Op. cil
annis usqtie ad terminum ilium quo scriptum istud facere disposui, in quibus viginti octo annis et in aliis octo qui praecesserunt si vis audire quae gessi, prosequere quae scribo et cognosces quae facta sunt ». Erreur d’un copiste qui a mal transcrit les chiffres, dit-on. Mais comment serait-ce possible, puisque cette date de 1D96 est corroborée par ce qui suit, phénomènes célestes de l'an 1096, venue du pape à Angers en cette même année : « In fine cujus anni, appropinquante quadragesima, venit Andegavim papa Romanus Urbanus... » 7 ? Tout concorde, et c’est, à ce qu’il semble, aller un peu loin dans le domaine de la conjecture, que de rejeter tout cela dans le seul but de faire cadrer la date de 1098, qui est celle de la prise d’Antioche, avec la date de la composition du fragment.
Et d’ailleurs, acceptons même pour un instant l'hypothèse de M. Célestin Port : comment voudrait-on, dans le cas où l’on admettrait l’authenticité du texte, que Foulque le Réchin, resté dans son comté d’Anjou, pût connaître en 1098 ce qui s’était passé en Syrie au mois de juin de cette même année?
La difficulté subsiste donc : l’auteur avertit qu’il écrit en 1096, et nous voyons dans le texte le récit des événements de l’an 1098. Mais est-ce à dire que cela prouve en quoi que ce soit la non-authenticité du fragment? Cette conclusion est très prématurée, et il faut avouer que de la part d’un faussaire, partout ailleurs assez habile, au dire même de Mabille, l’inadvertance serait bien grossière. Aussi, une étude plus attentive s’imposet-elle.
C’est, nous l’avons vu, en 1096 que l’écrivain prend la plume pour écrire l’histoire de ses prédécesseurs et la sienne propre ; une fois la première partie de ce programme rempli, il annonce qu'il va narrer dès lors les événements qui se sont déroulés entre les années 1060-1068 et 1068-1096, c’est-à-dire jusqu’au jour où il parle. Puis il ajoute qu’avant d’entamer cette histoire il veut se débarrasser des faits tout récents de l’an 1096, phénomènes célestes et préliminaires de la première croisade, ce qu’il exécute aussitôt. Or, des faits antérieurs à 1096 et ici annoncés nulle trace : ce qui suit immédiatement, c’est le récit de la première
7. « In fine cujus anni », c’est-à-dire à la fin de l’année 1095,— ancien style, — ou début de l’année 1096, — nouveau style. — On sait en effet qu’en Anjou, à cette époque, l’année ne commençait que le 25 mars. Voir Geoffroy de Grandmaison, Geoffroy Martel , comte (l'Anjou , dans les Positions des thèses des élèves de VEcole des Chartes, année 1887, p. 49.
MÉLANGES D’HISTOIRE Dû MOYEN-AGE
croisade, postérieure à 1096, et excédant par conséquent les limites précédemment tracées. Comment ne pas reconnaître alors qu’il y a une très grande lacune dans le texte, qu’une très importante partie nous manque, et que cette partie aurait fait suite sans interruption au paragraphe terminé par les mots : « Ipse autem papa pervenit Sanctonas ibique Pascha celebravit »?
Aux mots « sequenti autem aestate... » un nouveau récit com-r mence donc. Deux hypothèses sont alors possibles : ou bien l’auteur, après avoir, en 1096, conduit l’histoire angevine jusqu’à cette date, a repris après coup la suite de la chronique entamée, pour la prolonger d’année en année ; ou bien — deuxième hypothèse — le fragment qui commence à « sequenti autem aestate... » a été rajouté par un copiste, soit par erreur, soit par désir de continuer le récit du premier auteur. Ainsi le problème à résoudre est celuici : sommes-nous en présence d’un autre fragment du même texte, ou d’un fragment étranger au texte, dû à une autre main? Pour donner une solution à ce problème, un double examen est nécessaire en nous plaçant : 1° au point de vue du fond, des idées ; 2° au point de vue de la forme.
En nous plaçant d’abord au point de vue du fond, nous remarquerons que, dans le premier fragment, le chroniqueur ne parle absolument que de l’histoire des comtes d’Anjou; il ne retient des événements que ce qui intéresse le comté directement : pour ceux qui ont précédé la première croisade, il se garde bien de nous entretenir du concile de Clermont, mais il insiste sur les faits et gestes du pape en Anjou, sur les honneurs que sa présence a valu à Foulque; il a l’air de vouloir présenter le voyage du pape en France comme uniquement destiné à l’Anjou. L’Anjou, en un mot, est le seul pays qu’il ait en vue.
Dans le deuxième fragment, rien de semblable : on s’étonne de voir la première croisade racontée avec un tel luxe de détails, puisque Foulque le Réchin n’y a pas assisté, puisque l’Anjou n’y a joué qu’un rôle bien modeste. Du moins l’auteur du deuxième fragment insiste-t-il un peu sur ce qui, dans cette expédition, avait de quoi intéresser les Angevins? Nullement : parmi les seigneurs qui y prirent part, il nomme exclusivement ceux qui sont cités dans toutes les chroniques où la question est traitée à un point de vue général. Il ne nous parle ni de Ilugue de Chaumont, seigneur d'Amboise, qui partit en 1096 8 , ni de son compagnon de route, Aimery de Cur-
8. Gesta Ambaziensium dominorum , dans Marchegay et Salmon, Chroniques des comtes d* Anjou , p. 188.
ron 9 , qui pourtant, lui, touchait de très près au comte d’Anjou, puisqu’il avait été nommé par Foulque leRéchin, gardien en chef du palais comtal. Il ne nous parle pas davantage de Renaud II de Château-Gontier 10 , de Guy IV de Laval et de ses cinq frères 11 , de Gautier II de Mayenne 12 , de Robert le Bourguignon 13 , de Pierre de Champchevrier u , et de tant d'autres, qui, dès le début, avaient pris le chemin de la Ville Sainte. Quand elles en arrivent à la première croisade, les autres chroniques locales ne manquent pas d'ordinaire de citer les grands croisés de la région : la chronique d’Amboise cite ceux d’Amboise, et ceux-là seuls. D’où vient alors qu’il n’y ait rien de semblable ici? Voilà qui ne concorde guère avec l’esprit du premier fragment, et qui nous porte à croire que nous avons affaire à deux textes dus à deux auteurs différents.
Et alors ainsi avertis, quantité de petits détails viennent nous frapper. Par exemple, que penser de l’aveu d’ignorance sur les noms de ces seigneurs ayant été à la première croisade : « ... multique alii... quorum nomina ad nostram notitiam minime pervenerunt » ? Comment un auteur si bien renseigné sur les faits locaux peut-il ainsi déclarer qu’il ne connaît, en fait de croisés, que juste ceux dont nous pouvons lire les noms dans toutes les grandes chroniques du temps? De même on est étonné, après avoir lu le premier fragment, de la façon un peu admirative dont, dans le deuxième, il est parlé des « duces populorum », et, après la manière dont a été traité « l’impie Philippe », on est aussi un peu surpris, quand il en est question ici, non seulement de ne pas trouver de qualificatifs du même goût accolés à son nom, mais de voir même son frère, « Hugo mac/nus », rangé parmi les « magnae virtutis proceres ». Ces derniers traits, certes, ne sont pas complètement probants ; mais ce sont des éléments de suspicion qui s’ajoutent aux premiers et qui les renforcent.