LE POUVOIR MAGIQUE
Nous sommes assez mal renseignés sur les formes précises que revêt la notion du pouvoir magique dans la plupart des sociétés australiennes. Tout ce que nous savous, mais nous le savons avec certitude, par des témoins presque unanimes, c'est que toutes attribuent à certains hommes une puissance mystérieuse?. La présence de ce
1. Une première difficulté provenait, dit M. Howitt à propos des Kurnai, de la disparition des anciens magiciens (Ausér. Med. Men., dorénavant cité 4. M. M., P- 56-57, cf. Fison et Howitt, Kamilaroi and Kurnai, 1885, p. 253 et suiv.) et de la désuctude où sont tombés les usages (4. M. M., p. 48). Une seconde difficulté provenait du caractère ésotérique de ces faits d'initiation magique. Les magiciens entourent tous leurs actes de mystère, et en particulier les circonstances où ils: ont acquis leurs privilèges ; on n’en sait, dans la tribu, que les contes traditionnels, aussi éloignés de la vérité que les on-dit des enfants et des femmes en ce qui concerne l'initiation solennelle des jeunes gens par la tribu (4. M. M., P. 47 et 48). Enfin non seulement dans l'esprit publie, mais encore dans ‘esprit même du magicien, les faits réels et les dires traditionnels se mêlent de façon indissoluble, et Fhomme se rend très mal compte de ses actes. De telle sorte qu'il est très difficile de savoir comment les magiciens australiens pensent vraiment avoir acquis leur pouvoir.
Howitt, On some Australian Beliefs, J. A, I., XII, p. 195 ; 4. M. M, P. 25 ct 26. 3 | :
2. Nous ne citerons ici que les tribus sur lesquelles nous n'aurons pas
L'ORIGINE DES POUVOIRS MAGIQUES No138
pouvoir.a d'ordinaire pour signe matériel une substance magique, contenue dans le corps du magicien, ou tout au moins dans son sac-médecine ou, à la rigueur, tenue au
à revenir dans notre travail, el nous faisons naturellement abstraction des ouvrages de fantaisie ou de vulgarisation, dont quelques-uns sont mème des faux, tels le livre de Perron d'Arc : Aventures d'un voyageur en Australie. Neuf mois de séjour chez les Nagarnoaks, Paris, Hachette, 4869. — Nous pourrions aisément mais inutilement allonger la liste de nos références, mais nous ne citons que les meilleurs des documents, où, quand on nous à parlé des pouvoirs magiques, on à négligé de nous dire comment ils étaient acquis. Voir Taplin, The Narinyerri, etc., 20 éd., 1878, p. 45-47: cf. p. 97, p. 65; cf. p. 73, une ascension au ciel. — E. Curr, The Australian Race, 1886. III, p. 22, 26, 136, 144, 147, 223. — W. Wyatt, Some Account of the Manners, and Superstitions of the Adelaide and Encounter Bay Aboriginal Tribes, in Woods. Native Tribes of South Australia, Adelaïde, 1878, p. 173, 174. — H.-E.-A. Meyer, Manners and customs of the Aborigines of the Encounter Bay Tribe, in Woods, ibid., p. 497 et suiv. (Nous n’étudierons pas en détail ce dernier texte qui identifie curieusement pouvoir magique et ngaîtye, c’est-à-dire totem individuel, parce qu'il nous semble, malgré l'affirmation très nette, p- 198, qu'il doit y avoir là une erreur fondamentale.) — G.-W. Schürmann, The Aboriginal Tribes of Port Lincoln, etc., ibid., p. 223, 295, 23 et suiv. — Harriott Barlow, Aboriginal Dialects of Queensland, J. A. I. 1871, vol IT, p. 174 (natural gift du magicien). — W. Chatfeld in Curr, The Australian Race, I, p. 477 (Pegullobura). — J. Cassady ir Curr, ibid., p. 425 (tribu de Halifax bay). — Mowbray, ibid., p. 403 (tribu de Granite Range) ; cf. i6id., p. 351. — Bicknell, Travel and Adventure in Northern Queensland, 1895, p.104 et 106. — R. Semon, {n the Australian Bush (Upper Burnett), p. 222. — Lumbholtz, Chez les Cannibales, trad. fr., 4890, p. 266, 269. Voilà quelques-unes des reférences que nous pouvons indiquer, rien que sur l'Australie méridionale et sur le Queensland. Nous renonçons à allonger cette liste, d’ailleurs indéfinie. Pour la Nouvelle-Galles du Sud nous ne pouvons attacher grand poids aux généralités de J. Mann, Nofes on the Aborigines Australia (Proc. Geogr Soc. Australasia, Sidney, 1885), où sont relatés les dires de Manning et du nègre imposteur Andy, p. 57, 65; de J. Manning, Nofes on the Abori-
gines of New Holland (Journ. a Proc of the R. Soc. of N. Sth Wales, 1892,
