‹ Mélanges d'histoire du Moyen Âge publiés sous la direction de M. le Professeur LuchaireChapitre 10 sur 117 · Fourmont, ibid.y tome III, p · texte numérisé non relu

Fourmont, ibid.y tome III, p

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Si maintenant nous passons à l’examen de la forme, nous voyons les différences se marquer encore davantage. L’auteur du premier fragment a un style heurté ou embarrassé. De deux choses l’une, ou bien ses phrases sont toutes françaises, ou bien elles sont empêtrées dans une forme latine, qui, on le voit bien, ne lui est pas très familière. On se sent en présence de quelqu’un d’instruit, mais peu habitué à manier la langue latine. Que la phrase reste bien souvent française, rendant les idées sous forme analytique et non en les subordonnant les unes aux autres suivant la forme synthétique et périodique, cela saute aux yeux. Il n’y a qu’à voir l’abondance des petites propositions, ne disant chacune qu’une seule chose, juxtaposées sans autre liaison que les mots et ou que (enclitique), ou bien des mots comme quoque , etiam , etc. : on compte trente-trois propositions reliées par et ou que dans le premier fragment ; on n’en compte que six dans le deuxième, et encore n'y trouve-t-on pas d’exemple de et employé pour passer d’un ordre d’idées à un ordre d’idées tout différent, comme on le voit dans le premier fragment : « Et ille primus Ingelgerius... — Et fugavit Britones... — Et postea fuit cum duce Hugonein obsidione apud Marsonum...», etc. Et quant à l’emploi de quoque , etiam, et autres termes analogues, il est perpétuel : « Cepit quoque castrum Salmuri... » « —Ipse iterum Fulco fecit duo campestria praëlia... »— « Bis etiam Jérusalem adiit... » — « Duas etiam abbatias aedifîcavit... » — « Contra* suum etiam patrem guerram habuit... », etc.

Pour ce qui est de la maladresse et de la lourdeur extrêmes des quelques phrases un peu plus périodiques de ce premier fragment, il n’est pas difficile d’en citer des exemples : le début du texte nous en fournit un particulièrement remarquable :

« Ego Fulco cornes, qui fui filius Gosfridi de Castro Landono et Ermengardis, filiae Fulconis comitis Andegavensis, et nepos Gosfridi Martelli, qui fuit filius ejusdem avi mei Fulconis et frater matris meae, cum tenuissem consulatum Andegavinum, etc... ». II a là des qui qui chevauchent les uns sur les autres aussi gauchement que possible. Même lorsque l’idée à rendre est simple, l’auteur s’embrouille dans une langue qui ne se prête pas à sa pensée. Voyez entre autres ces quelques mots : « Et ille primus Ingelgerius habuit ilium honorem a rege Franciae, non a généré impii Philippi, sed a proie Caroli Calvi, qui fuit filius Hludovici, filii-Caroli Magni. » Sans parler du rapprochement de tous ces génitifs, quelle étrange subordination d’une première préposition a à une deuxième pré-

position a (« a rege Franciae » rex qui erat « non a genere... »)! De même on se demande comment sont construites des phrases comme : « Quorum quatuor consulum virtutes et acta... digne memorare non possumus, nisi ea quae nobis propiora fuerunt, videlicet : de avo meo et de pâtre ejus Gosfrido Grisa Gonella et de Gosfrido Martello avunculo meo », ou : « Ubi equitavi contra ilium cum illis proceribus quos Dei clementia mihi permiserat, et pugnavi cum eo campestri proelio in quo enm, Dei gratia, superavi. » — Ainsi l’auteur de ce premier fragment manie très mal la phrase latine.

Passons à l’auteur du second fragment, tout change. Nous avons déjà noté chez lui l’emploi habituel de la phrase périodique. On sent même qu’il cherche à tout couler le plus possible dans ce moule : de là vient probablement cet emploi continu du participe présent accolé au sujet du verbe, pour faire une seule proposition de deux et éviter les juxtapositions (« Tendentes Jérusalem, multi per Pannoniam... Constantinopolim pervenerunt. » — « Alii... transfretantes venerunt ad civitatem Niceam. » —. « Quam obsidentes, vix tandem ceperunt eam... », etc.). L’auteur semble se défier précisément des procédés de forme analytique : dans son court fragment on rencontre onze de ces participes ainsi employés, au lieu qu’on n’en relève que quatre dans tout le fragment précédent.

