LA VÉRITÉ
Hommes dévots qui montez en ce temple, De cœur et d'œil chacun de vous contemple Gomme ie fu de ce val terrien Haute eslevée au ciel aérien.
Là ie demeure hautement exaltée Et demeurray pour iamais arrestée, Puisque l'auteur, qui ce grand monde a faict, L'ordonne ainsi par son arrest parfaict.
« Geste traduction, dit Fauteur du petit livre, a
» esté faicte à la requeste de certaines personnes
» de ce pays Rémois qui désiroient de scavoir la
» vie de Sainct-Lyé, et ses miracles. Et estoit bien
» raisonnable de satisfaire à leur saincte curiosité,
)) d'autant qu'il est notoire qu'en l'Eglise de Sainct-
» Lyé en la Montaigne de Reims il y a un des
» plus célèbres pèlerinages du pays, tant pour les
» fréquentes guérisons de plusieurs infirmitez, qui
» s'y reçoivent ordinairement, comme aussi pour les
x> pardons et indulgences concédées â ceux, qui
» avec prières et dévotions visitent ladite Eglise, y> la liste desquelles s'y voit gravée en une pierre. » Ainsi donc ce petit œuvre a esté faict, afin que » comme ceste Eglise tire les yeux du corps en » admiration pour la hauteur du lieu où elle est assise , » ainsi que la vie et les œuvres miraculeuses de D Sainct-Lyé excite les cœurs de ceux qui en liront » rhistoire, à Tamour des vertus d'un si sainct » personnage et de son admirable dévotion. »
Saint-Lié, que les uns qualifient prêtre, et les autres simplement lévite ou diacre, est originaire du Berry. Son père, qui s'occupait aux travaux des champs, se nommait Ciricus, ou Sidéricus, oc nom D fort convenable à celui qui a mis au monde un » astre de si heureuse influence. » C'était vers l'an 520, du temps du roi Clotaire.
A l'âge de douze ans, il conduisait au pâturage les brebis de son père. Un jour qu'il s'était éloigné un peu plus que d'habitude, il aperçut un monastère et conçut dès lors la résolution d'y entrer. Il alla se jeter aux pieds de l'abbé nommé Tréicius et lui dit : « Mon père, ayez pitié de moi et me rachetez de la captivité de ce monde. »
ce Lors le prudent abbé remarquant en lui une grande sincérité de cœur et s'assurant de sa simplicité, le releva de terre, disant : — D'où êtes-vous, mon fils, et quel est votre nom? — Auquel l'enfant, arrosé de larmes et lui baisant les mains, fit réponse : — Mon pays est Berry, et mon nom Lyé (en latin Lœtus). Lors le vénérable vieillard faisant une allusion sur son nom : — A bon droit, dit-il, on vous appelle
30 LE PÉUSniNAOB DE 8AINT-L1É
Lyé, d'autant que sans aucun doute, vous devez gagner et conquérir un jour la liesse éternelle. »
Peu de temps après, Lié reçut la tonsure et prononça ses vœux. « Or, demeurant oe saint personnage au monastère susdit, il persistoit en jeunes et veilles spirituelles. Il estoit ascidu en oraison, relluisai^ en chasteté, et le premier en sobriété et sur toutes choses attentif à se maintenir et garder en humilité. Si quelquefois ses frères jeunoient jusques à trois heures après midi, il continuoit son jeune jusques au jour suivant; et quant à la viande qu'il recevoit en tels jours de jeusne, il avoit soin de la distribuer secrètement aux pauvres. Mesmes souvent il s'est deveatu dé sa propre robe, pour le plaisir qu'il prenoit à couvrir la nudité d'iceux. »
Il y avait déjà seize ans que Lié habitait le monastère. Ses confrères, qui depuis longtemps le haïssaient à cause de ses vertus, le dénoncèrent à l'abbé Tréïcius comme un imposteur et un fourbe qui, « sous l'habit et le voile de sainteté, cachait une vraie malice et obstination de cœur. » Ils demandaient que, pour le mettre à l'épreuve, on l'expulsât du couvent, et qu'on l'obligeât à en garder les troupeaux. Tréïcius résista d'abord, mais enfin vaincu par les obsessions des moines, il fit du plus saint homme de sa maison un gardeur de pourceaux.
Lié quitta donc le monastère accompagné de quelques moines qui devaient lui montrer le chemin de sa nouvelle résidence. Comme ils traversaient les plaines désertes de la Sologne, ils firent la rencontre d'une troupe, de bétes sauvages qui paraissaient peu dis»
posées à les laisser passer sans encombre. Les compagnons de Lié tremblaient de tous leurs membres. — « Ne craignez rien, leur dit le saint, Dieu est assez puissant pour nous délivrer du danger. »
Cela dit, il s'arrêta court et fit le signe de la croix. A l'instant même les bêtes sauvages vinrent se. coucher à ses pieds, comme si elles eussent voulu lui demander pardon. Tant et si longtemps qu'il lui plût, il les retint comme mortes, couchées et étendues ; finalement, après une heure passée, il leur commanda de se retirer en leurs repaires, ce qu'elles firent aussitôt.
Délivrés de ce péril, saint Lié et ses compagnons continuèrent leur route et ils arrivèrent dans un village où demeuraient des aveugles et des boiteux qui, les entendant passer, leur demandèrent Taumône.
