Mélanges d'érudition et de critique historique
J'ai à vous entretenir d'un de nos confrères sur lequel brillaient, dans les solennités publiques, les décorations que les sourerains se plaisent à dëcerner à ceux qui cultivent avec éclat les sciences, les leUres, ou les arts. Il fut membre des principales académies de TEurope, et même de celles qu'en imitation de TEurope, les progrès de la civilisation ont fait établir
* On peut consulter aussi Teicellent artide inséré par II. Barthélémy Saint-Hibire dans le t. XXIV de la Biof^raphiê univerteUe de Micbaud. S.
Il fiLOGB DS A. i. LETRONME.
eu Afrique et daus les deux conlincnls du nouveau monde. Longue serait l'énumération des dignités scienliiiqueâ dont il fut pourvu, des huulcs fonctions qu'il a exercées; et cependant, Messieurs, croyei-le bien, toutes ces distinctions, tous ces titres honorifiques seront moins profitables à sa mémoire que les discours prononcés sur sa tombe par deux d*entre vous, dont la voix, sans être bruyante, a le privilège de se faire entendre au loin, et de prononcer des éloges que répcleronl les échos de l'équitable postérité. Bien différent est le devoir que j'ai à remplir. Il me faut pour compléter, autant que je le puis, chacun des volumes de l'histoire de cette Académie, faire connaître et apprécier les services rendus aux lettres par les membres qui se sont succédé dans son sein ; et cette fois, pour resserrer cette notice dans des limites convenables, j'ai besoin de faire taire les trop vifs souvenirs d'une longue intimité et les douloureux regrets d'une perte que la différence de l'âge avait placés hors de toute prévision.
AntoineJean LBrnoNMB est né à Paris le 2 janvier 1787. 11 avait un frère moins âgé que lui d'un an. Leur père savait qu'il ne pourrait laisser à ses deux fils d'autre patrimoine que Téducation qu'il leur donnerait; il les destina aux beaux- arts, les mit tous deux dans l'atelier du grand peintre David, et
&L06E DS A. J. LETRONNE. m
les fit instruire en même temps dans le lalin et dans les mathématiques. Les singulières dispositions que
l'aîné montra pour celle dernière science, firent chan-
ger à son égard les projets de son père, qui résolut de le faire entrer à TÉcole polytechnique. Antoine se préparait à subir les examens nécessaires pour être admis dans cette célèbre école, où devait se terminer son éducation, quand un grand malheur vint lui ravir cette espérance. En 1801, son père mourut prématurément, et sa mère resta seule, sans ressources, chargée de pourvoir à son eiistence et à celle de ses deux enfants. La Providence, on Ta souvent dit, se plaît à tromper toutes les prévisions de la sagesse humaine. Elle semblait vouloir accabler de ses rigueurs le jeune Lfetronnej bien loin de là, elle fut bonne pour lui dans le principe, comme dans tout * le cours de sa vie. Elle le fit naître pauvre, à une époque où les riches étaient opprimés, persécutéS| proscrits; et en lui inspirant le désir de soutenir une mère chérie, elle transforma un enfant de quatorze ans en un homme-plein d'énergie.
L'éducation que Letronne avait reçue était plus scientifique que littéraire. Mais parmi les cours qu'il suivit pendant un an encore à l'École centrale, celui d'histoire et de géographie, fait par Mentelle, lui présenta le plus d*attrait. L'ardeur qu'il mettait à s'in-
IV ÉLOGE DE A. J. LËTAOiN:«iË.
strnire intéressa le professeur, qui. à la fin de l'année, lui proposa de l aider à rassembler les matériaux de ses compilations historiques et géographiques. L'ôlève accueillit avec joie les propositions du maître. Elles lui donnaient les moyens d'acquérir de nouvelles connaissances, el lui assuraient un salaire dont il avait grand besoin. 11 put y ajouter le produit de quelques leçons de latin, de mathématiques et de géographie que Mentelle lui procura. C'est ainsi qu'à l'âge de dix-huit ans il se trouva en état de donner à sa mère une certaine aisance, et d aider sou frère à suivre le cours de ses travaux en peinture.
