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Pet. Vener. Liber II, et, 43 ap. P, L. t. 189, col

3. Nous nous permettons de renvoyer pour les preuves à notre travail sur Les origines de Ctteaux et l'ordre bénédictin au XI I^ siècle, ap. Revue d' histoire ecclésiastique, I (1900), 448* 741; II (1901), 253-290.

religieuse dans les monastères de notre pays. Le retour de Cîteaux à la lettre de la Règle, sa façon d'interpréter les préceptes du travail et de la prière liturgique, l'équilibre qu'on y avait rétabli entre le travail et la prière, le retour à une conception plus austère des devoirs de la vie du cloître, de la pénitence et de la solitude avaient frappé l'esprit de tous ceux qui s'intéressaient au maintien ou à la restauration de la discipline régulière. Si l'on ne pouvait adopter entièrement la manière de voir des réformateurs cisterciens, ni introduire dans la grande famille bénédictine l'organisation cistercienne, la dépendance hiérarchique des monastères entre eux et leur subordination complète à l'autorité d'un chapitre général, il y avait cependant lieu de mettre à profit l'expérience tentée par le nouvel ordre, et d'étendre aux monastères bénédictins les heureux résultats obtenus dans certains points de l'observance régulière.

Le travail manuel avait été généralement aboli, les offices liturgiques avaient pris une extension démesurée, l'enseignement public avait graduellement disparu, sous l'influence clunisienne qui lui était hostile, la discipline monastique avait souffert de l'abandon du travail et du manque d'occupations intellectuelles. L'équilibre avait été rétabli par un renforcement de la loi du silence et par une culture plus intensive de la vie intérieure. Mais le maintien de celle-ci dépendait de l'énergie, de la sainteté et des capacités des chefs des monastères. L'âge, la maladie, le surcroît d'occupations extérieures venaient souvent paralyser les meilleures volontés, et conséquemment mettre en jeu les résultats péniblement acquis pendant des années d'un travail assidu. Dans ces circonstances critiques on était réduit à solliciter le bienveillant concours d'un monastère voisin ; mais ce n'était pas toujours chose facile que l'introduction d'étrangers dans un monastère qu'aucun lien ne rattachait à son voisin et que divisaient peut-être des intérêts particuliers. La création du chapitre général à Cîteaux avait introduit l'unité dans le corps monastique, et, tout en sauvegardant les intérêts particuliers et une grande autonomie des monastères, donné aux abbayes les moyens de se prêter un concours efficace, et d'être à l'abri des surprises ou des fluctuations que l'on déplorait dans les monastères bénédictins. N'était-il donc pas possible de faire bénéficier ceux-ci des heureux résultats constatés à Cîteaux.'* Plusieurs abbés bénédictins de la province de Reims le pensèrent et crurent que des réunions périodiques des abbés auraient pour effet immédiat d'entretenir la ferveur monastique, de veiller aux

abus qui pourraient se glisser çà et là, et d'y porter un prompt remède. La convocation d'un concile à Reims par Innocent II leur fournissait l'occasion de se voir et de s'entendre sur ce point, peut-être même de prendre des mesures immédiates et de les faire sanctionner par le souverain pontife.

Le concile convoqué par Innocent II et qui s'ouvrit le 18 octobre, avait amené à Reims un nombre considérable d'évêques et d'abbés (ï), au premier rang desquels figurait l'intrépide défenseur du pape, Bernard de Clairvaux. Les abbés bénédictins de la province durent s'y trouver en grand nombre ; on peut même affirmer avec une grande vraisemblance qu'ils profitèrent de cette réunion pour échange/ leurs vues sur la situation de l'ordre, et que de leurs délibérations sortit une importante résolution, l'institution de chapitres annuels. On possède le texte d'une association créée à Reims entre différents abbés de la province ; ce texte rapproché d'une lettre du cardinal d'Albano qui la combattit, permet d'établir que cet acte est bien le procès-verbal du premier chapitre bénédictin de la province de Reims.