Saint Lié ne pouvait leur donner de l'argent puisqu'il n'en avait pas, mais «brûlé de l'ardeur de miséricorde, » il pria Dieu de guérir leurs infirmités, et aussitôt les aveugles et les boiteux s'en allèrent a sains et délivrés des maux qui les molestoient. »
Le miracle des bétes sauvages avait déjà quelque peu ébranlé les mauvaises dispositions des compagnons de saint Lié ; la guérison des infirmes les dissipa entièrement, et se sentant coupables a en leurs consciences do leur malignité » ils prirent la fuite, et retournèrent au monastère raconter à l'Abbé les merveilles qu'ils avaient vues.
Le bon abbé, étonné et éperdu, partit sur le champ pour aller à la recherche de saint Lié. Aussitôt qu'il l'aperçut il se jeta la face Contre terre; saint Lié en
fit autant, et ils demeurèrent tous les deux assez longtemps dans cette position, se demandant réciproquement pardon, Tun de son injustice, l'autre de n'avoir pu encore exécuter les ordres de son Abbé.
Enfin ils se relevèrent, se donnèrent le baiser de paix et reprirent ensemble le chemin du monastère. Toutefois saint Lié n'y resta pas longtemps. Les hommages et les éloges dont on l'accablait troublèrent son humilité. U se retira, malgré les instances de Tréïcius, dans le monastère de Mia^i ou de St-Mesmvij à deux lieues d'Orléané. Il y rencontra St-Avit et St-Yiatre, avec lesquels il se lia d'une vive amitié. St-Avit exerçait dans le monastère de Mixi les fonctions de cellerier, et St-Lié celles de concierge.
Comme ces deux saints n'aspiraient qu'à s'avancer de plus en plus dans la perfection, ils prirent la résolution de quitter la communauté pour se retirer dans le désert. Une belle nuit, donc, Avit alla remettre secrètement les clefs de son office de cellerier sous le chevet de l'Abbé, et sortit avec Lié. Le pays de Sologne leur offrait la solitude qu'ils cherchaient. Ils y vécurent quelques années dans les exercices de la pénitence, puis l'abbé de Mixi étant mort, les religieux lui donnèrent Avit pour successeur et vinrent l'arracher à sa solitude.
Saint-Lié ne resta pas longtemps dans la Sologne après le départ de son ami. Ce désert n'était pas encore assez désert pour lui. Il alla chercher un refuge au milieu des bois, dans la forêt des Loges, de l'autre côté de la Loire, « où il n'y avait aucun vestige d'hommes. »
« En un lieu si solitaire il bâtit une petite cabane ou logette, en laquelle il n'eut doresnavant autre soin que de s'adonner de toute sa force à rendre à Dieu un service très-affectionné, menant en ce lieu une vie solitaire : et le reste de ses jours n'usa d'aucune autre viande, sinon de ce que la terre produit d'elle-même sans culture : et pour sa boisson, l'eau pure, laquelle par droit et raison de nature n'est défendue à personne, et laquelle encores en certains jours il ne beuvoit que par mesure. »
Mais quelque soin qu'eût pris Lié de se dérober au monde, le bruit de ses vertus se répandit au loin. Un miracle qu'il opéra en faveur d'un pauvre homme dans le corps duquel le diable avait élu son domicile, ne contribua pas peu à étendre sa réputation.
Le bon abbé Treïcius, qui vivait encore, et qui n'avait jamais oublié son ancien disciple, apprenant ce que la renommée publiait de son genre de vie, vint le visiter avec un grand nombre de ses religieux.
Cette dernière entrevue est touchante; elle est racontée dans le petit volume de 1609 avec une naïveté pleine d'émotion,
« Soyez le bienvenu, dit Saint-Lié, maître excellent de toutes vertus : ô combien je désirois de vous voir avant que de mourir! Vous m'avez servi de Capitaine et de conduite à la vie, et vous m'envoyerez maintenant pour avant-coureur en la gloire pour la rétribution éternelle ; car le jour de dimanche prochain il me faut quitter les combats de ce siècle
laborieux... — Ce que le vieillard ayant entendu, se print à pleurer amèrement, et rendant grâces et bénédictions à Dieu, il promit de luy assister de toute son affection. »
Saint Lié sortit de ce siècle, comme il l'avait annoncé, le huitième jour des Ides de novembre de Tan 533.
L*abbé Treïcius, assisté de ses religieux, fit ses funérailles avec toute la simplicité qui convenait à un pauvre solitaire. Mais Dieu ne tarda pas de faire rendre des honneurs à sa mémoire par les peuples que les grâces qu'il leur accorda par l'intercession de son serviteur attirèrent à son tombeau. Son corps demeura longtemps en ce lieu, où Ton bâtit une chapelle en son honneur et où il se forma un village considérable qui porte encore aujourd'hui son nom, sur l'ancienne route d'Orléans à Paris. Son corps fut depuis transporté à Pluviers, où on le conserve avec grande dévotion dans une église consacrée à son culte.
Nous ignorons à quelle époque le culte de Saint- Lié fut introduit dans la montagne de Reims et dans l'église de Mohon. Tout ce que nous savons, d'après une note de Jean Many^ curé de cette dernière paroisse, c'est qu'en 1644 le pèlerinage à Saint-Lié y était déjà en grand honneur.