Ce fut alors que Letronne', sans cesser entièrement d'écrire des volumes pour les auteurs ou les libraires, où son nom ne paraissait pas, commença à réaliser un projet qu'il avait conçu, aussitôt après avoir terminé ses études : c'était de les recommencer; mais de les recommencer méthodiquement, selon un plan qu'il s'était tracé, avec la ferme résolution de ne point s'en écarter. 11 réapprit donc seul le latin, l'anglais, l'allemand, les mathématiques. 11 se livra surtout à l'étude du grec, en suivant le cours que Gail faisait nu Collège de France. Quand il eut la conviction qu'il avait, tout jeune qu'il était, une intelligence peu ordinaire de la langue grecque, il achetait à vil prix les éditions les plus incorrectés des auteurs grecs, celles qui, dans
ËLOGE DE A. J. LETRONNE. r
les premiers temps du renouvellement des études grecques, étaient souvent imprimées d'après un seul manuscrit exécuté par un copiste ignorant. H faisait, en lisant, toutes les corrections qui lui paraissaient nécessaires pour rétablir le sens des phrases et Torthographe des mots; quand il avait terminé de cette manière la lecture d'un auteur, il la recommençait dans l'édition la plus estimée, la plus correcte, la plus riche par ses commentaires, et il comparait ensuite son tra^il improvisé avec le travail accumulé des éru* dits qui l'avaient précédé depuis deux siècles et demi.
C'est ainsi qu'il avait déposé dans des volumes de rebut le germe des belles recherches qui ont illustré sa vie; qu'il apprit à avoir confiance en lui-même; à ne rien admettre arbitrairement ou sur l'assertion des plus grands noms ; à soumettre toutes les opinions, surtout les siennes, aux procédés d*une critique méthodique et rigoureuse; et quand les textes faisaient défaut, à saisir avec une hardiesse circonspecte le fil de l'analogie, à se laisser conduire par lui jusqu'à la dernière limite, sans jamais la dépasser. C*est ainsi qu'il est parvenu à rétablir, à interpréter tant de textes corrompus ou mal compris, tant d'inscriptions mutilées ou brisées ; de telle sorte qu'il lui est arrivé plus d'une fois de prédire, en toute assurance, ce qui a dû être écrit dans une ligne dfacée.
fi ÉLOGE DE A. J. LBTRONNB.
Aimant l'étude, il possédait à un degré éminent ce que Tëtude ne donne pas toujours, le jugement. C'était le désir de trouver la vérité, de la faire triompher par Tabondance des preum qu'il réunissait, qui lui faisait mettre tant de clarté dans l'exposition des questions qu*il avait à résoudre, tant d'ordre dans ses discussions, tant 'de juartesse et de précision dans son style. Mais il ne dut qu'au ^oût qui régnait, sans partage, à Tëpoque où il prit la plume pour s'aider â vivre, cette aversion pour toute ambitieuse phraséologie, pour l'exagération et l'emphase ; et il a dit, en s*adressant aux professeurs et aux élèves d'une école savante (qui ont honoré sa mémoire par de touchants témoignages de leur admiration et de leur affection) : « Non, le germanisme ne prévaudra pas : le bon sens, ce roi du monde, conservera toujours en France le trône que lui ont^ élevé nos grands génies du dixseptième siècle. »
n avait une tnémoire active, prompte et vaste. De toutes ses facultés naturelles et de toutes celles qu'il s'était données, il résulta que, lorsqu'il eut terminé le cours de ses études, selon le plan qu'il s'était imposé, il put se montrer, dans les premiers écrits où il mit son nom, aussi sûr de lui-même, aussi complet philologue que dans les derniers; seulement il n'abordait alors que des questions proportionnées ù
ÉLOGE DE Â. J. LETRONNE. m ses forces naissantes. Son professeur, Gail, venait de publier une édilioa de Thucydide, avec les variantes de treiie manuscrits, une traduction et un commentaire. Dans cotte édition, comme dans toutes les autres, Thucydide se trouvait en contradiction avec tous les géograplies anciens, relativement à la position d'un cap de la Grèce, qu*il devait très-bien connaître. Tous les géographes modernes avaient parfaitement bien placé ce cap, et s'étaient conformés au témoignage unanime des géographes anciens, sans faire aucune attention au passage de Thucydide. D'un autre cote, tous les éditeurs de Thucydide avaient reproduit ce passage sans observation, et sans s'apercevoir qu*ii était contraire à ceux de tous les autres auteurs qui avaient fait mention de ce cap. Lelronne fut le premier qui s'aperçut de la diCGcuité, et qui exposa et résolut le problème; qui réconcilia, par une heureuse et évidente restitution, le texte de Thucydide avec la vérité géographique. Sa dissertation parut sous la forme d'une lettre adressée au professeur Gail, qui répondit en donnant son assentiment à la correction proposée, et en signalant au jeune savant d'autres difiiicttités qu'il l'invitait à résoudre.
