‹ Mélanges d'histoire et de géographie orientales (volume 2)Chapitre 5 sur 65 · Le P. Guy Tachard · texte numérisé non relu

Le P. Guy Tachard

CINQ LETTRES INEDITES DU PÈRE GERBILLON 9

mencent déjà a couvrir la terre et les rivières a se déborder ce qui croilra touiours iusqu'au mois de Novembre. Dez que nous serons arrivés à Macao nous nous appliquerons a apprendre la langue chinoise qui est extrêmement difficile non seulement a parler a cause des difFerens tons qui faut donner a chaque mot, un seul signifiant quelquefois 15 et 20 choses toutes différentes selon les differens tons qu'on luy donne, mais surtout a lire et a escrire parcequ'ils ont autant de lettres différentes que de mots; n'y ayant point d'alphabet chez eux comme chez nous mais autant de différentes figures qu'il y a de mots, de sorte qu'ils ont iusques 70 ou 80 milles lettres différentes ; ce sera la une grande occupation pour nous. Mais iespere que Dieu nous assistera ce qui me console c'est qu'il n'est pas nécessaire d'attendre quon sache la langue dans la perfection pour commencer a travailler a l'avancement de la religion et que dans moins d'un an on peut assez apprendre a parler cette langue pour estre en estât de faire des catéchismes et de petites instructions. Demandez a Dieu, Mon cher Père, qu'il me fasse la grâce de devenir un instrument capable de travailler a ce grand ouvrage de la conversion des âmes. Plus i'approche de la Chine plus ie me reconnois indigne d'un si grand employ ; toute ma confiance est comme ie vous lay déjà mandé plusieurs fois que Dieu se peut servir des instrumens les plus foibles pour l'exécution de ses desseins, et que iespere qu'il achèvera son ouvrage en mettant dans moy les dispositions nécessaires pour bien remplir les devoirs de la vocation qu'il m'a donné : cest la faveur que ie vous coniure de luy demander pour moy dans vos prières et de me recommander a celles de toute la

famille et particulièrement de mes tantes religieuses dans lesquelles iay beaucoup de confiance. Permettez mov aussi d'assurer icy ma mère de mon obéissance et de saluer mes frères, ma soeur, ma belle soeur, et toute la famille, sans oublier la chère Magdelon et son petit frère. Je prie Dieu de tout mon coeur qu'il les comble de ses bénédictions et qu'il les conserve dans sa sainte grâce; soyez aussi persuadé que pour estre éloigné de ma famille, ie n'en ay pas moins d'attachement pour elle en J. C. Dieu m'est témoin que ie ne manque aucun iour de luy demander particulièrement qu'il vous comble de ses consolations, surtout qu'il vous maintienne dans la voye du salut. Je dis pour cela toutes les semaines une messe a vostre intention, et ie continueray touiours a le faire; vous pouvez compter sur cela. Je vous ay prié et ma Mère aussi dans mes lettres précédentes de m'envoyer quand vous en aurez la commodité quelques unes de ces petites boetes de christal taillés a plusieurs facettes des couleurs les plus vives dans lesquelles on met de l'eau de la reine de Hongrie avec des larmes de verre et quelques autres bagatelles de verre qui sont fort estimées dans ces pays et qui servent souvent a donner entrée dans l'esprit des idolastres pour leur parler ensuite de la religion <>t ie vous ay aussi prié qu'en cas que le P. procureur de nostre province vous demanda de ma part quelque argent pour payer quelques livres que iay demandé vous eussiez la bonté de le luy faire tenir pourveu que cela ne vous incommode point. Je scay bien que le P. Verjus1 fournira volontiers a tout s'il

1. Antoine Verjus, né le 23 janvier 1632 à Paris ou à Joigny ; procureur des missions du Levant ; f à la maison professe de Paris, rue St.-Antoine, 16 mai 1706.

est en pouvoir de le faire, ainsi ie ne croy pas que vous en soiez beaucoup importuné. Mais en tout cas ie ne doute pas que vous ne me fassiez volontiers la grâce que iay demandé. Je vous ay aussi mandé d'addresser les lettres que vous voudrez me faire tenir au R. P. Verjus a St Louïs, rue Si An loi ne, lequel scaura toutes nos correspondances Les llollandois partent ordinairement pour les Indes vers la fin de Janvier et au mois d'Aoust. Les Anglois partent, dit-on, presque en toutes saisons et les vaisseaux françois vers le commencement de février. Ainsi vous pouvez prendre sur cela vos mesures quand vous me voudrez faire scavoir de vos nouvelles, le suis touiours avec le mesme respect et la mesme soumission

Mon très honoré Père

Vostre très humble et très obéissant (ils J. F. Gerbillon de la Compie de Jésus.

A Siam le 18 de Ju(n.

Depuis ma lettre ecritte nous sommes venus icy de Levau après avoir pris nostre audience de congé du Roy qui nous la voulut donner publiquement dans le mesme lieu ou il donne ses audiences particulières aux Ambassadeurs. Sa Majesté s'entretînt avec nous une heure et demie environ, nous témoigna pendant ce temps la une bonté si particulière que les grands mandarins qui y assistaient en furent étonnés; il nous chargea de luy faire souvent scavoir de nos nouvelles quand nous serions a la < Ihine. 11 nous fit encore donner des habits et ordonna