Le chroniqueur contemporain de l'abbaye de Lobbes, parlant du zèle de l'abbé Léonins pour le rétablissement de la discipline claustrale,rapporte que ce fut sous son abbatiat (1131-1 137), et avec l'approbation d'Innocent II (14 fév. 1130-1143) et de l'archevêque Renaud de Reims qu'on décida, ce qui fut aussitôt mis à exécution, que les abbés qui se trouvaient unis par les liens d'une même observance, se réuniraient tous les ans pour travailler à l'affermissement de la discipline (2).

L'accord intervenu à Reims entre les abbés bénédictins, parmi lesquels on remarque ceux de St-Nicolas-au-Bois, de St-Quentinau-Mont, de St-Éloi de Noyon, de St-Thierry, de Chezy, de Rebais, de Lagny, de Liessies, de St- Vincent de Laon, d'Orbais, de St-Michel en Thiérache, d'Homblières, de St-Lucien de Beauvais, de Hautmont, de St-Sépulcre de Cambrai, de St-Amand, d'Hasnon et de St-Jean de Laon, portait sur trois points : La réduction des prières liturgiques, la diminution des solennités et le renforcement de la loi du silence, du jeûne et de l'abstinence — points auxquels le chroniqueur de Lobbes fait manifestement allusion. Or ces trois points sont précisément ceux qu'attaque le cardinal Matthieu d'Albano dans une lettre adressée ^< aux abbés qui ont décidé de se réunir chaque année à Reims pour la correction de

1. Orderic Vital, XIII, 3, ap. P. L. t. 188, C0L934; Chron. Morin. ap. MGH., XXI, 83. a. Gesta abb. Lob. ap. MGH. XXI, 324.

l'ordre monastique ». L'attaque du cardinal fut repoussée par les abbés pendant la légation de Matthieu. Or celui-ci cessa d'exercer cette charge à partir des premiers mois de 1132. C'est donc à la fin de 1131 ou au commencement de l'année 1132 qu'il dut écrire la lettre en question, donc à la suite du concile de Reims.

Le procès-verbal de la réunion de Reims contient d'abord des mesures relatives aux suffrages à accorder aux frères défunts. On décida que la psalmodie serait plus lente, et, pour trouver le temps nécessaire, on supprima un certain nombre de psaumes, que la tradition avait introduits en dehors de l'office canonique, on abolit un certain nombre de mélodies neumatiques. La solennité des offices fut également simplifiée ; on abandonna l'usage de revêtir la chape à certaines fêtes, pour se contenter du froc ou coule noire

Un point plus important fut le rétablissement de l'abstinence et du jeûne prescrit par la règle, l'interdiction faite aux abbés de prendre leurs repas dans leurs chambres, à moins de nécessité, l'obligation du silence perpétuel dans la clôture pour toute la communauté(ï).

Cette innovation au sein de l'ordre bénédictin n'eut pas l'heur de plaire au cardinal d'Albano. Celui-ci n'avait jamais pu concevoir d'autre idéal que celui des coutumes clunisiennesjl'abandon de cellesci constituait à ses yeux une sorte d'apostasie, une abdication de la tradition vis-à-vis du nouvel ordre de Cîteaux. La simplification de l'office liturgique, la modification de la psalmodie, l'abrogation du colloque dans le cloître trahissaient une influence cistercienne. S. Bernard ne devait pas être étranger à ce mouvement, et l'invitation qui lui fut adressée plus tard par les abbés d'assister à une de leurs réunions, montra bien l'importance qu'on attachait à ses avis (2). Et c'était précisément au moment où les coutumes de Cluny avaient pénétré dans les monastères de la province de Reims, que cette réunion d'abbés formés à leur école venait ébranler leur crédit ! Douter de Cluny, c'était blesser au plus vif de son être l'ardent clunisien qu'était Matthieu. Le légat pontifical ne comprenait pas les motifs qui avaient déterminé les abbés bénédictins à secouer le joug de la tradition ; peut-être avait-il raison de les prémunir contre leurs innovations, puisqu'il ne voyait pas dans quelle mesure elles pourraient favoriser le développement de la discipline.