Mais la santé de Letronne, aflaiblie par des travaux incessants, ne lui permit pas de répondre à a ile glorieuse invitation; et il accepta l'offre qui lui fut faite
VIII ÉLOGE DE A. J. LfiTRONNE.
par un étranger de raccompagner dans ses voyages. Dans rintervalle d'octobre 1810 à juin 1812, il parcourut le midi de la France, l'Italie et la Suisse. De
retour, il se ressouvint de Tappel qui lui avait été
lait avant son départ, et publia une lettre où il rec-
liûait plusieurs passages d'Eunapius, de Thucydide, de Plutarque, de PausaniaSy et d'autres auteurs. Ce fut presque en même temps qu'il fit paraître séparément ce qu'il appelle lui-même son premier essai critique. Thucydide était encore le récit principal de cet essai. 11 avait choisi, dans le sujet le plus inlërcssant de cet historien, le morceau le plus hérissé de difiGcultés de tout genre : celui du siège de Syracuse par les Athéniens. Il triompha de toutes ces difficultés, principalement en éclaircissant la topographie de Tanciene Syracuse, dont il dressa le plan. Mais il annonçait, sur le titre de cet essai, qu*il Tarait composé pour servir à l'intelligence de quelques auteurs anciens, et faire suite aux éditions et aux traductions de Thucydide. Dans cette désignation se trouvait comprise la traduction de Gail, la plus récente et la mieux faite, et Gail, on le savait, excellent homme d'ailleursi était sujet à de vaniteuses faiblesses que )*étude du grec ne corrige pas toujours, et qu'il ne convenait pas alors à Letronue de provoquer. Au lieu donc de rapporter les passages de la traduction fran-
ÉLOGE DË A. J. LETROiM^Ë. u
çaise où l'auteur grec est mal interprété, il s*eii prend aux traductions anglaises et italiennes, où se trouvaient exactement les mêmes figiutes, et MH. Hobbes et Poracchi furent ainsi rendus responsables des erreurs d'un tradueteur français.
Après avoir donné des gages de sou savoir dans la langue grecque, Letronne voulut prouver qu'il était également instruit dans la littérature latine. Un court traité de géographie composé en latin par un moine irlandais, au temps de Charlemagne, lui en fournit l'occasion. Le premier éditeur de ce traité, se conformant à l'exemple de plusieurs érudits, s'était contenté de le reproduire conformément aux deux manuscrits dont il avait pu disposer; mais il pro* mettait, dans sa préfaœ, d'en redonner une édition épurée, avec un commentaire. Plusieurs savants avaient déjà proposé des corrections sur ce traité imparfait et fautif; Letronne se donna pour tâche de faire un travail complet sur cet auteur. Quand il l'eut terminé, il roffrit au premier éditeur, comme pouvant l'aider à remplir la promesse qu'il avait faite au public. Cet éditeur, après avoir examiné l'ouvrage du jeune helléniste, qu'il ne connaissait pas, lui conseilla de le publier, lui en facilita les moyens, et lui remit en même temps des remarques grammaticales sur la première édition de l'ouvrage du moine irlandais,
t ÉLOGE DE A. J. LETRO?(KE.
dont le saTant Yîsconti Ini afait fait part. Ainsi pnrureat les Hecherches géogrcujhiquet et critique* sur la memre de la terre par Dienil. suivies da texte restitué de cel auteur. Cel ouvrage fui le premier qui attira sur Letronne rattention de tous les membres
de l'AciuJémie des bclles-lcllres, auxquels, selon le oonseil qu*il en avait reçu, Letronne le présenta, il se lia avec un d*eux, le savant Clavier, qui venait de publier le premier volume de sa traduction de Pausanias, avec le tente. Clavier demanda à Letronne à^ea faire un ^trait dans le Mercure de France. Letronne comprit qu'il ne lui était pas permis d'entretenir longtemps les abonnés du Mercure de philologie grecque, et il sut resserrer beaucoup d'enseignements dans un petit nombre de pages. En même temps qu'il faisait connaître aux gens du monde rulilité d'une traduction de Pausanias, ce manuel .indispensable de Tarliste et de l'antiquaire voyageant en Grèce, il énuméraitavec complaisance toutes les améliorations que le traducteur avait introduites dans le texte de Tauteur grec; mais il ne déguisait pas que ce traducteur en avait laissé encore beaucoup à faire, et il demandait la permission d'en hasarder quelques-unes, « quoique, dit-il, je n'aie pas l'honneur d*étre helléniste. »Ces critiques indirectes, faites avec une malicieuse modestie, ces restitutions si heureuses et si
ÉLOG£ DE A. J. LITRONNII. ii
justes, accrurent la réputation de Letronne et firent valoir les ék>ges qu'il donnaii au trfivail de Gla* vier.
