LIBERTÉS, ÉGALITÉ, RÉVOLUTION
Cejourd'huy 23 frimaire 2« de la Républic française une indivisible ou la mort.
De la maison national sidevant Mont-Dieu,
frères et Amis,
Ge vous demande si ge doit vous envoyer le fbrre et le plonps qui était inutillement dans certaine plasse, comme nous en avons besoin pour faire des pique et des balle, il ne faut pas le laissé dormir. Répondez moi de, suite ou ge doit renvoyer si c'est aux districq ou dans la cour du sidevant colége, ge profBterait des charettes qui conduiront des détenus pour vous le faire passer. Quand à la bibliothèque il existe encore quantité de livres dont le fliapier pourrait servir à faire des cartouches.
Ge suis le sans culotte,
Bouchée l'ainé commandant.
En marge : Envoyez moi le perre Duchenne, je suis son frère.
4® LETTRE. —Aux mêmes.
LIBERTÉE, ÉGAUTÉE RÉVOLUTION.
Frères et Amis,
U par à l'instant une ordonnance pour allée aux déparlement des Ardennes, ge leur demande 5 hommes à cheval pour mettre en même de correspondre avec eux comme avec vous. Ge leur demande aussi â piesse de 4, avec de la munition de guerre. Ge répond que sa me vaudrait 100 hommes. Enfin à force de demandée jobtiendray un jours, ge vous dirais que gait fait mettre un des b..gres de Chartreux au cachot, gen fait mettre de temps en temps, il faut qu'il baisse la tette jusqu'à parterre ou si non.
Je suis le sans culotte.
Bouches Tainé, commandant, dit Duchêne.
5« LETTRE. — Aux mêmes,
Cejourd'huy octodi 18 frimaire Tan 2« de la Républic française une indivisible ou la mort.
Frères et Amis,
Ge vous, prévient, qu'il, arivent depuis deux jours, des tonneaux de vin, des tonneaux de sidres, des cochons tout entiers, des oies, des poulets, enfin jusque des étoffes de différents jenrre, des bas de tout jenrre aux détenus. Ceux qui font venir ces marchandisse dissent pour leur raison qîiil nont pas d'argent et qu'il vendront toute ces denrée pour payer les frais de leur dépence de manière que ci Ton ni met pas ordre il vas ce formée dans cette maison des traiteur, des marchant de tout jenrre, et moy je vous dirais franchement que je trouvent beaucoup dinconvéniant et envoy las la
l'abbaye du mont-diel* 61
raison. Si dans toutes les maisons darret ces messieurs font venir tout ce qu'il voudront il vuidront leur magasins et nos sans culottes se trouverons aux dépourvus de tout, car vous Gonviendrée qu'ils employé tout les moyens dotter la subsistance et les autres objets aux patriottes. G'en ai dit ma façon de pensée aux citoyen Parpette. 11 ma repondu quil n'avait auxcuns règlement qui en péchait l'entrée de toute cest sorte de denrée, en outre les premiers jours que nous sommes arrivée dans cette maison il venait peu de marchands pour vendre, a présent je suis obligez d'en renvoyée les trois carts. Si ge navait pas prie ce partie la vous nauriez plus de bœux plus dœuf .plus de volaille à Sedan. Certes ils aurait venue faire leur marchée dans cette maison, mais en envoyant toute cest denrée la a Sedan ou Libreville (Cbarleville) ge croit que vous trouverez cette marche la bonne ge vous invitte a envoyez de suitte un règlement que je vous répond de suivres et faire suivre. Car il faut de l'ordre dans tout et sans ordres il est impossible de faire le bien.
Aux moment ou jallait fmîr ma lettre l'ordonnance qui en est le porteur et arrivée jay reçut votre lettre qui me dit que les aristocratie sagitte plus que jamais et moy ge vous répond que ce nest pas ceux que ge tien sous ma coupe, car les b..gres ge leur fait baisser la crette et ge lest ferait tout fùzillier si l'avait le malheur de regardée un patrioite de travers, faites donc allée la guillotine à Sedan seulement huitjours^ vous verrez quil ne sagittera plus.
Je suis votre frère le sans culotte
Bouchée laine commandant.
Vive la Républic Vive la montagne Vive les sans culotte Sa vas et sa, i. ras.
6« LETTRE.— Au sans culotte Vassant, maire à Sedan.
Mon frère,
Les membres du département des Ardennes mont envoyez ce matin une ordonnance pressée il me dissent que le commitlée révolutionnaire leur mende quil luy a ici une inzurreetloQ, c'est en corre quelque aristocrate qui font des leurs qu'il prenne garde a eux nous les connaîtrons et nous les f..trons tout dans la charette.
Et bien mon ami Vassant soit tranquille ge te répond que ge ne men dorre pas, ge les ait rendue tout aussi soumies que quand il me voye il tremble. Sa vas et ca, i. ras, ge voudray que tous nos sans culotte a Sedan et ailleurs aye ma fermetée tout nos enemies serait bientôt f.. tus. Ge tedirray que nous font aujourd'buy la faitte. Nous brûlerons tous les saints les livres, les tirans couronnée enfin tout ce qui peut blesser les regards des sans culotte.
Vive la républic, vive la montagne et vive tout nos sans culotte.
Cejourd'buy décadi 10 frimaire 3« mois de Pan 2* de la républic française une indivisible ou la mort.
Signé Bouchée.
7* LBTTBB. — Aux administrations du district de Sedan. —
(Frimaire an 2.)
Frères et Amis,
Nous ne sommes plus dans le temps ou Ion faisait grâce aux coupables, ou Ion exécutait pas les l«ix ; nous somme au contraire dans le temps ou il faut suivre le chemin que nos braves montagnards de la Convention nationale nous trassent. Ils frappent à grands coups de leurs côté, frappons aussi à grands coups du notre. Plus de pitié, plus de grâces.
Exterminons raristocratie, f..tons à bas le fanatisme, que For des riches aille dans les coffres de la Convention nationale, que tous les livres des prêtres et des fanatiques soient f..tus au feu, que les calottins soient tous renfermés et la République est sauvée.
Vive la montagne Vive les sans culotte.
Je vous dirai que nous venons de mettre en arrestation mon cousin germain qui était venu ici apporter des lettres aux détenus et qui désirait parler à la Pontonière en particulier. D'ailleurs, c'est un impériaux. Il est garçon et il a toujours été domestique aux b. .grès de matins de traîtres
Salut et fraternité.
Signé P... ^ commissaire.
Bouchée commandant.
8* LETTRE. — Aux mêmcs.
Frères et Amis,
Ge vous envoyé par Tordonnance un hochet que nous appelions cidevant une Croix de S* Louys qu'un détenu conservait chez luy comme un ^[age précieux mais jait bien sut le faire trouver. Que le diable emporte toute la royauté et ces marque distingtive, ainsi que le fanatisme et les fanatiques.
Bouchée Tainé commandant.
P. S. Bonjour à tous nos sans culotte et vive la républic.
* C'est à desMin que je laiiee en blanc le nom dn oommissaire.
l'kUm M SIGNI
L'IBBAYE DE SIGNY
Signy, autrefois Signiacum ou Sigmïwuy n'était, au XII* siècle, qu'une solitude sauvage entourée de bois et de quelques fermes de peu d'importance sur les confins du gouvernement de Champagne. Les terres de Signy faisaient partie du comté de Ckâteau-Porcien. L'histoire de cette locaUténe date que de la fondation de l'abbaye qu'y établit saint Bernard.
D. Marlot raconte ainsi l'origine de l'abbaye : « Saint Bernard, retournant duConcilade Reims, visita en passant, par devoir et civiUté, les comtes
08 l'abijaye Dt: si(;ny
Anselme de Ribemont, Henry de Chasteau-Portien, Carembauld (ou Clairambauld) de Rosoy, et Raoul, seigneur du Tour, et les voyant portés d'aiSfection à l'endroit des parfaits religieux, les exhorta de contribuer charitablement à la fondation d'un monastère, leur promettant, de la part de Dieu, qu'ils recevroient autant d'espace dans le Ciel qu^ils auraient aumosné de terre pour cet eff'ecl ^
» Les seigneurs, doucement persuadés par l'éloquence de saint Bernard, luy firent offre d'une grande estendue de pays et de quelques méterries, tîont il se servit pour l'étabUssement de la maison de Signy, qui est l'une des plus opulentes de ce diocèse ; mais ne pouvant vacquer en personne à cet ouvrage, dont il avait dressé le plan dans son esprit, il en laissa la conduite au très-digne Humbert, premier abbé d'Igny-, lequel, suffisamment informé de son dessein, choisit douze religieux de son monastère pour jetter les fondements de celuy-cy, et qu'il conduisît en personne le 13 des calendes d'avril 1134^ leur donnant pour premier abbé un signalé personnage nommé Bernard, autrefois chanoine réguher en l'abbaye de Saint- Aubert de Cambray, mais qui avoit quitté ce louable institut pour vivre plus austèrement dans la soUtude d'Igny.
1 Les auteurs du (ra/^m CVirutûzna font remarquer qu'il est peu probable que saint Bernard ait fait une promesse aussi inconsidérée Tarn inconsideratè dicium.
> L'abbaye d'Igny, à cinq lieues de Reims, du cdté do Fismes, était la quatrième fille de Giairvaux. Elle fut fondée en 1126, par saint Bernard, à la sollicitation de Renauld de Martigny, archevêque de Reims.
L'ABBAYK de SIGNY 69
» Ces douze religieux estant arrivés au territoire de Portien, trouvèrent bien de quoy exercer leur patience; le manuscrit porte * qu'ils se logèrent d'abord en un lieu nommé Dresia (Draize), où ils vescurent en très-grande disette et du labeur de leurs mains, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu d'inspirer le trèsillustre Thibaut, comte de Champagne, surnommé le grand et le père des pauvres dans nos chroniques, de leur bastir un oratoire avec les autres édifices nécessaires pour la régularité. Ces bons religieux, assemblés comme des saintes abeilles sous leur vénérable chef, se mirent à pratiquer les exercices de leur règle avec tant de ferveur et d'édification, que le voisinage fut incontinent embaumé de l'odeur de leur sainteté, et Dieu, bénissant leurs travaux, fit croistre le monastère en richesses, à mesure que la compagnie croissoit en mérites.
» Leur nombre augmenta aussi visiblement par la retraite de quelques grands personnages en cette aimable solitude, entre lesquels est remarquable le très-digne Guillaume, abbé de Saint-Thierry, proche de Reims, grand ami de saint Bernard, et qui avoit tesmoigné plusieurs fois l'inclination qu'il avoit de se rendre de son ordre : car, bien qu'il ait esté conseillé de demeurer en son abbaye pour régir son troupeau, entendant parler de la haute perfection des moines de Signy, il quitta, sans consulter d'avantage, pour jouir d'autant plus parfaitement des délices de la contemplation, qu'il scroit éloigné de la contempla-
' D.Marlot a eu sous les yeux des chroniques précieuses écrites par los relij(ienx de l'abbayo même.