qu'on nous eu lit a la chinoise pour entrer dans la Chine; il donna aussi un grand crucifix d'or au Père Maldonat { supérieur de nostre maison de Siam en reconnoissance des bons services qu'il luy rendit l'année passée à Macao. Le lendemain le Roy nous envoya inviter de venir voir prendre deux grands elephans, que ses chasseurs avoient fait entrer dans un enclos qui est destiné a les prendre et qui n'est qu'a un quart de lieue de Levàu ; nous y allâmes monté sur des elephans que le Roy nous envoya et Sa Maj. nous fit l'honneur de nous faire placer dans le mesme enclos ou il estoit, ce qui est un privilège qui ne s'accorde a personne ; il nous témoigna encore la mille bontés et deux iours après nous prismes congé du Seigneur Constance, nostre insigne bienfaiteur, qui nous a comblé d'honneur et d'amitié pendant tout le temps que nous avons esté en ce roiaume et qui a pourveu libéralement a tous les besoins de nostre voïage d'icy a la Chine. Nous partirons d'icy selon toutes les apparences le lendemain de la St Jean au plus tard pour nous aller embarquer et nous mettrons a la voile vers le Ier de Juillet pour arriver s'il plaist a Dieu a Macao sur la fin du mesme mois. Ayez s'il vous plaist la bonté d'envoyer le plus tôt que vous pourrés une copie de la relation que ie vous escrit et de celle qu'on vous envoiëra de ma part aux RR. PP. De Haraucourt, Dez2, Barthélémy, Daubenton3 et Lobal en leur fai-

1. Sans doute Jean-Baptiste Maldonado, né à Mons, 15 oct. 1634 ; "t au Cambodge, 5 août 1699.

2. Jean Dez, né à la Neuville-au-Pont, près Sainte-Menehould (Marne), 3 avril 1643 ; à cette époque était recteur de Strasbourg ; f à Strasbourg, 12 sept. 1712.

3. Guillaume Daubenton, né à Auxerre, 24 oct. 1648 ; confesseur de Philippe V;fà Madrid, 7 août 1723.

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sant nies coin pli mens ; il suffit que vous en fassiez une copie ou deux et que vous priez ceux auxquels vous les addresserez de les envoyer aux autres. Nous comprenez bien qu'il ne me seroit pas aisé de multiplier de longues lettres estant si éloigné.

Le 1" Jour de Juillet 1686. A Siam.

Avant que de fermer ma lettre j'y adioute ce mot pour vous marquer que nous parlons demain d'icy pour nous embarquer ïeudy a la barre ou embouchure de la rivière et mettre a la voile vendredy. Je ne vous escriray par la voye de Hollande que i\r Macao par ce qu'on m'a assuré que les vaisseaux qui iront de Macao à Batavie y arriveront avant qu'il y en aille d'icy-mais ie vous ay escrit par un vaisseau de M1' Constance qui va au Tonquin ou on nous assure qu'il trouvèrent un vaisseau Anglois prest a partir et qui arrivera en France trois ou 4 mois avant que vous receviez cette lettre. J'ay aussi écrit a ma Mère par la voye d'un vaisseau anglois qui est icy et qui doit aller en Europe ou il n'arrivera que dans un an parce qu'il ira auparavant a Madrasse. Le Roy de Siam nous a envoyé encore chacun douze habits de soye complet a la tartare de la manière que tout le monde s'habille a la Chine ; il nous a aussi l'ait escrire au capitaine gênerai de Macao une lettre de recommendation de sa part en nostre faveur. Adieu encore une fois, mon très cher et très honoré Père; ie vous embrasse de tout mon coeur et ma Mère aussi. Je croiois escrire une grande lettre au cher père Barthelemi, au P. Dezet au P. Daubenton, mais le temps me manque estant chargé de toutes les affaires de nostre embarquement, ainsi ie vous prie

de suppléer en ma place leur faisant mes excuses et leur envoyant les nouvelles que ie vous mande dans cette lettre avec une copie de la petite relation que ie vous envoyé aussi. Je leurs escriray amplement de la Chine quand i'y seray arrivé; priez cependant Dieu pour moy ie vous en coniure encore une fois.

A Monsieur Lorraine

Monsieur Gerbillon de Buzy

Ancien Magistrat de Verdun.

A Verdun

Lorraine.

A Siam le 19 de Juin 1686.

Ma très chère et très honorée Mère

Dans l'incertitude ou ie suis si les deux lettres que iescris d'icy a mon Père pour luy estre envoyée par deux différentes voyes luy seront rendues, ie vous repeteray encore a peu près les mesmes choses dans cette lettre qui vous sera envoyée par une troisiesme voye affin que vous receviez au moins quelqu'une de ces trois lettres et ie continueray a vous escrire ainsi les mesmes choses par plusieurs voyes différentes quand ie seray arrivé a la Chine, scachant bien que dans une route aussi longue et aussi difficile qu'est celle que doivent faire mes lettres pour vous estre rendues il y a touiours grand danger que la plus part ne se perdent; si vous desirez que ie reçoive sûrement de vos nouvelles, il faut que vous en usies de mesme de vostre part faisant scavoir au

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P. Verjus ou a celuy qui pourroit estre procureur des missions d'Orient en sa place auquel vous addresserez touiours toutes vos lettres pour moy quelles lettres seront pour estre envoyées par des voyes différentes; il y vient sûrement tous les ans d'Europe en ces pays cy des vaisseaux de quattre nations différentes. Les vaisseaux François ne partent guerres qu'une fois l'année c'est a scavoir vers le mois de Janvier ou de Feuvrier, les Hollandois partent dit-on sûrement en deux saisons différentes vers la fin de Décembre ou au commencement de Janvier et au mois d'Aoust ou de Septembre, les Anglois partent indifféremment presques dans tous les mois de l'année et les Portugais ne partent qu'une fois au mois de Mars; cette dernière voye est peut estre la plus longue mais elle sera la plus sûre pour nous a cause des correspondances réglées que les Portugais ont avec la Chine, la ville de Macao qui en est l'entrée leur appartenant et ne manquant aucune année d'y envoyer des vaisseaux. Nous avons déjà pris en passant à Batavie un correspondant pour la voye de Hollande qui a soin de recevoir et d'envoyer tout ce que nos pères luy addressent pour l'Europe ou tout ce qu'on luy addresse d'Europe pour nos pères. Nous avons icy des personnes qui auront soin d'envoyer et de recevoir nos lettres par la voye de France et d'Angleterre et comme le commerce est présentement ouvert a la Chine pour toutes les nations, on aura bien moins de peine pour les lettres qu'on n'en avoit auparavant. Nous sommes présentement sur le point de partir pour aller à Macao ou nous avons un fort beau collège; quand nous y serons arrivé nous escrirons de la au Père Ferdinand Verbiest pour l'advertir de nostre