Mais quel était donc celui qui en si peu de.tempfi, sans jactaiice comme sans façon, prenait place parmi ses maîtres et les régentait? C était bien le même que BOUS avons vu plus de trente ans encore vif, enjoué, alerte, paraissant jeune à soixante ans. Il en avait vingt-cinq alors^ et semblait compter seulement aon dix-huitième soleil. Sa taille peu élevée, son visage frais et rosé* ses yeux bleus, ses traits ûus et réguliers, «ses cheveux d*un blond doré, naturellement frisësr sur toute la rondeur de sa téte, ajoutaient encore à Tillusion. 11 aimait le monde et y plaisait. Il y paraissait avec celte alacrité d'esprit et de corps d'un artiste ou ^'un écolier qui, pour se délasser^ s'est échappé de son atelier on de sa classe. Ses manières libres et faciles, sa parole prompte et brève ajoutaient à cet ajr d'adolescence qui réjouissait en le voyant. Q aimait à chanter aux sons d'un piano et chantait agréablement; il parlait gai#ment de choses sérieuses, et sérieusement de peinture, de musique et de romans. C'est ainsi qu'il devint, dès son début, le ci^mmensal et Tami de ceux même qu'il critiquait.
Choisi par le gouvernement, peu après son extrait sur Pausanias, pour contuiaer et 6nir la traduction
m ÉLOGE DE A. J. LETROMrifi.
française de Slrabon après la mort de M. de la Porte- Dutheil, il vit mùa cesser cette lutte entre ses goûts et ses besoins qu'il avait soutenue jusqu'alors avec tant de courage, et assuré de jouir, pendant quelque temps du moins, d'un revenu modique mais suffisant, il se consacra tout entier aux recherches d'ërudilion. Si depuis, et lorsqu'il était à l'apogée de sa réputation et de sa fortune, il accepta encore les offres des libraires et céda de nouveau à leurs sollicitations, c'est qu'il pensait que des publieations nécessaires à l'en-* seignement public auraient encore plus de débit s'il y attachait son nom . * 1^ ilalleuse nomination du gouvernemenl lui ouvrait pour l'avenir une perspective conforme à ses desseins et à son ambition. Ses espérances se réalisèrent promptement, ses succès furent rapides, et son avancement fiit la juste récompense de ses succès.
Après avoir remporté un prix à l'Académie des
belles-lettres, il en fut nommé membre par l'ordonnance du roi de 18i6, qui prévint le choix que l'Académie allait faire de lui.
Dès lors Letronne ne vit dans l'existence indépendante qui lui était faite qu'un moyen de hâter par ses travaux les progrès des lettres et d'arriver aux places éminentes où il pourrait leur être utile*
ÉLOGE DB A. J. LETROKME. un
C'est pour atteindre ce but qu'il rechercha et obtint la oonfianoe et la bienTeillance des ministres et des hommes en pouvoir qui se sont succédé rapidement en France, il devint successivement inspecteur général de l'Université et des Geôles militaires (avril 1819), professeur au Collège de France (1851) et administrateur de ce même établissement (1840), conservateur de la Bibliothèque nationale ( 1 852) et ensuite administrateur de cette même bibliothèque (185ô), garde général des Archives nationales (5 août 1840), et enfin directeur de l'École des chartes* 11 épousa one femme riche des dons de la fortune, plus riche encore en vertus et en talents, et l'éducation qu'il donna lui-même aui enfants qu'il en obtint, fut son œuvre la plus méritoire et la plus heureuse.
