‹ Mélanges d'histoire ardennaiseChapitre 1 sur 24 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Ceci n'est point une œuvre nouvelle : c'est la réunion en un volume d'un certain nombre d'articles d'histoire locale publiés par moi, à diverses époques, dans le Courrier des Ardennes.

L'Administration actuelle du Courrier, voulant donner une prime à ses Abonnés, a pensé qu'elle leur serait agréable en leur offrant une édition nouvelle de ces articles disséminés çà et là dans la volumineuse collection du Journal.

Je ne pouvais que m'associer avec empressement à cette pensée qui me permettait de revoir et de reproduire, sous un format maniable, divers travaux dont quelques-uns sont à peu près inconnus de la génération actuelle ; car il s'est écoulé bien des années depuis le jour où le premier d'entre eux a été publié !

Ce n'est pas, certes, que ces travaux soient des chefs-d'œuvre; du moins ont-ils un mérite, celui de traiter de choses qui intéressent l'histoire de notre pays. A ce point de vue, peut-être le lecteur les jugera- t-il dignes de quelque indulgence.

Jean HUBERT.

25 Février 1876.

M. Alfred Maury, de l'Institut, a publié, en 1867, une édition nouvelle et considérablement augmentée de son remarquable travail sur les « Forêts de la Gaule et de l'ancienne France. » La lecture de ce livre, intéressant à plus d'un titre, nous a inspiré l'idée de résumer en quelques lignes l'histoire de la grande forêt qui a donné son nom au département des Ardennes, en mettant à profit les curieux renseignements que renferme l'ouvrage de M. Alfred Maury.

La Gaule fut, pendant bien des siècles, une contrée essentiellement forestière, dont le climat âpre et froid était aussi redouté des Romains que nous redoutons maintenant celui de la Suède ou de la Norwège. A l'époque de la conquête romaine, elle

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présentait encore sur beaucoup de points l'aspect d'une vaste forêt ; elle devait offrir alors à peu près la même physionomie que TAmérique du Nord il y a un siècle. De Marseille au Rhin, on rencontrait des bois de plus en plus épais, de plus en plus vastes. Dans la Gaule Belgique, le pays n'était plus, pour ainsi dire, qu'une « vaste nappe arborescente. »

Au temps de César, la forêt des Ardemies était, sans contredit, la plus considérable de toute la Gaule Belgique. Elle embrassait un espace de 500 milles^ environ 170 lieues. Au sud, elle commençait au département de l'Ain, suivait les rives du Doubs et du Jura, couvrait les Vosges, une grande partie de la Lorraine et toute la portion occidentale de la Moselle et du Hundsrûck jusqu'à Mayence et Trêves. Elle tapissait ensuite le Luxembourg, une partie du Rémois, une partie de la province de Cologne. A droite de la Meuse, elle s'étendait jusqu'à la Batavie ; à la rive gauche, elle dépassait la Sambre et pénétrait dans la Flandre jusqu'aux bords de l'Océan.

D'où lui est venu son nom ? Quand il s'agit d'étymologie, il est bien rare que tout le monde soit d'accord. Entre plusieurs suppositions, choisissons celle qui nous paraît la plus probable, et que nous avons déjà formulée dans notre Géographie historique du département des Ardemies^ édition de 1856.

Deux mots celtiques paraissent avoir donné naissance à celui à^Ardenne ; d'une part, l'article ar et le substantif dun^ dean, qui signifie « forêt. » On trouve en effet ce vocable appliqué à plusieurs forêts

de la France et de l'Angleterre . Deux forêts importantes de ce dernier pays s'appelaient DuUy Dean et Arden. Il y avait jadis au diocèse de Bayeux une abbaye àWrden qui était située au milieu des bois. La chronique de l'abbaye de Savigny, de 1 1 18, mentionne une forêt*âppelée Ardens. Les Anglais traduisaient le nom d'Ardenne par sylva danica, Ogier le Danois est nommé, dans le roman de Raimbert de Paris, Ogier YArdenois : ce paladin était, en effet, non de Danemark, mais du pays d'Ardenne.