70 l'abbaye de siony
tion des hommes. Saint Bernard fut ravi de cette nouvelle, tenant à honneur d'avoir un homme consommé dans les lettres et en la pratique de la reli* gion : car l'abbë Guillaume sçavoit parfaitement les sept arts libéraux, et afin d'honorer son mérite par quelque passe-droit, il obtint du chapitre général qu'il aurait la liberté de converser avec deux religieux, dans les heures de récréation, comme il est permis aux abbés qui sont en l'hospice, et qu'il les pourroit mesme conduire hors du cloître. * »
Ces saints personnages ne furent pas les seuls qui, attirés par la renommée de la nouvelle abbaye, vinrent de tous les côtés y apporter leurs lumières et leurs vertus.
En même temps que l'abbé Guillaume, Signy possédait le frère du seigneur de Moriammes, D. Arnould, qui abandonna Saint-Nicaise de Reims pour prendre l'habit à Signy. D. Arnould se fit remarquer par sa piété et ses austérités. Son nom est inscrit dans le martyrologe.
L'abbé de Florennes, Gérard, frère du seigneur d'Orchimont (de Orcimonte\ n'hésita pas à renoncer aux richesses de son opulente abbaye pour venir demander un asile aux religieux de Signy. L'abbé de Florennes amenait arec lui douze moines.
Cette colonie, qui arrivait fort à propos pour l'abbaye de Signy, appauvrissait d'autant le monastère de Florennes.
Aussi les moines de Florennes, soit affection pour
^ CVest à cet abbé GuiUaume que saint Bernard adressa son Livre a polo fjHiqup, ainsi que le Traité d^ la grâce et du libre arbitre.
l'abbaye de 8I6NY 71
leur ancien abbé, soit dépit de se voir enlever d'un seul coup un aussi grand nombre de frères, s'adressèrent-ils à Rome afin d'obtenir du souverain pontife une censure ecclésiastique qui obligeât Gérard à retourner auprès d'eux. Mais Gérard était résolu à achever sa carrière à Signy.
Frappé d'anathême par le pape, il entreprit le voyage d'Italie, alla se jeter aux pied? de Sa Sainteté et lui demanda comme une grâce là permission de rester à Signy. Le pape fut inflexible. La présence de Gérai-d était indispensable à la prospérité de l'abbaye de Florennes ; il reçut ordre d'y retourner.
Gérard se remit en route, la douleur dans l'âme. Pendant tout le voyage il ne parla à personne ; il se reposait et mangeait seul dans les hôtelleries^ à côté de l'âne qui l'avait amené.
Aussitôt que le pape eut appris cette profonde affliction de Gérard, il le rappela auprès de lui, leva l'excommunication, lui donna sa bénédiction paternelle et le laissa libre d'aller où bon lui semblerait. De retour à Signy, il fut nommé Prieur. Il mourut quelque temps après, chargé d'ans et de mérites.
« Avant qu'expirer ^ il laissa encore un grand exemple d'humilité : car l'abbé et les religieux l'estant venus consoler, il les pria très instamment que son corps ne fût point enterré dans le cloistre ny en l'oratoire, mais au cimetière, sous la goutte du toit, afin qu'il fût plustost corrompu. L'abbé, acquiesçant à son désir, le fit mettre proche de la muraille de
» D. Marlot, Histoire de la ville, oitéet université de Reims. T. 3, p. 417.
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l'oratoire, devant l'autel des martyrs, où plusieurs fébricitants et d'autres personnes affligées de diverses maladies, se confiant à la miséricorde de Dieu, recourent la santé par ses mérites; mais comme on continuoit de visiter son tombeau, le vénérable abbé Bernard et les anciens de la maison, se voyant inquiétés par la foule des pèlerins, vindrent lui parler en son sépulchre, comme s'il eût esté en vie, Tasseurant qu'ils estaient assez persuadés de sa sainteté sans ces miracles, qui ne servoient qu'à les troubler dans leurs exercices; qu'ils le prioient et même conjuroient, de la part de Dieu, de les laisser en repos, autrement qu'ils seroient contraints de transporter son cercueil hors Tenclos du monastère, afin que les séculiers y eussent plus libre accès, et qu'eux en fussent moins inquiétés. ^ De ce jour-là les miracles cessèrent, et ne s'en fit plus à l'avenir, suivant la réquisition de l'abbé. »
Il serait beaucoup trop long de dresser la liste de tous ceux qui contribuèrent par leurs largesses à l'établissement et à l'agrandissement de l'abbaye de Signy. Le Cartulaire de cette abbaye ne con-
^ Les paroles de Tabbé Bernard, telles que les rapporte D. Marlot dans son édition latine (T. ii, p. 876), ne manquent pas d'une certaine vivacité : « Quid est^ frater? Nos de sanctitate mtcBy et converaationis tuœ minime duhitamxis, quorsum ista miracula? Visne sœcularîbus adsepulcrum tuum venientibuSj quietem hujus monastcrii perturhari ? In nomine Jesu Christiprœcipimus tibi quatenus a pcrpetratione miraculorum âêêtêta», alioquin corpus tuum extra ^nonasterium 8ep€li4*mus,j>
l'abbayk de signy 73
tient pas moins de 800 chartes, et le plus grand nombre d'entre elles font mention de libéralités considérables de la part des seigneurs, des particuliers et des autres maisons religieuses du diocèse de Reims. Nous avons relevé avec soin ce Cartulaire * qui nous a fourni des indications précieuses sur plus de cinquante communes du département des Ardennes. Nous en extrairons les faits les plus propres à faire bien comprendre comment naissaient, grandissaient et se développaient les abbayes du moyen-âge, et par suite de quelles circonstances favorables Tabbaye de Signy, fondée en 1134 par quelques moines pauvres mais dévoués et intelligents, est devenue, dans Tespace d'un demi-siècle, une des plus riches abbayes de la contrée.
La forêt de Signy, sur les confins de laquelle s'éleva le monastère, appartenait pour une grande partie aux religieux de Mouzon, qui possédaient en outre une assez grande étendue de terres arables et de prairies. La première charte que contient le Cartulaire de Signy est celle par laquelle les religieux de Mouzon abandonnent A leurs confrères de Signy tout ce qu'ils possédaient hors l'antique forât. Quant à la forêt, elle demeura commune entre les deux abbayes, mais d la condition que ni l'une ni l'autre ne pourraient on disposer. — Charte de 1 134.
* Le Cartulaire tle Vahhayc de Signy^ qui appartenait autrefois à la niblioihC*.que de Chaileville, fait aujourd'hui partie des Archives de la Préfecture, ft Méziftres.
Une donation semblable fut faite Tannée suivante par les chanoines de Sainte-Marie de Reims. L'alleu qu'ils possédaient à Signy (allodium quod Signeum appellatur), avec les bois^ les prés^ les moulins et les terres adjacentes, est abandonné par euX) « afin, disent-ils, de participer aux biens spirituels de ceux auxquels ils font l'abandon de leurs biens temporels. » — Charte de 1135. — Quelques années après, en 1163, les chanoines de Sainte-Marie cèdent tout ce qui leur appartient dans la dîme d'Herbigny, de Mossun et de ViUaine, pour une redevance de vingt septiers de blé.
L'offrande faite par Godefroy de Ribeaumont, par son fils Anselme et par le comte Henry, comprenait non-seulement leurs biens de Signy, mais encore ceux de St-Pierre-sur-Veel, de Libreci, de Mainby, de Draise et d'Harleville, « tant en champs qu'en bois, en prés et en eauxj avec toutes les marnes en dépendant... [Quicquid in territorio Signiacensi^ et apud sanctum Petrum super Veel, Liberciiy Membiis^ Dresix et Harlevillae tenebant in campis, in silviSy in pratis et aquis cum appendentibus ad eadem loca mansionalibus . . .) »
Les bienfaiteurs accordaient aux religieux libre circulation sur leurs terres, sauf-conduit partout où ils voudraient aller, aisances des eaux, des routes, des bois et des pâturages (les glands, le poisson, etc.), faculté de vendre et acheter sur leurs domaines sans être assujettis à payer le teloneum \ sûreté et protection pour les gens à leur service.
^ Le teloneum, ou tonlieuy tonneu, tonnieu, était le droit que percevaient les seigneurs sur certaines marchandises.
La même charte, datée de 1135| contient un grand nombre de cessions et de donations. Voici les plus importantes :
Clairembault fait hommage de tout ce qui dëpen« dait de sa baronnie de Rozoj.
Hugues, comte de Neufchâteau, accorde le libre passage sur toutes ses terres sans aucun piaticum. *
Alexandre de Dun, Gilbert de Chaumont, Odoard d'Erwisy, Simon du Thour, Raoul de Prix vendent, moyennant dix sous, quinze sous, quarante sous, des terres à Signy et à Libreci.
Hellin d'Aulnoy (Launois, Alnettm) cède pour dix livres tout ce qu'il possédait à Aulnoy, à Signy, à Saint-Pierre-sur-Veel, et tout l'héritage qu'il attendait de son frère.
Les chanoines de Chaumont donnent la dîme de Samt-Pierre-sur-Veel, et celle de Saint-Médard de Libreci; la dîme de la vaUée de Ruisseloy est concédée par l'abbaye de Saint-Nicaise, sauf redevance d'une demi-mesure de froment par chaque année.
Eudes d'Erwisy et ses fils, Renauld de Vace (de Vaci) et Hugues de Taisy, abandonnent tout ce qu'ils possédaient à Draize. — Charte de 1135, donnée du consentement de Louis Vil, et confirmée par Sanson, archevêque de Reims, qui accorde en même temps aux religieux de Signy la faculté de faire pcdtre leurs troupeaux et de construire des greniers sur les terres de ceux de Chaumont.
En 1144, Jean, abbé de Saint-Michel de Laon,
* Piaticum, droit de péage.
donne tout ce qu'il possède à Banesme et à Waleppe.
En 1147, Eudes et Régnier, son frère, d'Herbigny, vendent toute leur terre de Waleppe moyennant 25 Uvres,
En 1153, Marca, mère d'Héribert du Thour, donne toutes les terres qui s'étendent du ruisseau de Chaudion à Hannogne.
En 1 155, Wiart de Sery [Guiardi^ de Ceris) donne sa terre de Lalobbe.
Raoul du Thour, qui avait déjà en 1135 donné son alleu de Libreci, donne en 1158 tout le territoire de Chappes. Par la même charte, Pierre de Montcornet abandonne le gland et la faine de ses bois avec toutes aisances sur ses terres. De concert avec son frère Barthélémy de Bomunt, il concède le droit de prendre des ardoises à Rimogne « autant que les religieux en voudront. »
Le comte de Flandres, en 1165, affranchit de tout vinage, tonlieu et péage, toutes les marchandises et denrées des religieux de Signy qui passeront sur ses domaines.
Nicolas de Rumigny avait eu avec l'abbaye de Signy des contestations assez vives, accompagnées de procès; mais, en 1209, il demanda à être absous de ses torts, et offrit, en retour du pardon qu'il sollicitait, le libre pâturage sur ses propriétés et un asile en cas de guerre. L'abbaye accepta le don et pardonna.