Tous les ans, le lundi de Pâques, et surtout le lundi de la Pentecôte, on voit accourir à Mohon une foule considérable de pèlerins, qui viennent de tous les points du département et même des départements voisins invoquer la protection du saint.
LE PÈLERINAGE DE SAlNT-LIÉ 35
Cette année, dès quatre heures du matin, la route de Mohon était couverte de pèlerins à pied et de voitures chargées de femmes et d'enfants. Jusqu'assez avant dans l'après-midi l'aflBuence était immense. La place de l'Eghse était encombrée d'une foule compacte qui attendait avec impatience le moment d'approcher de la châsse vénérée. Sedan et les environs de Sedan avaient envoyé des troupes nombreuses qui, dans de vastes chariots ou dans les voitures de jardiniers du Fond-de-Givonne, venaient demander à Saint-Lié la guérison de leurs enfants. Certaines charrettes contenaient plus de trente personnes.
Ce n'était pas un spectacle sans intérêt, que de voir de pauvres mères, qui avaient fait dix lieues, leur enfant sur le dos ou dans les bras, et qui s'en retournaient d'un pied léger au village natal, pénétrées de confiance dans la vertu de celui qui, en quittant la terre,. avait « laissé tant de deuil aux hommes, et tant de joie et de Uesse aux auges citoyens du ciel. »
(Mai 1853).
L'ABBAYE DU MONT-DIEl
lABBAYE DU MONT-DIEU
La commune du Mont-Dieu (canton de Raucourt, arrondissement de Sedan), tire son nom d'un monastère qui fut occupé par les Chartreux depuis le XII* siècle jusqu'à l'époque de notre première révolution.
Ce monastère, l'un des plus beaux et des plus considérables qui aient appartenu à l'Ordre de saint Bruno, mérite de figurer au premier rang parmi les établissements religieux dé notre pays. C'est à ce titre que nous commençons par lui nos esquisses historiques.
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Voici comment 1). Marlot* raconte l'origine et la fondation de la Chartreuse du Mont-Dieu :
a Le vénérable Odon, abbé de Saint-Remy de Reims, ayant résolu de visiter les saints lieux de Rome, et de rendre visite au tombeau des bienheureux apôtres, entreprit le voyage avec toute la dévotion qui luy fut possible. Un jour qu'il estoit en prière dans sa chambre et comme en extase, il lui sembla voir certains moines rangés devant un autel, chantant les louanges do Dieu avec tant de ferveur et de majesté, qu'il en fut ravi : leur habit blanc et d'une forme toute particulière les fit meconnoistre à Odon, lequel conceut à Tinstant l'extrême désir de savoir qui ils estoient. La mesme vision se présenta encore d'autres fois sans qu'il en pût descouvrir le secret; mais Dieu, qui en estoit l'autheur, luy révéla par un moyen fort extraordinaire. Cet abbé ayant satisfait à ses dévotions, et séjourné à Rome autant qu'il avait besoin pour ses affaires, reprit son chemin par les Alpes, qui séparent le Piedmont d'avec la Savoye et le Dauphiné, où il s'égara quelque peu de la route de France ; et marchant sans guide dans les détours des montagnes, il s'éleva un brouillard si espais qu'à peine pouvoit-il voir les précipices qui l'entouroient. Après avoir beaucoup cheminé, il entendit de bonne heure le son d'une cloche qui le conduisit heureusement à travers les rochers, et fit qu'il arriva enfin dans une place où est le monastère de la Grande-Chartreuse.
* D. Marlot, Histoire de la vUle, cité et université de Reims, t. 3, p. 406.
l'abbaye du MONT-DIEr 41
» Le supérieur, adverti qu'un prélat de France estoit à la porte, part de sa cellule et Taccueille avec toute la charité, douceur et bienveillance que pouvait espérer un imîonnu, et d'abord le mène dans l'église (suivant la coustume), comme on allait commencer la granJ'messe, où Odon reconnut aussitost les mesmes religieux qu'il avoit veus en esprit estant à Rome; de quoy il fut fort joyeux; et addressant la parole au révérend père qui le conduisoit, s'enquit de quel ordre il faisoit profession (car alors l'institut des PP. Chartreux estoit peu connu en France); le révérend père lui dit fort humblement qu'ils estoient enfants de saint Bruno, autrefois chanoine etescolastre à l'égUse de Reims*. L'abbé, ravi de cette bonne rencontre, admira les secrets de la divine Providence, qui l'avoit conduit parmi les neiges et
^ Saint Bruno, fondateur de Tordre des Chartreux, naquit à Cologne vers Tan 1030. — Lorsque Manassès, usurpateur simoniaque du siège de Reims, eut été déposé, en 1080, par le Concile de Lyon, le Chapitre de Reims jeta les yeux sur Bruno pour lui succéder ; mais Bruno s'arracha à ces solli. citations et se retira dans le diocèse de Langres. — Quatre ans après, voulant mener une vie plus retirée, il alla trouver, avec six de ses compagnons, Tévèque de Grenoble, qui les conduisit lui-môme dans le désert qu'on a depuis appelé la Grande-Chartreuse. C'est dans ce lieu solitaire que Bruno et ses compagnons jetèrent les fondements d'un des plus saints ordres monastiques. — Saint Bruno mourut le 6 octobre llOi. C'était un des plus savants hommes de son temps. Il transmit à ses disciples le goût des fortes études, et recommanda qu'on établit des bibliothèques dans chaque maison de l'ordre. — Une des principales occupations des Chartreux était de ramasser et de copier d'anciens manuscrits.