Nul ne soutint plus légèrement que lui le ferdeau d'une vie surchargée de devoirs et d'occupations diverses. 11 dut cet avantage à sa merveilleuse aptitude de pouvoir passer alternativement du détail des affaires aux travaux de l'esprit, à son activité corporelle, à son caractère prudent mais entreprenant, à sa ferme santé, à la nature de son tempérament. Tout sentiment de tristesse pouvait traverser son âme, mais ne pouvait s'y arrêter. Toujours l'étude et le plaisir qu'il éprouvait à manifester par ses écrits les progrès et la supériorité de son savoir parvenaient à le
nv ÉLOGB DE A. J. LBTRONNB.
distraire de toutes les conlranctés, à le consoler de toutes les pleines. Dans le Journal det SavanU^ dont il fut nomme l'un des auteurs, dans nos mémoires, dans plusieurs recueUs périodiques, dans des ouvrages séparés, dans ses enseignements au Collège de France, il aborda presque toutes les parties du vaste domaine derérudition, sans se livrer en entier à aucune d'elles; Fastronomie et ks mathématiques, la chronologie, la géographie, raochéologie, l'histoire ancienne, Fhis* toire du moyen âge. les cultes et la philosophie religieuse des anciens peuples, la philologie, qui a besoin de toutes les sciences et prête à toutes son utile secours. Esprit posilif, dialecticien habile, il ne dirigeait jamais les efforts de sa pensée là où la raison humaine court le danger de se perdre dans d'impénétrables profondeurs. Il ne se préoccupait point de questions de métaphysique, et encore moins de questions politiques ou sociales, dont les solutions les plus spécieuses sont ^ souvent et si cruellement démenties par Texpérience, produisent tant d illusionsi enflamment tant de passions et attirent t^nt d*ennemis. Ce n'est pas qu*il évitât ceux qui s'en occupaient, il les recherchait au contraire, quand ils étaient parvenus au terme de leur ambition; alors il marchait avec eux pour s'en aider à bien remplir les fonctions qui lui étaient confiées. Dans les discus-
£LUG£ BË a. J. LËTAOMfi. i?
sions scientifiques de la plus durable importance, il avait jpresq[ue. toujours en vue un intérêt présent, et son génie se tàimt ^lontiers le eerriieur de l'occasiou. U rédigeait facilement, mais il méditait beaucoup sa rédaetion, el il savait faire éclore è propos ce qu il avait longtemps couvé. Il méprisait la vanité du paradoie, mai» il se complaisait à énoncer des propositions qui, choquant toutes les idées reçues, ressemblaient à des pafadoifis, et il était justement fier quand il les avait fait passer dans la classe des vérités démontrées. La vérité devenait chez lui parlbis un paradoxe, lorsque, par le désir de faire disparaître ce qu'il y avait de faux dans une opinion, il niait trop affirmativement ce qui n'était que douteux. Esprit naturel lement sceptique, il était absolu dans ses jugements; il ne voulait pas que les faits et les preuves qu'il avak réunis aboutissait au doute; et il oubliai^ que trop souvent dans les travaux de l'esprit humain un doute scientifique, fermement établi, est la science suprême. La souplesse de sa dialectique, son style vil et rapide, son talent à bi«i manier TirMiie et le sarcasme, le rendaient éminemment propre aux combats • littéraires, et il s'j esl trop complu. Ce qui faisait sa force, c'étaient ses lumières en pbilologfîe, surtout en philologie grecque; ce qui Tailaibiissait, c'était de n'avoir pas une assez grande connaissance pratique
XTI fiLOGB DE A. J. LBTRONNE.
des monuments figurés : celle que donnent le dessin et la gravure ne suffit pas è Tanliqnaire. On peut dire que ces polémiques ardentes qui onl lieu entre érudits ne sont pas sans utilité, puisqu'elles portent toujours sur des sujets douteux dont elles font disparaître quelquefois Tobscurité. Du fer de deux rivaux, luttant dans une nuit profonde, jaillissent des ëtinoelles qui éclairent parlois le champ de bataille ; mais ce faible avantage ne peut entrer en compensation du tort qui est fait aux lettres, quand ceux qui les honorent par leurs travaux ont contribué à iaire méconnaître le respect qui leur est dû.
