‹ Mélanges d'histoire et de géographie orientales (volume 2)Chapitre 34 sur 65 · Copie de la lettre de Challaye à Jancigny · texte numérisé non relu

Copie de la lettre de Challaye à Jancigny

il se tint à l'écart. Jancigny ne devait pas considérer par suite sa mission comme terminée par l'arrivée de Ratti-Menlon et se regardait toujours comme un agent du Gouvernement du Roi en mission spéciale en Chine, mais il avait le tort de ne pas rester dans les limites de celte mission, qui élait celle d'observer les événements et non de conduire lui-même des négociations avec les Chinois. On le lui fit bien sentir lorsqu'on apprit sa conduite à Paris. D'au Ire part le Consul eut le tort plus grave encore de mettre les journaux locaux en tiers dans une querelle qui ne regardait que des fonctionnaires français. Sans le prévenir, Ratti-Menton représentait Jancigny dans les journaux portugais et anglais comme usurpant le titre d'Agent du Gouvernement. Le journal de Macao, A Aurora Macaense, insérait, dans son numéro du samedi 22 juillet 1843, une lettre du Consul au Dr. S. Wells Williams1, directeur du Ghinese Repository, pour protester contre le titre donné à Jancigny. Le Consulat de France à Canton se trouvait en effet composé de :

Comte de Ratti-Menton, Consul, G. A. Challaye, Elève-Consul, Aimé Rivoire1, Chancelier,

1. Samuel Wells Williams, né le 22 sept. 1812, à Utica, New- York ; •j" 16 février 1884, à Newhaven, Connecticut.

2. Aimé Rivoire, de Lyon ; chancelier substitué à Saint-Pétersbourg (1834) [9 mois] ; chancelier du Consulat de France à Tiflis [4 mois et 12 jours] : gérant du même poste [17 mois et 15 jours] ; chancelier du Consulat de France à Canton [14 décembre 1842 7 mois] ; gérant du consulat de France à Singapore 1 20 mois 16 jours] ; chancelier à Ancône (24 mai 1848) [7 mois 11 jours] ; à Moscou (14 décembre 1848) [1 mois 15 jours] ; commis à la Chancellerie de la Légation de France à Turin (26 juillet 1851) ; chancelier du consulat de Port-Maurice, États sardes (5 mars 1852) ; démissionnaire (9 oct. 1852) ; premier commis de la Chancellerie à Turin 6 déc. 1852) ; admis à la retraite (31 déc. 1858).

J. M. Callery, Interprète du Consulat1.

Jancigny ne faisait pas partie en effet du Consulat, mais il n'en était pas moins chargé d'une mission du Gouvernement français, et il répondit à la lettre de Ratti-Menton dans le Supplément du numéro 28 de VAurora Macaense, du 24 juillet 1843; il reproduisait la lettre de M. Bakrot, Consul général de France à Manille, en date du 29 novembre 1841, pour le recommander au Gouvernement de Macao comme « Chargé d'une Mission du Gouvernement français en Chine ». On juge des gorges chaudes que faisaient les étrangers témoins de ces discussions.

Le 29 juillet 1843, par une lettre de Macao, M. de Ratti-Menton mettait au courant de la situation M. Drouyn de Lhuys, directeur de la Direction Commerciale et du Contentieux au Ministère des Affaires étrangères :

Monsieur le Directeur,

Je viens de terminer un voyage bien pénible, je vous assure, mais les peines de ce voyage ont été bientôt oubliées, en présence des tracas, disons mieux, des intrigues sans nombre que M. Dubois de Jancigny et M. Challaye sont venu jeter sur mes pas. J'étais parti de Paris, comme vous le savez, avec les meilleures dispositions pour le jeune Challaye et j'étais de plus disposé à ne me pas occuper de M. Dubois de Jancigny. Je suis arrivé à Macao le 11 de ce mois et dès le lendemain, j'écrivis à M. Challaye, qui se trouvait, depuis quelque temps, à Canton avec le secrétaire de la mission Jancigny, pour lui

