‹ Mélanges d'histoire des religionsChapitre 129 sur 197 · RAS VI · texte numérisé non relu

RAS VI

GONCLUSION

On voit mieux maintenant en quoi consiste selon nous l’unité du système sacrificiel. Elle ne vient pas, Comme l’a cru Smith, de ce que toutes les sortes possibles de sacri- Tices sont sorties d’une forme primitive et simple. Un tel sacrifice n'existe pas. De tous les procédés sacrificiels, les plus généraux, les moins riches en éléments que nous ayons pu alleiudre sont ceux de sacralisation et de désacralisation Or. en réalité, dans tout sacrifice de désacralisation, si pur qu’il puisse être, nous trouvons toujours une sacralisation de la victime. Inversement, dans tout sacrifice de sacralisation, même le plus caractérisé, une désacralisation est nécessairement impliquée ; car autre-

ment les restes de la victime ne pourraient être utilisés.

Ces deux éléments sont donc si étroitement interdépen- .

dants que l’un ne peut exister sans l’autre.

Mais, de plus, ces deux sortes de sacrifices ne sont encore que des types abstraits. Tout sacrifice a lieu dans des circonstances et en vue de fins déterminées; de la diversité des fins qui peuvent être ainsi poursuivies naissent des modalités diverses dont nous avons donné quelques exemples. Or, d’une part, il n’y a point de religion où.ces modalités ne coexistent en plus ou moins grand nombre; tous les rituels sacrificiels que nous connaissons présentent déjà une grande complexité. De plus, il n’y a pas de rite particulier qui ne soit complexe en luimême ; car, ou bien il poursuit plusieurs buts à la fois, ou bien, pour en atteindre un seul, il met en mouvement plusieurs forces. Nous avons vu,des sacrifices de désacralisation et même proprement expiatoires se dovbler de sacrifices communiels. Mais on pourrait donner bien d'autres exemples de complications. Les Amazulu, pour avoir de la pluie, rassemblent un troupeau de bœufs noirs, en tuent un, le mangent en silence: puis brûlent les os hors du village; ce qui fait trois thèmes différents dans la même opération !.

Dans le sacrifice animal hindou, cette complexité est encore plus accusée. Nous y avons trouvé des parts expiatoires. attribuées aux mauvais génies, des parts divines réservées, des parts de communion dont le sacrifiant jouissait, des parts sacerdotales que consommaient les prêtres. La victime sert également à des imprécations contre l'ennemi, à des divinations, à. des vœux. Par un de ses aspects, le sacrifice ressortit aux cultes thériomorphiques, car on envoie l’âme de la bête rejoindre au ciel les archétypes des bêtes et y entretenir la perpétuité de l'espèce. C'est aussi un rite de consommation, car le sacri-

1. Callaway, Religions system of he Amazulu, p. 59; cf. p. 92.

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F | fiant qui à posé les feux ne peut manger de viande qu'’a-

4 près avoir fait un tel sacrifice. C’est enfin un sacrifice de

he rachat ; car le sacrifiant est consacré, il est sous la prise

de la divinité et il se rachète en se substituant la victime.

Tout se mêle et se confond dans une même opération qui,

*i malgré cette diversité, ne laisse pas d’être harmonique.

| A plus forte raison en est-il ainsi d’un rite, dont l'étendue

est immense, comme le sacrifice à Soma, où nous avons,

n: outre tout ce qui précède, un cas réalisé de sacrifice du

+ dieu. En un mot, de même que la cérémonie magique, de

# même que la prière, qui peut servir à. la fois à une action

de grâces, à un vœu, à une propitiation, le sacrifice peut

remplir concurremment une grande variété de fonctions.

3% Mais si le sacrifice est si complexe, d’où peut lui venir

Re son unité? C’est qu’au fond, sous la diversité des formes

qu'il revêt, il est toujours fait d’nn même procédé qui peut

a , être employé pour les buts les plus différents. Ce procédé

PL consiste à établir une communication entre le monde sacré et

L le monde profane par l'intermédiaire d’une victime, c'est-à-dire

FTP d'une chose consacrée détruite au cours de la cérémonie. Or,

contrairement à ce que croyait Smith, la victime n’arrive

2 pas nécessairement au sacrifice avec une nature religieuse,

#4 achevée et définie ; c’est le sacrifice lui-même qui la lui

confère. Il peut donc lui donner les vertus les plus

diverses et, ainsi, la rendre apte à remplir les fonctions :

Dee. les plus variées, soit dans des rites différents, soit pendant

C4 un même rite. Elle peut également transmettre un Ccarac-

tère sacré du monde religieux au monde profane ou inver-

sement; elle est indifférente au sens du courant qui la

fe traverse. On peut, en même temps, charger l'esprit qui s’est dégagé d’elle de porter un vœu jusqu'aux puissances célestes, se servir d'elle pour deviner l'avenir, se racheter de la colère divine en faisant aux dieux leurs parts, et enfin, jouir des chairs sacrées qui restent, D'un autre côlé, une fois qu’elle est constituée, elle a, quoi qu'on fasse, une certaine autonomie; c’est un foyer d’éñérgie d'où se déga-

gent des effets qui dépassent le but étroit que le sacrifiant assigne au rite. On immole un animal pour racheter un diksita; par. un contre-coup immédiat, l’âme libérée de l'animal s'en va alimenter la vie éternelle de l'espèce. Le

Sacrifice dépasse ainsi, naturellement, les buts étroits que

les théologies les plus élémentaires lui assignent. C’est qu'il ne se compose pas seulement d’une série de gestes individuels. Le rite met en mouvement Fensemble des choses sacrées auxquelles il s’adresse. Dès le début de ce

. travail, le sacrifice nous a apparu comme une ramifica-

tion spéciale du système de la consécration.

n'y a pas lieu d'expliquer longuement pourquoi le

profane entre ainsi en relations avec le divin; c’est qu'il

y voit la source même de la vie. Il a donc tout intérêt à s'en rapprocher puisque c'est là que se trouvent les conditions mêmes de son existence. Mais d’où vient qu’il ne s'en rapproche qu'en en restant à distance ? D’où vient qu'il ne communique avec le sacré qu’à travers uninter-

médiaire? Les effets destructifs du rite expliquent en

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