arrivée et des desseins pour lesquels nous sommes envoyés a la Chine; suivant les réponses que nous recevrons de luy nous prendrons avec les supérieurs de ces missions des mesures pour nostre entrée <lans l'empire de la Chine ou nous avons Loul le suiet possible d'espérer que nos desseins pour la gloire de Dieu et pour le service du Roy réussiront veu les dispositions favorables dans lesquels nous apprenons par toutes les nouvelles qui sont vendes cette année de la Chine que l'empereur de cette grande Monarchie est a l'égard du christianisme el ^n particulier a l'égard de nos pères pour lesquels il témoigne tous les iours plus d'estime et de bienveillance; vous apprendrez les marques éclat tantes •qu'il leurs a données de sa bonté l'année dernière par la petite relation que i'envoye a mon père de Testât présent des affaires de la Chine du Japon et de la manière dont on se gouverne en cette cour; je l'ay laissé icy entre les mains d'un de nos pères qui reste icy et qui aura soin de l'envoyer par la voye qu'il ingéra la plus sure.

Le vaisseau sur lequel nous devons nous embarquer est déjà hors de la rivière et nous devons partir dans 5 ou G iours pour l'aller ioindre affin de mettre a la voile le 1er de Juillet au plus tard; ce vaisseau appartient au seigneur Constance qui Ta <lonné a un capitaine portugais le plus expérimenté et le plus habile qui soit en ces pays cy pour nous conduire a Macao et il le luy a donné comme le meilleur vaisseau qui fut icy en son pouvoir et a condition que nous y serions les maistres. C'est ainsi qu'après nous avoir icy comblé d'honneur et «ie biens, il a voulu encore prendre le soin que nous

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fissions nostre voiage le plus sûrement et le plus commodément qu'il se peut. Comme nostre capitaine est habile et qu'il a déjà fait ce voyage dix ou douze Fois et que le vaisseau est très bon et que nous prenons la saison la plus propre, les vents qui régnent a présent dans ces mers estant presque touiours favorables, on dit qu'il n'y a pas grand danger. Le voyage n'est que de 4 a 5 cent lieues qu'on fait ordinairement en moins d'un mois et pendant lequel on ne perd guerre la terre de veùe. Il y a dans le vaisseau une chambre assez grande et assez propre qu'on nous donne toute entière pour nous quattre et Madame Constance a voulu elle mesme prendre soin de nous pourvoir abondamment de toutes les choses nécessaires pour notre subsistance. Jugez par la des obligations que nous avons a la Providence qui nous fait trouver dans un pays si éloigné des protecteurs et des bienfaiteurs qui nous témoignent plus de bonté et qui nous font plus de bien que nous n'en pourrions espérer de nos plus proches parens et de nos meilleurs amis ; il est vray qu'on ne peut lien adiouler aux bons traiteniens que nous avons receu icy de ce généreux seigneur. 11 nous a touiours retenu a la Cour auprès de luy depuis le départ de Mr l'ambassadeur de France et n'a pas voulu que nous eussions pendant tout ce temps la d'autre table que la sienne; toutes les fois qu'il a fait quelques petits voïages il a touiours voulu que ■quelques uns de nous l'accompagnassenl el ie puis dire qu'il m'a témoigné a moy particulièrement une bonté extraordinaire; il m'a touiours demande nommément pour aller avec luy et il m'a pressé autant qu'il se pouvoit pour m'engager a rester icy auprès de luy. Mais comme iay touiours eu une vocation

particulière pour la Chine ou iespere que ie pourray

rendre plus de service a Dieu et au Roy, et que d'ailleurs ie ne suis pas venu si loin pour mener une vie de cour, ie me suis tellement deffendu de demeurer icy qu'enfin il s'est contenté d'un autre de nos pères qui y restera iusqu'a ce que les Jésuites que le Roy de Siam a fait demander par ses ambassadeurs soient arrivés icy, après quoy il pourra nous venir ioindre a la (mine. Nous sommes aussi redevables a ce mesme Seigneur des grâces el de l'honneur que le Roy nous a fait puisque c'est luy qui nous les a procurés auprès de Sa Majesté qui se rapporte a luy de toutes choses. Outre l'audience que le Roy nous donna a nous six pendant que M' l'ambassadeur estoil icy et l'observation d'eclipse qu'il lit avec nous au mois de Décembre et dont ie vous ay pari»'1 dans mes autres lettres, il nous en a donné depuis ce temps la deux autres publiquement dans le mesme lieu ou il la donne aux ambassadeurs ; il nous donna la première conioinctement avec Mgr l'evesque de Metellopolis, vicaire apostolique et administrateur gênerai des missions de tous ces pays-cy; il nous y dil mille choses très obligeantes pendant pies de deux heures qu'il demeura avec nous, témoignant prendre beaucoup de part a tous nos desseins et a tout ce qui nous regardoit; dans la dernière qui fut nostre audience de congé ou nous estions seuls avec le supérieur de nostre maison de Siam auquel il donna un grand crucifix d'or en reconnoissance des bons services qu'il luy rendit laonée passée a Macao, Sa Maiesté nous entretint environ une heure et demie; d'un air plein de bonté et de douceur, il s'informa si on avoit pourveu a tout ce qui estoit nécessaire pour la sûreté et la commodité de nostre voïage; il nous fit

