la doctrine de l'immortalité et qu'elle avait même acquis un haut degré de spiritualisme? Ne voyons-nous pas la ferme croyance que les hommes vertueux morts vont au ciel et jouissent de la présence de la divinité? Le texte ne laisse pas deviner si le ravissement dans le ciel ne concernait que l'âme seule, tandis

que le corps restait dans le tombeau, ou bien si l'on croyait à une espèce de transfiguration, comme l'admettent certaines religions modernes; mais il est hors de doute que nous y trouvons clairement énoncée l'idée que tout ne finit pas avec la mort, que la vie individuelle et consciente d'elle-même continue après la mort et reçoit la récompense de ses actions, ce qui constitue le trait caractéristique de la doctrine de l'immortalité de l'âme. Je le répète, c'est sur l'autorité de ces textes que j'ai déclaré l'existence de cette notion dans les croyances phéniciennes. Cette autorité est irréfragable et | d'une clarté parfaite pour quiconque juge sans parti pris. Aussi M. Levy a-t-il reconnu du premier coup le vrai sens du second passage dans ses Etudes pliéniciennes ^nhliécs en i856 ; sa traduction du premier passage laisse seule à désirer, comme je l'ai démontré dans mon commentaire.

Arrivons au mot almout. L'intérêt des passages dans lesquels je trouve l'expression abstraite d'immortalité est assurément très-secondaire, puisqu'ils n'ajoutent aucune idée nouvelle aux deux passages que je viens de citer m extenso. En admettant que le mot technique qui signifie immortahté ne' s'y trouve pas du tout, le fait établi par le témoignage explicite <les passages précédents n'en sera pas moins vrai. Ainsi , par exemple , la doctrine de l'unité , de l'incorporalité et de l'éternité de Dieu perce à travers chaque phrase du recueil biblique, et cependant les Hébreux n'ont jamais employé des mots techniques pour exprimer ces notions. Le débat sur ces passages €st donc indépendant de la question principale et prend un caractère purement philologique. Pour y apporter plus de lumière, je vais confronter ici nos traductions respectives.

J'ai traduit :

(J'ai été emporté avant mon temps)... pendant mon élévation ("«pn îxp); (j'ai été) pieux (en), fils d'immortalité (f3

inD-'jN).

Mon critique hésite entre les deux versions suivantes : (Je fus emporté avant mon temps)... ; au moment de mon élévation (au trône), j'étais orphelin (c^^), fils d'une veuve

(pdVn ]2).

Ou bien : Au moment de mon élévation (au trône), j'étais simple (enfant) (en) fils d'une veuve.

La locution orphelin, Jîls d'une veuve, offre certains avantages; elle a de fréquentes analogies dans les écrits hébraïques; aussi la plupart des exégètes allemands s'y sont-ils arrêtés, à quelques nuances près. M. Hilzig a déjà traduit : «verwaist ein Sobn des ^^ itthums, ?? et M. Schroeder le rend par : «verwaist einSohn derVerlassenheit. » Si mon contradicteur n'adopte pas définitivement ces versions, c'est qu'il a reconnu tout le poids de mes objections contre la leçon du mot cr^ t orphelin v . c'est que le yod mis en tête de ce mot appartient infailliblement au groupe précédent, qui constitue les deux mots 'Ç^îND T pendant mon élévation.» Je ne crois pas que l'auteur insiste sérieusement sur la théorie suivant laquelle une seule lettre peut servir pour deux mots à la fois, théorie démentie par tous les documents épigraphiques. Le mot cfi^ -orphelin» n'existe donc pas dans notre passage. Il reste la seule version à opposer à la mienne, celle de tr simple fils d'une veuve,» et dont l'impossibilité ressortira , je l'espère, des réflexions suivantes :

1. Un roi qui a régné quatorze ans avec une grande puissance se qualifiera difficilement de k simple (enfant) fils d'une veuve. » Une pareille humilité est tout à fait déplacée et n'a aucune raison d'être. Elle est en outre contredite par la phrase qui suit immédiatement, phrase qui rappelle avec ostentation la royale descendance du défunt , et dans laquelle sa mère , cette pauvre veuve, est intitulée reine (p^'pd), fille de roi {"pu na). H est vrai que le savant exégèle tend à rapporter l'attribut «simple enfant" au moment où Eschmounazar commençait à

régner, mais le terme IND indique la {Jurée et non pas un moment passager; il faudrait pour cela D""? ou ns?3.

2. Le mot on ne signifie jamais «simple 75 dans le sens d'hurablé ou d'ingénu. En hébreu, il forme antithèse avec i?2?") «impie» ou wizi ''p^ii «hommes sanguinaires»; il rend l'idée de pus, integer^ perfectus ; de même en phénicien, où la formule funéraire □"'na (NDn) en correspond à celle du latin : pius [pin) vixit. Il se rencontre aussi dans l'inscription araméenne que j'ai citée plus haut , où le terme nori est parallèle avec nnVD, «adoratrice.» Encore une fois, partout où se rencontre lé mot en, il donne toujours l'idée de piété, d'intégrité, non celle de simplicité ni d'humilité.

3. La période qui énumère les diverses constructions élevées par le roi en l'honneur des dieux débute par la particule D «car», etVannonce ainsi comme étant la démonstration de ce qui a été mis en avant dans notre passage. Il est manifeste que la construction de nombreux temples ne démontre pas la simplicité du roi ni l'état de veuvage de la reine mère , mais bien sa grande piété et son mérite aux yeux des dieux, qualité qu'indique formellement, du reste, l'épilhète *n: «digne de la grâce divine»; comparez le nom hébreu n^:"in:.

k. L'élision du noun avant la terminaison du genre féminin n'est usitée que dans trois mots monosyllabiques, bat (fille), schat(an), eme^ (vérité), pour banal, schanat, amenet, dans lesquels le noun est radical; quand cette lettre est servile, l'élision n'a jamais lieu , donc « veuve » se dit almenet et non almat.

