‹ Mélanges d'histoire bénédictineChapitre 38 sur 69 · Reg . c. 54, P. G. XXXI · texte numérisé non relu

Reg . c. 54, P. G. XXXI

l'abbaye-mère et traitait avec eux du bien de l'ordre. On corrigeait les abus, on prenait les mesures utiles au maintien de la discipline ; et ces décisions étaient consignées par écrit (^).

Il est assez naturel d'admettre que les évêques désireux d'assurer la réforme des monastères dans leurs diocèses respectifs, voulurent profiter des synodes diocésains ou provinciaux pour réunir les abbés en assemblées particulières. C'était pour eux un moyen pratique et facile de se rendre compte de la discipline, et de prendre les remèdes nécessaires pour supprimer les abus. Nous en trouvons un exemple très curieux dans la chronique du moine Richer de Reims.

Au commencement de 973, l'archevêque Adalbéron de Reims, qui travaillait énergiquement au relèvement de la discipline monastique,convoqua un synode provincial àMont-N.-D.dans leTardenois. On y examina sérieusement l'état des monastères. Les pères du concile décrétèrent que les abbés devaient se réunir pour traiter des affaires claustrales. Au jour et au lieu fixés par le synode, les abbés de la province se réunissent sous la présidence de Raoul, abbé de St-Remi de Reims, qui fut <i établi leur chef et primat "b ^ co. sont les termes du chroniqueur qui nous a conservé un court procès-verbal de cette assemblée. Le primat -des abbés avait à ses côtés les abbés disposés en demi-cercle ; en face se trouvait le métropolitain. Celui-ci ouvrit la séance par une exhortation, dans laquelle il exposa le but de cette réunion, son désir de rétablir une certaine uniformité dans les observances claustrales. Le primat fit l'office de rapporteur et proposa les mesures qu'il jugeait utiles pour la réforme de l'ordre. Elles reçurent l'approbation des membres du synode et furent confirmées par le métropolitain. Le fin du rapport du primat mérite d'être remarquée. Après avoir demandé au synode de prohiber certains abus relatifs au luxe dans les vêtements des moines, l'abbé de Saint-Remy ajouta: « Coetera vero nostris conciliis in privato ccrrîgenda sunt >. Le métropolitain acquiesça à cette demande et laissa aux privata concilia des abbés le soin de corriger les autres abus (=).

1. f Mos erat ut pridie calendas septembris conventus ad hune locum fieret cum prepositis suis universorum huius coenobii in circuitu monachorum, docendi ab abbate quid facere, quid cavere, quidve corrigere, seu qualiter sub Dei presentia et timoré cum regulari observatione vivere debeant. Sequenti vero die ordinabantur et describebantur, atque destinabantur per singulas, proul opportunum erat, provincias. » (Léo Marsic, Chron. Cassin., I, c. 32, ap. P. L. t. 173. 532).

2. Richer, hb. III, c. 30. 42. (.1/. G. //., SS., III, 615 616.)

LES CIIAriTRF.S GÉNI'RAUX DE l'oRDRE DK S. UENOIT. 55

Quelles étaient ces « assemblées privées ? » Êtaient-cc des réunions périodiques des abbés de la province ? Ktaient-ce les iconvenfns'^ annuels des grands monastères? II est impossible de le déterminer, mais on peut croire avec assez de vraisemblance que ces réunions d'abbés n'étaient pas inusitées au X^ siècle, et ce texte de Richcr de Reims peut servir à expliquer le privilège qui fut conféré un peu plus tard à l'abbé de Fulda. Nommé « primat des abbés de la Germanie et de la France » en 96S par Jean XIII l'abbé de ce monastère reçut en 999 la faculté H conciliuin Iiabendi'jf (i). Il semble donc bien que nous sommes en présence d'un état de choses assez connu et d'une institution pratique, bien que nous ne puissions en trouver des vestiges bien marqués dans l'histoire.