L’auteur du premier fragment n’attache pas une très grande importance au style ; il ne se soucie guère de l’élégance et de la variété. Les formes de phrases qu’il emploie sont d’une monotonie désespérante : « Illi iqitur antecessores, sicut ille meus avunculus Gosfridus Martellus narravit, fuerunt probissimi comités. » — « Ille iqitur Gosfridus Grisa Gonella... excussit Laudunum de manu Pictavensis comitis. » — « Ipse enim adquisit Cenomannicum... » — « Ipse iterum Fulco fecit duo campestria proelia »; ou bien : « Unde postea poenituit »— « Unde postea guerra inter eum et comitem Teothbaldum adeo ingravataest... » à deux lignes de distance, et plus loin : « Unde etiam in civitate nostra Andegavis centum de primatibus nostris obierunt. »

Non moins frappante est la monotonie et la pénurie du vocabulaire : les mêmes mots, les mêmes manières d’exprimer les choses, reviennent à satiété : « ...quomodo antecessores mei honorem suum tcnuerant » — « quomodo eumdem honorem tenueram » — « Istiautem quatuor consules tenuerunt honorem ... » — « Et ille primus Ingelgerius habuit ilium honorem » — « Honorem itaque suum, quem tenuerat ..., dimisit » — « Tune igitur

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honorent ilium tenui ... ». Pour faire l’éloge de quelqu’un l'auteur de ce premier fragment ne connaît presque que les mots probi tas et probus : « Illi igitur antecessores mei... fuerunt probissimi comités. » — « Gosfridus Grisa Gonella..., cujus probitates enumerare non possumus... » — « Fulco, fîlius ejus..., cujus probitas magna et mirabilis exstitit. » — « Gosfridus Martellus, cujus probitas ... multa fuit. » Les idées voisines appellent dans son esprit toujours les mêmes termes : « Britones, qui vénérant Andegavim cum praedatorio exercitu. » — « Cornes Odo venerat Andegavim cum exercitu suo. » Pour traduire les idées de combat et de guerre les mots guerra et praelium sont presque les seuls dont il fasse usage : « In proelio superavit... » — « Fecit duo proelia... » — « Proelium fecit... » — « In quo proelio... » — « Inire proelium » — « Proelium in quo superavi... » — « Coepit guerram... »—« Guerram habuit contra patrem...» — « Guerra inter eumetcomitemTeothbaldum adeo ingravata est... » — « Guerram habuit cum Guillelmo » — « . ..causa cujusdam guerrae quam habehat... », « Guerram saepe facientes ». Les mots adquirere , acci pere , reviennent également à chaque instant. Bref, dans ce premier fragment, aucune élégance, aucune variété, aucun souci du style.

Dans le deuxième fragment, rien de tel. Pour désigner les mêmes choses ou des choses voisines, l’auteur varie autant que possible les mots. En voici toute une série indiquant des idées proches les unes des autres : « inierunt iter Jerosolimitanum » — « tendentes Jérusalem » — « pervenerunt ad » — « transire mare » —« transfretantes » — « venerunt ad civitatem Niceem », « viam prosequentes ». Il y a là un effort réel pour introduire de la variété par le choix du mot propre, ce qui nous éloigne singulièrement du premier fragment. Pour marquer les attaques des Turcs, l’écrivain emploie des mots presque chaque fois différents : incursus , invadere , venerunt obviam illis , ingressi sunt , impetus . Il recherche des tournures élégantes, éloignées du français : « Quoscumque inveniebant ad baptismum compellebant, aut morte praesenti destruebant », — « Vix tandem ceperunt eam ». Il travaille à balancer ses périodes : « Et multis eorum interfectis, alios multos e campo expulerunt. » — « Licet

15. C’est le qualificatif français preux , lequel devait revenir très souvent dans la conversation des seigneurs d’alors. — ïl faut remarquer que ces mots probus et probitas ne se trouvent pas une seule fois dans le deuxième fragment.

copiae suorum populorum admodum essent dispersae, tameo asperrimo conflictu proelii superaverunt eos. » — Bref l’auteur de ce second fragment manie la langue latine avec élégance, poursuit la variété et a le souci du style.