42 l'abbaye do mont-dieu
les rochers pour contempler de sei? yeux ce qu'il n'avoit veu jusque là qu'en esprit; en faisant réflexion en lui-mesme qu'une telle faveur n'est point arrivée sans sujet, il résolut de ce moment de contribuer à l'estahlissement d'une pareille compagnie dans la Champagne ; et ouvrant sa pensée au révérend père prieur, le pria de luy accorder avant que partir un nombre compétent de religieux pour peupler le monastère qu'il méditoit. La charte de la fondation porte qu'il fut encore confirmé dans cette généreuse résolution par le conseil du révérendissime Hugues, évêque de Grenoble, d'heureuse mémoire, et que le vénérable Guido, prieur des pauvres chartreux (c'est le titre qu'il prend), consentit volontiers à ce nouvel établissement, par la promesse qu'il luy fit d'envoyer au plustost les religieux qu'il désiroit ; d'où se tire une preuve évidente de l'année du voyage de l'abbé Odon, que plusieurs remettent en 1157, lorsqu'Innocent II assembla tous les évêques orthodoxes au concile de Pise, pour s'appuyer de leurs suffrages et authorité contre les injustes efforts de l'anti-pape Anaclète : car il est constant que ce prélat fut du nombre de ceux qui partirent de France pour secourir le Saint-Siège en cette nécessité L'abbé
Odon avait fait auparavant un voyage à Rome, et le dessein de se signaler par cette illustre fondation fut éclos avant la tenue du concile, bien que la charte narrative des particularités d'un si bel œuvre n'ait esté expédiée que six ans après ; aussi, les Mémoires du Mont-Dieu nous asseurent que la première pierre fut posée le 10 des calendes de
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juin 1130, deux ans avant le décès du révérendissime évêque de Grenoble, quatre ans avant le concile de Pise, et sept ans avant l'expédition de la charte.
» Le très-digne abbé Odon, estant donc de retour à Reims, ne pensa plus qu'à exécuter son glorieux dessein, et en ayant concerté avec ses religieux assemblés en chapitre, qui l'approuvèrent d'une commune voix, comme méritoire devant Dieu, honorable à leur maison, et grandement utile au public. Il choisit de leur advis un lieu dépendant de son monastère^ fort propre à la solitude, nommé le Mont-BosoUy mais qu'on appela depuis le Mont-Dieu^ pour honorer les sublimes et dévots exercices de ceux qui l'habitent, où il commença de bastir l'église à ses dépens, avec les cellules choisies et officines nécessaires pour l'establissement d'une si célèbre compagnie. »
Depuis le jour où il avait entrepris la fondation du Mont-Dieu jusqu'à sa mort, qui arriva en 1151, l'abbé de Saint-Remy mit tout en œuv)-e pour conduire à bonne fin son entreprise ; ses premières ressources épuisées, il eut recours à la charité des pèlerins, et les Mémoires du Mont-Dieu racontent qu'il se fit alors un si grand nombre de miracles au tombeau de saint Gibrien, que l'éghse de St-Remy, où les rehques du saint étaient gardées, «commença d'être beaucoup plus visitée qu'elle n'estoit auparavant. « Le produit des offrandes était en grande partie consacré au Mont-Dieu.
U l'abbaye du mont-dieu
Un auteur contemporain raconte qu'un ,jour que les pèlerins attendaient le secours du ciel par l'intercession de saint Gibrien, « on vit tout-à-coup son bras exposé séparément sur une table, et enveloppé d'un drap de soie, se lever de lui-même par plusieurs fois pour dpnner la bénédiction au peuple et le remercier de ses aumônes. »
Cependant Odon mourut avant l'entier achèvement du Mont-Dieu. Son successeur, Hugues, continua son œuvre avec ardeur. Le pape Eugène III, qui déjà en 1145 avait confirmé par une bulle la charte de 1137, adressa en 1154 une seconde bulle aux moines de Saint-Reniy et à leur abbé, pour les engager à ouvrir en faveur des frères du Mont-Dieu te entrailles de leur miséricorde et à leur fournir toutes les consolations de la charité. En d'autres termes, les frères du Mont-Dieu, craignant de perdre par la mort d'Odon toutes protections et tout secours, s'étaient adressés au pape, et le pape avait, par un acte public, sollicité la générosité des moines de Saint-Remy. La bulle produisit son effet, et l'année suivante l'église fut achevée et consacrée par l'archevêque Samson. Les Pères du Mont-Dieu, reconnaissants envers saint Gibrien et saint Remy, qui les avaient si puissamment secondés, inscrivirent la fête du premier parmi les fêtes solennelles, et firent élever en l'honneur du second une magnifique chapelle.