Ces assemblées n'étaient au fond que l'extension des capitula gèneralia ou conventiis qui réunissaient une fois par an dans Tabbayemère les chefs des maisons qui en relevaient ou une classe déterminée de religieux (^). Pour peu qu'une sorte de centralisation, même partielle, vînt à s'établir dans l'ordre ou entre un certain nombre de monastères, l'idée de réunions périodiques devait s'offrir tout naturellement à l'esprit des chefs. Le fait est attesté du B. Richard de Verdun, ce restaurateur de la discipline monastique en Lorraine, en Flandre, dans les diocèses de Cambrai et de Liège. Il avait établi pour règle que les disciples qu'il avait envoyés dans d'autres monastères pour y rétablir les observances claustrales, se représenteraient chaque année à l'abbaye-mère (3).

Avec Cîteaux le chapitre général devient la base première de cette nouvelle famille monastique. Etienne Harding appliqua à l'ensemble des maisons de son ordre les mesures prises jusquelà pour les dépendances d'un seul monastère, ou parfois pour les monastères d'une seule et même province ecclésiastique ou d'une même observance. On a dit que cette idée lui avait été suggérée par les prescriptions de la règle de S. Basile (•*) ou par l'exem-

1. Jaffe, n. 3739. 3853 ; cf Br. Albers ap. Revue binéd., 1900, pp. 152-153.

2. Voir pour Marmoutier D. Martène, Thés, anecd., IV, fol. IV, et pour F'I.'ivigny Mabillon, Acta Sanct., saec. V, praef. n. 54, p. XXXV. Cf. D. Guilloreau, Lc% chapitres généraux des abbayes de Saint- Aubin et Saint- Serge d Angers. Angers, Germain, 1900, pp. 16-17.

3. Regebat venerabilis abbas... niulta cenobia in Lotharingia et in Francia, in quibus quam plurimos probatae vitae viros, et regulari tramite exercitatos praefecerat, et pro lege eis constitiierat, ut singu'.is annis huic ecclesiae matri suae se repraesentarent (Mirac. S. kich. c 5 ap. Mabillon, Acta Sanct., saec. VI, I, 468). Il est vrai qu'il n'est pas dit que ces supérieurs dussent se présenter en môme temps, mais l'idée de la centralisation est contenue dans celte disposition.

4. Manrique, Annal, dit., I, p. 84, n. i ; p. 87, n. 2 ; Pierre le Nain, Essai sur l'histoire de tordre de Cîteaux, I, 214.

56 LES CHAPITRES GÉNÉRAUX DE l'oRDRE DE S. BENOIT.

pie des conciles généraux (') ; il est peut-être plus simple de croire que cette mesure lui fut inspirée par les réunions qui étaient déjà dans la tradition bénédictine et dont les bons résultats étaient d'une évidence absolue.

Nous n'entrerons pas ici dans l'examen du capitulum générale de Cîteaux ; tout ce qui s'y rattache a été parfaitement mis en lumière par le P. Grégoire Mliller dans différentes études publiées par la <L Cistercienserchronik ».

La création de Cîteaux exerça une influence considérable sur les anciens monastères bénédictins. En dehors de l'action de S. Bernard, qui stimula le zèle des abbés et les aida de ses conseils, on peut attribuer à l'influence cistercienne l'introduction des chapitres généraux, au moins dans la province ecclésiastique de Reims, et la réduction des offices liturgiques, qui avaient pris un développement anormal, en contradiction formelle avec les dispositions de la Règle. Ces mesures battaient en brèche l'organisation clunisienne et les idées patronnées jusque-là dans les monastères où Ton avait adopté les coutumes de Cluny, et ils étaient nombreux dans les provinces de Reims et de Sens (2). Aussi, à la suite du premier chapitre convoqué à Reims en 1131, y eut-il un conflit entre le cardinal-légat Mathieu d'Albano, défenseur acharné des traditions de Cluny, et les abbés partisans d'une nouvelle réglementation de la discipline claustrale (3). L'influence cistercienne l'emporta et les chapitres annuels des abbés bénédictins se tinrent désormais dans la province de Reims. Les actes des assemblées ont disparu, à part ceux de la première ; mais une dizaine de textes permettent de se rendre compte du fonctionnement de ces réunions et des mesures qui y furent prises pendant le XII^ siècle.