En somme, le passage débattu ne contient ni le mot «orphelin», ni le mot «simple», ni enfin le mot «veuve». La liaison des périodes ne permet pas non plus de penser qu'il y soit question d'un état de misère et d'humiliation, mais plutôt de la piété et des mérites du défunt. Il faut donc traduire «je suis pieux, fils d'fl/mowf. » Quelle est la signification du mot almout? Si le radical en était dVk, il pourrait signifier

au besoin -.mutisme»; mais une locution telle cjue rt je suis pieux, fils du mutisme,» est si gauche et s'adapte si mal au récit relatif aux constructions religieuses, qu'il est impossible de s'y arrêter. Il reste la seule traduction de immortalité. Cette traduction a le double avantage de convenir parfaitement au contexte et de pouvoir se justitler par d'autres raisons. En effet, les fragments de Sanchoniatbon attestent que les Phéniciens appelaient la mort moût; la négative '7N revient souvent dans notre texte même; la faculté de former un composé avec la négative est , en outre , prouvée par les formes hébraïques bit'ub (non-dieu), cj-ab (non-peuple), etc. Ces preuves sont plus que suffisantes pour légitimer mon interprétation , et ce n'est que comme une confirmation de plus , que j'ai signalé l'existence du mot en question dans les Proverbes , XII, 1 8 , sous la forme n]D"VN, (|u'un grand nombre d'exégètes anciens et modernes traduisent par immortalité. Dans mon travail je n'ai pas même cité les termes de ce passage, qui n'a aucun intérêt pour mon sujet. Encore moins ai-je cherché à définir le genre d'immortalité auquel l'auteur hébreu fait allusion; je me suis borné à constater un mot identique en langue hébraïque. L'auteur du mémoire conteste l'authenticité de la leçon massorétique; 11 rappelle que la version des Septante n'oflfre pas le mot immortalité, rrpuis, dit-il, si la langue hébraïque avait dès le principe un terme si convenable pour exprimer la notion de l'immortalité, les philosophes juifs du moyen âge n'auraient pas employé l'expression toute neuve C2:n r";Kw n. » Pour nous, ces faits ne sont nullement extraordinaires : le désaccord de la leçon des Septante avec celle de la Massore est fréquent, et, en général, le texte massorétique l'emporte au point de vue de l'exactitude. Quant à la terminologie métaphysique des Juifs du moyen âge, elle est une imitation servile d'expressions arabes, faite sans le moindre goût, voire sans connaissance suffisante de l'hébreu classique.

On nous propose de traduire ainsi ; «dans le chemin de la justice est la vie, mais le chemin abominable (nsn: pour nDiTi:) ou bien le chemin du sentier tortueux (conduit) à (bx) la mort (nin). ?? On trouve deux incorrections dans le texte : i^le point du n terminant le mot nsTi: manque dans les éditions; 2° la seconde moitié du verset ne commence pas par la particule 3 qui figure au commencement. Mais on paraît perdre de vue que la nouvelle leçon présente des difficultés infiniment plus graves. Ces difficultés sont : i°la chute supposée de la lettre aïn, ou, dans l'autre cas, l'équivalence prétendue de r\2^î)2 avec l'expression «sentier détourné 55, tandis que ce mot est toujours employé dans le sens de sentier droit et commode; 2° l'omission du verbe «conduire», omission bien plus sensible que celle d'un point diacritique. Ajoutons que la nouvelle leçon n'a pas remédié à l'absence de la particule 3 en tête de la seconde partie du verset; la particule y est aussi peu nécessaire, du reste, que l'antithèse, dont le défaut en cet endroit est invoqué pour prouver l'altération du texte. Pour se rendre compte de la construction de notre sentence, il suffit de lire, par exemple, les versets des Proverbes, m, 20; XI, 7; xiv , 28; xviii, 3, dans lesquels il n'y a ni répétition de la particule, ni antithèse dans le second hémistiche. Le verset des Proverbes , xvi , 1 5 , fera , je crois , disparaître la dernière ombre de scrupule , puisque sa construction est tout à fait identique à celle de notre passage. Mon critique va encore plus loin; il nie catégoriquement la possibilité de former un composé np-"'?x — riiD-^N . Le motif allégué ne me paraît pas très-convaincant. On affirme que la négative bx , étant exclusivement usitée avec le mode subjonctif, pareille à la négative latine ne, est incapable de former des noms composés, et la raison en est que ce mot, étant une simple inversion de la négative ordinaire xb (non), n'a aucune existence indépendante et isolée. Je regrette de ne pas partager

cette opinion. La négative bs, loin d'être la métathèse de xS, est un nom indépendant signifiant tieant et dérivé de la racine VVx, d'où proviennent aussi l'hébreu h^bs, chose du néant, vaine, impuissante, idole, et le syriaque i<b^bii , faible , humble, xnt'"''7X. faiblesse, impuissance; bn est ainsi le synonyme de ab, qui dérive du radical nab «être fatigué, impuissant». Je dirai plus : la négative bii est formellement employée comme substantif dans Job, xxiv, 25; on y lit : '•ri'jp 'jx'? QS;^i "'jTîd^. ip « qui peut me démentir et rendre à néant ma parole. ^ Mon contradicteur récuse cette preuve décisive, en assurant que la leçon massorétique est encore ici inexacte, altérée. La vraie leçon, selon lui, serait \-i"'?d'? ab G^r"»!. Je pense que les bébraïsants accepteront difficilement cette restitution.