Cîteaux avait créé une nouvelle organisation monastique ; on y

X. Le texte de ce document a été d'abord publié par A. Molinier, Lrs obituaires français au M. A., Paris, 1890, 288-289. Nous l'avons reprodruit dans la Revue Bénédictine, 1891, pp. 260a6i et dans les Documents pour servir à l'hist. eccl. de Belgique, 1, pp. 92-93.

2. Epist. 91 ap. P. L. 1. 182, 223-224; cf. ep. 66, ib., 173 ; Mabilion, Annal., VI, 188.

avait remis en vigueur la lettre de la Règle, sans tenir compte des interprétations traditionnelles; on l'avait même mise à l'abri de toute interprétation privée, en soumettant tous les membres de l'ordre à une même et une seule autorité, celle du chapitre général. On avait introduit des modifications importantes dans la disposition de la vie des moines ; si on avait abrégé les offices liturgiques, qui, depuis le IX^ siècle, n'avaient cessé de prendre une extension toujours croissante, c'est que le travail avait repris dans l'horaire du moine la place que lui avait assignée S. Benoît ; si l'enseignement public avait été écarté, de même que l'excercice du ministère ecclésiastique, c'est que l'idée de moine, de solitaire ne s'accordait pas, disait-on, avec une action quelconque sur la société.L'esprit de pénitence, de pauvreté et de recueillement dominait toute la vie du cistercien,tandis que les grandes abbayes bénédictines concentraient presque toute la vie de leurs moines dans la célébration majestueuse de l'office divin, dans la culture des arts, parfois dans l'enseignement des lettres, et dans l'administration des propriétés. Le monastère bénédictin n'était pas fermé au monde ; son action pouvait rayonner au loin, et l'histoire est là pour attester les immenses services rendus à l'Eglise et à l'Etat par ces nombreux monastères, où la piété, les sciences et les arts furent cultivés avec tant d'ardeur, par ces monastères qui furent pendant longtemps, notamment aux XI*^ et XIP siècles, des pépinières d'évéques et de cardinaux.

Les réformateurs bénédictins du XII^ siècle, qui voulurent rester sur le terrain de la tradition, ne comprirent pas l'évolution qui s'opérait au sein de la chrétienté, spécialement en France, où le pouvoir féodal s'effaçait de plus en plus vis-à-vis de la couronne. Le mouvement religieux et intellectuel se reportait de plus en plus vers les villes; de nouveaux ordres réclamaient et attiraient sans cesse de nombreuses recrues, se partageant en quelque sorte les diverses vocations que l'ordre bénédictin avait jusque-là réunies en son sein. On ne pouvait pas revenir partout au trav'ail manuel, à l'exemple de Cîteaux. Au lieu d'adapter l'ordre aux nouveaux besoins de l'époque, et reprendre ainsi l'hégémonie intellectuelle et artistique par un vigoureux effort que le rapprochement des esprits facilitait et qu'un groupement fédératif eût soutenu, on se cantonna dans une sorte de conservativisme outré. On renforça la discipline, on insista sur la culture de la vie intérieure ; celle-ci, pour se développer, avait besoin de l'enseignement et de la culture intellectuelle. Il arriva un moment où l'un et l'autre faiblirent, et, quand la sève circula

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avec moins d'abondance, on se trouva appauvri et devancé par les nouvelles congrégations fondées au cours du XII« siècle.

Cluny s'était fait un idéal de la vie monastique : le centre en était la prière liturgique. Tout avait cédé devant la psalmodie ; la longueur de l'office, les fatigues occasionnées par les solennités liturgiques avaient dû reléguer à l'arrière-plan le travail manuel et même, dans une grande mesure, la culture intellectuelle et surtout l'enseignement. Aux yeux du Clunisien, le moine était avant tout l'homme de la prière, presque uniquement l'homme de la prière liturgique. Tel était l'idéal du cardinal d'Albano : il ne se fit pas faute de le rappeler aux abbés bénédictins de la province de Reims. Sa lettre, véritable mosaïque de textes bibliques, réquisitoire en règle contre l'assemblée de Reims, est une apologie des coutumes de Cluny. Elle ne fut pas tout à fait du goût des abbés Rémois, qui rendirent au cardinal légat plaisanterie pour plaisanterie et raison pour raison (^).