Ce fut cependant par une lutte que Letronne se signala dès son entrée à TAcadémie; mais celle-là fut engagée par les plus louables niotirs. Elle avait une grande importance et eut les plus heureux résultats. Il s'agissait moins de trouver la vérité que de la maintenir dans ses droits. Les bases de l'évaluation des monnaies anciennes étaient établies depuis longtemps par la force de l'évidence, résultant des pièces de métal antique et des textes anciens qui nous sont parvenus. M. Germain Garnier les contesta. Reçu presque en même temps que Letronne à l'Académie, il y lut des mémoires pour démontrer que les monnaies grecques et romaines étaient des monnaies décompte, et non point des monnaies réelles. Pour répondre à
ÉLOGE DE A. J. LETRONNB. xm
M. Garnier, il fallait refaire le Imail des Romé de Lisle, des Paucton et des Barthélémy, peser de nou- Teau les monnaies anciennes et confronter ces valeurs avec les textes, et enfin détruire toutes les objections d'un homme qui avait mis quinze ans à mûrir un système selon lui inattaquable. Letronnc s'en chargea. C était la cause de tous les érudits français et étrangers, vivants ou morts, dont M. Gamier entachait tous les écrils d'erreur, puisque, d'après son système, il fallait réduire de trois cinquièmes toutes leurs évaluaUons des monnaies grecques et romaines. La discussion dura plusieurs séances. Letronne prouva bellement que le système de M. Garnier était radicalement faux. Jamais démonstration ne fut plus accablante. De la part de Letronne le débat avait été verbal, et rien n'aurait transpiré hors de l'enceinte académique, si M. Garnier n'avait fait deux fois imprimer son ouvrage, d'abord in-4" et ensuite in-8% et avec le titre fastueux à'HnUnre des monnaiei des peuples anciens, ouvrage dont les journaux firent aussitôt un pompeux éloge. Pressé par ses confrères, Letronne se vit donc oblige, pour les satisfaire, de rédiger sous la forme d'un mémoire ses recherches sur cette question des monnaies anciennes, et il les flt imprimer sous le titre (le Considérations sur les monnaies grecques el romattiei. U prouva que les savants hommes qui s'étaient
xviii &L06B DB A. J. LETRONNE.
occupés autrefois de ce sujel avaient réuni assez de données poarqa*ane erreur fondamentale fût de leur part impossible, et il établit avec plus d'exactitude qu'o|i n*a?aii Dût avant lui le système monétaire et pondéral des Romains et celui des Athéniens comparés entre eux et réduits en poids et espèces françaises, sans nier qu'ainsi que dans tous les genres de connaissances qui dépendent d'opérations manuelles et d'une quantité plus ou moins grande d'observations, il ne fût possible d'atteindre à plus de précision encore. . Quand cet ouvrage parut, M. le marquis Garnier, pair de France, auteur de gros livres sur l'économie politique, jouissait d'une assez grande célébrité. Cette célébrité profita à celle de Letronne, qui n'était connu que des membres de l'Académie et d'un petit nombre de savants* On s'occupait beaucoup alors de finances et de monnaies, de crédit public et de banque. Un grand financier, homme de beaucoup d'esprit, rendit compte de ce débat académique dans les colonnes d*un journal quotidien, avec une telle ciartéi qu'il le mit à la portée de tous, et il amusa le public en exposant les grotesques absurdités qui résultaient du système de M. Gamier. U invita en même temps M. Letronne à donner un ouvrage complet sur les monnaies anciennes, ainsi qu'il le promettait dans l'avant-propos de ses luniiueubeb Comidératiom, Mais le spirituel
ÉLOGE DE A. J. LETBONME. m
auteur de cet opuscule ne connaissait pas Letronne, et ne aavait pas qu'il avait déjà oublié sa promesse. Il avait soumis tous les faits de l'histoire par rapport aux monnaies, à une enquête rigoureuse, pour raHermir les éléments d'une question dont le fond était inébranlable. La victoire était complète, personne ne se présentait pour la lui disputer; et dans ce cas il abandonnait le champ de bataille et cherchait de nouveaux combats, il pensait, avec raison, qu'il est plus utile à la science de faire disparaître nne erreur accréditée que d'énoncer une nouvelle vérité, et que d'ailleurs, en opérant la destruction de Tune,, on fait presque toujours surgir l'autre.
Ce que M. Germain Gamier avait voulu tenter à tort pour une seule branche d'érudition, M. Letronne Texécuta avec succès pour plusieurs, il lut à l'Académie des mémoires qui changèrent entièrement on altérèrent profondément les bases de plusieurs branches de la critique historique, et qui donnaient une nouvelle face à quelques parties de l'histoire des peuples anciens et à celle des sciences et des arts.
