‹ Mélanges d'histoire du Moyen Âge publiés sous la direction de M. le Professeur LuchaireChapitre 23 sur 117 · Ibid., p. 687: 13 avril · texte numérisé non relu

Ibid., p. 687: 13 avril

Cependant nous avons vu que certains détails restaient en suspens; que si nous n’avions rien trouvé qui les contredît, nous n’avions rien non plus trouvé qui les vérifiât; pour quelquesuns, nous avons dû également nous en tenir à une probabilité logique, qu’aucun texte précis ne pouvait venir confirmer. D’où la nécessité, pour tâcher d’atteindre un résultat aussi voisin que possible de la certitude, de nous demander, avant d’aller plus loin, à propos de chacun de ces points douteux, quel intérêt aurait pu avoir un faussaire à fabriquer la pièce que nous venons d’étudier.

Or, si un faussaire avait pu trouver son compte dans l’altération de la vérité, ce n’est évidemment pas au sujet des .faits relatifs à Geoffroy Grisegonelle. Quant à ceux qui sont relatifs à Foulque Nerra, nous nous demanderons d’abord en quoi il eût pu avoir intérêt à attribuer â ce comte la construction de châteaux qu’il n’aurait pas construits. S’il avait travaillé pour nuire aux Angevins, il faut bien avouer que la chose est incompréhensible ; si, au contraire, il avait travaillé pour eux, on ne voit pas davantage en quoi il pouvait être utile pour la cause angevine de faire remonter plus ou moins haut, d’attribuer plutôt à. un comte d'Anjou qu’à un autre seigneur la construction de châteaux, qui, de son temps du moins, étaient désormais possédés sans conteste par Foulque le Réchin ou un de ses successeurs. A fortiori ne voit-on pas quel intérêt aurait eu un faussaire à changer le nombre des pèlerinages accomplis par Foulque Nerra.

Prenons le récit des faits relatifs à Geoffroy Martel, nous arriverons à la même conclusion. Dans quel intérêt un faussaire eût-il inventé telle ou telle guerre? Pas plus en le supposant hostile aux Angevins qu’en le supposant de leur parti, on ne saurait le concevoir. Et enfin s’il n'est pas exact, par hasard, que Foulque le Réchin ait reçu la rose d’or, pourquoi attribuer cette inexactitude à un faussaire plutôt qu'à Foulque luimême ?

Ainsi nous ne voyons, à propos d’aucun des événements ici narrés, pour quelle raison un faussaire eût intentionnellement altéré la vérité. Cela revient à dire qu’on ne saurait entre-

voir ce qui eût pu pousser un faussaire à fabriquer un tel document. Dans cet écrit, il ne se défend aucune thèse ; c’est un exposé exact de faits qui ne peuvent que glorifier une famille, mais non lui assurer un avantage positif quelconque. La question se poserait donc de la manière suivante : qu’est-ce qui eût pu pousser un faussaire à couvrir du nom de Foulque un simple exposé de faits exacts ? Evidemment une telle question ne saurait se poser pour un critique, que s’il y avait des preuves indéniables de la non-authenticité.

Nous aboutissons ainsi à cette nouvelle conclusion, que ce document ', pour lequel nous n avions aucune raison de penser quil fût faux , nous avons de fortes raisons de penser quil nest pas faux.

Il nous reste à rechercher s il y a des raisons de penser quil est authentique : à la partie négative de cette étude va succéder la partie positive, forcément la plus dénuée de certitude, faute de pièces de comparaison.

Un premier argument en faveur de l’authenticité peut se tirer du ton même du récit m . On se rappelle, en effet, que, ayant été, au début de ce travail, amené à faire l’étude de la langue et du style du fragment, nous y avons relevé beaucoup de tournures plus françaises que latines, et d’autres traits qui nous ont permis de caractériser l’auteur en disant que c’était un homme peu expert h manier la langue latine, et peu soucieux de l’élégance et de la variété du style. Par cela même nous sommes avertis que cet auteur ne doit par être cherché parmi les clercs lettrés de l’époque. Mais nous préférons retenir principalement la manière dont est désigné le roi Philippe I er , au lendemain de l’enlèvement de Bertrade, et surtout l’aveu franc d’ignorance sur l’histoire des premiers comtes d’Anjou : car, si habile qu’on suppose un faussaire, comment admettre qu’il n’eût pas estimé qu’un tel aveu diminuerait la confiance du lecteur? Remarquons

132. Cf. Célestin Poivr (Dictionnaire de Maine-et-Loire, II, article : « Foulque Réchin»), qui est frappé, entre autres choses, do u l’originalité réelle du livre, du grand air de vérité, du style simple et net, en dehors de la manière des compilateurs ».

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aussi la légère insistance sur la chevalerie de Foulque le Réchin 133 , puis la manière dégagée, nullement gênée, cavalière, de présenter les débats de ce dernier avec Geoffroy le Barbu : il y a dans tout ceci une façon de traiter les questions qui dénote le grand seigneur parlant de lui-mème.

Mais examinons la nature même des renseignements fournis : si l’auteur n’était pas Foulque le Réchin, ce serait, en tout cas, un homme tellement au courant de l’histoire angevine, qu’en mettant les choses au mieux nous devons le supposer angevin. Or, voyons par une comparaison avec les autres chroniques angevines ce que les Angevins de cette époque savaient de plus complet sur les faits dont parle le fragment.

Pour ceux de ces faits qui ont trait à Geoffroy Grisegonelle, ils sont presque tous ignorés par ces chroniques. La Chronique des comtes d'Anjou et Y Histoire des comtes angevins font même mourir Geoffroy tranquillement dans son comté, après quelques années d’une paix profonde 134 . Les Chroniques des Eglises d'Anjou sont, il est vrai, plus exactes : elles indiquent que Geoffroy est mort au siège de Marson 13; * ; mais elles ne paraissent pas soupçonner qu’il y avait accompagné le duc Hague; en un mot, elles semblent ignorer complètement le sens de l’événement. En tout cas, de guerre bretonne et de guerre poitevine, nul indice.

Pour Foulque Nerra, ces chroniques angevines ne savent rien des châteaux dont notre fragment lui attribue la construction, sauf Y Histoire de Saint-Florent de San mur, au sujet de Langeais lar ‘, et la Chronique des seigneurs d'Amboise , au sujet de Chaumont l37 . En ce qui concerne les guerres de Foulque, elles

133. « In hujus extromo vitae anno me nepotem suum ordinavit in mililem, in civitate Andegavis, festivitate Pentecoslcs, anno ab incarnatione Domini MLX° ; et commisit mihi Sanctonicum pagum cum ipsa civitate, causa cujusdam guerrac quam habebatcum Petro Didonense. Aetas autem mea decem et septem erat annoruin quando me fecit militein. »

134. Gesta consulum Andegavorum, dans les Chroniques des comtes d'Anjou, p. 87, et Ilisloria comitum Andegavensium, ihid., p. 235.

135. Chronieon Sancti Sergii Andegavensis, dans les Chroniques des Eglises d'Anjou , p. 134; Chronieon Vindocincnse seu de Aquaria, ibid., p. 164 ; Chronicae Sancti Albini Andegavensis, ihid., p. 21 ; Chronica Rainaldi Archidiaeoni Andegavensis, ibid., p. 9.

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