Toutefois nous devons faire observer, à l'encontre de cette étymologie, que l'article ar se change en an devant le d et le t, en sorte qu'on aurait dû dire Andenne et non Ardenne, Aussi le savant Zeuss, dans sa grammaire celtique, expUque-t-il ce nom par le celte arddu, haut (altior).

Les guerres des Romains contre les Gaulois, et des Franks contre les Romains, furent pour les forêts de la Gaule une cause, une occasion de dévastation. César ayant attaqué les Belges, ceux-ci mirent pour se défendre le feu à leurs forêts ; quand, au contraire, nos ancêtres choisirent les forêts comme retraite et y déposèrent leurs bagages, les Romains, à leur tour, y portèrent la flamme. Ces habiles dominateurs renversaient tout ce qui pouvait s'opposer à leur autorité, et, reconnaissant combien les forêts étaient dangereuses par l'asile qu'elles fournissaient à l'indépendance des indigènes, ils employèrent ceux-ci à les abattre, non toutefois sans rencontrer de résistance.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que les Ro-

G LA FORftT DE?^ ARDENNES

mains abandonnaient les forêts à une dévastation imprévoyante et sans pitié. Des consuls annuellement élus avaient, entre autres fonctions, la surveillance des forets, et dès les premiers temps de l'Empire , ces forêts furent soumises à l'impôt. La sollicitude du gouvernement romain pour l'entretien des arbres utiles est marquée en vingt endroits; ils étaient d'ailleurs plus avancés qu'on ne le suppose généralement en matière d'économie forestière.

Cette administration prévoyante des Romains empêcha la Gaule de se trop dégarnir d'arbres, et quand vint l'invasion des barbares qui désola notre pays et entretint sur son sol presque constamment la guerre, la végétation forestière, en beaucoup de points, y perdit moins qu'elle n'y gagna. Les Franks, grands amateurs de chasse, veillèrent de leur côté à la conservation de ces retraites ombragées qui servaient à leurs plaisirs. Les peuples barbares, du reste, Franks ou Germains, entouraient les forêts d'un respect religieux ; on en a la preuve dans leur législation éminemment protectrice de ces forêts. Les peines les plus sévères défendaient l'abattage du bois , et cette protection était encore plus énergique quand^il s'agissait des forêts" royales, de celles que les monarques franks s'étaient réservées en vue de la chasse.

Les seigneurs, qui avaient aussi la passion de la chasse, voulurent avoir les forêts les plus étendues possible : c'est ce qui contribua au reboisement des contrées ravagées par la guerre.

Chose remarquable, les essences qui composaient

alors la forêt des Ardennes étaient généralement lès mêmes qu'on y rencontre aujourd'hui, abstraction faite, bien entendu, de celles qu'y ont introduites les progrès de la sylviculture. Ainsi on y voyait nos principales espèces de chênes, l'érable, le bouleau, l'orme, le saule, le hêtre, le frêne.

Au moyen-âge, la forêt des Ardennes ne présentait plus, sans doute, cette étendue gigantesque qu'elle avait au temps de César ; cependant c'était encore la grande forêt de la France par excellence. Elle avait conservé son aspect formidable ; elle produisait une impression si profonde sur les imaginations qu'on la voit figurer sans cesse dans les aventures fablées par nos trouvères. On la dépeignait comme le repaire des bêtes féroces étrangères à notre climat, lions, tigres, léopards :

Devers Ardene vit venir un leuparz, dit la chanson de Roland. Dans le roman de Parthenopex de Blois, ce chevalier et le roi Clovis sont représentés chassant dans cette forêt, et l'auteur en donne une description, naïve sans doute, mais qui trahit l'ignorance la plus complète du romancier en matière d'histoire naturelle .

