V AUTHENTICITÉ DU FRAGMENT DE CHRONIQUE
Le fragment de chronique attribué à Foulque le Réchin ! avait été pendant longtemps considéré comme authentique, quand Mabille 2 , frappé de quelques erreurs ou prétendues erreurs et de quelques contradictions apparentes ou réelles, après un examen, assez rapide d’ailleurs, crut devoir conclure que cette pièce était l’œuvre d’un faussaire. Sa conclusion avait été suspectée à plusieurs reprises 3 . Un travail récent de M. Luchaire 4 vient de confirmer ces soupçons, et de montrer combien peu de crédit nous devions accorder à la démonstration de Mabille. De cette réfutation, quoiqu’elle laisse peut-être encore place à quelque discussion, il résulte que ni la non-authenticité ni l’authenticité ne sont jusqu’à présent prouvées : la question reste entière, et c’est d’y apporter une solution que nous allons nous efforcer, sans nous dissimuler toutefois que cette solution, quelle qu’elle doive être, ne saurait présenter le caractère d’une certitude absolue.
Pour ce qui est des arguments de Mabille, nous aurons occasion, au cours de cette étude, d’examiner ceux que nous considérons comme gardant encore une certaine valeur. Il en est un cependant si capital et si gros de conséquences, que nous
1. Marchbgay et Salmon, Chroniques des comtes d'Anjou (éd. de la Société de l’Histoire de France), p. 375.
2. Mabille, Introduction aux Chroniques des comtes d'Anjou (éd. de la Société de l’Histoire de France), p. xlvi.
3. G. Monod, Études sur l'histoire de Hugues Capet dans la Revue Historique, tome XXVIII, p. 265, note 2. — Célestin Port, Dictionnaire de Maine-et-Loire , tome II, article : « Foulque le Réchin ».
4. A. Luchaire, Études sur quelques manuscrits de Rome et de Paris , fascicule VIII de la Bibliothèque de la Faculté des lettres de Paris .
devons nous en occuper avant tout : c’est celui qui se fonde sur les données contradictoires du fragment, au point de vue des dates.
La contradiction est la suivante : l’auteur prétend écrire en 1096, et nous trouvons dans son récit des faits dont les derniers sont de 1101. Le texte, en effet, quoi qu’on en ait dit, est explicite : « Qui, anno tertio postquam urbe potiti surit , cum praedictum castellum obsidere decernerent, supervenit eis innumerabilis exercilus Turcorum et * Persarum, qui congregati erant ad liberandam civitatem, etc. ».
Mdis les événements auxquels il est fait allusion ici sont fort bien connus par ailleurs, et les choses se sont passées de la manière que voici : Le 3 juin 1098, les Croisés s’emparèrent d’Antioche, dont ils massacrèrent les habitants musulmans, et dont ils pillèrent les maisons; trois jours après 5 , l’armée de Kerbogha vint les cerner dans la ville, et c’est alors qu'éclata la famine. — Qui ne voit, par ce simple rapprochement, qu’une faute due à un copiste inattentif s’est glissée dans le texte, et qu’au lieu de : « qui anno tertio postquam urbe potiti sunt », il faut lire : « qui die tertio postquam urbe potiti sunt »? Par conséquent, nous avons afTaire à des événements de l’année 1098, et non de l’année 1101.
Cependant nous ne dirons pas pour cela que l’objection de Mabille s’écroule : car il reste toujours que la chronique a été composée en 1096, et que ces derniers événements sont de juin 1098. 11 est vrai que M. Célestin Port 6 place précisément le fragment en 1098; mais il n’en donne pas de raisons, et l’on ne voit pas bien comment cette date pourrait être justifiée, les aflirmations du chroniqueur étant très nettes : « cum tenuissem consulatum Andegavinum viginti octo annis », c’est-à-dire de 1068 à 1096, ce qui est confirmé par cette autre phrase que nous lisons plus loin : « Tune igitur honorem ilium tenui viginti octo
5. Hagknmeier, Chronologie de la première Croisade dans la Revue de l'Orient latin , année 1900, n°* 1 et 2, pp. 288-292 : le 3 juin 1098, prise d'Antioche par les Croisés. Dès le i, l’armée de Kerbogha paraît; mais le 6 juin seulement elle s'installe dans un camp à proximité de la ville.