Qui terre a, guerre a, dit le vieil adage. Les religieux de Signy furent plus d'uçe fois à même de rendre hommage A la vérité du dicton populaire
l'abbaye de signy 77
Du XIIP au XVr siècle, ils eurent à soutenir une quantité innombrable de procès, dont la plupart se dénouèrent devant des arbitres. Ces arbitres étaient, tantôt l'archevêque de Reims, tantôt Pabbé de Saint- Nicaise ou de Saint-Remy, tantôt un des seigneurs voisins.
Plusieurs fois le roi de France dut intervenir dans ces contestations. C'est ainsi qu'en 12.13 Philippe- Auguste fut obligé d'interposer son autorité pour mettre fin à un procès qui durait depuis longues années entre l'abbaye de Signy et le seigneur de Rozoy.
Les religieux de Signy n'acceptaient pas seulement les terres et les dîmes; ils recevaient volontiers les rentes en argent, si modiques qu'elles fussent \ et même les dons en bestiaux.
Wauchier, seigneur de Rimogne, par une charte écrite en français et datée de 1291, ^ déclare que « pour Vamisiiet et pour la dévotion qu'il a à l'église de Signy, et pour le remède de son atixe et de ses ancesseursy il donne parmenaulement ^ trois cents testes lainiie portans et trois cents aigniaux en leur maison à Rimoingue que on appelle Lescaillière de Signt; il
* Pierre de Montcomet, en 1186, donne dix sous, monnaie de Gh&lons, par chaque année.
* Le Cartulaire de Signy renferme un grand nombre de chartes françaises des xiiic et xiv^ siècles. Ces documenta ne sont pas curieux au seul point de vue de l'histoire locale; ils présentent aussi un haut intérêt sous le rapport philologique.
' G'est-à-dire, à toujours^ à perpétuité.
octroie en outre aux moines pouvoir d'avoir en leur dite maison douze pors de la Saint-Remy ou chief d'octobre jusques a/uw Chandeles (la Chandeleur), qui puissent aller pa^turer ou li autres porciaus vont parmi le paisnage paiant. »
Il nous serait facile de multiplier nos citations. Dans la crainte d'abuser de la patience de nos lecteurs, nous nous bornons à ces quelques faits qui expliquent, du reste, tous les autres.
L'abbaye de Signy, comme nous l'avons dit plus haut, avait eu pour mère celle d'Igny. Elle eut à son tour plusieurs filles, entr'autres Bonne-Fontaine et le VaUSaint-Lamberi.
En 1158, ^ Nicolas, seigneur de Rumigny, fit don aux religieux de Signy d'une ferme appelée Seri'FonteSy et plus tard Bonne-Fontainej pour y bâtir un monastère. Bernard, qui était alors Prieur de Signy, choisit douze moines dans sa communauté, et les envoya à Bonne-Fontaine sous la conduite de Thierry, homme pieux et honnête {virum religiosum et honesPim). Mais les biens accordés par le seigneur de Rumigny étant insuffisants pour bâtir et doter ce monastère, Bernard détacha des possessions de Signy trois petites fermes : Martinsart^ ^
> Et non en il&i, comme le dit D. Marlot dans Tédition française de son histoire, p. 417, t. 3.
' Aujourd'hui écart de Logny-Bogny,
l'abbaye de signy 79
Waleppe * et Cuym, ou Coins, ou Cuyir. Ce dernier mot se trouve ëcrit sous ces trois formes dans le Gallia christiana, dans D. Lelong et dans D. Marlot. Toutefois, les religieux désignés par Bernard ne consentirent à aller habiter leur nouvelle demeure qu'à la condition qu'il y aurait, après leur mort, réciprocité de prières et suffrages entre eux et ceux de Signy. '
Le VaUSainir-Lambert, au » diocèse de Liège, fut fondé en 1201. Cest encore douze religieux de Signy qui, sur la demande d'Hugues de Pierrepont, évêque de Liège, et sous la conduite de Tabbé Guido, ftœént chaînés de jeter les fondements de la nouvelle colonie. Les Annales de CSteaux indiquent comme premier abbé du Val-Saint-Lambert un des moines de Signy, nommé Gérard.
Vers la fin du xn* siècle, l'abbaye de Signy possédait à Reims une maison de refuge ou asile.
Les asiles ne sont pas une création du moyenâge, puisque le droit d'asile existait chez les Romains et chez les Grecs. Le Deutéronome lui-
* Hameau dépendant de la commune de SMgnyy caniOB de CMteau-Porcien.
* « Quod quando aliquis monachus vel conversas de eorum Gonventu moreretur, tantum pro eo ab une quoque monacho vel converse Signiacensis monasterii fieret, quantum pro uno quoque eorum fieri oonsuevit; et ipsi quoque pro Signiacensibus idem perpetuo factures se spoponderunt. » — Gallia christiana^ t. 9, p. 314.
> C'est à tort que D. Marlot désigne cette^abbaye sous le nom de VaUSaint'-Laurent,
H<> l'abbavk de signy
même Tavait consacré : k \o\\^ no livrerez point, dit-il, l'esclave qui s'est réfugie vers vous, entre les mains de son maître. 11 demeurera parmi vous où il lui plaira, et il trouvera le repos et la sûreté dans quelqu'une de vos villes, sans que vous lui fassiez aucune peine. » (Chap. XXI IL)
Un des capitulairos de Charlemagne prononçait la peine de mort contre celui qui aurait tenté d'arracher par violence des p'jrtùjucs^ tks cours, des jardins, d^ baiiiSy ou autres dépendances de l'éf/lise, l'ennemi qui s'y éUût réfugié.
« Si quelqu'un, dit le capitulaire 886, s'est enfui dans l'église, qu'il soit en paix dans les bâtiments mêmes de l'église; il n'est pas nécessaire qu'il entre à l'église. Que personne ne prétende l'en arracher par la violence, mais qu'il lui soit permis d'avouer ce qu'il a fait, et que de là il soit, par la main des gens de bien, conduit en public pour les débats. »
La barbarie des mœurs, la dureté des seigneurs féodaux trouvèrent, par bonheur, un contrepoids énergique dans l'influence de l'Eglise et dans son action civilisatrice. Dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, du reste, l'Eglise, sans heurter de front des habitudes enracinées, opposa son autorité au pouvohr exorbitant des seigneurs. Non-seulement elle maintint le droit d'asile, mais elle rétendit et le rendit plus efficace.
Indépendamment des églises, des évêchés, des chapelles, la plupart des abbayes se faisaient concéder le droit d'asile, soii dans l'intérieur ou dans l'enclos du couvent, soit dans une maison tout à fait indépendante et éloignée.
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Le simple anneau d'une porte d'église était quelquefois une sauvegarde pour l'homme poursuivi. Jean Le Coquelier, sous-diacre du diocèse de Sens, ayant été arrêté et battu par les bourgeois de la garde pendant qu'il tenait fortement l'anneau de la porte de la cathédrale, le parlement condamna les bourgeois en une amende envers le clergé et envers le roi *.
La charte par laquelle Guillaume, archevêque de Reims, reconnaît et constate le droit d'asile que les reUgieux de Signy s'étaient fait attribuer dans cette ville, est remarquable à plus d'un titre. Nous la traduisons comme un document précieux :
t Guillaume, par la grâce de Dieu, etc. — Gomme les rails se transmeltent par récriture à la postérité, et que c'est un moyen d'enseigner l'ignorance et d'empêcher l'oubli, nous faisons savoir à tous nos fils en la sainte Eglise que nous avons accordé à perpétuité à nos bien-aimés en Jésus-Ghrist, l'abbé et la communauté de Signy, du consentement et de la libre volonté de l'Eglise de Reims, l'immunité et la faculté d'acheter et vendre librement dans notre cité de Reims et sur toute l'étendue de notre terre, tout ce qu'ils croiront nécessaire à leur usage, de conduire et transporter tous objets sans êire assujettis à aucun droit de lonlieu, stellage et winage ^ ou autres. Quant à la maison qu'ils ont
' Olim du parlement de Paris, 1304. — Micheiet, Origines du droit français ^ p. 326.
' Nous rappelons que le tonlieu était le droit qu'exigeaient les seigneurs sur toute espèce de marchandises; — le stellage, le droit qui se payait sur les grains vendus à la iialle ou aiUeurs, à raison d'une écuellée par chaque seplier ; — et le winage, le droit que les seigneurs percevaient sur tous les vins qui passaient sur leurs terres.
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acquise et édiflée à Reims, au lieu dit Marcheel^ nous voulons que lesdits abbé et communauté la possèdent à perpétuité avec son pourpris ^ et ses dépendances, en telle liberté et franchise qu'ils puissent y acheter et vendre, comme il est dît ci-dessus, et que personne ne puisse, sans leur permission, saisir un homme, répandre le sang ou exercer quelque autre violence dans son enclos ou dans son pourpris -, sauf toutefois que si ladite maison et ses dépendances revenaient à des mains laïques, nous reprendrions sur eux la juridiction qui nous appartenait précédemment. En foi de quoi nous avons fait sceller les présentes lettres de notre sceau de TEglise de Reims. Fait Tan de grâce mil cent quatrevingt-treize *. »
Un des bienfaiteurs les plus généreux de Tabbaye de Signy fut Manassès, comte de Rethel, qui, du consentement de la comtesse Mathilde, de son fils Hugues et de son frère Baudoin, donna aux religieux le droit de faire paître leurs troupeaux sur ses terres de Barbaise, de Jandun, de Launois et de la Pereuse. — Charte de 1194.
Mais il arrivait quelquefois que les héritiers des donataires, mécontents de libéralités qui diminuaient ou grevaient leur héritage, suscitaient aux moines mille embarras et mille chicanes.
Le priorat de Gilles P% qui ne dura que cinq ans, de 1213 à 1218, fut signalé par des démêlés sans nombre avec le comte de Château-Porcien, fils de ce comte Henri que nous avons vu figurer dans la
1 On appelait pourpris^ porpris ou porprins tout ce qui se trouvait autour d*une propriété, comme le jardin, la cour, le verger. Ce pourpris était ordinairement ceint d'une palissade et formait un enclos.
* Gartulaire de Signy, mss.
l'abbaye de signy Sïi
charte de 1135. Ne pouvant réclamer la propriété des biens donnés par son père, il imagina d'y exercer certains droits seigneuriaux, et entre autres celui de chasse. Mais le prieur Gilles n'était pas homme à cédera de pareilles prétentions. Il résista de la façon la plus énergique, et les vassaux de l'abbaye, menacés dans leur jouissance, résistèrent avec lui. Les choses en vinrent au point qu'un engagement sérieux eut lieu un jour entre les gens du comte et ceux de l'abbaye assistés des frères converSé Plusieurs hommes furent tués et blessés de part et d'autre ; l'endroit où s'était engagé le combat prit le nom de nom de Croix des Convers.
Gilles eut recours au roi qui envoya un magistrat avec quelques troupes pour mettre à la jaison le comte de Château-Porcien. Celui-ci promit de cesser ses entreprises ; mais il n'en devint que plus acharné contre le Prieur, qu'il abreuva de persécutions et qu'il obligea à déposer sa charge.
Gilles II, que D. Lelong a confondu avec le précédent, fit déterrer les corps des abbés Guillaume, Amoul, Gérard et Bernard, et les fit déposer dans des tombes en pierre à l'entrée du cloître. Cette cérémonie s'accomplit avec une grande solennité en présence des abbés d'Igny, de Bonne-Fontaine et de la Val-Roy. Les dalles sculptées, qui recouvraient ces tombes et qui représentaient les quatre saints personnages, se voyaient encore à Signy au moment de la Révolution.