Est-il besoin de rappeler que le régime direct est désigné, en bon hébreu, soit par la particule nx, soit par la simple forme du nominatif, mais jamais par l'adjonction du lamed comme en araméen? Faut-il insister sur cette considération, qu'une phrase telle queTibo'? ab D^^^i, formée comme le verset du Psaume cvii , 3 o , ns-Db min: ne?"» , « il change les fleuves en désert, v signifierait infailliblement «et (il) changera le non en ma parole,» ce qui n'a aucun sens? Je regrette d'avoir à défendre une leçon irréprochable contre des soupçons si peu fondés et soulevés dans le seul but d'effacer le mot niD'Vx du passage des Proverbes.

En conséquence, je crois avoir établi que la saine critique n'a aucun motif pour suspecter les passages de Job et des Proverbes, Ce dernier passage contient bien le mot nip-'jx w immortalités": mais, comme je l'ai dit plus haut, il ne peut pas servir d'argument en faveur de la thèse que la croyance à l'immortalité de l'âme, telle que nous l'entendons , est un dogme biblique, parce que l'auteur de la sentence a pu prendre ce mot dans un sens différent de celui qu'il avait dans l'usage populaire. Quant au passage phénicien examiné par mon

éminent contradicteur, je persiste à croire que la version que j'ai exposée reste intacte; la seule traduction possible est : je SUIS fieux , jils d'immortalité. J'ajoute une observation : une formule analogue à celle-ci se trouve dans un texte funéraire néo-punique appartenant à une femme et ainsi conçu : myù'nD(= mc-'ND )D"'n3 ndd crpieuse en vie, bienheureuse; ici l'adjectif bienheureux répond à l'expression^/s d'immortalité du document d'Eschmounazar. On peut dire que la plupart des formules funéraires qui sont en usage dans les religions bibliques étaient connues des Phéniciens; citons entre autres les expressions : maison éternelle {haioldiin^Qi qu'il entre en 'paix (schalom yabo). Je rappellerai enfin les remarques contenues dans mon article sur certaines formules funéraires propres aux inscriptions néo-puniques.

Je résume mes conclusions :

1 . Il faut se garder de faire de la croyance à la vie future un trait caractéristique d'une race. Cette croyance est inspirée par l'instinct de conservation et de durée, qui ne manque à aucune créature humaine; elle est tout intuitive et de beaucoup antérieure à la croyance en Dieu, qui exige déjà un certain exercice de la réflexion. La race sémitique, avec son individualité fortement tranchée, avec son idée de Dieu absolue et définie, pouvait encore moins que toute autre race se passer de celte croyance, qui est à la fois la plus simple et la plus forte expression de l'individualité humaine, ot sans laquelle la conception d'une individualité divine est tout à fait impossible. Cette considération est confirmée par le fait que les langues sémitiques possèdent un terme pour désigner le principe immortel et indestructible de notre personne. Ce terme est nn ; il forme antithèse avec le mot 1^3 çt chair, corps w, qui indique la partie périssable de l'homme.

2. Les peuples sémitiques étaient, depuis une antiquité trèsrecijlée, en contact ininterrompu avec la religion égyptienne.

dont ils ont accepté un grand nombre de notions, qui sont devenues partie intégrante des croyances nationales. Une doctrine aussi consolante que celle de la rémunération après la mort, et qui faisait notoirement la base des rites égyptiens, aurait été avidement adoptée par les Sémites , si leur propre religion ne l'avait pas déjà développée. Dans tous les cas, les Sémites ne doivent pas cette doctrine aux Grecs, pour lesquels ils nourrissaient une baine implacable. Les Sémites ont toujours repoussé la mythologie grecque, malgré ses mille attractions; encore moins inclinaient-ils à s'approprier le système philosophique de Platon. Ce svslème est, du reste, en contradiction avec l'ancienne conception eschatologique des Hellènes, et semble provenir de la sagesse orientale.

3. Il est inexact de considérer l'ensemble des idées émises par les auteurs bibliques comme l'expression des sentiments et des tendances nationales des Hébreux. Ces auteurs appartiennent tous à une école particulière et en flagrante contradiction avec les croyances populaires , quî,~dans les traits généraux , ressemblaient à celles des Phéniciens et des Araméens. Les idées combattues par l'école de Moïse portent précisément le vrai cachet national; or, parmi les rites le plus rigoureusement réprimés par le code de cette école, les sacrifices aux mânes et l'évocation des morts pour apprendre l'avenir occupent la première place, rites qui impliquent non-seulement la foi à la persistance de l'âme, mais aussi à la continuation de ses rapports avec Dieu. L'œuvre de Moïse et de ses continuateurs est le fruit de longues réflexions mûries dans le cerveau de quelques hommes d'élite; rien ne le prouve mieux que le silence absolu gardé dans les écrits bibliques sur la rétribution des actions humaines après la mort. En effet, quelques esprits distingués, un Moïse, un Spinosa. un Kant, peuvent, pour diff"érentes raisons, en accentuant la valeur intrinsèque de la vertu, renoncer à toute autre récompense ; mais, qu'une nation.

entière, et surtout une nation comme Israël, qui vse croyait particulièrement favorisée de Dieu, pousse l'abnégation jusqu'à ne lui rien demander après la mort en échange de son obéissance, ceci est inadmissible. Je ne sache pas que les philosophes contemporains soient disposés à accorder aux Israélites le privilège d'un désintéressement si sublime.

h. L'inscription funéraire d'Eschmounazar donne des renseignements très-explicites sur la doctrine de l'immortalité chez les Phéniciens; on y voit énoncée la croyance que l'homme vertueux mort continue à vivre dans le ciel et jouit de la contemplation de la Divinité. Ceci s'accorde avec la tradition des rabbins, qui est exprimée en ces termes dans le Talmud :

n:''DE?n riD D"»:!!:! Dn-'crNin «Le monde futur ne contient aucun plaisir corporel, comme manger et boire; mais les justes y seront assis, ayant des couronnes sur la tête (c'est-à-dire étant glorieux de leurs bonnes œuvres) et jouissant de la splendeur de la Divinité.» Sans doute, cette notion idéale était loin de constituer la croyance du bas peuple; l'imagination populaire aime ordinairement des récompenses plus matérielles et plus saisissables ; mais de pareilles aspirations ne se montrent-elles pas, même de nos jours, parmi les gens de peu d'instruction? Le fait est qu'une conception très-idéale de la vie future et de la rémunération après la mort a été connue en Phénicie longtemps avant Socrate et Platon ; c'est assurément un beau sujet de méditation pour tous ceux qui font des tendances spiritualistes l'apanage exclusif de la race arienne.