Enfin chez le premier la correction fait souvent défaut. Les règles du style indirect lui sont tout à fait inconnues : il dira :

« Volui dicere... quomodo adquisierant et tenuerant ... », au lieu de « quomodo adquisivissent et tenuissent »; et encore «... ut etiam loca ubi corpora eorum jacent nobis incognita sint », au lieu de « ubi jaceant » ; « Si vis audire quae gessi, prosequere quae scribo et cognosces quae facta sunt », au lieu de « quae gesserim » et de « prosequere quae scribam et cognosces quae facta sint ». Il emploiera également la tournure entièrement barbare de « unde postea guerra inter eum et comitem Teothbaldum adeo ingravata est quod inierunt proelium inter civitatem Turonum et Ambaziam castrum » ,(i . Quand il s’agit de marquer la date à laquelle s’est passé un événement, sa grammaire est flottante : tantôt il emploie correctement l’ablatif sans préposition, tantôt, et ceci beaucoup plus souvent, il place devant cet ablatif la préposition in i « in tempore illo quo... » — « in hujus extremae vitae anno... » — « in eodem porro anno... » — « in nativitate Sancti Johannis... » — « in ultimo praedicti temporis anno... » — « in eo enim termino... » — « in Septuagesima... »

— « in eodem termino quo... » — « in proxima die Palmarum... ».

Dans le deuxième fragment, au contraire, pas de grosses incorrections. Tout au plus peut-on relever la tournure de « quamvis nihil aliquando proficiebant » ; mais nous ne forcerons pas notre auteur h être plus correct que Cornélius Nepos qui s’exprime de même 17 .

Après cette comparaison détaillée, nous nous oroyons autorisé à conclure que le second fragment, commençant aux mots « sequenti autem aestate », n’est pas de la même main que le premier. Nôtre étude se restreint donc à l’examen du fragment terminé par les mots « ipse autem papa pervenit Sanctonas ibique - Pascha celebravit », et c’est au contrôle des renseignements renfermés dans ce texte ainsi circonscrit que nous allons maintenant procéder.

16. C’est la tournure française : « tellement... que ... », où que est traduit par quod .

17. Voir, par exemple, Riemann. Syntaxe latine , 3® édition, p. 339.

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Pour cet examen, nous allons suivre les faits à peu près dans leur ordre chronologique, c’est-à-dire que nous examinerons ce qui a trait : 1° à Ingelger et à ses successeurs, 2° à Geoffroy Grisegonelle, 3° à Foulque Nerra, 4° à Geoffroy Martel, 5° à Foulque le Réchin lui-même, y compris les détails contenus sur lui dans la première phrase.

En ce qui concerne Ingelger, il y a peu de chose à dire. Qu’il ait été le père de Foulque le Roux, la chose est certaine, étant confirmée par deux chartes, où ce dernier se dit le fils d’Ingelger 18 . Mais c’est le seul renseignement positif que nous ayons sur son compte. Les hypothèses faites par les érudits ont toutes le tort d’être entièrement gratuites. M. d’Espinay 10 a même fait remarquer, non sans justesse, que les chartes où il est question d'Ingelger, le mentionnent sans adjoindre aucun titre à son nom, ce qui ne semble guère conciliable avec la version suivant laquelle il aurait été vicomte, ou quelque chose comme comte honoraire 20 . Tout ce qui a été raconté sur Ingelger est donc probablement une pure légende. Il est même possible, comme l’insinue M. d’Espinay 21 , qu’il y ait eu tout simplement, à cause de la ressemblance des deux noms, confusion entre lngelran, comte du Gâtinais, et Ingelger, père de Foulque le Roux, d’où serait né, pour expliquer la chose, ce récit 22 où nous voyons Ingelger investi du comté du Gâtinais

18. Cartulaire noir de Saint-Maurice d'Angers, fol. 24 v°, dans la Collection ms. d'Anjou et Touraine, dite aussi Collection dom Housseau (Bibliothèque Nationale ), I, n° 155, et Cartulaire de Saint-Aubin d'Angers, édition Bertrand de Broussillon, I, charte n° 177 (Cartae de Varenna ).