Renard^ qui fut promu en 1236 des fonctions de cellerier à celles de Prieur, entreprit la construction
84 LABBAYK liK SHiNY
de réglise et du grand dortoir. Aidé des libéralités du plus grand nombre des seigneurs voisins et notamment de la dame de Rosoy, il voulut donner à son œuvre un caractère de grandeur et de majesté. A en juger par quelques dessins qui en sont restés, et par ce que rapportent ceux des habitants de Signy qui ont pu voir l'église, c'était un des plus précieux et des plus élégants morceaux d'architecture que nous ait légués le moyen-âge. Quant à son étendue, elle était considérable, et il est facile de la constater encore par les fondations qui se trouvent dans les jardins établis sur son emplacement. Le style était l'ogive pure du xiii*" siècle. Quoiqu'elle n'ait été achevée que longtemps après, les moines n'avaient introduit dans le plan primitif que de très-légères modifications, qui n'en altéraient ni les proportions ni l'élégance.
Martin, cellerier d'Igny et grand économe, fut nommé Prieur de l'abbaye de Signy vers 1248.
Jusqu'à cette époque, les Seigneurs do Chaumont et de Château- Portion exerçaient le droit d'avouerie sur les bois appartenant à l'abbaye. Ce droit était le résultat de la reconnaissance faite par les religieux en quaUté de vassaux, au profit des seigneurs féodaux qu'ils avouaient pour leurs suzerains, à raison des terres relevant de leurs fiefs. Or, il faut dire que les descendants des seigneurs donataires ne l'exerçaient pas toujours avec modération et désintéressement. Plus d'une fois ils avaient vexé les religieux de Signy, et lorsque ceux-ci s'avisaient de vouloir vendre quelques-unes de leurs propriétés
I/ABBAYE DE SKINY 85
OU de les échanger contre d'autres, ils rencontraient chez les héritiers des premiers possesseurs des obstacles et des^ chicanes qui ne laissaient pas que de les incommoder beaucoup.
Le Prieur Martin, homme d'énergie et de volonté, entreprit de délivrer le monastère de cette servitude embarrassante. Il y parvint à force d'adresse et de persistance.
Nous trouvons à ce sujet, dans le Cartulaire de Signy, une charte des plus curieuses, à la date du mois de novembre 1250. Cette charte, donnée par Guillaume, archevêque de Reims, contient, au sujet des débats sur l'avouerie, des détails intéressants que nous croyons devoir reproduire.
« Godefroy de Château et Regnault de Chaumont » inquiétaient et molestaient depuis longtemps les » religieux de l'abbaye de Signy ; sous le prétexte » à^avouerie et de tutèle ik extorquaient violemment » desdits religieux certaines choses qu'ils ne crai- » gnaient pas de s'approprier. Mais, guidés par le » repentir et reconnaissant leur injustice , ils ont » abandonné leurs réclamations (anin«mcaZi6m/mmr/i » guirpuerimt) et les ont résignées entre nos mains » au profit de ladite EgUse. Lesdits Godefroy et «Regnault ont confirmé et abandonné à ladite » Eglise à perpétuité toutes les donations, aumônes » et firanchises concédées par leurs prédécesseurs » et par leurs hommes quels qu'ils soient sur les » tenances, terres et fiefs situés dans leurs do- » maines. Pareillement, ils lui ont octroyé la pêche » dans leurs ruisseaux et la chasse dans leurs bois
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» et plaines sur toute l'étendue de leurs domaines, » déclarant ladite Eglise et tout ce qui lui appartient » libre et assuré à toujours, ne réservant pour eux » ni servitude^ ni justice, ni droit de domaine. Ils » ont reconnu qu'ils avaient injustement vexé les » religieux de Signy, et qu'ils n'avaient aucun droit » à agir violemment à leur égard. Si même, par » suite d'abus, ils avaient acquis quelque droit, » lesdits seigneurs le déclarent bien acquis, et ils » promettent formellement de vivre en paix avec » l'Eglise de Signy et de ne l'inquiéter en rien. Il a » été convenu, entre lesdits Godefroy et Regnault et » l'abbaye de Signy, que, si quelques-uns de leurs )> hommes lui avaient fait outrage ou tort, ils se- » raient tenus de lui présenter satisfaction complète ; » à défaut de quoi, et dans le cas où lesdits seiy> gneurs violant leurs promesses, molesteraient les » gens de l'abbaye, ceux-ci auraient la faculté d'en » appeler à qui bon leur semblerait et de se choisir
» un défenseur En foi de quoi, Qodefroy et
» Regnault ont juré entre nos mains , et nous ont )> pris pour garant. »
Martin contribua aussi, par de nombreuses et importantes acquisitions, à augmenter le domaine de l'abbaye de Signy.
Poncard succéda à Martin, après avoir été cellerier de la Val-Roy. Il fut choisi pour arbitre dans le procès qui s'éleva, en 1261, entre l'abbé de Saint-Remy et l'abbé de Saint-Nicaise, sur la question de savoir à qui appartenait le droit de garder la clef de la porte de Saint-Nicaise.
Sous le Priorat de Pierre, ou Robert de la Bassëe, les travaux de l'église de l'abbaye furent poussés avec activité. Ce Prieur, comme Martin, défendit courageusement les droits de sa maison; puis, se voyant chargé d'infirmités et cassé de vieillesse, il se démit volontairement de ses fonctions.
Bertrand de Givron fut un des Prieurs les plus remarquables de l'abbaye de Signy.
a II était, dit Marlot, homme d'excellente constitution , civil , affable , intelligent , et qui termina quantité de différends que le monastère avait avec l'église de Reims par son bel esprit, même un long procès intenté pour la forest de Froidmont. Il eut aussi des grandes prises avec les comtes de Portian et les seignenrs d'Audenarde, de Bogny^ et autres gentilshommes voisins, qui lui donnèrent bien de l'exercice; mais il se comporta généreusement pour la deffense de ses droits, apaisant les uns par la douceur, d'autres par présents, et les plus opiniastres par la rigueur de la justice, si bien qu'il laissa toutes choses paisibles et heureusement terminées avant son décès. »
Bertrand de Givron mourut vers 1276.
Son successeur, Arnoul de Ventelaye, doué de précieuses quahtés monacales, s'occupa activement de la construction de l'égUse. Mais il parait que ses connaissances ou son goût en architecture n'étaient pas au niveau de ses vertus. Il introduisit dans l'église des modifications qui déplurent à ses religieux, et il fut obligé de renoncer à la dignité abbatiale.
HH l'abhaye dk si(;ny
L'église fut à peu près aclievée sous le Priorat de Poncard de Wasigny II, vers Tan 1300. Cet abbé y dépensa beaucoup d'argent et fit aussi ajouter de nouvelles chambres au dortoir; puis, se sentant frappé à mort, il rendit compte de sa gestion en présence de ses religieux, et mourut.
En 1335 , l'abbaye de Signy fit acquisition de la seigneurie de Chappes, « avec ses rentes, bourgeoisies, foraiges, justices haute, basse et moyenne, amendes et fourfais. » Cette seigneurie a était tenue en foy et hommage par J<Y/// de Thuitjny et Marie de Crama ille, sa femme; Marie, dame de Balchan et de Suellj femme jadis de feu monsieur Joffrois de Balehan ; Jof/'rois de lialehnn, fils, Catherine, sa femme; Arnouls de Memontj clievalier sire de Leschiele ei Marguerite, »a femme. « (Cartul. de Signy.)
Le dernier abbé régulier do Signy fut Bertrand ou Tristan * de Bizet, qui devint, en 1550, évêque de Saintes.
Son successeur, Charles, cardinal de Bourbon, fut le premier abbé commendataire.
C'est de cette époque que date la décadence de la maison de Signy. On comprend facilement, du reste, que des abbés commeudataires, qui ne résidaient pas dans l'abbaye et qui n'avaient, pour ainsi dire, de rapports avec elle que pour toucher ses revenus, s'occupaient fort peu d'améliorer et même de soutenir la communauté que la plupart du temps ils ne connaissaient pas.
* D. Marlot n'est d'accord avec lui-même ni sur les noms, ni sur les dates d'un grand nombre des Prieurs de Signy.
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On sait en quoi consistait le régime commendataire. On distingait deux sortes de commendes, la commende temporelle et la co^nnende perpétuelle. Il s'agit ici de la commende perpétuelle , qui donnait au titulaire, ecclésiastique ou laïc, le droit de jouir d'un bénéfice à l'instar d'un vrai bénéficier. Les Conciles se sont élevés bien des fois contre les commendes perpétuelles que Tintérêt des gouvernements avait établies et qu'il maintint jusqu'en 1790. Les abbés commendataires jouissaient du pouvoir temporel sur l'abbaye qui leur était confiée ; quant au pouvoir spirituel, ils l'abandonnaient à un délégué nommé Prieur claustral. Les abbés commendataires percevaient quelquefois jusqu'aux deux tiers des revenus du bénéfice.
Dès l'instant où ce régime était introduit dans une communauté, celle-ci était frappée d'une paralysie complète. C'est ce qui arriva à l'abbaye de Signy.
Le catalogue de ses abbés, à partir du cardinal . de Bourbon, n'est plus qu'une sèche nomenclature de noms et de dates; la vie s'était retirée de ce corps autrefois si actif.
Du reste, comme l'abbaye de Signy était la source de revenus considérables, la plupart des abbés qui l'obtinrent en commende étaient de hauts et puissants personnages. Les noms des plus illustres sont ceux d'Antoine de Bourbon, frère naturel de Louis XIII, du cardinal de Richelieu, d'Harcourt de Beuvron, de Nicolas de Saulx , cardinal de Tavannes, du cardinal de Rochechouart et d'Arthur de Dillon, aichevêque de Narbonne.
90 l'abbaye de siony
C'est ce dernier qui clôt la liste des abbés commendataires de Signy. Il jouit de ce bënéflce depuis 1787 jusqu'en 1790.
Les bâtiments et les propriétés de l'abbaye de Signy ont été vendus^ comme tous les biens ecclésiastiqueSy pendant la Révolution. Il ne reste plus rien, absolument rien de ce beau monastère et de * sa magnifique église, si ce n'est quelques substructions de murs et de piliers. Ajoutons, du reste, pour diminuer les regrets des archéologues et des amateurs de vieux moellons, que les bâtiments claustraux avaient été reconstruits entièrement au commencement du xvïii° siècle. L'église seule, que les plans de l'architecte avaient condamnée, était demeurée debout avec ses élégantes ogives et ses sculptures dentelées.
Une grande partie des livres de l'abbaye de Signy ont été transportés à Charleville, et ils ne sont ni les plus nombreux, ni les plus importants de sa Bibliothèque publique.
Quant aux manuscrits, ils sont beaucoup plus rares que ceux de Belval et du Mont-Dieu. Parmi les plus précieux figuraient le grand Cnrtulaire dont nous avons souvent parlé dans le cours de ce travail, et un autre Cartukiire sur vélin, du xni* siècle : tous les deux sont aujourd'hui aux archives de la Préfecture.