XVI, p. 101), où Andy raconte que ses pierres magiques lui viennent du ciel de J. Fraser, Thé Aborigines of N.S. W., Sydney, 1892, p.12 (pouvoir du magicien d'extraire des corps variés suivant son propre totem), p.59 (pouvoir illintité du magicien). Nous ne tenons pas compte non plus des renseignements, cerles circonstanciés, mais Sans localisation aucune, que Bonwick à versés à lu science, The Australian Natives, T. A. 1., XVI. 1887, p. 209, cf. discussion du même in Procced. Roy. Col. Inst., XXII, 1890- 4894, p.48. Ils n’ont qu’une valeur d'appoint. On trouvera de nombreuses références dans Curr, E, p. 401 ; IL, p. 145, 199, 200. 215 ; II, p. 274, 354, 369 (Barkingi) ; cf. Bonney, On some customs of the Aborigines of the River Darling J. A. L, XI, 1884, p, 130; etc. À propos des tribus de Victoria dont nous n’aurons pas à nous occuper, voir Brough Smyth, The Aborigines of Victoria, 1878, [, p.176, 260 et suiv.: II, p. 1090, p. 135, 289, 296; Angas, Savage Life and Scenes, etc., 1847, 1, p. 58, 59, 81, 89.
secret. Cette substance consiste, presque partout, soit en morceaux de cristal de roche, soit en un os magique (d'ordipaire un os de mort !).
Nous comptons naturellement comme nuls, tellement la chose nous paraît impossible, tous les documents qui tendraient à nous faire croire qu'il y ait une société australienne quelconque où n'existe pas-de magicien doué de pouvoirs spéciaux. Un seul informateur a osé soutenir une
pareille assertion: Or il nous décrit probahlement une
tribu depuis infiniment mieux connue, Urabunna ou Dieri?,
où la magie est au contraire fort développée. Nous n'avons
pas non plus à compter comme des témoignages négatifs des documents, même bons par ailleurs, où l'existence de
pouvoirs spéciaux du magicien n'est pas mentionnée.
D'autre part, si, faute de renseignements sur l'origine des pouvoirs magiques nous nous défendrons d'affirmer rien sur
les croyances des tribus à propos desquelles nous sommes .
ainsi trop peu informés, cette lacune ne devra pas non
L. Outre les textes cités pins bas. bp. 439 el suiv.…. voir T.-L. Mitchell
l'hree Expeditions into the Interior of Eastern Australia. 2% 64. 1839.
[LL p. 34%, 34j; Angas, Savage life. Ti, p. 22% (tribu de Sidney « quartz
crystal... exerement from the deity »} ; Scolt. Nind, Descriptions of the Nalives of King Güeorgs Sound, Journal of le R. Geogr. Soc. 18381. [.
p. 4Lelsuiv..: A. WV. [owitl (Coasi-Murrine) cérémonie des SOPCICrS qui :
exlraient dé leur Corps des substanecs magiques, On certain Auslrulian Ceremonies of Initiation, J. A4. L, XI. D. #46, 450. GF. Arch: Günther. Manuscripl Grammar and Vocabulary of the Æboriginul Dialecl called Wiradhuri (Nivraijari) App. Fraser, réeit de Thretkoit à rapprother. b. 73, ad verb. Bawun, p. S0. ad Dawai P- S5, ad Gibba p. 10% et 110 : Mrs Merédith, Notes dnd Sketches of New South Wales. vte., 1843, p. 9° (anecdote amusante où, à propos des eristaux de roche, le sorcier dit qu'il sait bien où l’on va Les &hercher) ; R. H. Mathews, dans ses divers articles Sur les Bora Wiraijuri, dans les J. 4. Pr. of the RS. 0f Vicloria. 1896-1898. J. 4. L. A895-AN0S : J. R. S. New S. Wules. 18!1-1898, pour des cérémonies dé ce genre. ù
2. Police irooper Noble, à propos des {ribus de la Flinders Range, in Taplin, The Folklore, ete. Adelaide. 187$. p. G& (cette trihu est probalement les Dieri ou les Urabunna. car elle est divisée en Muttav et Ari Mathurie et Karauru). I est dit “JU NY à € pas de sorcellerie » dans cette société: ef. pour des renseignements du même genre, p. 3. 94 (Caporal do police Trovis) & propos de là tribu de Port-Lincoln. sur
laquelle Schürmann nous informe fort hier. |
Er:
plus nous empêcher de tenter la classification des quelques faits que nous voulons grouper’. |
La notion de pouvoir magique ne se présente pas, en Australie, sous la forme complexe et complète qu'elle possède dans les sociétés mélanésiennes et polynésiennes. Là les vertus des esprits, des choses, des rites et des magiciens, sont toutes désignées sous le nom générique de mana*. Nous ne la rencontrons guère, à notre avis, que fragmentée
en plusieurs notions. Cependant elle s'exprime quelquefois
assez nettement. Chez les indigènes de la tribu de Perth (Australie occidentale), par sir E. Grey, nous savons, philologiquement, qué le boyl-ya gaduk est celui qui boyl-ya et lance les boyl-ya (en l'espèce, de petits morceaux de quartz). Encore faut-il ajouter que, dans cette tribu, l’action et le pouvoir du magicien semblent avoir été réduits aux pouvoirs maléficiaire et curatif* |
1. Nous n'avons pas à donner ici un aperçu général des différents pouvoirs que les Australiens reconnaissent à leurs magiciens. On en trouvera Ares une bonne description dans flowitl, On some Australian Beliefs. 4. A. I. NIIT. 188%. p. 197. Cf. des observations très justes du même auteur in À. M. M.. p. 25 et 26, surdla nature de ces pouvoirs ct sur le degré de sincérilé du magicien qui y € roit. relativement.