Il y eut une velléité d'imitation en Saxe, comme on peut le constater dans la correspondance de l'abbé Wibald de Corbie, qui parle d'une réunion d'abbés tenue en 1149 {^). Mais cette institution ne prit pas racine en Allemagne. En 11 59 le moine Herbord, de l'abbaye de St-Michel à Bamberg, se plaignait de ne pas voir cette sorte de réunion adoptée par l'ordre de S. Benoît. Parlant des fondations de S. Otton, il se plaint que le saint n'ait pas assuré à

1. Meschet, La m<jniire dt tenir U chapitre général. Paris, 1683, chap. I.

2. Voy. notre étude sur les origines de Cîteaux et l'ordre bénédictin au XII' siècle (Revue d'hist. eccl., 1900 pp. 448-471 ; 1901, 253-290).

3. Cf. Berlière, Documents inédits pour servir à l'histoire e.cl. delà Belgique, I, 91-117 ; Voy. aussi notre étude : le cardinal Mathieu d Albano ( Revue bénédictine, 1901, pp. 280-289).

4. Epist, 13c, 161, 162, ap, Jaffé, Mon. Corb., pp. 211, 266, 269. Cf. Rev. Bénéd., 1900, P- Ï53-

LES CHAPITRES GÉNÉRAUX DE l'oRDRE DE S. BENOIT. 57

la discipline intérieure de ses monastères la stabilité qu'il avait su leur procurer pour les choses extérieures par les bulles pontificales. « On change sans cesse et de toutes façons les observances religieuses, dit-il, surtout dans l'ordre de Cluny — et par Cluny, comme on peut le voir par le reste du récit, il entend l'ordre bénédictin. — Chaque abbé, sans prendre conseil des autres abbés, ajoute ou retranche à sa guise ce qui lui plaît, souvent au plus grand détriment des moines (^). » C'était là une plainte déjà bien ancienne, et le moine de Bamberg regrette vivement que l'ordre bénédictin n'ait pas admis de chapitre général, à l'exemple des chanoines-réguliers(2), des Cisterciens et des Norbertins. Aussi souhaite-t-il vivement voir les abbés du diocèse s'entendre entre eux sur les questions de discipline et introduire une sorte de chapitre ; ce pourrait être, à son avis, le début d'une grande institution (3).

Avec Innocent III cette institution est établie en Italie, en Danemark, en Angleterre, en Normandie, puis officiellement sanctionnée pour tout l'ordre au concile de Latran de 12 15.

Les dispositions de cette assemblée furent aussitôt mises en vigueur dans la plupart des provinces ecclésiastiques et tout d'abord en Angleterre. C'est dans ce pays qu'on a le mieux compris les mesures pontificales et qu'on a su faire des chapitres généraux une institution réellement utile, en l'organisant d'une façon sérieuse.

1. Non est finis, non est modus mutande religionis et consuetudinis, maxime in ordine Cluniacensi. Pro suo arbitratu quisque abbalum sine consensu et consilio coabbatum suorum, magno sepe fratrum détriment©, adicit et reicit quod vult (Herbordi Dialog., I, 19 ap. Jaffe, Monrtm. Bamberg., ^.jiçi).

2. Eugène III dans une bulle adressée de Viterbe le 26 octobre 1145 « prepositis canonicorum regularium Theutonicorum conventum in Exaltationesanctae Crucis celebrantibus » dit de ces chapitres : « Volumus etiain prepooitos vestrarum congregationum in exaliatione sanctae Crucis annis singulis convenire, ut si quid inibi de ordine vestro corrigendum fuerit aut in meliorem formam redigendum, communi consilio ibidem, auxiliante domino, statuatur. Ille vero, qui convocandi conventum huiusmodi amministrationem habuerit, communiter eligatur. Quod autem ibi de emendatione sive melioratione vestri ordinis institutum fuerit, ab omnibus tam prelatis quam subdilis irrefragabiliter conservetur. Fratres quoqiie, qui de vestris claustris assumpti in aliis aecclesiis sunt constituti prepositi aut in posterum statuentur, si forte in se ipsis aut in religione sive ordine canor.ico deliquerint, aut circa suos subditos négligentes extiterint, licitum sit prepositis huius conventus eos pro excessibus suis corrigendis monere, et si post eorum monitionem reprehensibilia sua mutare nuUatenus voluerint, severius corripere. (Pflugk-Harttung, Actapontif. Roman, inedita. I, Tiibingen, 1881, n» 196, pp. 174-175.)