Au fond de cette forêt, les mœurs restèrent longtemps ce qu'elles avaient étéjau temps des Nerviens et des Eburons. C'était un repaire de brigands. Le roman si populaire des Quatre fils Aymon nous représente Renaud et ses frères s'y retirant pour mener la vie de brigands et y restant jusqu'au moment où leur mère vint à leur secours.

Le Christianisme ne pénétra que difficilement

s LA FORfcT DES AnOENXKft

dans cetttî contrée. Les descendants de ces Nerviens, que César nous représente comme les plus barbares d'enlre les Belges, résistèrent avec obstination à la prédication de l'Evangile, attachés qu'ils étaient au culte des divinités forestières dont la nature semblait prendre soin de renouveler autour d'eux les monuments.

A deux pas d'ici, le culte de Diane se conservait encore au vi* siècle, s'il faut en croire la légende de saint Walfroi.

Ce n'est qu'au vu" siècle que saint Hubert et saint Bérégise déracinèrent, les premiers, les croyances payennes de ce pays.

Malgré les réductions notables qu'avait subies la forêt des Ardennes, on lui attribuait encore au xvi* siècle une étendue gigantesque. Au témoignage d'André Thevet {Cosmographie universelle), elle « contenait encore plus de cent lieues de longueur. ))

Deux causes surtout, — indépendamment des guerres, — concoururent, au moyen-âge, à restreindre l'espace occupé par les bois.

D'abord, ce sont des villes, des bourgs et des villages qui s'établissent, et qui empruntent aux forêts environnantes le terrain qui leur est nécessaire poifr bâtir des maisons, et des matériaux pour leur industrie. Car il est à remarquer que la population de ces villages, situés au centre ou sur la lisière des bois, se composait surtout de charbonniers, de sabottiers, de boisselîers, de cuveliers et de tonneliers, à qui la libéralité de certaines chartes seigneuriales avait

concédé le droit d'emprunter à la forêt tout le bois dont ils avaient, besoin pour leur usage et pour leur commerce ; et quand ce droit ne leur avait pas été formellement octroyé, beaucoup ne se gênaient pas pour se l'attribuer.

Ajoutons que l'extension de la culture, due à l'introduction, vers le xii" siècle, dans le nord de la France, des plantes oléagineuses, telles que le colza et la navette, donna plus de valeur aux terres arables et poussa au défrichement.

Mais les grands défricheurs du moyen-âge, ce sont les couvents.

« La fondation des ordres religieux, dit M. Alfred Maury, le progrès de la vie monastique eurent une influence considérable sur la mise en culture des forêts. A l'instar des ascètes de l'Hindoustan, qui choisissaient les forêts pour théâtre de leur vie d'abstinence et de macération, de pieux solitaires cherchaient chez nous, au cœur de certaines forêts, une retraite où ils pussent se livrer Ubrement à leurs méditations et à leurs pénitences. Ils vivaient là, respectés par les larrons, par les chasseurs dont les plaisirs venaient parfois les arracher au calme de leur solitude. Les ermitages furent remplacés plus tard par des monastères qui devinrent autant de centres agricoles. Les moines défrichaient autour d'eux ; leur règle leur faisait un devoir du travail manuel, et les besoins domestiques les obligeaient à chercher du bois. Us éclaircirent de la sorte nombre de forêts ; c'est ce dont témoigne la vie de plusieurs

saints fondateurs d'ordres monastiques, de divers abbés et ermites.

Pour ne citer que des localités voisines, ou faisant aujourd'hui partie du département des Ardennes, nous rappellerons que les abbayes d'Orval, de Saint- Hubert, d'Elan, de La Val-Dieu, de Signy, du Mont- Dieu furent établies en pleine forêt; les essarts opérés par quelques-unes d'entre elles se sont étendus sur une longueur et sur une largeur de plusieurs myriamètres. Là où habitaient les bêtes fauves, de pieux cénobites construisirent de vastes monastères et firent pousser du blé et des légumes.