encore donner a chacun un habit et ordonna qu'on nous en fit a la tartare de la manière dont tout le monde les porte a la Chine. 11 nous témoigna ensuitte que nous luy ferions plaisir de luy faire souvent scavoir de nos nouvelles et de luy faire part de toutes les remarques curieuses que nous ferions a la Chine. Dans toutes les deux audiences nous estions assis sur des tapis a deux ou trois pas du Roy et tout vis a vis de luy; tous les plus grands Mandarins du Royaume estant cependant derrière nous a genoux appuyés sur leurs coudes les mains iointes et le visage contre terre ; Mr Constance y estoit luy mesme nous servant d'interprète. C'est la coustume du pays et presque de tous les royaumes d'orient de ne paroistre qu'en cette posture devant les Roys qu'on révère comme autant de divinités, aussi a-t-on esté extrêmement surpris icy que le Roy se soit si fort relasché en nostre faveur sans que nous l'eussions demandé, et qu'il nous aye receu avec tant de bonté et de familiarité. Outre cela il nous a envoyé 7 ou 8 repas magnifiques servis dans sa propre vaisselle et parles officiers de sa maison qui est une autre faveur fort extraordinaire. Il s'es! fait montrer plusieurs fois le plan et le modelle que nous avons fait de la maison qu'il nous fait bastir a Levau avec une église et un observatoire qui sera magnifique pour le pays; il envoyé souvent des grands mandarins pour presser l'ouvrage; enfin il nous a comblé de témoignages d'une bonté très singulière iusques la que nous ayant invité le lendemain de nostre audience de congé a venir voir prendre deux Elephans sauvages que ses chasseurs avoient ammené tout proche de Levau il prit luy mesme le soin de nous faire placer dans le mesme enclos ou il estoit :

vous iugez bien par la que nous avons bien des grâces à rendre a Dieu de nous avoir fait trouver dans la cour d'un Roy gentil un acceull si favorable. Au reste ie n'ay iamais esté grâces a Dieu en meilleure sauté que ie le suis a présent ; je n'ay pas eu depuis mou départ de France la moindre attaque de maladie el ie me porte présentement aussi bien que quand ie partis de Paris; c'est une obligation particulière que iay a Dieu ; car tous nos autres pères ont eu chacun quelque incommodité, quoy qu'ils se portent bien tous a présent. Il s'en faut beaucoup que ie n'aye trouvé les chaleurs de la zone torride aussi insupportables que ie le croyois. J'ay veu passer le soleil sur nos testes sans en ressentît* d'autre incommodité que celle de suer beaucoup les après dinees, car pour le matin le temps «kst touiours assez doux lorsqu'on ne s'expose pas au soleil et on peut travailler fort tranquillement dans la maison ; les nuicts sont ordinairement beaucoup plus fraîches qu'en France pendant le grand esté; outre qu'il y a presque touiours du vent et souvent de la pluye en esté qui rafraîchit beaucoup l'air, cet air est admirablement bon et si pur qu'il n'y a iamais de maladie populaire en ce pays cy et qu'on peut dormir au serein sans en estre aucunement incommodé ; nous allons dans un pays qui doit estre moins chaud encore puisqu'il s'éloigne touiours davantage de la ligne equinoctiale.

Comme le temps approche auquel i'espere commencer a travailler a la conversion des infidels iay plus besoin que iamais qu'on prie Dieu pour moy. Demandez luy ie vous en coniure ma chère Mère qu'il me fasse la grâce de remplir fidellement tous les devoirs de ma vocation et qu'il mette en moy les

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dispositions nécessaires pour l'accomplissement de ses desseins. L'employ que ie vas prendre demanderoit la vertu et le zèle d'un Apostre dont ie suis bien éloigné, : c'est pourquoy recommandez moi aux prières de toute nostre famille et'particuliereinrnt de mes tantes les religieuses auxquelles iay beaucoup de confiance et soyez bien persuadé que pour estre si éloigné de vous et de toute ma famille, ie n'en ay pas moins de tendresse ni moins de zèle pour vos véritables interests et que ie ne passe aucun iour sans les recommander bien particulièrement a Dieu dans mes petites prières, ne manquant jamais toutes les fois que iay l'honneur de présentera Dieu l'auguste sacrifice de la Messe de luy demander qu'il vous comble de ses plus saintes consolations et surtout qu'il vous maintienne iusques a la fin dans la voye du salut. Je dis de plus pour cela toutes les semaines une messe a vostre intention et ie continueray touiours a le faire, vous pouvez compter sur cela. Je vous ay prié dans mes lettres précédentes de m'envoyer quand vous en aurez la commodité quelques unes de ces petites phioles de christal taillé et des couleurs les plus vives dans lesquels on met de l'eau de la reine de Hongrie, des larmes de verre et quelques autres bagatelles de cristal dont on fait grand cas en ces pays cy et qui peuvent beaucoup servir pour trouver entrée chez les grands que l'on gag*ne ensuitte plus facilement a la religion. S'il me tombe quelque curiosité en main dans la Chine ie ne manqueray pas de vous en faire part, comme iay aussi demandé quelque livres dont iay besoin en mon particulier et que iay chargé le père procureur de nostre province a Paris de me les envoyer, en cas qu'il vous demande quelquar-

g-ent pour cela ie vous ay prié de le lui fournir si cela ne vous incommode point; il ne vous en demandera qu'en cas que le père Verjus procureur des missions ne soit pas en eslat d'y fournir, car ie suis assuré qu'a moins que sa bourse ne soit bien épuisé il y fournira de bon cœur — surtout ce que ie demande n'estant pas de grande dépense. A Dieu Ma chère Mère ne vous souvenez de moy que pour vous reiouir de toutes les faveurs dont Dieu me comble tous les iours et priez le qu'il me fasse la grâce de ne m'en pas rendre indigne par ma lâcheté dans son saint service. Agréez que i'assure icy Mon père de mon obéissance et que i'em brasse de cœur mes frères ma sœur et ma belle sœur sans oublier la chère Magdelon et son petit frère; tenez la main qu'ils soient élevés dans la crainte de Dieu. Je salue aussi mes oncles mes tantes et toute la famille et ie suis plus particulièrement et avec plus de soumission que iamais