Du reste, l'abbaye de St-Remy ne fut pas seule pour créer le Mont-Dieu. Indépendamment des privilèges qui furent accordés à cette maison par les
l'abbaye Dl' MONT-DIEU 45
papes Eugène III, Grégoire IX et X, Nicolas IV, Innocent IV, Alexandre IV, Honoré, Clément, Jean XXI et Jean XXII, elle reçut encore des donations considérables de la pari djBS archevêques Reynald, Samson et Guillaume de Champagne, — des abbés de St-Nicaise, de Mouzon et de St-Denis de Reims, — des comtes de Rethely Manassès et Baudoin, — des seigneurs de Stonne, de Bourq et dUAutry. Ce sont ces derniers qui lui ont fait présent d'une partie de sa forêt ^ Les rois de France exemptèrent les religieux de décimes et de subventions. Ces privilèges s'étendirent plus tard jusque sur les vins, les grains et les autres denrées nécessaires à la maison.
Il faut croire toutefois que l'église de l'abbaye ne fut pas achevée, ou que n'étant pas assez spacieuse pour une communauté devenue nombreuse, il fut nécessaire de l'agrandir, puisqu'une nouvelle consécration eut lieu sous l'épiscopat de l'archevêque Barbet, le jour des nones de février (5 février) 1290.
La première consécration avait été faite en II44 par l'archevêque Samson , assisté de Gosselin, évêque de Soissons, et de Milon, évêque de Térouenne. L'église fut dédiée à la sainte Vierge et à saint Jean-Baptiste. Le pape Eugène III, dans sa bulle de II45, désigne les religieux du Mont-Dieu sous le nom de Frère^s de Sainte-Marie cl de Sai7it~Jean~ Baptiste
» Cette forêt s'étendait alors, du côté du nord, jusqu'au Pont de Maire {adjwntem de mairen).
Ces limites sont encore à peu près les mômes de ce côté.
46 l'abbaye du mont-dieu
Parmi les nombreux bâtiments qui composaient le monastère du Mont-Dieu, on remarquait, outre Téglise et la sacristie^ la cellule et l'oratoire de saint Bernard. Cette cellule était si exiguë, dit D. Mabillon, qu'on en touchait facilement le plafond avec le doigt, et si simple qu'elle ressemblait plutôt à une tente qu'à une cellule.
C'est là, s'il faut en croire la tradition, que, l'esprit dégagé des inquiétudes terrestres, et oubliant pour un instant les travaux qu'il avait entrepris pour la gloire de l'Eglise, saint Bernard composa son Traité de la vie solitaire *.
A l'époque où D. Marlot écrivait l'histoire du
1 Cette tradition, que nous avons voulu rapporter parce qu'eUe a pour eUe l'autorité de D. Marlot, nous semble erronée. D. Mabillon attribue le Traité de la vie solitaire à Guy ou Guignes, prieur de la Grande-Chartreuse, qui le dédia à Haimon et à ses co-religieux. Cet ouvrage, qu'il appartienne à Guy ou à saint Bernard, est un des plus beaux livres qu'on ait écrits sur la vie monastique. — Quant au séjour de ssûnt Bernard à la Chartreuse du Mont-Dieu, nous devons dire qu'aucun document important n'autorise à y croire. De longues recherches nous obligent à modifier sur ce point notre opinion antérieure. Il est toutefois un fait certain, c'est que saint Bernard était en grande vénération parmi les moines du Mont-Dieu, qui donnèrent son nom à une fontaine curieuse qui se voit encore à une centaine de mètres des bâtiments principaux; ils conservaient parmi leurs reliques les plus précieuses, une chasuble, une aube, et une ceinture qui auraient appartenu à l'illustre abbé de Clairvaux,
l'abbaye du mont-dieu 47
diocèse de Reims, il comptait déjà soixante*douze^ prieurs de la Chartreuse du Mont-Dieu. L'exactitude de ce chiffre pourrait être contestée, car il ne parle ni dUHaiinon \ qui, suivant D. Mabillon, exerça le premier les fonctions de Prieur, ni de Gervais, dont parle saint Bernard dans sa 290* épitre 2.
A Gervais succéda Simon, dont Pierre de Celles parle avec éloge, et qui vivait en 1161. Jean de Sarisbery rapporte que Simon fut délégué par le pape Alexandre III, avec Bernard de Grammont, pour exhorter Henri II, roi d'Angleterre, à recevoir saint Thomas de Cantorbéry en son amitié. C'était, disait le pape lui-même, vir litteratus, honestate ac religione insignis.
Le successeur de Simon fut Engelbert, dont le nom se trouve, avec celui de Raoul, Prieur du Val-St- Pierre, au bas d'une charte de 1197 3.
1 D. Mabillon ne fait aucune mention de Godefroy, qui, suivant Marlot, aurait été le premier Prieur du Mont-Dieu.
* Annales benedictini, t. 6, p. 246.