Après avoir félicité « les pères conscrits, les sénateurs de la cour céleste, ces abbés qui avaient décidé de se réunir chaque année à Reims pour l'amendement de l'ordre monastique», du zèle qu'ils déployaient à restaurer la discipline dans leurs monastères, le cardinal s'étonne des mesures qu'ils ont cru devoir prendre dans leur assemblée. Ce n'est pas qu'il ignore l'importance du silence, tant recommandé par l'Écriture et par la règle de S. Benoît, mais pourquoi, leur demande-t-il, pourquoi ont-ils décrété le silence absolu et perpétuel, alors que les Chartreux eux-mêmes ont une récréation hebdomadaire? C'est en vain qu'ils invoqueraient en leur faveur les témoignages de l'Écriture et de la Règle : on y suppose évidemment qu'il est des cas où il y a utilité et nécessité de parler. C'est ce qu'autorisaient les coutumes de Cluny, qu'ils suivaient jusque-là dans leurs monastères, coutumes qui avaient contribué à y relever la discipline. Ces coutumes autorisaient un colloque dans le cloître à certains jours à l'issue du chapitre. On n'y causait que de choses bonnes et utiles ; encore ce court entretien était-il surveillé avec soin par le prieur et les anciens, que Matthieu compare à des chiens de garde toujours prêts à aboyer contre les délinquants. Ce colloque avait son utilité, car c'est pendant sa durée que le camérier et le cellcrier étaient à la disposition des frères qui avaient besoin de leur adresser des demandes. Vous pouvez supprimer ce colloque, leur dit-il, vous n'empêcherez point que les frères n'aient

X. La lettre du cardinal d'Albano et la réponse des abbés ont été publiées dans nos DocU' Ptents inédits, I, 94-110.

besoin de communiquer entre eux ; on ne pourra plus le faire en public, on le fera en cachette, et ce ne sera pas pour le plus grand bien de la discipline. D'ailleurs eux-mêmes ne sont-ils pas obligés de causer avec leurs serviteurs et leurs fermiers et parfois bien tard dans la nuit, après complies, à l'heure où S. Benoît impose le plus grand silence ? Ils vont donc trop loin ; qui trop se mouche doit saigner.

« Il en est de même de la psalmodie ; pourquoi l'ont-ils écourtée ? Comment ! vous imposez le silence perpétuel, vous abrégez la psalmodie et vous négligez le travail des mains ! Ce n'est pas logique : ou bien reprenez les travaux des champs et le défrichement des forêts, ou bien occupez votre temps à la psalmodie. Le travail des mains est devenu pour la plupart impraticable ; nos pères l'ont remplacé par le chant des psaumes. Vous me direz : « Mais nous n'avons abrégé la psalmodie que pour réciter nos psaumes avec plus de lenteur et plus d'attention.» C'est parfait, mais cela prouve que vous les récitiez mal.

i On en peut dire autant des cérémonies : vous avez supprimé les solennités qui entouraient la lecture de l'Évangile à matines, vous avez diminué le nombre des fêtes en chape, mais n'avez-vous pas remarqué que ces cérémonies étaient en elles-mêmes un exercice de mortification continuelle ? Vous visez à la simplicité, mais dans ce cas dépouillez vos églises des ornements que vos fondateurs et les abbés, vos prédécesseurs,/ ont prodigués. Vous répondrez sans doute que cet éclat extérieur convient aux clercs et nullement aux moines. Je vous répondrai qu'il convient encore moins aux moines d'être à la tête de vassaux, de commander à des prévôtés et à des villages, de posséder d'immenses domaines et des autels, et de lever des dîmes. Si vos principes sont justes, eh bien ! rendez à l'Église, rendez aux évêques, rendez aux laïques ce que vous en avez reçu et vivez du travail de vos mains ; c'est alors qu'au témoignage de quelques-uns, vous serez vraiment moines. »

En copiant Cîteaux, sans vouloir en suivre les usages, on dépassait la juste mesure, et Matthieu déclarait aux abbés bénédictins qu'ils visaient à un idéal irréalisable. Ils combattaient les coutumes de Cluny, ils voulaient détruire l'ancienne conception de la vie monastique, telle qu'elle s'était développée au XI« siècle ; on ne voyait pas bien comment ils la remplaceraient.