Ma très chère et très honorée Mère

Votre 1res humble et très obéissant fils

J. F. Gerbillon de la Compie de Jésus.

Saluez aussi de ma part ie vous en supplie ceux de nos pères que vous scaurez estre de ma connoissance au collège de Verdun.

A Mademoiselle Mademoiselle Gerbillon de Buzy

Lorraine A Verdun

Lorraine

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n A Siam le 9 décembre 1686.

Je rouvre cette lettre pour y adiouter ce que ie

tous a y déjà mandé par les lettres que ie vous ay escrile par la voye de France : cVsl a scavoir qu'estant parti pour aller a la Chine nous avons esté obligé de relascher des le 3e iour de nostre navigation et de retourner icy, la leinpeste dont nous fusmes surpris ayant fait ouvrir nostre vaisseau en plusieurs endroits de sorte que si nous n'avions eu un capitaine résolu et intelligent nous courrions grand risque de nous perdre, le vaisseau ne s estant pas trouvé si bon qu'on le croioit; je vous ay mandé tout le détail de cela et de nostre retour icy ou nous sommes obligé de rester encore iusqu'au mois de Juin vers lequel nous partirons pour la Chine ; nous tacherons de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer nostre voyage; c'est une chose fâcheuse en ces pays cy que quand on a manqué son voyage vers le mois de Juin ou de Juillet il faut attendre une année entière pour le faire parce que les vents ne sont propres pour cette navigation que dans ce temps la; il faut sur cela se conformer a la volonté de Dieu qui nous a voulu laisser encore plus de temps pour nous disposer a travailler aux saints des âmes. Priez Dieu que mes péchez et ma lâcheté dans le service de Dieu ne m'en rende pas indigne.

Je m'attendois hier a recevoir de vos nouvelles lorsqu'on nous apporta un assez gros parquet de lettres de Paris qui sont dattée du mois de Janvier de cette année 1686. Nous avons eu la consolation d'apprendre la destruction de l'heresic en France et plusieurs autres nouvelles favorables a la religion, mais ie n'ay receu qu'une seule lettre d'un jésuite

de mes amis qui m'escrit de Paris de sorte que ie n'ay point encore eu de vos nouvelles depuis que ie suis parti de France et ie n'en dois pas attendre apparamment de sitôt. Jay appris la mort du P. Nyel ' a Paris et celle du P. Longeaux en Perse. Je salue encore une fois mes frères et ma sœur après avoir présente mes respects a mon père. Je vous aurois escrit auiourdhuy un peu plus au long* si la personne qui vous doit porter celle lettre ne partoit auiourdhuy ou demain d'icy ou elle n'est arrivée que d'hier au soir, outre que ie dois prescher demain en portugais dans nostre église.

A Siam, le «• de Juin 1087.

Mon très cher Père

La paix de nostre Seigneur

J'appris avec bien de la douleur au mois de Décembre dernier parles lettres que nous receusmes de Paris dattée du mois de Janvier 1686 que le R. P. Nyel estoit mort deux ou 3 mois avant que ces lettres fussent escrites et iay veu depuis un ecclésiastique de qui ma dit que vous esties resté a Paris avec le R. P. de La Bourdonnois a présent confesseur de son Alt. Royale Monsieur et comme il me fit des recommendalions de vostre part il est iuste que ie vous en remercie et que ie vous marque avec combien de ioye l'appris par la que vous ne m'aviez pas encore oublié. Jespere aussi que vous priez Dieu pour moy. Je vous coniure de continuer

1. Louis Nyel, né à Sommerécourt (Hte-Marne), 6 août 1622 ; confesseur du Duc d'Orléans ; j à Montbard, 30 nov. 1685.

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et d'estre persuadé que de mon costé ie rue souviens tous les Tours de vous a l'autel ce que ie continuera^ touiours en reconnoissance de tant de bons offices que vous m'avez rendus et si Dieu nous fait la grâce d'arriver heureusement a Namkim qui est la 2(le ville de l'empire de la Chine ou nous allons en droiture vous aurez l'an prochain des nouvelles de lestât du christianisme dans ce grand [ ou il y a

de plus favorables dispositions [ ] pour la

religion Dieu me fasse la [ ] quelquechose

a son [ ] scay bien que ie suis 1res

indigne [ ] employé a un aussi saint

ministère [ ] est celuy de la conversion

des [ ] que ie ne suis pas assez converti

moy [mesme pour] travailler a la conversion des autres [ ] ie me confie en la miséricorde

de Dieu [ ] laisse pas souvent de se servir

des plus [ pescheurs pour l'exécution

de ses [desseins] priez Dieu encore une fois Mon cher [Père péchez ne mettent

point [ ] la conversion des personnes

parmi [ ] vivre.