• Nous n'avons pu retrouver la série entière des Prieurs du Mont-Dieu. Les Annales de D. Ganneron et les Mémoires de ce religieux pourraient seuls nous fournir les documents qui nous manquent à cet égard. Ces deux ouvrages précieux ont-ils disparu du pays? Ce serait une perte irréparable. L'abbé de Lécuy (Annales d'Yvôis- Garignan et de Mouzon) prétend que ces Manuscrits doivent se trouver dans la fomille de M. Dorival, ancien secrétaire-général de la préfecture des Ardennes. — L'abbé Bouillot (Biographie ardennaise) assure que M. Duvivier,
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Les registres du Mout-Dieu constataient que le premier religieux qui y prit l'habit et fit profession fut un abbé de Saint-Nicaise, nommé Jorayi ou Jordan. Il se fit bâtir une cellule dans le cloître, et y demeura le reste de ses jours, après avoir résigné son abbaye. C'est lui qui posa, en 1145, les fondements de l'abbaye du Val-Saint-Pierre au diocèse de Laon. Nommé cardinal en 1151, il remplit en Allemagne les fonctions de légat à latere, puis il revint au Mont-Dieu, où il mourut le- 25 septembre
Parmi les personnages les plus distingués qui ont vécu au Mont-Dieu, on cite particulièrement D. Jean de Billy, qui en était le Prieur vers 1570, et qui fut ensuite Prieur de la Chartreuse de Bourbon-les- Gaillon; — D. Jean Dagoneau, d'abord procureur, puis Prieur de la Chartreuse, où il avait prononcé ses vœux vers 1556.
D. Jean Dagoneau eut la douleur de voir incendier et piller plusieurs fois son monastère.
ancien conseiUer de préfecture à Mézières, en possédait une partie. — Fontette (Biblioth. historique de la France, l . 4, p. 351) parle ainsi des Annales de D. Ganneron : « Il y avait deux exemplaires : Tun en latin et l'autre en français ; ces dernières Annales sont plus détaillées et plus circonstanciées. On n'y voit pas seulement les faits propres à la Chartreuse depuis son établissement, mais encore beaucoup de choses relatives à Thistoire du pays. » — Ce que D. Marlot dit des Mémoires n'est pas de nature à diminuer nos regrets . — Un manuscrit qui appartient à la Bibliothèque de Charleville, et qui, par ordre, a été remis, en 1863, aux archives de la Préfecture, contient la liste des religieux et des prieurs du Mont-Dieu, de 4560 à 1715.
La Chartreuse du Mont-Dieu» située dans un pays qui fut souvent le théâtre de la guerre, eut beaucoup à en soufirir, soit par les énormes contributions qu'on exigeait d'elle, soit par le pillage et d'autres voies de fait.
En 1567, des troupes envoyées par le colonel Genlis^ sous la conduite d'Adolphe de Lonville , vinrent s'y établir et y commirent d'autant plus de dégâts qu'à la licence ordinaire du soldat en temps de guerre, se joignait la haine animée par la différence de religion. Les Chartreux furent obligés de s'enfuir, et l'incendie, la dévastation, la profanation des choses saintes furent portés au dernier excès. C'était la troisième visite que la Chartreuse recevait depuis six ans.
Ce fat pis encore en 1590. Le même Adolphe de Lonville, ayant faussement accusé les Chartreux d'être partisans de la Ligue, on surprit à Henri IV un brevet par lequel ce pnnce mettait la Chartreuse du Mont-Dieu à la disposition de La Noue, pour Vutilitéy y est-il dit, de la ville et forteresse de Sedan. Aussitôt un détachement de cent vingt hommes part pour occuper militairement la Chartreuse. On arrive de nuit ; on en fait sauter les portes avec des pétards. Un pauvre religieux convers arrive au bruit; il tombe mort perce de coups. Un vieillard éprouve le même sort ; les religieux sont poursuivis l'épée dans les reins.
La bourrasque passée, D. Dagoneau s'occupait à peine de restaurer cette maison, lorsqu'elle fat de nouveau mise à contribution et pillée le 20 octobre
1591, par une troupe de lansquenets qui accompagnaient Henri de La Tour, se rendant à Sedan pour y ëpouser Charlotte de la Marck.
D. Dagoneau aimait les lettres et Fétude, et s'en occupait dans la solitude du cloître. Quelques vers répandus dans ses ouvrages prouvent qu'il cultivait la poésie; des vers grecs qui lui étaient adressés font croire que cette langue ne lui était pas étrangère, n jouissait dans son ordre d^une considération méritée.
D. Dagoneau quitta le Mont*-Dieu entre 1597 et 161 1 , époque à laquelle il alla habiter la Chartreuse du Mont-Renaud, près Noyon *.
Quoique les Chartreux n'aient jamais été un ordre savant comme celui des Bénédictins, et que leur vie f&t essentiellement contemplative et austère, ils n'ont pas laissé cependant que de contribuer pendant le moyen*âge à la propagation de quelques bons livres. La Bibliothèque de Charleville possède un grand nombre de manuscrits exécutés parles moines du Mont-Dieu dans les xn' et xm* siècles.
Les travaux d'érudition, asses rares parmi eux, ne leur Airentpas toutefois complètement étrangers. Nous avons cité plus haut ceux de D. Ganneron, ce savant et laborieux cénobite qui se recommandait autant par sa piété que par les agréments de son esprit et de son caractère. -^D. Ganneron prononça ses vœux monastiques dans la Chartreuse du Mont- Dieu et il y vécut jusque vers Tan 1064.
^ Aimalit d'Yvois-Carigaan, p. 4M.
