PORTAL
Et Brongniart2
Messieurs
Nommé secrétaire-interprète à l'armée expéditionnaire d'Afrique, je serai à portée d'étudier le pays sous le rapport des sciences dont je me suis occupé, Mais je sais qu'une série de questions rédigées par vous abrégerait mes travaux en les guidant dans le plus grand intérêt de la médecine et de l'histoire naturelle. Je vous serai donc infiniment obligé, Messieurs, de nommer une Commission pour cet objet.
Permettez moi aussi, Messieurs, de me mettre sur les rangs comme candidat à une des places que vous aurez sans doute à donner, si l'Institut envoie une Commission exploratrice dans les pays barbaresques comme elle en a envoyé dans le temps en Egypte et en Morée. Loin d'être un empêchement, les fonctions que je vais remplir en Afrique, seront il me semble un moyen favorable à la science. Parlant la langue du pays, déjà en relation avec beaucoup de ses habitans, et au fait de la plupart des circonstances du ciel et du sol je pourrai être
1. Baron Antoine Portal, né à Gaillac (Tarn), le 5 janvier 1742 ; f à Paris, le 23 juillet 1832 ; élu le 9 déc. 1795 à la Classe des Sciences physiques et mathématiques de l'Institut ; nommé par ordonnance royale du 21 mars 1816, membre de l'Académie des Sciences (Section de Médecine et de Chirurgie) ; en 1824, premier médecin de Charles X.
2. Alexandre Brongntart, né à Paris, le 5 février 1770 ; f à Paris, le 7 octobre 1847 ; élu 20 nov. 1815, membre de la Classe des Sciences physiques et mathématiques de l'Institut ; nommé par ordonnance royale du 21 mars 1816, membre de l'Académie des Sciences (Section de Minéralogie). — Professeur de Minéralogie au Muséum d'Histoire naturelle <1822-1847). — Directeur de la Manufacture de Sèvres (1801).
d'un grand secours à mes collègues et de quelque utilité à la science.
J'ai l'honneur d'être Messieurs avec un profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur.
Dr Eusèbe de Salles
Ancien élève de l'École des langues orientales et actuellement secrétaire interprète arabe à l'armée d'Afrique au rendez- vous gênerai à Toulon '.
Aucune suite ne paraît avoir été donnée à celte lettre.
Plus tard, 1842, nous verrons Eusèbe de Salle faire une communication sur la Polygamie musulmane à l'Académie des Sciences morales et politiques -.
Il avait rapporté de Londres un volume de notes qu'il fit paraître à Paris en 1823 3, sous le pseudonyme de M. E. D. S. Arciei: : « Arcieu, dit-il, p. 2, est comme le Martin de Pigault-Lebrun ; il n'est ni grand ni petit, ni gras ni maigre, ni spirituel ni bête ; il n'est guère connu que de ses amis, et encore n'eu a-t-il qu'un très petit nombre; il n'a marqué
1. L. a. s., 1 page in- 1. — Sur la l1' page, l'adresse : A Messieurs les secrétaires perpétuels de l'Académie des Sciences de 1* institut. — Bibliothèque de l'Institut.
2. .Mémoire sur la polygamie musulmane lu à l'Institut (Académie «les Sciences morales et politiques) dans sa séance du 1" septembre 1842, par
be de Salle, D. M. M.. Ancien premier interprète de l'Armée d'Afrique, professeur de l'École royale des langues orientales, auteur des Perégritutlioiis en Orient. — Extrait du Journal des Economistes. — Paris, chez Guillaumin, 1842, ln-8, pp. 19.
3. Diorama de Londres, ou Tableau des Muurs britanniques en mil huit cent vingt-deux ; par .M. E. D. S. Arcieu, traducteur de Lord Byron. — A Paris, Chez Fr. Louis, libraire, rue Ilautefeuille, n° 10; et Delaunay, libraire, Palais-Royal, — 1823, ln-8, pp. 478.
dans aucune des périodes de la révolution, c'est à dire depuis 89 jusques et y compris 1822 ; il n'a été ni de la Constituante, ni du Conseil des Cinq Cents> nidu Corps législatif, ni de la Chambre des Députés. La raison en est bien simple; il n'est pas encore assez âgé pour être éligible; et, ce qui est plus malheureux, il ne paye pas assez de contributions pour être électeur. Cette circonstance est cause que la plupart des livres qu'il a faits, (car Arcieu s'est déjà avisé d'écrire) ont été oubliés presque aussitôt après avoir paru. Il n'était pas assez riche pour faire les frais de huit éditions successives. »
Le corps des interprètes de l'Armée d'Afrique semble avoir été singulièrement composé si nous en croyons Eusèbe de Salle lui-même dans son roman d'Ali-le-Renard, I, pp. 4:^3-7.