Sur les gardes d'un des manuscrits, marqué ad iiBum /*. Nicolai Doucet^ Hœ Mariœ de Signiaco religiosi^ on lit une C/uinsnn nouvel le ^ vulgairement connue
l'abbaye de signy 9i
sous le nom de complainte des Jansénistes, sur Tair : Sommeillant soubs l<i treille. Voici le premier et le dernier couplet de cette chanson :
Hélas ! pauvres Jansénistes, Tout morfondus et tout tristes^ Vous êtes poussés à bout.
Les valeureux fils d'Ignace, - Pères de la belle grâce, L'ont emporté dessus vous.
A ces prélats il n'importe
Que dii paradis la porte
Soit large à discrétion,
Et qu'on aiUe de la table
A ce paradis probable,
Dont Ignace est caution (16 avril 1658).
Si ces vers sont éclos à Signy, il faut convenir que le sol de Signy n'ëtait pas très-poétique au xvu' siècle.
Go.ogle
Entre les diocèses de Reims et de Verdun existait, au xn* siècle, une vaste forêt, prolongement de celle d'Ardenne, et qui prenait en ce lieu le nom d'Argone. L'Argone [Argonensis pagus) comprenait le pays situé entre la Meuse, la Marne et l'Aisne, de Mouzon et Stenay à Bar-le-Duc. La torêt n'avait pas moins de vingt lieues d'étendue. Saint Balderic et saint-Rodingue ou saint Rouin, s'étaient enfoncés les premiers dans ces solitudes et y avaient opéré les plus anciens défrichements.
Vers la partie occidentale de cette forêt se trouvait une verte et riante vallée {locus virms) qui porta
ÎM) l\\bbayk dk bklval
successivement les noms de Val-d'Or^ yal-de-Diolel, Val-Sain te-Marie et Bel-val. Là vivait, en 1133, un pieux ermite nommé Herbert [Herbertus vir vénéra^ bilis vilœ)j lorsque Téveque de Verdun, Albéron de Chiny, eut l'idée d'y fonder un monastère. Mais Albéron n'était plus détenteur du Val-de-Diolet; il l'avait donné en fief à Renaud, comte de Bar, et celui-ci l'avait passé en arrière-fief à Heni^, comte de Grandpré. L'un et l'autre ly^nt spontanément l'abandon de leurs droits. "^
Albéron, par sa charte de 1133, concéda le Valde-Diolet à un religieux qui avait dirigé pendant vingt ans l'abbaye de Saint-Pierremont au diocèse de Metz, et qui voulait abandonner cette abbaye par amour de la pauvreté et pour se livrer à la pratique de devoirs plus austères. Ce religieux, appelé Raoul ou Radulphe, accompagné de quelques frères sortis comme lui de Saint-Pierremont, vint donc établir sa colonie dans la belle va lire. Ce fut la règle de saint Augustin qui gouverna d'abord le nouveau monastère; c'est du moins ce qu'il est permis d'inférer des termes de la charte de 1133 et de Topinion formellement exprimée par les auteurs des Annules de Prémontré.
Ce qui avait fait croire d'abord que, dès son origine, le monastère de Belval avait été soumis à la règle de Prémontfé, c'est que parmi les signataires de la charte de 1133 figure l'abbé de cet Ordre. Mais il est probable que si Hugues apposa son sceau à cette charte, ce fut en qualité de témoin^ et non comme donataire.
l'abbaye DK BICLVAL 97
Quoi qu'il en soit du genre de vie adopté par les premiers habitants de Belval, il est certain que quatre ans plus tard, c'est-à-dire en 1137, la communauté suivait le régime de Prémontré. Rainald, archevêque de Reims, le déclare expressément dans la charte par laquelle il confirme la donation de l'évêque de Verdun et diverses acquisitions faites par les religieux de Belval.
a Nous vous confirmons, dit la charte, à vous et à vos successeurs, la possession du lieu vulgairement appelé Val-d'Or^ lequel vous a été donné par Albéron, évêque de Verdun, du consentement et par le conseil de son église, et de l'assentiment de Renauld^ comte de Bar, et d'Henri, comte de Grant- Preity avec toutes les dépendances dudit lieu, terres cultes et incultes, prés, bois, eaux, ainsi que votre église qui est située en deçà des limites de la paroisse de Nouart^ le tout libre de dîmes et d'exactions. Nous vous confirmons aussi le lieu dit Aixement, situé sur la Meuse , lequel vous avez acheté par notre intermédiaire d'Hugues de Reims et de son fils Ernold, moyennant la somme de sept livres, et que vous avez racheté d'Hugues de Douzi/y moyennant soixante sols, avec toutes ses dépendances, etc., ainsi que les moulins que vous avez établis sur la Meuse, et le drpit de pêche dans cette rivière, depuis l'endroit où commence la terre d^Anementy du côté de Mouzon, jusqu'au mortier * de Vincy,
* Nous demandons la permission de traduire ainsi le mot mortarium, qui signifie, en latin du moyen-âge, un étang, un marais, et en général, un retrait d'eau dormante. — On
98 l'abbaye de belval
y compris la morte-eau, dite Ran.... Nous vous confirmons aussi le lieu appelé Cressy, qu'Âlaïde de Grant-Preit, son fils Jean et ses autres frères vous ont donné avec toutes leurs dépendances, terres cultes et incultes, ainsi qu'un moulin sur l'Aisne, le droit de pêche, et celui d'usage dans la forêt autant qu'il vous en sera nécessaire pour bâtir et pour brûler.... »
Cette dernière partie de la charte de Rainald exige quelques explications. Nous dirons dès à présent^ et pour n'y plus revenir, tout ce que nous savons sur cette réunion de Cressy à l'abbaye de Belval. Pour cela, nous ne pouvons mieux faire que de traduire la notice que les Annales de Prémontré ont consacrée à Cressy.
« Aussitôt que Philippe fut devenu abbé de Belval^ le parfum de ses vertus et le zèle de sa parole lui concilièrent toutes les populations voisines ; les puissants du siècle en vinrent à mépriser les pompes mondaines, et des vierges de la plus haute noblesse accoururent auprès de lui, disant adieu au monde, et ne respirant que l'amour de Dieu. Philippe, cet homme excellent, ne put que condescendre aux désirs pieux de ces jeunes filles. Il fut aidé dans son dessein par Aleïde de Grandpré, Henri Rufiis d'Autry, et Odin, frère de ce dernier ; tous les trois lui donnèrent d'un commun accord le
appelait morte-eau, morteau ou marteau (mortay mortua agua^ un endroit oti une rivière formait une eau stagnante. (V. DucANGE, v® morta, mortarium.) — Le mortier de Vincy élait tout-à-fait dans cette dernière condition.
l'abbaye de belval 99
prœdium de Cressy ou Crisseu, adjacent au comté de Ghrandpré, afin qu'U pût y ériger un couvent.
» Aussitôt que le couvent fut construit, on y vit accourir une foule déjeunes filles de distinction qui venaient se ranger sous les drapeaux de saint Norbert \ Aleïde de Grandpré elle-même vint se joindre aux servantes du Seigneur; son exemple fut suivi par Aleïde d'Àpremont^ et quelque temps après par Ermengarde de Montigny, Ledivide de Sorcy et plusieurs autres femmes d'un rang aussi illustre^ dont les noms figurent avec honneur dans le nëcrologe de Belval.
» Le nombre des religieuses s'accrut de jour en jour, mais il n'en fat pas de même des bienfaiteurs da^la sainte maison. Cette circonstance obligea Goscelon, abbé de Belval, qui prévoyait avec douleur la ruine prochaine du couvent de Cressy, à recommander, en 1225, à l'abbesse de ce monastère de ne pas céder trop facilement à la ce piété indiscrète » des postulantes, et de n'admettre aucune nouvelle religieuse jusqu'à ce que leur nombre fût réduit à dix. Cette mesure si sage et si salutaire ne fut pas du goût d'un des successeurs de Goscelon, l'abbé Jacques, qui considéra comme une cruauté la recommandation faite à l'abbesse de Belval. Il fit admettre un si grand nombre de religieuses que les revenus de Cressy étant devenus insuffisants, il
^ C'est saint Norbert, né dans le duché de Glèves, qui fonda en 1120, dans le vallon de Prémontré, près de Laon, l'Ordre des Prémontrés, qui avait pour objet la réforme des chanoines réguliers de saint Augustin.
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fallut prendre sur ceux de Belvak De là de grands murmures parmi les frères de Belval contre leur supérieur, plaintes au Chapitre général de l'Ordre qui, sous la présidence de Guy, abbé de Prémontré, fit revivre le décret de Goscelon, en 1280. Jacques, mécontent de cette décision^ résigna ses fonctions Pannée suivante et se retira à Prémontré. Mais le mal était fait ; à dater de ce moment, le couvent de Cressy déclina et finit par s'éteindre; du moins il n'en est plus question dans les annales de Belval *. y>
Maintenant, revenons au Val-de-Diolet.
En 1139, une bulle du pape Innocent II vint donner à l'abbaye fondée par Raoul de Saint-Pierremont la consécration suprême. Cette bulle reproduit toutes les confirmations contenues dans la charte de Rainald, et y ajoute celle de la donation faite par Hélie (Helià) de Bourq^ de la terre de Womiel \ EUe se termine en menaçant des peines rigoureuses de l'excommunication quiconque s'aviserait d'exiger de l'abbaye des dîmes ou des tributs
1 D. Lelong, nous ne savons d'après queUe autorité, prétend que le couvent de Bois-Us-Dames, près île Belval, avait été réuni par Tabbé Philippe à celui de Cressy. Le même auteur ajoute, et ceci nous semble moins contestable, qu'à dater du xiv® siècle, Cressy ne fut plus qu'une prévôté en commende, sans aucuns vestiges de maison religieuse.
« Wamel était la dénomination la plus ancienne du lieu où fut Tabbayede Belval... Locus qui dUebatur Wamelis et nunc nuncupatur Bella Vallis. (Bulle d'Eugène III.)
l'abbayk de belval 101
illégitimes, de la troubler dans la personne de ses membres, de lui enlever ses biens, de l'inquiéter par des vexations, en un mot, de porter sciemment atteinte à ses privilèges et possessions.
L'abbaye de Belval prenait une extension rapide. Samson, archevêque de Reims, se montra pour elle plein de sollicitude ; le préambule d'une charte qu'il lui accorda en 1141 en est la preuve. « Il est, dit-il, de son devoir d'évêque de protéger tous les fidèles en général, mais il doit une sympathie toute particulière aux hommes qui, pour se consacrer tout entiers au service de Dieu, ont rejeté le fardeau du siècle, et qui, pour que l'esprit ne fut pas Fesclave de la chair, ont réduit celle-ci en servitude, et ont voulu vivre du travail de leurs mains. » En conséquence, sur la demande de Thierry, abbé de LocuS'ViremiSj il lui assura à perpétuité la possession de la terre de Fontenilley qui lui avait été donnée par Ponce de Bourcq^ Cécile j sa femme, et RicMlde, sa fille, « en présence de Withier^ comte de Rethel. » Les noms d'une douzaine d'autres donateurs sont mentionnés dans cette charte.