2. Voir H. Hubert el M. Mauss. Esquisse d'une théorie générale de lu
magie. Année sociologique. VIF. p. 108 el suiv.
3. Voir Grey. Tuo Expeditions. le. « Boylt-ya yongar boyla-gaduh ». dit Findigène Kaiïher à Grey: que Grey traduit « The Boylya are nalives who have the power of boylya ». et que nous traduirions « Les Boylya sont gens qui ont du Bovlya ». IL. p. 338. 4bid.. p. 337. Le boylya est un morceau «le cristal; ef. 2bid., p. 266.326, 30 (anecdote précise) ; Voir Grey. Vocabulary of the Dialects of Sth.-W. Australia, 18, Boylt-ya, « à sorcerer, the buck witeli of Scotland, à certain power of witchcraft », p. 17. cl p. 18: s. v. boyl-ya gaduk. p. 124,422, 127, s. v. wall-byne et Weer-go sur la facon dont les boyl-ya (charmes, esprits. sorciers}, entrent dans le corps du malade sous la forme de cristaux el comment le magicien les en fait disparaître. Les autres auteurs qui ont écrit sur ces mêmes tribus (ce sont à Ja fois les plus anciennement et les seules connues de l'Australie occidentale) ne semblent pas avoir rien ajouté aux documents de Grev.-si méme ils ne les ont pas copiés ou tout au moins subi leur ascendant. Nous ne pouvons l'aire d'exceplion à cette observation erilique que pour Re loc. cit., J. R. Georg. Soc., À. p. #1. 42: témoignage antérieur, Mrs: E. Millet “An Australian Parsonaye. dte.. 2e éd. London, 4872. p. 79. . 10 renseigne “ont est sans intérél el pour Mer. Rudesindo-Salvado, Mémoires historiques sur l'Australie. lrad. fr. 1854. p. 261. 262, 328 (les pierres magiques seraient appelées coglio
LR ’
ni Va | 138 MÉLANGES D'HISTOIRE DES RELIGIONS
C'est à tort, selon nous, que M. Mathew pense avoir retrouvé exactement, chez les Kabi du Queensland qu’il
.évangélisa, la notion Fijienné (id est mélanéso-polyné-
sienne) de mana ‘. Car il réduit en somme la notion de mana à celle d'émanation, d'influence magique à distance, et ainsi la défigure. Ce qui est exact, c’est. que chez ces mêmes Kabi, M. Mathew nous décèle l’existence d'une
notion double : d’une part celle de pouvoir magique pur,
la vie particulièrement intense du magicien? et, de l’autre, celle des substances magiques, les pierres (dhakke, Nanpai ou nganpai, kundir) où se concrétisent les forces de l’arc-en-ciel À
Chez les Arunta, la seule tribu connue à peu près à fond, nous trouvons la même notion fragmentée en deux parties au.-moins. Il y à d'abord l’idée d’arungquiltha, qui est spécialement la puissance qui émane des rites, des substances et des choses, plus ou moins sacrées, à efficacité mauvaise, qui s’en échappe sous la forme d’un fluide ou d’un petit
Léoylya?| quartz). Mais ce que disent Forrest, On the natives of Central and Weslern Australia J. A. I., 4876. voir p+ 318; P. Chauney (tribu de Port-Jackson) in Brough Smyth, Aborigines of Victoria, I, p.270: M. A. Fraser, Western Australia Year Book for 1896-1897, Perth, Gov; Printer, 1898, p. 315, nous semble constituer tout au plus des vérifications des assertions de Grey ; de même pour Scicnce of Man, Australian Anthropological Journal, Y. poto:
. 1. La première façon dont M. Mathew avait signalé ce rapprochement était la juste, il avait dit : The Australian Aborigines, J. a. Pr: R. Soc. N. S. Wales, 1899, XXXIIL, 2, «a sort ofmana superstition »; la seconde façon se trouve dans son livre récent, Eaglehawk and Crow, a study, etc. 1899, p. 14#, où il cite à propos du mana fijien un article de Fison, Centenmal Mugazine (?), 1889, p. 457, que nous n'avons pu comparer au texte de M. Mathew.