Le cardinal-légat avait critiqué les mesures prises par les abbés bénédictins à Reims en invoquant contre elles la tradition clunisienne. Son argumentation n'était pas convaincante, et dans leur

réponse ces abbés « non pas pères conscrits, comme les avait appelés Matthieu, mais frères proscrits avant le temps » se mirent à un point de vue plus élevé pour trancher la question de tradition. Car en somme qu'avait fait le légat ? Il leur avait reproché d'avoir multiplié les préceptes, d'avoir introduit une nouvelle règle, d'être en quelque sorte des prévaricateurs, sans réfléchir que, s'ils avaient modifié quelques ordonnances établies par les anciens, ils l'avaient fait en vertu de la Règle pour une utilité évidente ou par nécessité. De quel droit voulait-on leur imposer une tradition immuable, comme si une tradition ne pouvait cesser d'avoir sa raison d'être? « Nous n'avons pas fait profession, disaient-ils, sur les coutumes de Cluny, mais sur la Règle de S. Benoît. Détruisons-nous donc les coutumes par la Règle ? Loin de là, mais nous établissons des coutumes. Les coutumes ont été établies par des hommes de Dieu pour venir en aide à la Règle ; c'est celle-ci qui doit les régir. Pourquoi alors nous condamner du moment où nous voulons faire concorder plus exactement ces coutumes avec la Règle par rapport au silence, au jeûne et à quelques autres points? Après tout nous essayons de servir Dieu le plus fidèlement possible, selon nos forces, sans vouloir porter préjudice à ceux qui suivent d'autres coutumes. »

Passant ensuite en revue les divers points touchés par le légat dans sa lettre, les abbés s'attachent à réfuter ses arguments. Les procédés de Matthieu les avaient froissés. « Vous nous comblez de louanges, disent-ils, pour mieux nous accabler de vos reproches. Et cependant nous vous avions voué une profonde affection, et voilà que vous nous attaquez violemment sans motifs sérieux. Vous nous appelez des astres brillants, des restaurateurs de la discipline claustrale, vous nous comblez de vos bénédictions avec une largesse tout épiscopale, puis tout à coup, vous nous enfoncez le glaive dans le sein, vous retournez le fer en tous sens, et vous nous comparez à ces scribes et à ces pharisiens, qui imposent aux autres de lourds fardeaux qu'ils ne voudraient pas toucher du doigt ; nous méritons peut-être ces reproches, mais était-ce à un frère de nous les adresser ?

< Vous nous reprochez l'abandon des coutumes clunisiennes, qui ont jeté tant d'éclat sur nos monastères. Peu importe le mot, c'est la chose qu'il faut atteindre : avant tout la vérité, puis la paix dans la vérité. Vous nous renvoyez au travail des mains, que vous jugez impossible, mais à tort ; vous nous reprochez de posséder des biens et vous aspirez à les voir restituer aux clercs. Mais de telles paroles conviennent-elles à un évêque sorti du cloître? Examinons donc les

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reproches qu'on nous adresse. Vous nous reprochez d'avoir imposé le silence perpétuel et vous nous demandez d'où vient cette nouvelle règle? Ce serait plutôt à nous de nous étonner de ce jui^emcnt épiscopal et de demander quel est ce nouvel évangile d'un légat apostolique. Cet évangile est peut-être celui de Dom Matthieu, ce n'est pas celui de saint I\Iatthieu,car l'évangile condamne toute parole oiseuse, et la Règle de S. Benoît commande aux moines de s'étudier en tout temps au silence. Quel changement entre l'évêque d'Albano et l'ancien prieur de Saint-Martin, qui jadis ne savait assez déplorer la ruine de l'ordre et qui maintenant s'oppose à son relèvement ! A Cluny on a le colloque, c'est vrai, mais est-il toujours aussi pieux, aussi inoffensif que le légat le laisse entendre ? Soit, admettons-le, bien que nous puissions y contredire; mais nous, nous connaissons nos sujets, et nous avons cru qu'il y avait utilité pour leurs âmes à supprimer ce colloque. Au reste ils ont occasion de parler quand cela est utile et nécessaire, et nous saurons leur en fournir l'occasion. On nous reproche de ne pas observer cette loi avec nos serviteurs et nos fermiers, mais c'est assurément pour notre agrément qu'il faut veiller parfois bien tard aux intérêts de nos maisons et procurer ainsi à nos frères la paix et la tranquillité ! »