1. Joseph Gaétan Pierre Marie Calleri ou Callery, né à Turin eu 1810 ; agrégé du diocèse de Chambéry ; parti du Havre pour Macao à la An de mars 1835, à destination de Corée où il n'est jamais allé ; quitta la Société des Missions étrangères ; interprète de la Mission Lagrené : secrétaire interprète au Ministère des Affaires étrangères; •{• à Paris, 8 juin

annoncer mon arrivée et l'inviter en même temps à venir me faire la remise des archives et de tout le service. Ma lettre lui parvint le lendemain, mais à mon grand étonnement la réponse se fit attendre huit jours. Je l'avais également averti qu'il n'eût plus à s'occuper d'aucune affaire avec l'autorité locale, car j'avais été déjà prévenu que, plusieurs mois avant, M. Dubois de Jancigny avait été engagé dans une question de faux mandarins, ce qui avait jeté sur notre caractère français un très mauvais vernis. Dès qu'il fut près de moi, M. Challaye me proposa le concours de M. Dubois de Jancigny ; comme je ne lui croyais pas le pouvoir d'engager la responsabilité du Gouvernement du Roi, je refusai péremptoirement et ajoutai que je ne voulais pas m'associer d'ailleurs aux actes d'une personne qui avait dénoncé et fait dénoncer par M. Challaye dans des lettres officielles adressées au Gouvernement du Roi deux officiers supérieurs de la Marine royale. En attendant, il me prévint que le Kouang-tcheou fou et une autre personne envoyée, disait-il, par le Vice-Roi de Canton pour conférer avec M. Dnbois de Jancigny allaient arriver le lendemain. Or, vous verrez, M. le Directeur, par la lettre ci-jointe de M. Guillet *, missionnaire, lequel est très lié avec le mandarin de Macao, que la visite m'était destinée. Le Kouang-tcheou fou arriva et comme on lui avait dit que je demeurais chez M. Dubois de Jancigny, il s'y rendit. Informé de ce qui se passait et ayant vu trois jours s'écouler, j'envoyai M. Rivoire chez le Kouang-tcheou fou pour des explications. Ce fonctionnaire m'expliqua par lettre qu'il avait ignoré mon arrivée, mais que maintenant qu'il en était informé il s'empresserait de venir chez moi ; il annonça que sa visite aurait lieu vers onze heures du matin. — Au moment où M. Rivoire sortait de chez l'autorité chinoise, M. Dubois de Jancigny y entrait. Je ne puis pas savoir ce qui s'y est dit ; mais vers l'heure indiquée par le Kouang-tcheou fou, un de ses linguistes arriva tout effaré, présentant la carte de visite de son supérieur et m'exprimant le regret de ce qu'il était obligé de partir immédiatement pour Canton, où il était appelé par le Vice-Roi ; je renvoyai le linguiste avec la carte de visite, en disant que le

1. Claude Guillet, lazariste, arrivé en Chine en 1836 ; mort dans sa famille.

Kouang-tcheou fou eût à venir ou que je me plaindrais en temps opportun de ce singulier procédé. Peu d'instants après, en effet, il était chez moi : là la conversation s'engagea sur les motifs qui l'avaient porté à agir de la sorte. Sa réponse fut celle-ci : « M. Challaye nous a bien informé de votre arrivée, mais sur la demande que nous avons faite touchant votre grade, il nous a répondu que vous étiez un consul comme lui mais que la supériorité en était réservée à M. Dubois de Jancigny, lequel était grand Consul général de 2d ordre et grand ruban rouge du Roi de France. » D'un autre côté, le Chinese Repository, journal très répandu en Chine, portait au mois de janvier : Agents étrangers : M. le CIDb. de Jancigny, Commercial Agent. C. Alex. Challaye, Consul.

Ainsi il était bien évident que le consulat de France avait été mis sous la tutèle (sic) de M. Dubois de Jancigny. Or c'est ce que je ne pouvais tolérer sans risquer de me faire passer pour un niais et sans concourir bénévolement avec ces deux messieurs à discréditer l'autorité dont le Gouvernement du Roi m'a revêtu. L'intrigue a été si singulièrement menée, je dirai même si habilement, qu'aujourd'hui je n'ose me présenter au Vice-Roi de Canton, M. Challaye m'ayant avoué qu'il aurait de la répugnance à paraître avec moi devant ces autorités, s'appuyant à cet égard sur l'invitation que je lui ai faite de n'avoir pas de relations avec elles dans le sens de ses actes antérieurs. J'ignore ce que M. Dubois de Jancigny et M. Challaye vont écrire à Paris. En rendant compte de quelques-uns des incidens de cette affaire à M. le Ministre des Affaires étrangères, j'ai voulu atténuer la gravité de la conduite de M. Challaye ; les égards que j'ai pour sa respectable famille et la crainte de nuire à un jeune homme qui débute, pour ainsi dire, m'ont obligé à des ménagements dont je ne le crois pas digne. Toutefois dans le cas où ces deux messieurs auraient cru devoir lancer contre moi une dénonciation dans le genre de celles contenues contre Mrs. Cécille et Pag'* dan«* leurs lettres directes et entre autres dans celle de M. Challaye du 7 juin dernier, je vous prierai de vouloir bien communiquer celle-ci à M. Guizot, et à lui donner par conséquent un caractère officiel. J'oubliais de vous dire, M. le Directeur, que M. Challaye depuis la signature des inventaires, m'a refusé toute assistance pour le travail du consulat, quoique m'ayant