§ 19. OBSERVATIONS SDR L'ORIGINE DE L'ALPHABET PHENICIEN.

Cet alphabet, qui marque une ère nouvelle dans le progrès du genre humain, se compose de 22 caractères correspondant à 2 2 articulations différentes, parmi lesquelles trois sont ex-

dusivement propres aux idiomes sémitiques : het, '^ahi et sadi. Les inventeurs de cet alphabet étaient donc Sémites , et parlaient notamment une langue sémitique du nord qui n'a pas développé les sons aspirés et crachés <ùj, ^, i>,]o, ^J=>, 0, propres au groupe sémitique méridional. Cette particularité convient parfaitement aux Phéniciens, dans la langue desquels les noms des lettres de l'alphabet peuvent s'expliquer d'une manière satisfaisante'. Quelques auteurs ont voulu revendiquer pour les Araméens ^ l'honneur de l'invention de l'alphabet ; mais le peuple araméen, essentiellement continental, ne paraît pas avoir atteint un haut degré de civilisation dans l'antiquité reculée. Les écrivains bibliques citent avec éloge la science des Egvptiens, des Tvriens, des Babyloniens et même de quelques populations arabes; mais ils ne parlent jamais de celle des Araméens proprement dits^. Le besoin d'avoir une écriture expéditive a été certainement senti de bonne heure par les Phéniciens, qui, en leur qualité de commerçants et de navigateurs, étaient en relation avec îelnonde entier.

De nombreuses recherches archéologiques exécutées dans

' La nature toute mnémonique des noms des lettres phéniciennes n'a pas été esliméeàsajustevaleurpar M. Fr. Lenorroanldans son grand ouvrage Sur la propagation de l'alphabet phénicien (p. 96 ) ; il n'y a aucun rapport entre la nomenclature et les formes des caractères. Les éfymologies proposées à reflet de prouver ce rapport laissent beaucoup à désirer. Ainsi, par exemple, Î2^Î2 = w^P signifie 'boue, fange-, et non pas "serpentn; XD = HD veut dire nbouche-î et aucunement tr visage:» ; ï)*p indique le rrsinge» au lieu du mœud:;; de même 7Pj est bien simplement le r chameau î»; l'expression N^îCi, malgré l'autorité de M. Bœltcher, signifie difficilement 5 joug -^ dans le dialecte talmudique : le sens du dicton populaire DIS? Nin^CT î<'7!23 est^la plaie (delà bosse) est proportionnée auchameaui, c'est-à-<iire rplus le chameau est grand, plus sa plaie est développée par suite du lourd fardeau dont son dos est chargés ; au figuré, les diiBcultés de la vie augmentent avec l'importance de la situation sociale.

* Diodore de Sicile, V, •jli; conf. Clément d'Alexandrie, Stromat. I, 16, "jô.

' Dans la fameuse confession nationale (Deuléronome, xxvi, 5), Abraham, le père du peuple juif, est qualifié de "i2'X ^ÇIX -Araméen é^rén; cette qualification renferme npe double idée de misère.

la vallée du Nil ont prouvé qu'une grande partie de la basse Egypte (Delta) était anciennement peuplée par des Phéniciens ^ les noms NeîXos et Siris (Pline, HisL nat. v, 5/i), que j>orte le grand fleuve de l'Egypte chez les auteurs classiques, sont des mots phéniciens ^. Ce long voisinage n'a pas manqué d'amener entre les deux peuples, malgré leur répulsion réciproque, un échange de vues et d'idées dont il est maintenant difficile de suivre les traces, parce que chacun d'eux s'est tellement assimilé les emprunts faits à l'autre qu'ils ont l'air d'être la propriété nationale de tous les deux.

L'alphabet phénicien ofTre un exemple très-frappant de ce travail d'assimilation.

Les auteurs anciens, sauf quelques-uns^, attribuaient aux Phéniciens l'invention de l'écriture phonétique, c'est-à-dire de l'écriture qui, au lieu d'exprimer les idées par les images des objets, exprime les sons que la voix produit dans le langage. Pourtant les auteurs anciens savaient que, de tout temps, il existait en Egypte un triple système graphique avec une longue série de signes pour transcrire les sons de la langue parlée. Pourquoi donc attribuaient-ils aux Phéniciens l'inverîtion de l'écriture phonétique? C'est que, entre le caractère mnémonique des signes égyptiens et l'alphabétisme des lettres phéniciennes, la différence est si grande que l'on est disposé à les considérer comme des créations indépendantes.

Il a fallu toute la science, toute la perspicacité de M. de Rougé, le digne chef de l'école égyptologique française, pour établir l'origine égyptienne de l'alphabet phénicien sur des

' Voir particulièrement les belles recherches de M. Ebers, dans son ouvrage intitulé Egyptcn und die Bûcher Mosis, aux articles Kasluhim et Kaphtortm.

* NeîAos représente le mot phénico-hébreu *? ni, qui s'applique à tout cours d'eau même temporaire; Sir-is rend l'expression hébraïque TflC? , qui désigne le Nil , ou plus exactement une de ses embouchures ( Jérémie , ii , 18).