On peut se convaincre, en lisant une bulle du pape Eugène III, datée de 1145, de la rapidité avec laquelle avait grandi l'abbaye de Belval et de l'importance des biens qu'elle possédait, douze ans à peine après sa fondation. Outre celles que nous avons déjà mentionnées, on y voit encore figurer les terres d'Orrarw, de Fossé (Fosseth), à^Asmy et parmi les nouveaux bienfaiteurs, Hugues de Sacyj Waucher de Salmonée, Warin de Vrizy, le seigneur
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de BrieullSj Wamier de Brécy^ Guy de Saint0'Mari$f Dudon de Dione, etc.
Cependant, les religieux de Belval et ceux de Saint-Pierremont n'avaient pas oublié leur origine commune; des relations d'étroite amitié s'étaient établies entre les deux abbayes. Toutefois, ces relations mêmes avaient leurs inconvénients. Sous le moindre prétexte, et souvent pour des motifs purement personnels, les moines de Belval quittaient leur couvent pour celui de Saint-Pierremont, et ceux de Saint-* Pierremont agissaient de même. Les supérieurs des deux monastères s'émurent de ces pérégrinations; en 1175, ils conclurent une convention par laquelle désormais ils s'interdisaient réciproquement la faculté de recevoir dans leur maison tout clerc, laie, convers, novice ou profès, qui, contrairement à la volonté de labbé, voudrait fouler aux pieds son vœu de stabilité et changer de résidence.
Mais l'abbaye de Belval n'était pas à l'abri de la malice des hommes ; les grands biens qu'elle possédait légitimement excitaient la convoitise de quelques seigneurs voisins, qui, à plusieurs reprises, avaient essayé de lui ravir, qui une terre, qui un pré, qui un bois. Henri ?% archevêque de Reims, par une charte datée de Mouzon (1172), vint au secours des religieux; il les confirma de nouveau et solennellement dans la possession des biens relatés dans les chartes précédentes et de tous ceux qui leur étaient échus depuis.
Vingt-sept années seulement séparent la bulle du pape Eugène III et la charte de Henri P', arche*
L'ABBAYK P£ BSLVAL 10S
vêque de Reims (1145-1172). Ce fîit une époque florissante pour l'abbaye de Belval, qui grandissait à vue d'œil et s'enrichissait de donations considérables. Nous citerons parmi ses plus récents et ses plus magnifiques bienfaiteurs : Qeerbrani, de Brimlles ; Jacques, de Mouzon ; Wauthier, de ifcm- %ay; Raoul, de Raucourt; Etienne, de Chappes; Raoul, de Saint-Lambert; Jean, de Charbogne.
Nous avons dit plus haut que l'abbaye de Mouzon, entre autres libéralités, avait donné à l'abbaye de Belvàlle droit de pêche dans la Meuse depuis Anement jusqu'à la Morte-Eau de Vincy. Augobrand, fils de Héric, châtelain de Mouzon, contesta à l'abbaye de Belval ce droit de pêche ; puis, « grâce à la clémence divine, » il vint à résipiscence et se désista de ses prétentions. Il permit même aux religieux de pêcher en deçà et au-delà des lieux indiqués (1156).
L'abbé de Gorzy imita celui de Mouzon. En 1175, il abandonna aux religieux de Belval une terre qu'il possédait à Montmédy, moyennant une rente de dix livres, monnaie de Châlons, et toutes les terres qui en dépendaient, y compris les dîmes de Challerange et de Piiiseax, et les moulins de Semide, Falaise et Savigny. Cette cession fut confirmée en 1177 par Guillaume V\ archevêque de Reims.
« Qui terre a, guerre a, » dit le proverbe. L'abbaye de Belval ne pouvait échapper à la règle commune ; elle eut de nombreux procès avec les seigneurs voisins. La plupart de ces procès se terminèrent par des transactions. Il en fut ainsi de celui
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que lui avaient suscité, en 1193, Nicolas, à'Autry, et Isabelle, comtesse de Rethel, sa femme, à propos de la juridiction de Nouart; et des difficultés beaucoup plus graves qui s'élevèrent vers le même temps entre l'abbaye et Baudoin, d'Autry, à propos de la terre de Vaux, Cette terre de Vaux avait été cédée à l'abbaye de Belval, moyennant un cens annuel, par l'abbesse d'Avenay. Henri, comte de Grandpré, fut pris pour arbitre, et il parvint, non sans peine, à régler le différend.
Un des plus illustres abbés de Belval fut, sans contredit, Beaudoin, de Beaumont, qui assista, en 1323, au synode de Reims. « Il était, disent les Annales de Prémontré, petit de taille, mais grand par la piété, amoureux de la solitude et de la prière, économe pour lui-même, prodigue envers les pauvres, puissant par la parole et par l'exemple, administrateur prévoyant des choses temporelles, plein de sollicitude pour l'ornement et l'ameublement de son église, chéri des évêques, aimé de ses frères, dévoué de corps et d'âme aux intérêts de Tabbaye. » Son corps fut enterré dans l'église de Belval, devant le maître -autel, sous une dalle de marbre blanc. Beaudoin, de Beaumont, y était représenté de grandeur naturelle ; un groupe d'anges, portant le cœur de l'abbé, occupait la partie supérieure de la dalle, sur les bords de laquelle on lisait une inscription en vers latins, qui témoignait beaucoup plus en taveur des sentiments de la communauté qu'en faveur de ses facultés poétiques :
Vers l'année 1470, les bâtiments du couvent et
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des cloîtres tombaient en ruines. Le Prieur Henri de Cesse entreprit do les reconstruire ; sa tâche était à peu près terminée lorsqu'il mourut en 1479. Ce qui reste aujourd'hui de Tâbbaye de Belval appartient à cette reconstruction d'Henri de Cesse.
Jean Collart, de Verpel^ fut le dernier abbé régulier de Belval. C'est lui qui, en 1533, résigna son abbaye entre les mains d'un commendataire. Pour l'amener à cette abdication, François P' lui assura une pension annuelle, et lui donna pour successeur Jean du SaVy ou, suivant d'autres, Jean de Joyeuse, chevalier de Jérusalem, précepteur de Bouœ et de Merlan. Cette révolution ne s'accomplit pas sans donner lieu à d'énergiques réclamations de la part d'Antoine, duc de Bar et de Lorraine, sous le patronage duquel était placée l'abbaye de Belval.
Ce grave événement est mentionné en des termes pleins de tristesse et de dignité dans le Nécrologe dé l'abbaye, sous cette rubrique ; Commémoration de Jean de Verpel, autrefois abbé de cette église, a Jean de Verpel, dit la notice, gouverna trente ans » cette maison et la résigna en des mains séculières » à notre grand détriment ; car c'est pour cela que )) le trésor &t épuisé et que le service divin fut » amoindri. Toutefois, qu'il repose en paix. »
A Belval, comme à Elan, comme à Signy, comme dans la plupart des abbayes de France, le régime des commendataires fut en effet désastreux. Les abbés gaspillaient les revenus, et un déplorable relâchement s'introduisit dans la discipline. Lorsqu'ar*
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riva la révolution de 1789, le plus grand nombre de ces établissements ne tenaient plus que par le nom aux institutions qui avaient fait leur gloire. La décadence était déjà complète; le grand nom de la famille de Joyeuse^ dont quatre ou cinq membres furent successivement abbés commendataires, n'en préserva pas l'abbaye de Belval.
L'abbaye de Belval comptait cinq filles : Stmay ou la Piscine j dans le diocèse de Verdun; Septfontaines^ dans l'évôché de Langres ; Mont^Flabon^ dans l'évêché de Tulle ; Sainte-Croix et Juste^Monty dans révêcbé de Metz ; — et deux petites- filles : Cressy (dont nous avons parlé précédemment) et BoiS'les'^Damesy couvent dont les bâtiments étaient contigus à ceux de Belval.
Le pastorat de Belval comprenait : Vaudieulet (Vehi in Diolato), — Nouart (Noacum), avec les annexes de Barricourt et de Champis, — Tailly (Talliacum) avec la succursale de Bochy, — Fossé (Fossato), — Lon^ii;^-/a-Cro w7(Longivadum deCruce). A l'abbaye ressortissaient encore trois prieurés simples : Cressy j Fontenille (Fontanellum), près Attigny, et Saint-Etienne-à-Arne.
Avant que les guerres de religion eussent dévasté le pays, l'église de Belval renfermait un grand nombre de mausolées aussi remarquables parj leur ancienneté que par leur magniâcence. Les deux plus beaux étaient, sans contredit, ceux d'Ingobrand, comte d'Autry, et d'Henri, comte de Grandpré. Le passage des réformés, en 1572 et 1636, leur fut fatal.
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Les Annalei de Prémontré ont dresse scrupuleusement le catalogue des reliques que possédait Tabbaye de Belral; au nombre de ces reliques figuraient les suivantes : une dent de saint Christophe [ut piè cr^ dituTj dit le catalogue), une dent de saint-Laurent, martyr, des cheveux et du lait de la sainte Vierge, un fragment de la crèche et du sépulcre du Christ^ un fragment de la pierre meuUère à laquelle fut attaché saint Crépin lorsqu'on le précipita dans l'Aisne, un fragment du haiiap dans lequel N. S. institua la cène, enfin la tête de Sainte-Gertrude^ sainte que l'église de Vaux-Dieulet honorait d'un culte tout particulier.
La bibliothèque de Belval était riche en manuscrits et en ouvrages imprimés d'une grande valeur, dont un assez grand nombre font aujourd'hui partie de la Bibliothèque de CharleviUe. Ce dernier établissement possède, entrelautres, la belle Bible manuscrite du xn* siècle, que posséda Mabillon, et sur la garde de laquelle le savant bénédictin écrivit cette note, précieuse à plus d'un titre : « Biblia infiniti valoris et servatu dignissima. »
Les derniers jours de l'abbaye de Belval n'ont été signalés par aucun événement de quelque importance. Le décret du 13 février 1790 supprima les ordres religieux et les vœux monastiques. En vertu de ce décret, toutes les personnes de l'un et de l'autre sexe existantes dans les monastères eurent la faculté d^en sortir, au moyen d'une déclaration à la municipalité du lieu de leur naissance. Des officiers municipaux se transportèrent à Belval, s'y firent représenter
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les comptes de régie et dressèrent un inventaire de Targenterie, de la sacristie et de la bibliothèque. Ils reçurent en même temps la déclaration des dettes de la communauté et les titres justificatifs.
Quelques-uns des moines de Belval manifestèrent le désir de continuer à vivre en religion selon leurs vœux solennels; mais les événements de 1792 et de 1793 les obligèrent à se disperser. Les uns émigrèrent, les autres restèrent dans le pays, se dérobant sous l'habit séculier aux dangers de cette terrible époque.
L'abbaye de Belval avait vécu pendant près de huit siècles. Elle n'avait jamais eu l'importance des abbayes fameuses de Cluny, de Saint-Denis, de Cîteaux, de Saint-Maur, mais elle n'en a pas moins exercé son influence sur nos contrées. Comme ses sœurs, elle a travaillé à l'œuvre de la civilisation moderne, en défrichant le sol et les idées, et en semant, en son temps, une partie de ce que nous moissonnons dans le nôtre.