C'était un corps curieusement composé que celui des interprètes de l'armée d'Afrique : toutes les nations étaient mêlées dans cette espèce de légion étrangère ; toutes les langues, toutes les capacités, toutes les moralités, dans cette nouvelle tour de Babel. Le tiers au moins ne savait aucun des idiomes qui se parlent à Alger ; la faveur ou l'irnportunité leur avait donné ces sinécures en attendant d'autres destinations, ou pour voiler leur destination réelle. Là se trouvaient les correspondants de la Gorgone, de la Bellone et de la Caillette, cabotins littéraires, amis et apostats de toutes les opinions violentes ; l'affidé du prince Jules ; le Polonais qui n'avait pas appris le français, mais qui s'était rouillé sur sa langue slave ; le fournisseur ruiné qui parlait français avec un accent gascon et italien avec l'accent parisien ; le chevalier du brassard, le robuste garde-du-corps, faisant quatre cuirs sur six paroles ; le vidame et le commandeur, anachronismes nourris au plumpudding et au vin de Champagne, entre la Vendée et rémigration ; gentilshommes toujours entre deux vins, spadassins poltrons et dandys à tête grise. Dans les deux autres tiers, le mélange n'était pas moins bizarre : un prêtre syrien avait
pour accolytes un juif de Tunis et un italien trois fois renégat ; des médecins sans malades et des avocats sans cause, leur habit encore gris de la poudre de Golius et de Meninski, étaient camarades de vieux mamelucks qui eussent manié plus volontiers le seïf que le kalam. On y comptait des Turcs qui avaient fait, à Marseille, le commerce des pastilles du sérail, et des princes fanariotes, descendant des empereurs de Byzance ; des frères du primat de Syrie, des marquis romains et des negocians en plein vent, qui avaient vendu, sur les boulevards Montmartre, des tuyaux de pipe, des chalets peodorans et de l'essence de rose. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce frère d'un primat, ce marquis romain et cet échoppier étaient la même personne, Nicolas Jouary, natif d'Alepla-Blan châtre.
Eusèbe de Salle ne semble pas avoir eu lui-même un grand succès en Algérie malgré le portrait flatteur qu'il a tracé de sa personne sous le nom de Verdanson dans Al i-le-Renard : il était considéré d'après mes renseignements comme « prétentieux et ergoteur, et n'ayant ni les connaissances, ni l'assiduité ni le zèle que réclame un poste de quelque importance. » Peut-être trouvons-nous le secret de son humeur dans cette phrase de son roman dans laquelle il dit parlant de l'interprète Verdanson : « Son amour propre était trop susceptible, peutêtre, mais il était blessé chaque jour de la différence réelle que l'on faisait entre les officiers à épaulettes, et d'autres qui étaient leurs égaux ou leurs supérieurs en grade, mais qui avaient le malheur de ne porter que des broderies. »
D'Alger, Eusèbe de Salle rapporta son roman à? Al i-le-Renard K qui retrace des scènes de notre
1. — Ali le Renard, ou la Conquête d'Alger (1830), Roman historique,
conquête ; il a surtout donné, et à ce titre il est précieux, le tableau des événements auxquels il a assisté et des descriptions du pays ; il fait appel à des souvenirs personnels ; ses acteurs sont parfois à peine dissimulés par des pseudonymes transparents, l'amiral Dupérou pour Duperré : dans le Comte de Kérambal, on reconnaît immédiatement le commandant-en-chef Comte de Bourmont. L'action qui lie les diverses scènes du roman roule autour de deux jeunes femmes déguisées en hommes. Nous sommes loin des drames touffus ou fantastiques qui se développent dans certains ouvrages de l'époque romantique : tels les Deux Cadavres de Frédéric Soulié ou les Nuits du Père Lachaise de Léon Gozlan. Dans ses Pérégrinations en Orient^ Eusèbe de Salle nous indique lui-même l'origine d'un des personnages de son roman ; il est en route pour la Syrie : « Le reste de la journée fut employé à ajuster une grande tente en prolongement de la dunette. Sous un beau ciel et surtout en été, cette place était préférable à la chambre. Nous la partageâmes avec une famille syrienne dont le chef était le neveu du patriarche d'Alep, Botros Jarouè, et le fils du malheureux Jarouè, marquis de Sostegxo, qui périt victime de son zèle imprudent deux jours avant la prise d'Alger. Il était interprète de l'armée française et je l'ai mis en scène dans Al y -le- Renard. »
D'après Charles Asselineau2, Ali-le-Renard fut
par Eusèbe de Salle, ancien élève de l'École royale des langues orientales ; Officier supérieur interprète au Quartier-général de l'Armée d'Afrique ;
Auteur du Diorama de Londres ; traducteur de Lord Byron, etc Paris.
Librairie de Charles Gosselin, rue Saint-Germain des Prés, n° 9. MDCCC .XXXII, 2 vol. in-8, pp. viii-463, 458.
En tête de chaque volume, frontispice de T. Johannot, gravé par Porret.