^ La donnée la plus explicite sur la provenance égyptienne de l'écriture des Phéniciens est fournie par Tacite , Annal. XI , xiv.

basesdésormaisinébranlables'.LesrechercbesdeMM.Brugsch^ Lenormant' et Lauth* n'ont introduit aucune modification importante dans les conclusions de M. de Rougé, lesquelles ont de plein droit pris place parmi les découvertes de notre siècle.

L'origine égyptienne de l'écriture sémitique étant ainsi hors de doute, je demanderai la permission de dire quelques mots sur certains points secondaires qui ne me paraissent pas avoir été suffisamment traités jusqu'à présent, à cause du soin scrupuleux et assidu réclamé par la question principale.

Ces points sont ceux-ci :

1° Les Egj-ptiens du premier empire faisaient déjà usage de deux systèmes graphiques d'origine unique, mais à physionomie différente : le système hiéroglyphique et le système hiératique ^: déterminer celui d'entre eux qui a été la source de l'écriture phénicienne:

2° Fixer la proportion dans laquelle a été fait l'emprunt des signes égyptiens parles scribes phéniciens;

3° Formuler la loi des altérations que les signes égyptiens ont nécessairement subies en passant aux mains des Phéniciens.

Voilà les trois points sur lesquels je me permets d'appeler l'attention des égyplologues, et sur lesquels aussi je me suis formé une opinion qui se trouve, à mon grand regret, en désaccord avec le résultat de leurs conclusions. Je considère donc

' M. de Rougé, Mémoire sur l'origine égyplienae de V alphabet phénicien (Académie des inscriptions et belles-lettres, i SSg).

* Brugsch, ZeiUchrift fur Sténographie , i864.

' M. Fr. Lenormant, Sur la propagation de l'alphabet phénicien dans l'ancien monde, i866et 1879.

* Lauth, L'eber den egyptischen Urtprttng ujuerer Buchstaben und Ziffern. Sitlungsbericht der bayerischen Acadenaie der Wissenschaften lu Mùnchen. 1867.

* Le système démoiique n'entre pas en li^e de compte, étant d'une origine trop récente.

comme une affaire de conscience et comme un témoignage de respect envers nos maîtres d'exposer franchement les raisons de mes hésitations , et d'exprimer le désir que l'un ou l'autre des illustres défricheurs de l'antiquité égyptienne vienne apporter de nouvelles lumières pour éclaircir les derniers points obscurs de ce grand problème archéologique.

Pour le premier point, l'opinion généralement admise par les égyptologues est que le caractère phénicien découle de l'écriture hiératique. On suppose que les Phéniciens devaient avoir appris à écrire par les lettres commerciales qu'ils recevaient des Egyptiens; ils auraient ainsi connu tout d'abord le système hiératique, qui est une écriture épistolaire.

C'est sur la base de cette réflexion que M. de Rougé a dressé son tableau comparatif, que je crois utile de reproduire ici. Les formes égyptiennes sont puisées dans le papyrus Prisse , qui date de l'ancien empire; les caractères phéniciens comparés proviennent des plus anciens documents connus, comme l'inscription de Méscha\ roi de Moab, des intailles phéniciennes ou araméennes trouvées en Assyrie, d'après l'arrangement de M. Lenormant dans son récent ouvrage intitulé : Essai suf la propagation de l'alphabet phénicien, pi. I.

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Mais l'origine hiératique du caractère phénicien me paraît devoir être récusée par les considérations suivantes :

1° L'histoire nous apprend que, lorsqu'un emprunt d'écriture s'opère entre deux peuples, c'est toujours le caractère monumental qui s'emprunte- le premier : l'écriture grecque s'est répandue dans la Gaule, chez les Syriens et jusqu'aux bords de l'indus, et chaque fois que, chez ces peuples et dans ces contrées, on découvre une inscription ou une légende grecque, on la voit rédigée dans le caractère monumental et non pas dans le caractère cursif.

3° On sait maintenant que quelques peuples étrangers ont introduit des caractères égyptiens dans leur propre écriture. Or les documents de cette sorte, trouvés dans le territoire de

* Je suis obligé d'avertir le lecteur que les caractères phéniciens employés dans ce travail, étant des types d'impression, ne représentent nullement les formes archaïques, telles que les inscriptions nous les donnent. Celui qui voudra bien examiner les rapprochements proposés par les égyptologues et moi devra se rapporter pour chaque lettre aux fae-simile des documents originaux, publiés dans plusieurs recueils archéologiques et réunis pour plus de commodité dans les deux tableaux lithographiques joints à cet article.

Méroé et près de Hamath, sont composés d'hiéroglyphes purs et ne ressemblent pas du tout aux formes hiératiques.

3° L'écriture hiératique, ayant plus ou moins altéré les images primitives, est plus difficile à saisir que le système hiéroglyphique, et ne peut pas être comprise à fond sans la connaissance de ce dernier. Comment donc imaginer que, dans la haute antiquité, où d'innombrables barrières politiques et religieuses isolaient les peuples, des Phéniciens se soient mis à approfondir un système d'écriture si compliqué, afin d'y faire un choix de caractères en conformité avec les besoins de leur idiome?

k° Il est avéré que les Phéniciens attribuaient au dieu Tôt l'invention des lettres^; les Egyptiens, de leur côté, font honneur au même dieu de leur écriture, qui n'est autre que l'écriture hiéroglyphique, mère de l'hiératique et immuable pour toujours , à laquelle , pour cette raison , ils ont primitivement donné l'épithète de divine^. On peut en conclure que les Phéniciens eux-mêmes croyaient leur écriture dérivée du système hiéroglyphique. Pourquoi, à moins de fortes preuves du contraire, ne nous en tiendrions-nous pas à la Iradition phénicienne?