L'abbaye d'Elan (Slam, Slantitun, EHantium^ Eslantium^ Eslan^ Bilan) a été fondée en 1148 par le bienheureux Roger ^ Une chronique manuscrite de rOrdre de Citeaux raconte en ces termes cet événement : « Anno domini M. C. XLVIIL Kakndis
i La date de cette fondation ne saurait être douteuse. Outre rantorité du Catalogue des Saints de l'Ordre de Ci^ teaux, de Hugues Mesnard, des BoUandistes, de D. Marlot, du Menologium et des Annales de l'Ordre^ eUe est encore attestée par ce vers chronographique fort ancien :
CLaM dat principium de Slam, sed deme bis unum.
Les trois lettres majuscules du premier mot donnent il50. En retranchant deux années {deme bis unuin)^ on obtient
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Augustiy fundatuni est cœnobium de EllanliOy in t^srritorw remensiy et in eodon florehat Rogerius ejiisdem cœnobii prinius abbas, in abstin^^nlia et miraculis patrandis gloriosus ; tjul de monasterio Loci Regii illuc cum frairlbus ftierat tra7is ni issus. »
Roger était né en Angleterre à la fin du xi' siècle ou au commencement du xii*. Obéissant à la voix du prophète qui lui disait d'abandonner sa patrie et la maison de son père, il quitta l'Angleterre et vint en France. En ce moment, sous l'énergique impulsion de saint Bernard, l'Ordre de Citeaux voyait s'élever d'importantes et illustres abbayes. Roger entra dans celle de Loroy < , qui venait de s'établir dans le diocèse de Bourges. C'était^ disent les Bollandistes, un homme d'un visage sévère, modeste dans son extérieur, circonspect dans ses paroles^ timpré dans ses œuvres, assidu à la prière, plein de foi. d'espérance et de charité.
Est-ce l'abbé de Loroy qui conçut le projet de fonder un monastère dans les Ardennes, ou bien, comme le rapporte une chronique manuscrite, est-ce le comte de Rethel, Witer, qui pria l'abbé de Loroy de lui envoyer des religieux ? Cette dernière solution nous paraît la plus probable.
Quoi qu'il en soit, douze religieux partirent de Loroy sous la conduite de Roger, à qui, malgré sa résistance, fut confiée la direction de la petite colonie. Roger et ses compagnons s'arrêtèrent en un lieu désert et couvert de bois, où ils s'établirent le
« Loroy {Locus regius) était fiUe de la Cour-Dieu et fut mère d'Elan.
l'abbayk d'élan 113
1" août 114S. Là, pendant un assez long temps, ils servirent le Seigneur dans la pauvreté, dans la foim. dans la soif, dans le froid, dans la nudité, dans les veilles, dans les angoisses de toute nature ; « mais là aussi, dit le biographe de Roger, Dieu manifesta sa protection par de nombreux miracles. » Roger, vêtu d^habits plus que modestes, dormait peu, mangeait du pain noir et ne se désaltérait que de quelques gouttes d'eau; c'est à peine si les légumes dont il se nourrissait étaient assaisonnés. Il ne voulait pas qu'on lui servît d'autres aliments que ceux de la communauté.
Il arriva un jour qu'au sortir de l'oratoire on lui présenta un très-beau poisson, Roger admira en souriant la dimension de l'animal et s'informa s'il pourrait fournir à chacun des frères une portion suffisante pour le repas. La réponse ayant été négative, il donna Tordre de le hacher et de le mêler aux légumes du dîner aân qu'aucun de ses compagnons n'en fût privé.
Un autre jour, Roger sortit pour les affaires du couvent. A cheval sur un âne, sa monture ordmaire, il traversait un pont, lorsque tout-à-coup le quadrupède trébucha et tomba dans la rivière avec son cavalier. Un frère convers qui le suivait, croyant son maître englouti dans les eaux, se mit à pleurer et à pousser de grands cris. Seigneur, disait-il, perdrez-vous en même temps le juste et l'impie ? Condamnerez-vous sans motif un innocent et un saint? Laisserez-vous périr un homme si sage et si savant ? L'âne et le maître auront-ils le même sort i
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Tout eu gémissant et eu se frappaut la poitrine, le frère convers jeta les yeux sur l'autre côté de la rive et il aperçut son abbé qui cheminait tranquillement sur son âne. U courut aussitôt plein de joie vers Roger pour lui offrir ses vêtements, mais il se trouva que les vêtements de Roger n'étaient pas même mouillés.
Dans les environs de l'abbaye demeurait une dame que ses parents avaient mariée fort jeune. Cette dame avait reçu en présent de noces un anneau précieux auquel elle était si fort attachée qu'elle ne pouvait se résoudre à le quitter d'un instant. Mais, avec les années, son doigt grossit peu à peu au point que bientôt il se trouva presque entièrement recouvert par les plis de la chair. La dame soupirait, pleurait, se lamentait, et personne de ses proches ne pouvait la consoler. Le mari fait venir des médecins, qui ne trouvent d'autre remède que de couper le doigt. Aucun secours humain ne pouvait donc soulager la pauvre dame ; elle invoqua le Ciel. Ayez pitié de moi, Seigneur, s'écriait-elle le jour et la nuit au milieu des lamentations les plus déchirantes. Quelques voisins lui conseillèrent alors d'aller à Elan et d'implorer le secours de Roger. Elle se rend à l'abbaye, se met à genoux devant la porte et sollicite avec instance un entretien avec l'abbé. Le concierge du couvent transmet larequête, et le pieux moine sortant de sa cellule va trouver la dame. « Montrez-moi votre main, lui ditil. J> La patiente lui présente son doigt, Roger le touche et retire l'anneau sans la moindre douleur.
L'AUBAYIE U'ÉLAN 115
La dame retourna chez elle pénétrée de reconnaissance.
La renommée du saint et de ses miracles se répandit au loin. Un grand nombre de malades de corps ou d'esprit se rendaient auprès de lui et s'en retournaient guéris. L'archevêque de Reims, Henri" le-Grand \ fils de Louis VI et frère de Louis VII, ayant aussi entendu parler de Roger et de ses frères, vint leur rendre visite. Les religieux, fort honorés de cette démarche, reçurent le prélat avec tous les honneurs qui lui étaient dus et avec toute la générosité que permettaient leurs faibles ressources. L'archevêque admirât avec étonnement la pauvreté de leurs habits et de leur manière de vivre. Il ne dédaigna pas de manger de leur pain de son, qui était si m^Qv que les mendiants eux-mêmes ne le receyaie»t qu'ave^î répugnance. Il faut croire toutefois que le prélat ne professa pas longtemps un goût bien vif pour le pain de son, car lorsqu'il fut sur le point de partir, il réunit les religieux et leur dit en riant : « Pour que désormais vous puissiez m'offrir d'autre pain que le pain des prophètes {panis propheticîis), je vous donne sur mon territoire, près d'Atiigny, autant de terres que cinq paires de bœufs peuvent en labourer dans l'espace d'une année ; le sol y est bon et il produit plus de froment que de seigle *. » L'archevêque partit, emmenant avec lui
» Henri-le-6rand ftit sacré archevêque Reims en 4151.
* Nous devons dire que les annulée de Citeaux, t. 2, p. i24, tout en admettant la libéralité de rarchevêifue
116 l'abbaye d'élan
Roger, qu'il voulait mettre immédiatement en possession de ses nouvelles propriétés. Ils allèrent donc ensemble à Attigny ; Roger fut investi de la portion de territoire qui lui avait été concédée, et il y fit construire une grange.
De temps en temps il visitait ses domaines d' Attigny. Un certain jour, après avoir parcouru à pied ses champs et ses prés et côtoyé quelque temps la rive de l'Aisne, il s'assit sur le bord pour prendre quelque repos. Quand il se releva, l'heure était arrivée de dire son bréviaire. Il le tira donc de son sac, mais, soit qu'il le lût avec négligence, soit qu'il eût fait un faux pas, le livre lui échappa des mains et roula dans la rivière. Roger lé vit flotter à la surface de l'eau et suivre le courant. Il pria le Seigneur de lui rendre son livre, et le Seigneur l'exauça. Le bréviaire sortit intact du sein des flots, et un enfant vint le rapporter à Roger.
A peu près vers la même époque, Roger fut appelé auprès d'un malade. Quoique le malade fût assez éloigné d'Elan et que Roger lui-même ne tût pas pour le moment en très-bonne santé, il ne refusa pas son ministère et partit en toute hâte. Il marchait depuis longtemps dans des lieux déserts, à travers des solitudes horribles {locum horroris et vastx solitwlinis). L'heure du repas étant passée, un frère
Henry, ne veulent pas qu'eUe ait une origine aussi peu sérieuse.
l'abbaye d'élan 117
convers et un serviteur qui raccompagnaient étaient fort tristes et se plaignaient tout haut de la fatigue et de la faim. « Tandis que vous vous en allez soigner les malades, disaient-ils à Roger, voulez-vous laisser périr de faim vos domestiques qui ne demandent pas mieux que de vivre ?» — « Ayez confiance, leur dit Roger sans se troubler, et ne soyez pas inquiets ; Dieu vous visitera bientôt. » — Il avait à peine prononcé ces paroles qu'ils aperçurent à leur droite une petite maison. Ils demandent au saint de s'arrêter en cet endroit pour s'y restaurer un peu. Le saint accède à leurs prières et il les accompagne. Il demande au maître de la maison s'il pourrait leur procurer à manger. Il n'y avait au logis que du pain d'orge et de l'eau. « Donnez-nous du pain d'orge et de l'eau, » dit Roger. Son serviteur s'en va aussitôt à la fontaine, et comme il y plongeait la cruche, ii y voit entrer un poisson d'une taillé extraordinaire, qu'il apporte en courant à la maison au grand ébahissement du maître du logis, qui déclara que jamais on n'avait pris pareil poisson dans la fontaine. Bref, le poisson est vidé, coupé, cuit et partagé entre tous les convives.
Pendant que tout le monde se livre à la joie de ce festin inattendu, l'hôte se désole de rie pouvoir leur offrir du vin. On apporte une cruche pleine d'eau, mais à la parole de Roger, cette eau se change en vin. Tous d'en boire avec délices et de s'écrier : Béni soii le Seigneur, Dieu d'Israël, qui fait de pareils miracles !
Quand le repas fut fini, Roger reprit son voyage,
ii8 L'ABBAYE D'ÉLAN
arriva chez le malade, le guérit, et devint lui-même à Elan plus sain et plus vigoureux que jamais.
Roger faisait peu de cas du luxe des vêtements. Il ne changeait de robe et de capuchon que quand la robe et le capuchon étaient devenus insuffisants pour le couvrir. Si par hasard il leur arrivait quelque accroc ou quelque déchirure, il se contentait de les faire raccommoder. Il portait souvent des souliers Iroués et très-rarement des bas. Sa piété ardente et sa charité ne lui laissaient pas apercevoir sa pauvreté.