Quelques lignes de grec gravées sur le frontispice d'un temple égyptien , entendues dans le sens que les anciens avaient voulu leur donner, et l'inscription presque eflacée d'un nom propre grec et d'un zodiaque peint au fbndd'nnecaissede momieSf suffirent
n ÉLOttfi DE A. J. LBTRONNB.
à Letronne pour éclairer Topinion des savants sur les points les plus importantsde Thistoire de l'Ëgypte. Il prouva que, de môme que les habitants de la Chine sont restés Chinois après la conquête des TarfareS) les habitants de TËgypte sont restés Égyptiens sous la domination des Perses, des Grecs et des Romains; qu'ils ont oonsenré leurs mœurs, leurs habitudes, leurs arts, leurs langues, leurs écritures hiéroglyphique, sacrée et usuelle; que jusqu'à la fin du troisième siècle ils ont construit des édifices selon leur style d'architecture, et que quelques-uns de leurs temples, que Ton faisait remonter à la plus haute antiquité, sont comparativement modernes et doivent redescendre à Tépoque romaine. La croyance qu'ont quelques savants astronomes que les zodiaques qui s'y trouvent sculptés n'en sont pas moins des représentations astronomiques et nous montrent un état du ciel très-ancien, fut fortement ébranlée, sinon renversée.
Il fallut renoncer à considérer les Grecs comme les auteurs de la division lodiacale. La division même du cercle, que l'on croyait très-ancienne, ne paraît pas, ches eux, antérieure à Uipparque; et c'est chea les Chaldéens que l'on retrouve ces premiers progrès de la science. Ëratosthènes n'a pu mesurer un degré de l'arc terrestre de la manière dont on le prétend, et
(LOGE DE A. 1. LETBONNB. ut
oepeadant ce degré a éié mesuré par les anciens en Ëgypte aTec pins d'exactitude encore qu'on ne Ta dit. L'histoire même de notre calendrier était mal connue, et Tannée Julienne, considérée comme si modemé, est une des premières inventions de Tesprit humain. Le colosse de Memnon, cette seconde mer?eille de rÉgypte, perdit son prestige, fut dépouillé de ses miracles. Durant plusieurs siècles, des personnages de tout rang, de tout sexe et de toutes conditions, en avaient en vain attesté la réalité et gravé leur signature sur la pierre; ce qu'ils avaient vu et entendu fut expliqué par un fait naturel ; leurs attestations servirent à l'histoire des temps où ils avaient vécu, mais n'ébranlèrent en rien les faits qu'une saine critique a su établir.
Ces recherches, lorsqu'elles eurent été rendues publiques, placèrent Letronne au premier rang des savants et des érudits de l'Europe et au nombre des plus habiles investigateurs de l'antiquité.
Nul ne se soustrait à la nature de son génie; les habitudes de l'esprit sont encore plus impérieuses que celles du corps.
C'est le plus souvent par de petits faits laborieu* sèment constatés que Letronne était habitué à s'élever à des considérations générales et à des vérités importantes, mais isolées, dont il n'apercevait les
mt ÉL06B DB A. J. LBTRONNK.
rapports qa*aprte qu'il les avait reconnues exactes.
Jamais il ne porta en lui le poids d*une de ces conceptions qui font concourir tous les travaux d'une vie vers un but unique, a6n de former un vaste ensémble lié dans toutes ses parties. Tout ce qu'il avait écrit donnait une belle suite de dissertations et de mémoires, mais ne formait pas un ouvrage.
Les études du grand belléniste s'étaient, dans ses débuts, naturellement dirigées sur la Grèce, sûr l'Italie et sur les auteurs de l'antiquité classique. Lorsqu'il eut remporté le prix proposé par FAcadémie, relatif aux fragments d'un mathématicien d'Aiexandrie, le cours de ses idées changea ; il s'aperçut que la Grèce et l'Italie pouvaient lui expliquer l'Égyple, et dès lors l'Égypte devint l'objet principal de ses efforts. Depuis que Leibnitz avait présenté à Louis XIT le plan de la conquête de cette contrée, que Bossuet avait invité le grand roi à joindre aux trophées de SCS vi cl cires c( celui de découvrir les beautés que la Thébaide renferme dans ses déserts et d'enrichir notre architecture des inventions de l'Egypte, » les études égyptiennes n'avaient pas cessé de Aeurir en France ; et la France, à l'époque où Letronne parut, semblait vouloir à elle seule prétendre à l'honneur d'épuiser tout ce que le Nil et le sel qu'il fertilise offrent d'im-r portant pour 1 histoire, les sciences et les arts.