Je sais que les arguments historiques, tirés d'inductions par analogie pour prouver a priori que l'alphabet phénicien ne peut dériver que du système hiéroglyphique , ne tiendraient pas contre la réalité des faits ressortant du tableau compara-

^ Airo Miaùp TaauTos, os eiJpî T))r rùv tipanaiv alot^eiwv jpaÇr^v ôv Aiyû- ■slioi ftèv QccôO , KAS^avSpeîi Se Surid, ÈXXrjvss cèhpiirjv exoAeaor (Sanchoniathon, éd. Orelli, p. 22). Mtaép, frère de ^vSvx, 'pl^ «justice", est bien, quoi qu'en dise M. Ebers (loc. cit. p. 542), l'expression hébraïque "lE^^D, conformément à la traduction de Philon de Bybtos, eiiAuTot» xai èixaiov , et n'a rien de commun avec le nom de l'Egypte D^!2D,dont la forme plurielle est garantie par un proscynème d'Abydos. (Levy, Phœniz. St. IV, p. 22.) La signification du nom de Thautes est plus obscure; ce nom, comme plusieurs autres noms des divinité» supérieures, tels qu'Amon, Ptah, Set, etc., se prête simultanément à des étymologies égyptiennes et sémitiques.

' Voir les inscriptions de Rosette et de Ganope, et Lepsius, Todtenb. 9/4 , 2.

tif lionne par les égj'ptologues. Mais une pareille réalité existet-elle? Je ne le pense pas.

En effet, sans une grosse dose de bonne volonté, comment peut-on découvrir une similitude quelconque entre les signes hiératiques i, 3, 5, y, lo, ii, i3, i5, 17, 22, et leurs

correspondants phéniciens supposés 'f',A. ^,Z, :è,1,'^, *, n, X, comprenant la moitié de l'alphabet? J'avoue que je n'y vois aucun rapprochement possible. Mais, au lieu d'exposer notre propre sentiment, citons plutôt le témoignage d'un auteur compétent, qui, partisan lui-même du système en question dans l'intérêt de sa thèse, reconnaît pourtant l'impossibilité de rapprocher plus de treize signes dans les deux écritures. Voici les paroles de M. Ebers : wWir mûssen Rougé, der die Lettern des Sarkophags des Eschmunazar benutzte, so wie seinem Nachfolger Lenormant zugestehen, dass wennnichti 5, so doch i3 von 22 Buchstaben beider Schriftsysterae . ohne die Gesetze der Wahrscheinlichkeit zu verletzen, entschieden mit einander in Einklang zu setzen sind'.n On voit que mes doutes ne renchérissent pas beaucoup sur l'appréciation de M. Ebers.

Le second point concerne le nombre des signes empruntés par les Phéniciens à l'écriture égyptienne. Sur cette question les égvptologues admettent à l'unanimité que l'alphabet phénicien émane intégralement du système égyptien; ils s'efforcent, par conséquent, de trouver pour chaque lettre sémitique, le 'aïn seul excepté, un représentant égyptien; quelquefois même ils sont involontairement poussés à violenter les formes de l'un ou de l'autre caractère , afin d'en faire mieux ressortir l'affinité.

Là-dessus, citons encore le témoignage de M, Elbers, Cet auteur s'exprime ainsi au sujet du signe hiératique que l'on

' Ebers , loc. cit. p. 1 5o.

a rapproché du 5 phénicien : «Dieser hieratische Buchstabe ist ungenau; ich habe ihn wenigstens so nie fur ^ gefunden^» Puis, à la page suivante, il fait cette observation significative : « Die Lenormantsche Tabelle scheinl uns sehr sprechend zu sein, ist aber grosser Emendationen bedûrftig, weil sie die Eigenthûmlichkeit der semitischen gegenûberderegyptischen Lautsystemen zu wenig berûcksichtigt. Lauths Arbeit muss gerade in letzterer Beziehung gelobt werden, er tbut aber hier undda nainenliich den phœniziscben Zeichen cinen leisen Zwang an. -n

Ce n'est pas tout; contre cette comparaison en bloc, fûtelle même exécutée avec toute la rigueur désirable, se présente une objection sérieuse :

L'alphabet phénicien renferme, outre les trois sons proprement sémitiques cités au début de cet aperçu, beaucoup d'autres articulations que l'organe égyptien n'a jamais distinguées bien nettement. Les anciens Egyptiens confondaient dans leur prononciation Vr et 1'/, ly et le w, le k et le g, le t et le d, \s et le z; cela est surtout visible dans les transcriptions ég\]ptiennes de noms propres étrangers; il manquait par conséquent à l'écriture égyptienne les signes nécessaires à la représentation de huit articulations phéniciennes, auxquelles il faut ajouter la lettre i qui n'avait pas de représentant simple dans le système égyptien, en tout neuf lettres, que les Phéniciens ne pouvaient pas trouver dans l'écriture de leurs voisins.

Quelques exemples rendront plus clair le mode de transcription usité chez les Egyptiens, et prouveront suffisamment la gêne perpétuelle où ils se trouvaient et à laquelle ils n'ont jamais pu remédier par une méthode régulière et constante.

Les articulations r, l sont indifféremment rendues par les figures de la bouche et du lion : Mil j^ ^' jv^ '~~^ jV ' ^"^~ ' Ebers, loc. cit. p 169, note lu

tana, Sardaigne, pnc; et J^, Banl, '7^3. La figure du lion rend l'articulation / dans le nom de Ptolémée. et r dans celui de la ville de Beth-Horon, pn-n'^n, en Judée.

Le signe * — se lit tantôt/, tantôt w, ou, pour parler plus exactement, il exprime un son moyen entre ces deux articulations , que le copte transcrit par la lettre q.