Justifier la diminution de la psalmodie, l'abrogation de certaines cérémonies extérieures n'était pas difficile, puisqu'on se rapprochait du texte de la Règle et qu'on pouvait se prévaloir de l'exemple de ceux qui se faisaient gloire de l'interpréter à la lettre, les Cisterciens. Au reste ces modifications n'étaient pas une condamnation des coutumes de Cluny ; celles-ci pouvaient facilement s'observer dans les grandes communautés, i Et puisque les abbés et les moines de la province les respectaient, disaient-ils, puisqu'ils avaient pour le légat une sincère affection, était-ce au moment où ils travaillaient de tout leur pouvoir au relèvement de la discipline et à l'accomplissement de leurs devoirs religieux, qu'il fallait jeter le discrédit sur eux et les condamner ? Si les amis eux-mêmes les frappent, comment résisteront-ils aux coups qui leur sont portés de toute part?»

La réponse des abbés est parfois incisive et mordante ; imitant en quelque sorte le tour des phrases du légat, copiant son style allégorique, elle reprend une à une les allégations, les accusations et les plaisanteries de sa lettre. Il est visible qu'on avait dû rire de quelques passages et qu'on voulait les souligner dans la réponse.

Nous ignorons si cette polémique eut une suite. Le cardinal d'Albano, éloigné de la province de Reims, dut perdre de vue les transformations qui s'opérèrent dans les monastères de cette contrée.

La restauration monastique alla en s'accentuant pendant un demisiècle ; elle s'arrêta presque brusquement dans le dernier tiers du XI P siècle, pour s'effacer devant l'efflorescence de l'ordre de Cîteaux.

En quittant Reims à la suite d'Innocent II, le cardinal d'Albano accompagna le pape pendant une partie de son itinéraire vers l'Italie. Innocent II se dirigea par Châlons, Troyes, Auxerre, Nevers, Autun vers Cluny. On rencontre le nom du légat parmi les signataires des bulles pontificales données le 12 novembre 1131 à Châlons-sur-Marne (i), le 23 novembre à Troyes (2) et le 5 décembre à Auxerre (3). Tandis que le pape séjournait dane cette ville, Matthieu se rendit à l'abbaye de Vézelay, où il conféra les ordres à quatre moines (*). Entre le 7 et le 18 janvier, Matthieu signa un diplôme d'Innocent II en faveur de l'abbaye de Gorze. Cet acte terminait un différend soulevé depuis quelques années entre l'abbé Théoduin et Hugues de Montfélix, qui avait construit un château sur un fond appartenant à l'abbaye de Gorze, à Vanault [ - le - Châtel. ]. L'abbé avait déjà porté plainte à Châlons devant le cardinal Matthieu, alors légat apostolique. Examinée de nouveau à Reims par le pape lui-même, puis à Châlons et à Auxerre, cette affaire se termina par une reconnaissance des droits de Gorze (^).

C'est probablement à la fin de 1131 ou au commencement de II 32 que Matthieu d'Albano dut intervenir auprès du pape au nom de son ami, l'abbé de Cluny, en faveur de l'ordre tout entier. Pierre le Vénérable venait d'apprendre le changement qui s'était opéré à l'abbaye de Saint-Paul de Verdun. Ce monastère était déchu de sa ferveur première, et les efforts tentés par l'évêque Albéron pour y rétablir l'ordre avaient échoué devant la mauvaise volonté de l'abbé et des moines. Voyant tous ses efforts inutiles, le prélat en avait expulsé les religieux et avait remis le monastère aux chanoines réguliers de Prémontré. Ce procédé avait profondément indigné Pierre le Vénérable, l'évêque Godefroid de Châlons ainsi que d'autres bénédictins. Ils trouvaient que cette exécution faite sans

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