ÉLOGE DE A. J. LETRONNB. uni
Un institut improvisé par Napoléon avait fait connattre, dans un grand et magnifique ouvrage^ le sol, les productions, les populations et les monuments de œtte antique terre des Pharaons, des Perses, des Grecs, des Romains, des Arabes. Cham poil ion était parvenu à déchiUrer, en partie, les mystérieux et innombrables caractères égyptiens sculptés avec une si patiente industrie. 11 donnait la possibilité de lire avec cèriitude au moins les noms propres tracés en écriture hiéroglyphique. Lelronne s'était assuré que les dëoouverles du nouvel Œidipe venaient à Tappui de ses recherches et étaient confirmées par elles.
Son ardeur à restituer les inscriptions grecques et latines de TËgypte s'acerut avec les secours (ju'elles lui fournissaient de jeter de vives clartés sur l'état de cette contrée, p«idant la domination des Grecs et des Romains. Quand il eut réuni un nombre suffisant de ces inscriptions, il les rangea chronologiquement, et il en composa ses Recherche$ pour servir à l'histoire de (ÉgypU, Le succèe qa*eut cet ouvrage lit bientôt afflua dans son criminel toutes les inscriptions grecques et latines d'Egypte que découvraient les savants voyageurs. Il s'occupa de les interpréter, de les restituer, de les commenter, et pendant près de vingt ans il s'abstint à ce sujet d'une nouvelle pu* blication collective. Convaincu qu'il possédait presque
un ÉLOGE DB A. J. LBTRONNB.
en totalité les inscriptions qu'on pouvait retrouver eu Ëgypte au^dessDS du sol, il résolut d*en publier un recueil complet, dans lequel seraient comprises toutes celles qui avaient fait partie de son premier ouvrage, ainsi que celles qu'il avait publiées depuis isolément. A ce grand ouvrage il devait en joindre un autre aussi important, aussi instructif, et peut-être plus neuf par son objet : c'était le texte de ces papyrus trouvés dans les tombeaux antiques de TÉgypte, qui, transcrits, traduits et commentés par lui, auraient révélé les particularités les plus essentielles de Tadministration et les secrets les plus intimes de la vie domestique des . Êgn^tiens. L'Académie s'était chargée de faire imprimer ce travail dans le recueil de ses notices des manuscrits, et déjà elle avait fait graver les fac-similé de plusieurs de ces précieux autographes, et elle espérait que cette publication précéderait ou accompagnerait celle du recueil d*insciîptions. il n'en fut pas ainsi : Letronne s'occupa d'abord de ce dernier ouvrage. 11 avait réuni plus de sept cents inscriptions grecques et latines de l'Égyplc ; deux volumes de ce riche reeueil, accompagnés d'un atlas, avaient déjà paru, et formaient à eux seuls un monument littéraire qui eût sufû aux plus ambitieux de la gloire durable que donnent les grands et solides travaux de l'érudition. Cependant ces deux volumes ne contiennent qu'une
ÉLOGE BE A. J. LETRONNE. m
seule des classes entre lesquelles Lettonne avait réparti ses sept cents inscriptions égyptiennes; cette classe est celle des inscriptions qui ont trait à la religion. On désirait voir paraître les deux autres classes, celles qui touchent au gouvernement et à lintérêt frivi et adminiUratif; et les tmcrtpftoiM chrétimnet qui (levaient composer la troisième et dernière classe; enfin Letronne était vivement pressé par l'Académie de donner ce volume des Papfrm grecs, curieux complément de son grand ouvrage. 11 répétait presque journellement qu'il ne s'était jamais mieux porté, et il le prouvait par les fréquentes lectures qu'il faisait à la compagnie. Le petit nombre de ses confrères qui surent qnc cette santé si vivace avait reçu quelque atteinte n'en conçurent aucune inquiétude et espéraient le revoir à la prochaine séance ; là ils furent frappés de stupeur en apprenant que, le 14 décembre 1848» l'illustre académicien avait été ravi par la mort à sa mère, dont il berçait la vieillesse; à ses enfants, dont il soignait le bonheur; à l'Académie, qu'il vivifiait par ses travaux» et au monde savant, qu'il instruisait.
M. Ravaisson a été nommé par TAcadémie pour
remplacer M. Letronne.
HRLANGSS
D ÉRLDITION
CRITIQUË HISTORIQUE.
SUA L'OAIGINB GRECQUE