Un certain jour, il revenait d'assister à une réunion du Chapitre général de TOrdre, en compagnie d'un frère convers. La pluie et l'orage les forcèrent d'entrer dans un prieuré habité par des moines noirs. On les logea dans un taudis qui aurait beaucoup mieux convenu à des chiens et à des porcs qu'à un abbé {magis idoneiim porcis tel canibns quam ahbati). Cependant on dresse la table sur laquelle on ne Servit que du pain et de Vahondance. Le pauvre abbé, trempé par la pluie, était pâle et roide de froid. Il pria d'une voix suppliante le moine qui le servait d'aller chercher un peu de bois pour réchauffer ses membres. Le moine est sourd à Ses prières. Roger redouble inutilement ses instances. Le frère convers se résout à aller lui-même à la provision, mais les moines auxquels il s'adresse lui répondent avec ironie : « Il n'y a pas dans toute la maison un seul brin de paille. Nous n'avons ni charbon ni Lois pour réchauffer votre abbé ; allez plus loin chercher un autre gite. w Abandonné de tout secours humain.
L* ABBAYE b*ÉLAN ilH
Roger, selon son habitude , implore le secours de Dieu. Dès lors il cessa d'avoir froid et passa la nuit à chanter les louanges du Seigneur.
Le lendemain, de grand matin, ils reprirent leur bâtbn de voyage et, tout en cheminant, ils devisaient de (cë qui leur était arrivé, lorsque, s'étant retournés, ils virent une grande flamme qui s'élevait du niiliéli de la maison qu'ils venaient de quitter. En liôttie temps, ils entendirent crier : Au feu ! — Eh bieti ! mon pèrç, dit le frère convers, nos moines n'âtftibht pas hier un seul brin de paille pour allumët dli feu, et voilà qu'ils se chauffent autant et plUô qu'ils ne veulent. » Roger gourmanda doucemëtit son compagnon de ses paroles peu charitables et lui imposa une pénitence. Quelques jours après ils rentrèrent tous les deux à l'abbaye.
Enfin le moment arriva où Roger devait quitter ce monde. Après une courte maladie, il dit adieu à ses frères et rendit son âme à son Créateur,
La communauté d'Elan fut fort attristée de la perte de son premier abbé. Elle avait été à même d'apprécier depuis longtemps sa piété sincère, sa charité, sa douceur et sa bonté. II ne rendit jamais le mal pour le mal, et sa main infatigable répandait les bienfaits autour de lui. Rigoureux observateur de la discipline, il fut toujours sévère pour lui-même et indulgent pour les /tutres. La nombre des miracles attribué à son tombeau est incalculable. Aujourd'hui encore, la Fontaine de Saint-Roger, dans la forêt d'Elan, est fréquentée par de nombreux
120 l'abbaye d'élan
pèlerins, qui viennent y chercher un remède contre les fièvres. La source est très-abondante; elle forme presque à elle seule le ruisseau d'Elan.
Witer ou Guy, sous les auspices duquel avait été fondée l'abbaye d'Eslan, était fils d'Odon, châtelain de Vitry, et de Mahaull ouMathilde, fille de Hugues I", comte de Rethel <. Gervais, successeur direct de ce dernier, étant mort sans enfant, Witer avait hérité du comté ih Rethel. Après maints démêlés avec réghse de Reims, au sujet de certaines exactions qu'il exerçait sur quelques villages dépendants de Saint-Remy 2, api%s avoir été excommunié, le comte Witer montra la plus grande piété et fut même appelé le Dévot. Il chercha, par des fondations pieuses, à reconquérir la bienveillance du clergé. On le voit alors fonder l'abbaye de Laval-Dieu et celle de Maire. Si l'on s'en rapporte à la Chronique que nous avons citée plus haut, et nous croyons qu'elle mérite confiance, c'est vers la même époque ^ qu'il de-
1 Hugues 1er avait eu de Mélisande de Monthléry, trois fils : Manassès, Baudoin, Gervais, et deux filles : Hodierhe, femme du prince d'Antioche Roger, et Mathilde, mère de Witer. Par la mort de Manassès et la cession de Baudoin, ce fut Gervais qui hérita du domaine paternel. Il fut le dernier de la première race des comtes de Rethel.
* Notamment sur les villages de SauU-St-Remy, Roisy, Iles et Boulzicourt.
^ LavaUDieu fut fondée en 1128, et Maire ou Mer en 1150. — En H55, W^iter donna l'église de Braux aux moines de Novi .
l'abbaye d'élan 121
manda des religieux à Tabbé de Loroy. Quelques auiiées après, il leur fit don de tout ce qu'il possédait à Elan, tant en terres qu^en bois pour tous leurs usages, à la condition de ne pas les défricher, et le droit de faire paître leurs troupeaux dans les plaines, jusqu'au chemin qui va d'Omont à Donchery par Sapogne, de la terre d'Arlée et de la pêche dans la rivière de Bar * : a Tarn in terris, quam in silvis cul omnes suos usus, tamen quod non extirpabunt causa agriculturœ, pastum animalium per plana, usque ad viam que dvcit de Altomonte ad Doncherium per Saponam, terram de Arleio, totam pescaturam quam habebat in Barro flumine, etc. »
La charte du comte Witer, datée de 1154, fut souscrite par ses quatre fils, Manassès, Henri, châtelain de Vitry, Albert, chanoine de Reims, et Baudoin.
En 1156, Joran, abbé de Mouzon, fit remise à l'abbaye d'Elan d'une ^me de douze septiers de blé, ce qui indique que l'abbaye de Mouzon avait contribué pour une part assez considérable à doter le couvent de saint Roger.
Witer mourut vers 1 160. Son petit-fils, Hugues II, et sa femme. Félicité de Beaufort, se montrèrent
1 II ne nous semble pas que cette donation soit aussi absolue que le prétend D. Lelong dans son Histoire du Diocèse deLaon. Elle confère plulôt un droit d'usage qu'un droit de propriété.
aussi très-généreux envers l'abbaye d'Elan, qui les compta toujours parmi ses principaux fondateurs. Hugues fut enterré en 1228 dans réglisse d'Blan^ avec cette épitaphe en vers latins au moins médiocres :
c Hugo cames, primus jacet hoc sub marmore limus. » Qttod nunc est, erimus ; lied quod erat modo simus. » Limns enim fuimus omnes, ad idem quereditnus. » Requiescat inpace. »
Après Hugues fut enterrée sa femme, Félicité de Beaufort, dans une tombe de marbre noir sur laquelle on lisait :
« Hic comitem comitata virum Comitissa locattir » Fclicitas, pro quâ honitas, pietasque precatur. »
Manassès, quatrième fils de Hugues, fut comte de Rethel après la mort de ses trois frères. Il était sire de Mézières et de Château-Regnault. Mort en 1273, il fut aussi enterré dans le parvis de l'église d'Elan. On lisait sur sa tombe :
« Hic Manctsserus quondam Cornes est tumulatus^ » Miles ad arma férus, morum virtute prohatus, » Sfmplex atque pins, torm'entum non patiaUfr, » Sanctis sit socius, œterna luce fruatur. »
Sa veuve, Elisabeth ou Isabeau dL^Ecry-sur-Alsne (depuis Asfeld), se remaria à Nicolas, sire de Charbogne et d'Autry. Elle fut inhumée à côté de son premier mari avec cette épitaphe :
c Isabeau la comtesse, gist soubs ceste lame,
• Folontiers oyoit messe. Dieux ait merci de l'ame,
9 De lieux de Cry {d'Ercry) fust née, moult estoit bonne dame,
â Jesu CHst couronné Vame ait {ou la mette) en son royaume, ti
Hugues IV, mort en 1280, fils de Manassès ; re-
l/AibAYË D'fiLAN 123
posait aussi dans l'église d'Elan. L'inscription qui se lisait sur sa tombe n'était pas la moins curieuse ; la Toici :
c Hues qui fût ouens de Retest » Sous teste lame enfoî est » Prudons fu et de bon assenz * » Fiex fu au comte de ManaSsiez ■ Dou règne luy soit parcennier.
(Hugues, qui fut comte de Rethel^ est enterré sous cette dalle. Il fut homme sage et de bon sens ; il était fils du comte Manassès, dont le comté lui tint en héritage.)
En 14169 on inhuma, dans une chapelle à gauche du maître-autel de l'église d'Elan, le corps de Phir lippe de Bourgogne, comte de Nevers et de Rethel, tué à la bataille d'Azincourt, le 25 octobre. On lui érigea une tombe en marbre noir qui s'élevait audessus du sol d'environ un pied et demi. Son épitaphe se terminait par ce vers :
« October meHsis flet quos scidit anglicus ensis, »
Autour du mausolée on lisait :
« Cy gist très-haut et puissant prince de très-noble mé- » moire, Philippe comte de Nevers et de Rethel, baron de » Douzy, Pair et grand-Chambrier de France, llls de très- » haut et puissant prince, Philippe fils du Roy de France, j>' duc de Bourgogne, comte d'Artois et de Bourgogne, Palais tin, sire de Salins et seigneur de Malines, et de très-haute » et très-puissante princesse Madame Marguerite de Flan- » dres, qui trépassa à la bataiUe d'Azincourt-les-Blangy, au » service du Roy, à rencontre des Anglais, le jour de Saintr. Crespin, 25* octobre 1415. »
* Le mot est presque illisible dans le manuscrit que j'ai sous les yeux. Je ne garantis pas davantage Texactitude du dernier vers.
Dans la même chapelle avait été déposé le corps de sa première femme. Marie, fille d'Enguerrand de Coucy, comte de Soissons. La tombe qui renfermait ses restes était en marbre noir, ornée de sculptures en marbre blanc.
Cette tombe, qui était restée jusque-là à peu près intacte, fut entièrement brisée avec plusieurs autres, en 1840, par quelques habitants d'Elan qui cherchaient de la pierre à bâtir dans les substructions de Tancienne église.
L'église actuelle d'Elan ne date que du siècle dernier ; il ne reste rien de l'église primitive. Il y a quelques années on voyait encore debout quelques arcades ogivales de l'ancien cloître. La plupart des maisons d'Elan ont été bâties avec les débris de l'abbaye, qu'il est encore facile de reconnaître dans la façade des constructions nouvelles.
Le temporel de l'abbaye d'Elan s'était accru, en 1399, des biens d'une abbaye de filles de l'ordre de Citeaux, qui existait aux Mazures, sous le titre de couvent de la Consolation dp, Notre-Dame.
La grande et magnifique forêt d'Elan était pour les religieux la source d'un revenu considérable. On se rappelle encore dans le pays avoir vu l'abbé commendataire d'Elan venir rendre visite à son abbaye dans un splendide équipage à quatre chevaux.
Il nous a été impossible de pénétrer dans l'histoire intérieure de l'abbaye d'Elan pendant les six siècles de son existence. Les moines ne nous ont laissé ni annales ni cartulaires, ou, s'ils en ont laissé, ni car-
tulaires ni annales ne sont parvenus jusqu'à nous. Nous ne pouvons qu'à grand'peine, avec l'aide de D. Marlot et du Gallia christianaj retrouver les noms de quelques-uns des abbés qui ont gouverné la maison d'Elan de 1148 à 1740, et encore nos deux seules autorités sont loin d'être d'accord quant aux dates et à l'ordre de succession. En voici la nomenclature aussi complète qu'il nous a été permis de l'établir, mais néanmoins fort incomplète :