De toutes ces circonstances il était résulté que la forêt des Ardennes, autrefois une et compacte, s'était peu à peu divisée et morcelée. A l'époque de Charlemagne, ce morcellement était déjà en train de s'accomplir, et au xii* siècle on en trouve des parties mentionnées comme des forêts distinctes, ayant des noms spéciaux.

C'est ainsi que de la forêt des Ardennes se détachèrent, par démembrements successifs, des tronçons considérables qui devinrent : la forêt de Bouillon, la forêt de Thiérache, la forêt d'Argonne, la forêt de Signy, la forêt d'Elan, la forêt Mazarin, la forêt du Mont-Dieu.

De ces diverses forêts, les deux plus importantes, historiquement et forestièrement parlant, sont la Thiérache et VArgonne.

Nous en dirons quelques mots.

La forêt de Thiérache {Theoracia Sylva)^ ramification extrême de l'Ardenne, couvrait les cantons de

La Fère, de Guise, de Ribemont, de Rosoy, dans l'Aisne, une partie de l'arrondissement d'Avesne, une partie de notre canton de Rumigny et une fraction peu considérable de celui de Chaumont. Comme la forêt des Ardennes, dont elle n'était qu'un démembrement, la forêt de Thiérache se subdivisa graduellement en plusieurs cantons qui devinrent des forêts distinctes, et parmi lesquels il faut compter les bois de Wattigny, de Saint-Michel, de Nouvion, de Waleppe (commune de Sévigny, canton de Château-Porcien).

La forêt de Thiérache était marécageuse; elle fut défrichée de bonne heure sur plusieurs points, et dans ces défrichements ce furent encore les monastères qui jouèrent le principal rôle. Il est incontestable que la fondation des abbayes de Saint-Michel, de Clerfontaine, de Saint-Denis, de Foigny, de Thenaille, de Bonnefontaine, hâta la destruction des restes de la grande marche forestière du Vermandois, c'est-à-dire de la forêt de Thiérache. Au xvi* siècle, le défrichement fiit encore étendu par les cendriers, qui, pendant cinquante ans, brûlèrent tout le menu bois qui leur tombait sous la main.

La forêt d'Argonne était une de celles qui formaient la bordure méridionale de la forêt d' Ardenne ; elle peut être regardée comme la frontière naturelle entre la Champagne et la Lorraine. Elle recouvrait une chaîne de petites montagnes constituant la ligne de faîtes qui^sépare les eaux de la Manche de celles de la mer du Nord. Sa limite méridionale était anciennement la rivière d'Aire ; la forêt de Dieulet en constituait la tête du côté du nord ; à l'ouest, elle

confinait à la forêt du Mont-Dieu ; les bois de BrieuUes s'y rattachaient.

La forêt d'Argonne est mentionnée par le moine Richer, qui écrivait au x* siècle, et citée par divers chroniqueurs. Elle appartint longtemps aux comtes de Toul. C'est du vii' au xii'' siècle que les abbayes de BeauUeu, de Belval et de Bois-les-Dames {Sylva dominarum) en poursuivent activement le défrichement.

Nous ne parlerons pas des autres forêts qui nous avoisinent; les mêmes causes en ont fait des bois distincts ; les mêmes causes en ont réduit peu à peu l'étendue. Ne spnt-ce pas les fermes établies par les moines aux environs du Mont-Dieu qui ont amené la séparation de cette forêt d'avec la forêt Mazarin, -en remplaçant par des prairies et des champs cultivables de grands espacei autrefois couverts de boi?? Les moines d'Elan, ceux de Signy ont procédé de la même façon et sont arrivés aux mêmes résultats.

Et certes il n'y a pas à se plaindre, si des régions sauvages et humides ont été, grâce à l'initiative civilisatrice des couvents et grâce à la culture, assainies et converties en terres labourables et fertiles.

LE msm DES J£K0NIIITES DE BELAIK

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