19. C. d’Espinay, La légende des comtes d'Anjou , dans les Mémoires de la Société d'Agriculture, des Sciences et des Arts d'Angers , année 1883, tome XXV.

20. C’est la version de M. Célestin Port ( Dictionnaire de Maine-et-Loire, II, p. 385) : il fait remarquer que Foulque le Roux s'intitulait comte, alors qu’il n’était encore officiellement que vicomte ; de même, Ingelger aurait été vicomte tout en portant le titre de comte.

21. C. d’Espinay, Les comtes du Gâtinais, dans les Mémoires de la Société d'Agriculture, des Sciences et des Arts d'Angers, année 1898, 5® série, tome I, p. 25.

22. GestaConsulum Andegavorum, dans les Chroniques des comtes d'Anjou, édition Marchegay et Salmon, pp. 44 et 45.

par Louis le Bègue 23 . Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas à nous étonner de trouver ici, comme dans les autres chroniques, l’attribution du titre de comte à Ingelger : l’auteur avoue luimême ne savoir là-dessus rien que par ouï-dire. Au surplus, Foulque le Réchin, brouillé comme U l’était avec Philippe I er , n’avait-il pas, ainsi que Ma bille le reconnaît lui-même, des raisons pour faire remonter la possession du comté d’Anjou par sa famille au temps des Carolingiens? Nous devons noter, en tous cas, que l’auteur, ce qui le distingue des autres chroniqueurs de l’époque, s’abstient de parler des prédécesseurs fabuleux d’Ingelger, et de donner sur ce dernier les détails légendaires qui avaient cours. Il ajoute que, d’une manière générale, les prédécesseurs de Foulque Nerra ont été en lutte avec les « pagani », c'est-à-dire les Normands, et avec les « comtes chrétiens » voisins ; et ceci est exact.

Sur Geoffroy Grisegonelle, en particulier, le récit est déjà plus circonstancié et aussi plus discutable. II nous est dit d’abord que Geoffroy s’empara de Loudun, battit le comte de Poitou aux Robhes, et le poursuivit jusqu’à Mirebeau. Or, sur ces faits, nous rencontrons un témoignage opposé : la Chronique de Saint- Maixcnt affirme, en effet, que Geoffroy aurait été vaincu par Guillaume de Poitou, et qu après sa défaite il aurait reçu de Guillaume Loudun et d’autres fiefs en qualité de vassal 24 . Miss Kate Norgate 25 apporte à cette contradiction une très bonne solution : elle fait remarquer ce que le récit poitevin ( Chronique de Saint-Maixent) olfre d’étrange; car on ne comprend pas pourquoi Guillaume, ayant vaincu son ennemi, lui aurait, après cette victoire, concédé des fiefs. Aussi pense-t-elle que la vérité complète doit être cherchée dans une conciliation des deux récits : le récit poitevin ne dirait de cette vérité que ce qui était favorable au comte de Poitou, le récit angevin de notre fragment

23. Cf., dans notre fragment, l'affirmation qu'Ingelgera reçu le comté d’Anjou « a proie Caroli Calvi ».

24. « Eo tempore gravissimum bellum inter Willelmum ducem et Gofredum Andegavensem comitem peractum est. Sed Gaufredus, necessitatibus actus, Willelmo duci se subdidit seque in manibus praebuit, et ab eo Lausdunum castrum cum nonnullis aliis locis/in Pictavensi pago, beneficio accepit. » Chronicon S 1 Maxenlii Pictavensis dans Marchegay et Mabille, Chroniques des Eglises d'Anjou (éd. de la Société de l'Histoire de France), p. 384.

25. Kate Norgate, England under the angevin Kings , tome I, chap. 2, note D, p. 139.

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