averti que son intention était de ne partir que dans la mousson d'octobre. Vous verrez que toutes les écritures ont été faites par M. Rivoire.

Sig. Cte de Ratti-Menton.

Le même jour, le comte de Ratti-Menton, adressait à M. Guizot, Ministre des Affaires étrangères, une lettre sur la situation en Chine :

Macao, 29 juillet 1843.

Il importe, je crois, que la France se mette dès à présent

en mesure de faire face aux événemens futurs. Les établissements récents des Iles Marquises, de la Société, et de l'Ile de Madagascar sont proclamés, avec raison, des actes d'une haute et prévoyante politique ; mais ces établissements, à la distance où ils se trouvent de la Métropole, réclament un large complément ; ce complément consisterait, par exemple, dans l'occupation d'un port ou d'une île de la Mer Rouge, dans la prise d'une ou de deux îles dans le golfe de Siam et du Tunquin, et dans l'obtention du gouvernement chinois, comme contre-poids de la cession de Hong-Kong, d'une des îles nombreuses qui bordent l'immense littoral du Céleste Empire. A ce jalonage se rattacherait nécessairement l'organisation de nombreux bateaux à vapeur; ceux ci-deviendraient en temps opportun, le noyau d'une flotte française, prête à agir, suivant les exigences du moment, et serviraient même, le cas échéant, à transporter, par la Mer Rouge, les troupes françaises auxquelles le gouvernement Égyptien accorderait, de gré ou de force, le transit à travers son territoire.

Établi dès à présent et sous le prétexte des besoins de nos nouveaux établissements, ce service ne pourrait, que je sache, porter aucun ombrage sérieux à l'Angleterre : j'ajouterai d'ailleurs que plusieurs personnes importantes du gouvernement que j'ai vues à Bombay se plaignent de la dépense énorme qu'entraîne l'organisation de la poste des Indes, ce qui me fait supposer qu'il ne serait pas impossible de prendre des arrangements avec l'Angleterre pour le transport de sa correspondance dans ces parages, ainsi qu'elle en a déjà pour le trajet de la Méditerranée

P. S. C'est aussi à Bombay que j'ai eu l'occasion de voir un négociant autrichien, de qui j'ai su que le commerce de Trieste projetait d'établir une ligne de bateaux à vapeur, communiquant entre Suez et les possessions britanniques de l'Inde.

Le Commandant Cécille, écrivait au Consul à Canton :

Cavitte, à bord de YErigone, 28 juillet 1843.

M. le Consul, je vous fais mon compliment bien sincère sur votre heureuse arrivée à Macao et surtout au Gouvernement du Roi, de s'être enfin décidé à envoyer à cette résidence un homme de considération et d'expérience, capable de conduire dignement les affaires de la France.

Je désirais beaucoup vous voir avant mon départ de Macao, et je l'ai espéré pendant quelque tems, mais en vain. Le bruit s'était même répandu que vous ne veniez plus en Chine, et j'en ai éprouvé une contrariété d'autant plus grande que je sentais plus que personne l'urgence, pour le Gouvernement, d'avoir à Canton un représentant véritable, spécialement accrédité et que dans mes dernières lettres j'avais positivement annoncé votre arrivée à cette haute autorité. Qu'allait-elle penser de moi en voyant que je l'avais trompée ; j'en étais bien vivement affecté, je vous l'assure, M. le Consul, et vous pouvez croire d'après cela que, plus que personne, je me réjouis de votre arrivée. Ma satisfaction serait complète si j'étais encore assez heureux pour vous rencontrer, mais je l'espère peu ; un ordre du Ministre me retient à Manille : « Soyez-y en juillet, me dit le Ministre et que la Clcopâtre vous y trouve... »

Néanmoins cet ordre, tout impératif qu'il est, ne serait pas assez fort pour m'cmpêcher de partir, parce que, mieux que qui que ce soit, je sais combien le Ministre de la Marine est disposé à accueillir toute disposition prise par les Commandants dans l'intérêt du service du Roi ; mais un empêchement plus grand que tous me retient ici : je compte en ce moment 143 malades

Je joins à cette lettre quelques copies de ma correspondance avec le Vice-Roi des deux Kouang : ma dernière lettre à S. E. vous fera connaître dans quels termes je lui ai parlé du Consul

de France et de la confiance qu'il devait lui inspirer ; je désire que cette introduction anticipée puisse vous être utile.