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<K Je laisse, dit D. Marlot, les éloges de tous les historiens, qui ne peuvent assez admirer comme cette famille, bastie en une frontière qui est le théâtre ordinaire des guerres tant civiles qu'étrangères, s'est pu conserver sans altération parmy la relasche des autres ordres, pour dire avec un trèsdocte théologien de nostre siècle, que l'une des choses qui ont le plus contribué à maintenir cet ordre incorruptible et inviolable dans une si longue durée qui luy a donné l'honneur de l'antiquité sans lui causer les incommodités et la défaillance de la vieillesse, est l'éloignement qu'elle a toujours eu de toute l'ostentation des sciences, ayant soLq particulier d'étouffer le désir de paroistre souvent aux yeux des hommes, bien que son zèle n'ait jamais esté dénué de science, ny les maisons d'hommes doctes et de très-riches bibliothèques... » (D. Marlot, édition française, t. 3, p. 413).
Nous avons dit que le lieu où s'éleva l'abbaye du Mont-Dieu s'appelait auparavant Mont-Boson {Mons Boeonis). Ce nom convenait merveilleusement à une contrée aussi sauvage, à un désert d'un aspect aussi lugubre. Il lui venait sans aucun doute de ce terrible comte Boson, fils de Richard-le-- Justicier ^ premier duc d'Autun et de Bourgogne, et de la princesse Adélaïde, qui joua un rôle sinistre au x* siècle, qui Mvra aux flammes l'église de Verdun, en 917, et qui prit une part si active à la déchéance de
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Charles-le-Simple. Quand le comte Boson avait terminé quelque guerre, ou accompli quelque acte de brigandage dans la contrée, il venait se renfermer dans un de ses châteaux, entre Montmédy et Stenay, d'où il épiait Toccasion de détrousser les voyageurs.
Le premier soin des disciples de saint Bruno fut de défricher la terre inculte d'un des vallons les plus sombres de la forêt. Les arbres séculaires tombèrent sous la cognée des moines, et bientôt de vastes bâtiments remplacèrent les vieux chênes.
Le Mont-Dieu ne contenait guère, même à ses époques les plus florissantes, qu'une trentaine de cénobites. Chacun d'eux avait sa cellule et son petit jardin, et ces cellules étaient disposées symétriquement tout autour du cloître. Le cloître était percé de 188 grandes arcades.
L'égUse, remarquablement belle et richement ornée, ^ renfermait des reliques précieuses dont Marlot nous a conservé avec soin le catalogue.^
Des fossés larges et profonds entouraient le monastère dans lequel on ne pouvait entrer qu'au moyen d'un pont-levis.
Sur la façade principale se développaient les ap-
i L'église avait 22 toises de longueur : elle était parquetée de marbre de diverses couleurs, et surmontée de deux dômes et de terrasses couvertes en plomb. Huit chapelles de la plus grande magnificence ornaient Tabside et les bas côtés.
< Nous voyons figurer parmi ces reliques quelques fragments de la vraie croix, de la couronne d'épines, de la lance
l'abbaye dv mont-dieu
partements destinés aux étrangers visiteurs *, et la bibliothèque ^
De nombreux étangs situés autour du couvent et dans les fermes environnantes étaient destinés à
qui ouvrit le côté de N. S., de l'éponge qui lui fut présentée imbibée de fiel, de la table sur laquelle il célébra la Gène avec ses apôtres, du pilier auquel il fut attaché pour être battu de verges; * des parceUes de la robe, de la chemise et des cheveux de la sainte Vierge ; — des os de saint Pierre» saint Nicaise, saint Médard, saint Barthélémy, etc.; — une dent de saint Paul ; ^ un os de la jambe de l'un des soldats de la légion thébaine ; — la mâchoire inférieure de saint Lupercus ; — de la poussière du corps de saint Albert, évoque de Liège ; — quelques parties du bras de saint Léger, de la tète de saint Géréon, d'un doigt de saint Martin, évoque de Tours, des cheveux et des os de sainte Marie-Madeleine ; — une dent de sainte Agathe et de sainte Ursule ; — trois tètes des onze mille vierges martyres de Cologne, etc. — (Marlot, Historia Ecclesls Remensis, t. 2, p. 319.
' Ge corps de b&timent, avec les communs et le pavillon du concierge, est à peu près tout ce qui reste aujourd'hui de l'immense abbaye du Mont-Dieu.
* Gette bibUothèque, autrefois une des plus riches du pays, avait perdu beaucoup de sa valeur par suite d'un incendie arrivé pendant le priorat de Jean de Verdun. < Get » abbé, dit D. Marlot, personnage de grande vertu, estant » malade, le feu se prit à sa ceUule et se glissa dans la bi- M bliothèque, oU tout fut bruslé avec plusieurs chartes 1 ET MÉMORIAUX de l'histoire de la maison. Mais Dieu fit » paroistre la sainteté de ce vénérable prieur pour la con- » solation des reUgieux : car il fut trouvé tout entier avec » ses habits parmy les charbons ardents, quoyque les livres, » les tables et les autres meubles fussent entièrement ré- » duits en cendres. »
rapprovisionHemeiit du poisson \ -— Le grand étang de Bairon, qui appartient aujourd'hui à TEtat, faisait partie des domaines du Mont-Dieu.