Je nç vous escris [pas] de nouvelles de ces pays cy si vous [ ] le pouvez en lisant la lettre que

j'écris au P. Le Gobien1 et que i'addresse toute ouverte au P. Galard ou a celuy qui seroit procureur de nostre province en sa place; vous m'obligerez mesme d'en faire faire une copie pour renvoyer de ma part au R. P. Mathieu 2 et au R. P. de Lyoncourt et au R. P. Dez. Si vous n'avez pas la commodité de

1. Charles le Gobien, né à Saint-Malo en 1G53 ; procureur des missions de la Chine ; f à la maison professe de Paris, le 5 mars 1708.

2. François Matthieu, né à Joinville (Il"-Marne), 7 avril 1615 : recteur de Nancy ; f à Dijon, 13 oct. 1688.

le faire, écrivez je vous prie au cher P. Godinet a qui ie prie le P. Le Gobien d'en envoyer une copie, qu'il l'envoyé a ces pères que ie vous marque aussi bien qu'aux autres que ie lui marque dans la lettre que ie luy escris. J'av mandé au P. Verjus qu'il tasche de nous envoyer quelques estuis de cousteaux ciseaux et autres pièces de coutellerie ioliment travaillée et garnie de belle écaille de tortue et qu'autrefois vous m'aviez fait voir de très beaux estuis garnis de cousteaux à manches d 'écaille de tortue façon de Nogeni de ciseaux fort propre et de poinçon a compas pour un escus ou un escus dix sols et que ie croiois que vous vous em ployer ies de bon coeur a faire de ces sortes d'empletles pour nous. On ne peut en ces pays se passer de quelques baga telles curieuses d'Europe pour faire des presens a ceux dont on a besoin tous les iours pour le bien de la religion, la coustume estant de ne demander [ni] recevoir aucune grâce a la Chine sans donner quelque présent et qu avec ] quelques curiosités d'Europe on

épargne souvent des sommes d'argent qu'il faudroit donner; ainsi quand vous pourrez m'en [ unes de ceux que vous scavez estre mes amis sans les in

vous m'avez témoigné iusqua présent [

] de nos missions quand vous en trouverez l'occasion, cependant soiez persuadé qu'on ne peut estre plus que ie le suis dans l'amour de J. C. crucifié

Mon très cher frère

Vostre très humble et très obéissant serviteur Gerbillon Jésuite.

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Vous scavez que pour me faire tenir des lettres il ne faut que les mettre entre les mains du K. P. Verjus vers le commencement de Janvier particulièrement, et en quelquautre saison que ce soit il aura soin de les envoyer quand il trouvera occasion aussi bien que toutes les autres choses qu'on me voudroit faire tenir.

A Peking le 16 Septembre 1700.

Mes très honorés Père et Mère

La paix de Nostre Seigneur

J'ay eu la consolation de recevoir ces deux dernières années plus de lettres de vostre part que ie n'en avois receu depuis que ie suis party de France. Je repondis il y a deux ans et Tannée passée à celles que le P. Bouvet1 et le P. Dolzé - m'avoient apporté et ie receu sur la fin de Tannée passée celles dont vous avies chargé le P. Vekzeau3 avec vue lettre qu'il nTécrivoit luy mesme d'Alep, ou il me mandoit qu'il vous avoit veu a Verdun &c. J'espère que vous aurez aussi receu plus exactement les lettres que ie vous ay écrites ces années dernières que les précédentes et si le P. de Fontaney* mon bon ami est

1. Joachim Bouvet, Q -§• Pe tsin, né au Mans le 18 juillet 1636 ; arrivé en Chine en 1687 ; f à Pe-king, 28 juin 1730.

2. Charles Dolzé H §£ (g, né à Metz, en 1663; f 22 juillet 1701 à Pe-king.

3. Adrien Verzeau, né à Vervins, le 12 février 1668 ; y à Constant!nople, 28 janvier 1720.

4. Jean de Fontaney $t ^j ,'ft, Hong Jo-han, né le 17 février 1

au diocèse de Léon ; f 16 janvier 1710, à la Flèche ; premier supérieur de la Mission française de Pe-king.

arrivé heureusement en France comme iay lieu de l'espérer, vous aurez cslé fort amplement informé de tout ce qui me touche; ie l'ay chargé de tous les originaux de mes voïages et des remarques que i'y ai fait, n'ayant pas eu le loisir d'en faire des copies : ie ne scay s'il les donnera au publique ce que iay laissé a sa discrétion et a celle des PP. Le Comte1 et Le Gobien qui sont aussi beaucoup de mes amis, mais au moins iespere qu'on vous en aura fait part pour vostre consolation particulière, ainsi que ie Iay très expressément recommandé; vous serez par la amplement informé de mes courses et de mes employs. J'ay esté aussi occupé cette année auprès de l'Empr que les précédentes. Sa Majté ayant voulu que ie demeurasse touiours auprès de Luy dans sa Maison de plaisance avec vue partie des nouveaux compagnons que le P. Bouvet nous a amené dont le P. Dolzé que vous avez veu est un des principaux et dont l'Empereur fait beaucoup de cas. Jay aussi suivi sa Majledans un volage qu'il a fait ce printemps pendant 20 iours ; il nous fit plus d'honneur et de caresses durant ce voïage qu'il n'avoit iamais fait et ce qui a mis le comble a ses bienfaits c'est qu'il nous a donné vne permission expresse de bastir vne Eglise au vray Dieu dans vu emplacement qu'il nous avoit desja donné tout ioignant nostre maison qui est comme ie vous l'ay desja mandé dans l'enceinte de son palais, et qu'il a bien voulu contribuer au bastiment de cette Eglise, en nous donnant vne grande partie des matériaux et vne somme d'argent pour aider; au reste quelques uns des princes

1. Louis Daniel Le Comte ^ HJJ, Li Ming, né à Bordeaux, le 10 oct. 1G55; t à BordeaHX, 18 avril 1728; Confesseur de la Duchesse de Bourgogne.