Si sous quelque rapport que ce soit le Commandant de ÏErigone peut vous être bon à quelque chose, disposez de moi, M. le Consul, et soyez assuré que je joindrai mes efforts aux vôtres pour le succès de votre mission et pour tout ce qui peut intéresser le service du Roi.

Sig. : Cécille.

Il faut avouer que la situation de M. de Ratti- Menton était rendue intolérable par les agissements de Challaye et de Jancigny, qui Pavaient représenté aux autorités chinoises comme un petit agent très subalterne; Challaye, qui était son subordonné, refusa même de porter au Vice-Roi la lettre de son Consul qui avait pour objet d'ouvrir les relations avec ce haut fonctionnaire chinois. Sur ces entrefaites, la corvette Alcmène1 mouillait, le 23 août, sur la rade de Macao; deux heures après, le commandant Former- Du flan recevait la visite de M. de Ratti-Menton, qui venait réclamer sa protection pour faire cesser les étranges manœuvres de Challaye et de Jancigny, a le faire reconnaître des autorités locales et faire ainsi cesser un état de choses si funeste aux intérêts de la France en ce pays ». A la suite de cette visite, le Consul écrivit, le 2i août, une lettre officielle au Commandant, qui lui répondit le même jour :

1. La corvette Alcmène appareilla de la rade de l'île d'Aix le 3 janvier 1843- Elle était commandée par le capitaine de corvette Fornier- Duplan, Bénigne-Eugène, né à Orléans en 1788 ; il mourut en 1872. Le 22 février 1842, le capitaine de vaisseau Guixdet lui avait remis le commandement de Y Alcmène qui se trouvait alors dans le port de Rochefort. Voir Campagne de /'Alcmène en Extrême-Orient (1843, 44, 45 et 46), d'après le Journal du Commandant Fornier-Duplan (Bull. Soc. Géog. Rochefort, 1907, Nos 4 ; 1908, Nos 1 et 2).

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous prévenir, en réponse à votre lettre de ce jour, que les officiers de la marine s'étant toujours fait une obligation d'augmenter, autant qu'il dépendait d'eux, la considération à laquelle doivent prétendre les Consuls de France au lieu de leur résidence, je me ferai un devoir de vous conduire, avec VAlcmènet jusqu'à Canton et de remplir ainsi les intentions que vous exprimait le commandant Cécille dans sa lettre du 28 juillet dernier.

J'ai l'honneur, etc.

Le mardi 29, le Consul, avec les missionnaires lazaristes Guillet et Tcheou, qui devaient servir d'interprètes, était conduit à Whampoa par V Alcmène. Le commandant Fohmer-Dlplan raconte ainsi leur arrivée à Canton :

Là, nous eûmes la surprise de constater l'absence des couleurs françaises, tandis qu'on voyait flotter les pavillons de tous les autres consuls. Le Chancelier n'était pas au consulat, il dînait en ville, et il fallut l'envoyer chercher. En entrant, il sauta au cou de M. de R...-M..., et nous dit que nous venions lui sauver la vie. Il nous raconta que lorsqu'il avait signifié à M. C, de la part du Consul, qu'il fallait qu'il délogeât du Consulat, M. C. lui avait dit, tout furieux : — « Alors, Monsieur, c'est une guerre à mort entre vous et moi ! » Mais, afin de rendre son asile plus inviolable, il avait écrit, en gros caractères, au-dessus de la porte de sa chambre : « Chancellerie du Consulat de France. » Du reste, il avait soin de bien fermer toutes les portes avant de se coucher, et il plaçait son épée nue sur sa table de nuit, prêt à mourir à son poste.

J'arrêtai ses transports en lui témoignant mon pénible étonnement de ce que, à l'arrivée d'un navire français battant flamme, notre pavillon fût le seul qu'on ne vît pas... Le pauvre homme ne sut que répondre1.

Le Chancelier remit au Consul les deux lettres

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