Le signe '«-r> répond au k dans Markabuta = nasis « char», et au ^ dans Gamal = b'C: "chameau», et dans Maketau = "iiïD, "Mageààov ville de Palestine.

La dentale t est ordinairement représentée par un des signes /^,mm., £=>, ]. Néanmoins ces signes transcrivent également l'articulation d dans les groupes égyptiens qui correspondent aux expressions sémitiques "*• ou -w", nsp. lip:, ^vii. Quelquefois on trouve la combinaison nt (ou th) pour rendre l'articulation d, méthode pareille à celle usitée chez 4es Grecs modernes et qui témoigne de l'embarras que leur causait ce son étranger.

L'articulation z manque aussi à l'idiome égyptien; le t des Sémites se rend ordinairement par s ou par dj, comme il résulte de la comparaison des mots coptes CSC^S '^ poix » , r^tLU^ «olive», avec les termes sémitiques nrr, n^T.

Je pense donc que, en face d'une divergence organique si capitale entre les deux idiomes, il sera difficile de défendre l'idée d'assigner à chaque lettre de l'écriture phénicienne un modèle égyptien.

li me reste encore à considérer le troisième et dernier point du sujet, celui qui concerne les altérations pratiquées sur les signes égyptiens par la tachygraphie phénicienne. Les égyptologues paraissent avoir abandonné ces transformations au pur hasard, puisque, d'après leur système, il n'y a aucune règle fixe dans ces changements. Cependant on peut se demander pour quelle raison les scribes phéniciens, qui ont fidèlement copié la forme du n° 20, se sont refusés à adopter telles quelles

les tonnes non ïnoins simples 8, i o, i i , i 3, j A, i ô, -2 n, au lieu de les changer en \^, :è , >1. '^ , ^/ , *, X, formes l)eaucou|) plus complexes que leurs modèles. Est-ce par caprice que les scribes phéniciens ont (ransformé le n° i 3 en //? et le n" i y en 1 , tandis qu'un changement inverse aurait été plus naturel? Pour ma part, je n'ose pas croire au rôle de pareils caprices dans linvention des lettres.

Mais, dans l'ordre de ces transformations, il y a une circonstance qui s'accorde assez mal avec le système que j'ai en vue. La plupart des signes hiératiques sont terminés à leur partie inférieure par un trait de calame plus ou moins brisé . dû à la tachygraphie; d'après l'opinion des égyptologues, ce trait explétif aurait été rigidifié par les Phéniciens, de manière à en faire la haste ou le support des lettres; mais alors comment se fait-il que plusieurs caractères phéniciens correspondant à des signes hiératiques dépourvus de trait explétif, tels que les n"' 1, 3, 5, 92, ont chacun une haste, tandis que, au contraire , les lettres 0 et W, extraites des signes à tiges n" 9 et n" 21, n'ont aucun support? Est-ce un nouveau hasard, un nouveau caprice de scribe?

De ce qui précède il ])araît ressortir que le système de comparaison employé jusqu'ici par les égyptologues montre des côtés très-vulnérables et demande de notables modifications.

La comparaison, pour présenter quelque certitude, doit se pratiquer dans les limites étroites qu'on peut préciser ainsi .

1" Il faut que les signes égyptiens qui servent de comparaison soient pris dans le système hiéroglyphique;

9° Il faut qu'on se borne à comparer les signes qui représentent des articulations communes aux deux langues:

3° Il faut que la similitude des signes correspondants soit réelle par rapport à la forme, et qu'il y ait en outre une articulation identique: un rapprochement approximatif ne peut pas suffire:

^° 11 faut que les altérations supposées [)our tel sijjne soient justifiées par l'analogie ou explicjuées par une raison particulière; tout hasard ou arbitraire doit être exclu.

C'est sous l'empire de ces exigences, qui me semblent èlre une condition indispensable. pour mener la recherche p;iléographique à un résultat positif, qu'a été dressé le tableau ([ue j'ai eu l'honneur de mettre sous les veux de l'Académie; j'y ai fait figurer treize hiéroglyphes montrant une affinité évidente avec treize caractères phéniciens, et pour la forme et pour le son.

Ces. treize hiéroglyphes sont : |. J, -**- {~^)^ — ^» *=*' s=^. ;B< ' — ^, "^ — > ^k» ^^ rï]- îiîiî- i'^ ont une forme linéaire facile à tracer et représentent les articulations «, b,s,m, r, tli, h, n, w, t, q. II, s, qui comprennent la tdtalité des sons communs à l'idiome égyptien et à l'idiome phénicien. Leurs correspondants dans l'écriture phénicienne sont : '^ , ^, *, '^, ^, Q, ■^, '7, t/, A, o, ^, W; les dissemblances qui s'accusent à première vue disparaîtront aussitôt qu'on se pénétrera de la loi qui a présidé aux altérations.

Quant aux caractères dont l'articulation n'a pas d'équivalent dans l'idiome égyptien, je les suppose dérivés des lettres fon- (iamentales par de légères modifications; ainsi les lettres L /, 1 pli, ^ i, Z r, sont abrégées de leurs homœophones respectives ^ n, ^ ?r, ^ h et W (^) s; l'addition d'un trait vertical distingue le Ç ^ du o 'aï/j , le i^ /t du ^ li et le ^ t^ s du "^ : , et enfin le prolongement des lignes adjacentes du A privé de base qui a produit la lettre X t provient du désir d'éviter la confusion avec A g. Cette formation secondaire est , selon toutes les apparences, postérieure à l'époque dans laquelle a été fait l'emprunt principal, et doit son existence au besoin de précision phonétique qui s'est fait sentir plus tard; au premier âge de l'écriture alphabétique, on se contentait probablement d'une transcription approximative à la nianière des E.'jvpliens.