et des lHrs Seigneurs de cette cour qui ont beaucoup de bonté pour moy y ont aussi contribué des sommes assez considérables de sorte que Dieu nous a fourni les moiens de luy bastir jusques dans le palais d'un empereur idolastre un temple qui en sera un des plus beaux ornemens et que i'espere d'achever sans que nous y employons un sol d'argent de France. Comme tous les compagnons qui nous sont venus de France au nombre de lo' sont heureusement arrivés nous avons aussi fait plusieurs nouveaux établissemens dans les provinces pour les placer et leur donner moien de satisfaire -leur zèle. Ce n'est pas vue petite consolation pour mov que Dieu aye bien daigné se servir de mes foibles soins et de nies petits travaux pour donner commencemenl a vne Mission qui aura selon toutes les apparences de grandes suittes pour sa gloire et pour rétablissement solide du christianisme dans ce vaste Empire qui est dans vne grande paix et ou les peuples sont partout très bien disposés a recevoir la prédication de l'Evangile. Joignes vos prières aux miennes affin que les grands succès dont Dieu a béni mes petits travaux ne soient pas toute ma recompense; ce n'est pas que ie n'aye eu des croix a porter et bien des traverses a surmonter du costé que i'en devois le moins attendre; mais Dieu m'a fait la grâce d'en venir a bout et aujourd'huy nos affaires sonl dans vne situation assez tranquille.

Pour ce qui est de faire un voïage en Europe vous pouvez bien iuger que la plus grande consolation que ie puisse avoir en ce monde seroit celle de vous revoir et de vous embrasser encore vue fois et les fatigues ny les dangers du voïage ne m'auroient pas fait balancer un moment pour l'entreprendre : mais

outre que rattachement que l'Empereur a voulu iusques icy que i'eusse auprès de sa personne ne me donnoit aucun lieu d'espérer que i'en pusse obtenir la permission de Sa Majesté de bonne grâce, tous mes compagnons ont iugé ma présence si nécessaire en cette cour pour le succès de nostre mission qu'ils n'auroient iamais consentis que i'en fisse seulement la proposition : dans la suitte comme i'ay présentement icy vn assez grand nombre de compagnons qui ont beaucoup de mérite et qui seront comme ie l'espère fort goutté en cette cour quand ils y seront bien connus, il n'est pas impossible que l'Empereur luy mesme me fasse faire un voïage en France si la bonne correspondance entre luy et le Roy continue comme elle a commencé : si la Providence en ordonnoit ainsi ie profiterois de cette occasion pour vous procurer la satisfaction que vous désirez et pour en iouïr moy mesme. Cependant ie continue mes vœux et mes prières pour la conservation de vostre santé et ie demande incessamment a Dieu qu'il vous comble de ses plus douces consolations sur la fin de vos iours après avoir éprouvé votre constance par tant de disgrâces en vous enlevant comme il fait la plus considérable partie de la famille qu'il vous avoit donné sans que i'aye pu partager vostre douleur et contribuer quelquechose a vostre consolation dans ces tristes évenemens.

J'écris encore cette année a Me de Talvenne et a Mr son fils parcequ'ils m'ont prié de leur donner souvent de mes nouvelles et ie recommande fort ce dernier aux PP. Dez et Le Comte qui le connoissent desja : i'escris aussi a ma tante de Sle Claire et a ma niepce dont les lettres ne m'ont esté rendue que sur la fin de l'année passée lorsqu'il n'estoit plus temps

d'escrire; ne vous inquiétez de rien sur mon chapitre; ie n'ay besoin de rien par la grâce de Dieu pour mon particulier, et n'estoit l'eloiguemen! des lieux ie serois plus en estât de vous envoïer <l»k temps en temps des curiositez de ce pays qu<k dans le besoin de vous demander quelquechose : Le P. Bouvet a apporté icy des crystaux et autres curiositez suffisamment pour nous acquitter envers nos amis et désormais qu'il y aura un commerce plus réglé entre la France et la Chine ceux qui ont soin de nos affaires a Paris ne manqueront pas de nous pourvoir de ce qui nous est nécessaire. Je vous prie seulement de continuer a prier Dieu pour mov et d'estre persuadé que ie suis touîours avec tout le respect et la tendresse possible

Mes très honorés Père et Mère

Vostre très humble et très obéissant fils J. Fr. Gerbillon Jésuite.

Si le R. P. Barthélémy est encore a Verdun ie vous prie de l'assurer de mes respects et de la continuation de mon amitié; ie luy escrivis l'an passé; ie salue aussi le R. P. Senocque et tous ceux que vous scavez estre de ma connoissance mais surtout tout«k nostre famille et nomment mon frère ma belle sœur et mon petit nepveu.

A Monsieur Lorraine.

Monsieur Gerbillon de Buzy Goner du Roy ancien Maire Échevin de Verdun.

A Verdun.

A Pékin» le Ge Décembre 170?.