Indépendamment des fermes que les Chartreux possédaient sur divers points du diocèse de Reims, ils en avaient formé un grand nombre aux environs de leur résidence. Voici, à peu près complète, la nomenclature de ces fermes : le Mont-Dieu ^, la Forge, la Tuilerie, le Moulineau, Nocièves,la Correrie, la Grange-au-Mont, la Maison-à-Bar, les Fourcières, la Loire, Courte-Soupe, la Cour-Gillot, Courtiseaux, Bairon, Ambuit, Remonté, le Petit- Moulin, la Baronnerie et Armageat.
Le Mont-Dieu était ceint d'un mur qui ne comptait pas moins de 1,027 toises de longueur sur 10 pieds de hauteur. Ce mur existe encore.
La cave avait cent pieds de long sur seize de large et six de haut.
Quinze puits, un jet d'eau, trois fontaines (la fontaine Saint^Bernardy la fontaine des Vignerons et la fontaine de la Côte) fournissaient de l'eau aux jardins, aux cellules, aux cuisines, aux basses-cours, aux écuries et aux bâtiments d'habitation.
La partie postérieure du monastère était occupée par un jardin et un verger d'une étendue de plus de seize cents verges.
^ On sait que les Chartreux font maigre pendant toute l'année.
> Gomme la culture de la terre était une occupation obligatoire pour les Chartreux, ils avaient, dans le Mont-Dieu même, une ferme considérable qu'ils exploitaient de leurs bras.
Les experts nommés par le Directoire du district de Sedan, en Tan III de la Rëpubtique, ont calculé que le Mont-Dieu aurait pu loger cent cinquante fcn milles de huit individus chacune.
Il ne âtudrait pas croire que le Mont-Dieu sortit des mains de ses fondateurs tel que nous venons de le décrire. La plus grande partie des constructions primitives disparurent peu à peu pour faire place à des constructions plus commodes et plus grandioses. Ce n'est qu'au XVIP siècle que le monastère du Mont-Dieu acquit son plus grand développement, et c'est à cette époque que se rapporte la description que nous venons d'en donner.
Les Chartreux vivaient paisiblement au fond de leur retraite lorsqu'éclata la Révolution de 1789. Comme tous les autres ordres religieux, ils furent obligés de se dissoudre et de se disperser. Puis vint la Terreur avec ses déprédations sauvages. Le Mont- Dieu fut transformé en prison militaire; plus de trois cents détenus politiques, hommes, femmes, enfants, vieillards y furent renfermés; un grand nombre d'entre eux n'en sortit que ^our monter sur réchafaud S d'autres pour aller en exil.
Cest alors que les vitraux et les sculptures furent brisés par les soldats préposés à la garde des détenus, que les plus beaux livres et les plus splen-
< De ce nombre furent les membres de la munidiMdlté de Sedan, accusés, oonmie on sait, d'avoir protesté contre rarrivée des trois commissaires AntoneUe, Kersaint et Peraldy.
dides manuscrits furent livrés aux flammes ou employés à faire des cartouches.
Il nous reste de cette époque des documents qui seraient bien risibles s'ils ne constataient pas des actes et des pensées si stupidement barbares.
L'un des conmiandants militaires du Mont-Dieu, le citoyen Bouché, nous a laissé des lettres aussi curieuses par leur style et leur orthographe que par leur fanatisme révolutionnaire.
Nous donnerons, à la suite de cet article, à titre de curiosité épistolaire et historique, quelques-unes de ces intéressantes missives.
En exécution des décrets de la Convention nationale, tous les biens du Mont-Dieu furent mis en vente le 3 floréal an IIL La Chartreuse fut adjugée, moyennant la somme de 350,400 livres, à une société de spéculateurs qui, après en avoir tiré le meilleur parti possible, la cédèrent, en Tan IV, à un nommé Sotias, de Mouzon.
C'est cet acquéreur du Mont-Dieu qui fit démolir la plus grande partie de ce qui restait debout, et qui paya, dit-on, le prix de son acquisition avec le produit du plomb, du fer et des décombres.
Ce n'est que vers 1820 ou 1821 que la Chartreuse du Mont-Dieu et les quatre fermes de la Tuilerie, de la Correrie , de la Forge et du Moulineau, passèrent entre les mains de la famille Camus, de Charleville, qui en est encore aujourd'hui propriétaire.
Le Mont-Dieu n'est plus l'imposant et magnifique monastère du XVIP siècle ; l'aile gauche de la fa-
çade est devenue une maison de campagne , que baignent encore des fossés poissonneux. Les lieux où &rent l'église, les cloîtres, les logements abbatiaux et la bibliothèque ont été transformés en un parc anglais au dessin capricieux et vague. Les arbres du verger donnent encore les plus beaux fruits de la contrée.
Autour du Mont-Dieu se dresse toujours l'épaisse et luxuriante forêt que les moines entretenaient avec tant de soin. La végétation est toujours vigoureuse, surtout dans les Molières, où l'on admire des chênes d'une taille et d'une énergie prodigieuses.
Rien n'est msgestueux comme cette solitude du Mont-Dieu à l'approche du soir. Rien n'est suave comme la pensée qu'inspire cet antique séjour du recueillement et de la prière.
Chaque fois que nous avons eu le bonheur de visiter le Mont-IHeu, nous ne Favons jamais quitté sans regret et sans nous retourner vingt fois pour jeter un dernier regard sur la vallée silencieuse.