3. Sed mirum quod nostro ordini contigerit quod générale capitulum non admiitit ; cum Augustiniani, Cistercienses et Norbertini hoc poUeant honore. Omnia enim faciunt consilio, et ideo multa gubernantur sapientia. O utinam Babenbergensis episcopii abbaies, memores Ottonis sui, memores apostolice sanctionis et exemplo animati de aliis ordinibus abbatum et prepositorum, de suis quoque actionibus incipiant communi tractare consilio et formulam inire capituli. Profecto si gnaviter se agent et se suosque sapieniia gubernare volent et in his immorari sicut dicitur : Beatus vir qui in sapientia morabitur, proficiendo proficient suique profectus multos cito imitatores invenient. Omnia magna a modicis ceperunt, ne forte de paucitate causentur, et Cisterciense capitulum, quod modo maximum est, a paucis ccpit (Herbord, I, 20, p. 721).

58 LES CHAPITRES GÉNÉRAUX DE l'oRDRE DE S. BENOIT.

La raison en est sans doute que les monastères anglais étaient unis entre eux par des liens plus étroits, que les abbés de ce pays occupaient un rôle social et politique autrement important que dans les autres contrées et qu'ils furent plus à l'abri des convoitises de la commende réelle ou déguisée qu'en d'autres contrées.

Grégoire IX prit sérieusement à cœur la restauration de la discipline bénédictine : de grands chapitres eurent lieu sous son pontificat, et des statuts importants, qui formèrent la base de la discipline claustrale, furent publiés par lui en deux rédactions dites de Narbonne et de Rouen. Il alla même jusqu'à réclamer la tenue annuelle des chapitres, mais c'était exiger une chose impossible. Les pontificats d'Innocent IV et d'Alexandre IV marquent une époque de recul : on tient encore des chapitres, mais de tous côtés on sollicite et on obtient des dispenses de l'observation des statuts de Grégoire IX. C'était ruiner par la base l'édifice élevé par Innocent IIL

Laissant de côté divers actes pontificaux d'un caractère purement local ou transitoire, nous signalerons seulement ici la célèbre bulle de Benoît XII, de 1336, qui urgea de nouveau la tenue triennale de chapitres, donna une nouvelle législation à l'ordre, qui fit force de loi jusqu'au concile de Trente et à la formation des congrégations, et divisa l'ordre en provinces nettement circonscrites. Cette bulle reçut une application immédiate et générale, mais elle n'eut pas des effets également durables dans les divers pays de la chrétienté. Seuls les régestes des différents chapitres permettront de se rendre compte de la mise en pratique des décrets pontificaux.

Ce recueil des procès-verbaux des chapitres provinciaux de l'ordre bénédictin fait encore défaut. En attendant que ce vœu puisse être réalisé, il m'a semblé utile de publier une sorte de régeste où l'on trouvera groupées par provinces et dans l'ordre chronologique les indications de textes, de documents ou de mentions relatifs à ces chapitres. Cette liste sera forcément incomplète, aussi me permettra-t-on de faire appel à la bonne volonté de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire monastique pour m'aider à combler les lacunes de ce travail. Les procès-verbaux des chapitres provinciaux ou les pièces y relatives se rencontrent dans des volumes de mélanges manuscrits, parfois dans les fonds d'archives des anciens monastères, rarement dans des recueils formés à dessein. Parfois encore les registres de comptabilité des abbayes renferment quelques mentions de voyages entrepris à l'occasion des chapitres provinciaux,

LES CHAPITRES GÉNÉRAUX DE l'ORDRE DE S. BENOIT. 59

OU bien les chroniques des monastères y font une allusion discrète. Tous ces renseignements divers ne sont pas à nép;ligcr. Les dernières années ont produit quelques travaux sur les chapitres d'Angleterre, des provinces de Reims-Sens, de Narbonne et de Cologne- Trêves. Un dépouillement plus systématique des annales des monastères d'autres contrées ne manquera pas d'enrichir nos connaissances sur ce point d'histoire monastique.

Page 1