2. « ManNur means full-ol-life.… À manNur, magician or life man. is sometimes called muru-muru, that is full of life. », Mathew, Kabi in Curr, The Austr. Race, Il, p.418" cl1bre p. 1771 (charmed life [du] manNur), cf. ibid., p. 189 (comme adjectif ce mot signifie « enchanté « et donnant de la vie). Cf. Eaglehawk and Crow, p. 143, 146 (vitalité) : cf. le texte cité in Gurr, Austr. Race, IL p. 192, fin de l'histoire des pierres de Kundangur, el commencementide l’histoire suivante.
3. Voir plus bas; p. 56 el suiv. : il Y à d'ailleurs uné curieuse relation entre le nombre des pierres magiques contenuës dans le corps du magicien el la grandeur de son pouvoir. Mathew ix Curr, HE, p.176: cf. Eaglehawk and Crow, p. 143. Re
PROS PTIT 15
Harbor fulgurant!; il y a ensuite l’idée des pierres atnongara, pierres magiques, que le magicien porte dans son Corps, et avec lesquelles il peut produire, en les extrayant de soi et en les dirigeant, les effets qu'il veut,
curatifs et autres ?. Il y a peut-être lieu de penser qu'il doit y avoir des relations, plus étroites qu’il ne paraît, dans ces
mêmes tribus, entre ces deux notions : celle des substances magiques internes, et celle de l’émanation des forces magiques. Peut-être certaines émissions d’arungquiltha se confondent-elles dans l'esprit des indigènes avec le
départ des pierres atnongara*. Mais nous n’émettons cette
hypothèse que pour en provoquer la vérification par des ethnographes travaillant sur place. Les autres tribus qu'ont observées MM. Spencer et Gillen semblent vivre sur les mêmes croyances
. Nouscraignons d'alionger la liste des tribus où nous pensons, d’après des textes malheureusement insuffisants, qu'on trouverait des croyances du même genre que celles des Arunta et des Kabi‘. D'ailleurs le caractère encore
1. Spencer et Gillew, The Native Tribes of Central Australia. p. 566, 647 et surtout p: 548, n. 1, 548 et suiv., 550 et 552, etc. : Spencer et Gillen, The Northern Tribes of Central Australia, 1905, p. 50, #70, 746, ete.
2. Spencer et Gillen, Nat. Tribes, (dorénavant N. T. }, p. 647, etc, : Nort. Tribes (dorénavant N. T. C.), p. 480, 401, et glossaire, etc., sur le mode d'action de ces pierres atnongara, voir surtout N. T., p. 532 et suiv. : ces pierres s'appellent wlfunda, dans la partie sud de la tribu, p. 527, 528. Outre les pierrres afnongara, il existe encore chez les Arunta, des notions plus précises, entre autres celles d’une’espèce de lézard « répandu dans le corps du magicien » (?) et qui lui donne ses facultés de succion, N. T., p. 531 ; chez les Warramunga, c’est un serpent qui habite le corps du magicien, N. T. C., p: 485, 456.
3. Voir surtout Spencer et Gillen, Nélive Tribes of Central Australia,
: p.49 et suiv. Cf. une tradition Warramunga, N. T.C., p. 429, où des
cho à sont identifiés à des esprits. :
Unmatjera et Kaïtish, N. T..C., p. 480 ; Kaitisb, Warramungo, Pr p- 467; Worgaia, Gnanji. p. 467, cf. glossaire, ad « mauia », p. 753 ë ARR d’ailleurs le magicien peut fe des maléfices ; mais son pouvoir, ses pierres ont surtout pour-fonction de contrarier a « magie » des autres.(N. T.C., p. 479).
AN rapprocher des notions (Kurnaï) du bulk, du 3 yulo (Wotjobaluk), ‘es mung (Woivorung), du yaruk (Wotjobaluk), Howitt, 4. M. M, p- 31, #0; Australian Beliefs, J. 4. 1, XII, p. 194.
ET