Un coup d'œil jeté sur le tableau que voici fera mieux saisir la filiation des signes telle que je me la figure. Les caractères phéniciens sont puisés dans l'alphabet cadméen, moabite et sidonien archaïque ; les formes araméennes ou celles qui sont postérieures à la rédaction de l'inscription d'Eschmounazar ne sont pas prises en considération.

A(gr.)^,r,a. (1)^,5,è. (+)*,T,^,s. 'A(gr.)V/,m.

__^>, '•• ^^. th. J, /'••

(o)<l (gr.)S, '•. 9 , e, th. «=} (sid.) >l (gr.)M, k.

\— ^, w ,ph.

A(gr.n..) ^,d. (X)X(m.)+,<.

V {eth) O (m. gr.) q . 'a»»- A (sid.) /j, g.

Ç(m.gr.)<P, Y,9.

^ Voy. pi. II à la fin de cet arlicle.

W(m.)^,«. :^,Z(m.)I(m.gr.),-.

V,[^(in.),?.

Les altérations éprouvées par les hiéroglyphes entre les mains des Phéniciens peuvent être ramenées aux deux lois suivantes :

i" Les caractères tendent à se terminer par une haste plus ou moins recourbée qui leur sert de support , et dans ce but le J a du être renversé; deux caractères seulement font excej)tion à cette règle : le 0 à cause de sa forme pleine, et le W de peur qu'il ne soit confondu avec ^ . Cette tendance est allée en gi-andissant dans la suite, de sorte que les lettres A et U, qui, à en juger par les formes grecques et moabites, reposaient primitivement sur leurs bases, ont fini par avoir chacune une haste dans les documents de la Phénicie; cela est arrivé à d'autres lettres aussi et a été la source de confusions irrémédiables.

'2° Les hiéroglyphes couchés ont été redressés , ce qui a déterminé la chute de petites bases dans les lettres |lJ et "^ : cette dernière lettre conserve pourtant sa base dans l'inscription d'Esclimounazar: on peut en déduire que ces pertes ont eu lieu plutôt par localité que par époque. Le /— ^ a vu ses ondulations réduites à une seule; par contre, le ^ s'est augmenté d'un petit appendice (-'A, '^) et le + d'un trait horizontal, à l'effet de les distinguer du 'j et de l'aleph à l'angle non fermé T.

On voit que les altérations opérées par les scribes phéniciens

— \S'2 — sur les signes hiéroglyphiques sont dues à deux tendances contraires : celle qui consiste à harmoniser les formes et celle qui consiste à accuser les différences phonétiques. Cette dernière tendance, qui nous a valu l'invention des lettres non représentées en égyptien, s'est affaiblie plus tard chez les Phéniciens, surtout dans leurs colonies. Après la chute de la puissance carthaginoise en Afrique, l'écriture phénicienne s'est usée à tel point, que la plupart des lettres étaient réduiles ù de simples traits obliques.

Si l'hypothèse que je viens d'énoncer était fondée, il serait possible d'avoir pour l'antiquité des documents phéniciens un critérium plus positif que celui dont la paléographie sémitique dispose aujourd'hui. On devra tout d'abord être très-circonspect dans les conclusions du style d'une région à une autre: car telle forme ([ui apparaît tard dans une contrée peut avoir existé depuis longtemps ailleurs; puis, en général, on aura à se régler sur cet axiome : ç^Plus le document est ancien, plus le caractère en doit ressembler aux modèles hiéroglyphiques, v

En terminant cet aperçu, je dois faire remarquer qu'une opinion, par un certain côté analogue à la mienne, relativement à la fdiation des caractères phéniciens, a été soutenue par M. le docteur Levy et par M. Wutke; seulement ces deux savants ont attribué à ces caractères une origine indigène ou babylonienne, thèse impossible à défendre après l'étude décisive de M. de Rougé. Le plus grand inconvénient de leur système est la présomption que ces filiations auraient procédé par ordre organique; ainsi, par exemple, l'aleph aurait lui seul ])roduit les autres gutturales, le bet aurait donné naissance à toutes les labiales, etc., toujours en commençant par l'articulation la plus faible du même organe. Ce système fait supposer aux Phéniciens une connaissance phonétique qu'ils ne pouvaient évidemment pas avoir. L'invention de l'alphabet, loin d'être une œuvre spontanée, scientifique et réfléchie, est un travail inconscient el

[>re.sque inneliinal, accompli lentement par les scribes phéniciens sur les figures rudimentaires empruntées à rÉgviïte. Qui sait combien de siècles l'écriture sémitique a mis pour arriver à cette harmonieuse unité, qui fait notre admiration? H en est de l'alphabet pliénicien comme de ces édifices grandioses que l'antiquité nous a conservés : vus de loin , ils semblent être faits d'une seule pièce; quand on les examine de près, on ne tarde pas à découvrir toute une série d'oeuvres détachées et de substructions d'époques différentes. L'examen ne détruit pas l'effet qu'ils sont appelés à produire, mais il diminue considérablement le prestige du merveilleux '.

' Quelques semaines après la lecture de cette dissertation, une mort prémaluréeet soudaine a enlevé M. de Rougé à la science ég)ptologiqiie , dont il était le digne représentant. La grande àme du maître r^relté se révèle dans la critique bienveillante qu'à deux reprises il a consacrée à ce modeste travail. Tout rempli de l'-imour de la vérité, il aima la discussion et ferma les veux sur Tinfériorité scientifique et sociale de ceux qui étaient en désaccord avec ses vues. Dans sa seconde réponse, M. de Rougé a bien voulu faire nn pas décisif en faveur

de ma tbèse; contrairement à sa première opiniJîi, il fait dériver le "^ phénicien de la forme hiéroglyphique I. {Comptes rendtu de l' Académie des inseriplionsel beUes-lettres , 187a, p. 366.)

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