Mes très honorés Père et Mère

La paix de Nosire Seigneur

Quoyque i'ay eu l'honneur de vous escrirc il y a trois mois par le retour du vaisseau qui ramena Tannée passée leP.de Fontaney a la Chine et que iaye repondu a toutes les lettres que ce Père m'apporta de vostre part il y a plus d'un an, cependant comme ie n'ay guerres de plus grande consolation que celle de recevoir de vos nouvelles et de vous en donner des miennes, ie me sers avec plaisir de l'occasion du retour du mesme P. de Fontaney qui va estre procureur de nos missions a Paris, pour vous escrire encore cette lettre. Je n'en ay point encore receu des vostres cette année parceque les vaisseaux françois qu'on nous a mandé devoir venir cette année à la Chine ne sont pas encore arrivés, que nous sachions ; apparemment qu'ils m'apporteront de vos lettres, car il y a trois de nos pères sur ces vaisseaux et en autres le P. Jacolemln4 qu'on m'a dit estre de Verdun qui apparemment sera chargé de vos lettres; ce qui me console est que iay receu vne lettre du P. Le Gobien venue sur vu vaisseau Anglois dans la quelle il me mande qu'il vous a envoyé les lettres que ie luy addressay pour vous il y a deux ans, et que vous <estiés l'un et l'autre en bonne santé : désormais i'auray encore plus facilement de vos nouvelles car

1. Claude Jacquemin, j/^ j}\\ f^, né en Lorraine, 3 sept. 1669 ; f à Pe- ■king, 1735 ; il arriva en Chine avec le P. de Mailla.

le P. de Fontaney qui est extrêmement de mes amis aura un soin tout particulier, comme il me la promis, de vous faire tenir mes lettres, <le m 'envoyer 1rs vostres et vous fera sçavoir ce qui me regarde. Si son départ n'avoit pas esté si précipite* el qu'il lut retourné sur un vaisseau François, ie n'aurois pas manqué de le charger de quelques bagatelles de ce pays cy pour vous les porter comme vue marque <lr ma reconnoissance et de mon respect; mais allant sur un vaisseau Anglois, il ne peut se charger de rien, outre que i'avois desjà envoyé à Canton ce que i'avois a envoyer en France pour estre porté par le vaisseau francois qui y vint l'année passée, Je ne scay sil laura emporté a cause de la crainte (prou a de la guerre ; mais soyes assuré que sil la emporté le P. de Fontaney aura soin qu'on vous l'envoyé : il y a deux pièces de satin pour vous et quelques porcelaines; Mais ie vous prie de n'en point parler, si on ne vous les envoyoit pas ; car ce ne pourra estre que parcequ'elles ne sont pas arrivées : et iay eu trop de chagrin des reproches qu'on fit il y a deux ans a nos Pères comme sils avoient manqué a vous faire tenir ce que ie vous avois envoyé quoyquil n'y eut nullement de leur faute, puisque ce qui a manqué n'esloit pas seulement party de la Chine ainsi que ie vous l'ay marqué dans mes lettres de l'année passée; s'il arrivoit encore du bruict en pareille occasion cela m'osterait entièrement la liberté de jamais rien envoyer en France.

Je vous ay desja mandé que le P. de Fontaney en arrivant icy m'a fulellement remis la boite contenant les phiolles de crvstal avec le beau bréviaire que vous avez eu la bonté de m 'envoyer aussi bien -que les verres que m'envoioit mon frère, je vous en

reïlere mes très humbles remerciemens et ie vous prie de ne plus songer a me rien envoyer Je n'ay besoin de rien que de beaucoup de vertus et ie n'ay que trop abondamment ce qui me peut estre d'usage pour les commodités de la vie propres de ma profession ; toute la grâce que ie vous demande est de vous souvenir touiours de moy dans vos prières comme ie ne manque pas a le faire fort régulièrement de vous et de toute la famille toutes les fois que i'ay le bien de célébrer le St Sacrifice de la messe; ie viens actuellement de la dire pour vous et nommément pour ma mère car c'est aujourd'huy la feste de son St. patron : et i'en dis touionrs vne chaque semaine pour vous, priant nostre Seigneur de vous conserver dans sa ste. grâce et de vous combler de ses plus pretieuses bénédictions.

Je vous ay déjà mandé plusieurs fois qu'il n'y avoit nulle apparence que nous pussions nous revoir en ce monde : on ne veut point que ie quitte le poste ou ie suis, et aujourd'huy qu'on ma charg-é du soin de toute nostre mission me voila plus attaché a la Chine que jamais, ainsi il faut nous consoler dans l'espérance de nous revoir dans le ciel. \ Comme il nous est venu ces années dernières beaucoup de Missionnaires et qu'il faut les establir et ouvrir de nouvelles missions dans les vastes provinces de cet empire, i'ay esté plus occupé que iamais et le suis encore beaucoup ; quoyque ie n'aye pas esté oblig-é de suivre l'Empr. dans ses voiages comme ie faisois auparavant, ce qui m'a donné le loisir de bien restablir ma santé qui est, Dieu mercy, en fort bon estât. Si ie pouvois espérer d'estre entièrement délivré des embaras et du tumulte de la cour pour n'avoir plus qu'a penser a mon salut et a travailler

a celuy des pauvres chinois, ie n'aurois rien a désirer en ce monde : cependant comme il paroit que c'est la volonté de Dieu, que ie reste dans cette cour pour y travailler a l'establissement de nostre mission des Jésuites francois et aider et favoriser toutes les autres comme i'ay toujours lasché de faire, Je suis résolus a m'y conformer entièrement et a ne rien faire pour en sortir, espérant de la bonté de nostre Seigneur qu'il me fera miséricorde et qu'il me soutiendra dans les employs difficiles dont sa Providence m'a chargé. Je me recommande toujours a vos bonnes prières et a celle de toutes les personnes que vous scavez prendre quelque part a ce qui me touche. Je salue bien particulièrement mon frère ma belle sœur ma niepce et mon petit nepveu que ie vous recommande bien de faire élever dans la crainte de Dieu. Je présente icy mes respects a ma tante de Ste Claire, au cher et R. P. Barthélémy et a tous ceux de nos pères qui sont de ma connoissance dans le collège de Verdun.

Je suis toujours avec tout le respect et la soumission possible

Mes très honorés Père et Mère

Vostre très humble et très obéissant (ils J. F. Gerbillon J.

A Monsieur

Monsieur Gerbillon de Buzy Ancien Maistre Échevin de Verdun.

A Verdun.

Lorraine.

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