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2. Le Comte Narcisse de Salvandy-Lagravère, né à Condom (Ciers), 11 juin 1795 ; f à Graveron (Eure), le 15 décembre 1856 ; élu à l'Académie française, le 19 février 1835; Ministre de l'Instruction publique, 1837-9, 1845-8.
dévouement pendant 3 choléras, ont oublié les cours de littérature et d'histoire que je leur ai fait gratis en sus du cours d'arabe obligé, ils ont oublié qu'ils ont reçu des politesses dans mon salon, ils ont oublié tout cela par pitié pour un père de famille ruiné par de mauvaises affaires, ignorant en français encore plus qu'en arabe, étranger par sa naissance, aussi bien que par son caractère et son éducation, intéressant peutêtre comme mendiant mais peu recommandable comme professeur, sans titres directs ni services antérieurs.
Ces histoires, vous le sentez, sont peu faites pour me raccommoder avec les Marseillais et si vous pouviez rendre Mignet, Thiers et quelques autres un peu honteux de la position où ils m'ont laissé mettre et où ils me laissent encore inquiéter, il me semble qu'au retour de mon voyage le temps d'une justice plus haute pourrait enfin sonner pour moi. Mes études historiques sur les races des peuples de l'Afrique et de l'Asie ne pourront se passer des bibliothèques de Paris ; mes voyages, mes études polyglottes me rendraient utile dans la diplomatie ou dans les bureaux des Affaires Étrangères. A Paris, je me contenterais de peu de chose parceque les lettres me fourniraient d'autres ressources. Un séjour plus long que mon congé dans le Levant ne me déplairait pas, pourvu que j'y fusse convenablement posé. Les Anglais ont rempli la Mer Rouge de leurs vaisseaux et ses ports de leurs agens consulaires : un consulat à Djedda, Moka ou Bombay devra être créé avant peu, causez en un peu vivement avec le ministre ou avec Mignet.
A Paris vous pourrez peut-être vous occuper d'une autre négociation plus facile. Le vieux patriarche de la littérature orientale m'avait engagé à donner au Journal des Débats quelques lettres sur mon voyage en Levant. Mais il me semble que le journal est peu disposé à les insérer. Les Chambres l'occupent trop ; peut-être les rédacteurs habituels font-ils là comme ailleurs douane vigilante pour fermer la porte à tout nouveau venu surtout si ce nouveau venu avait quelque valeur capable de les inquietter. En quatre mots d'explication avec un des MM. Bertin vous verrez le fonds de l'affaire. S'il ne doit pas bientôt, ou plus tard insérer mes lettres, retirez les et tachez de les placer ailleurs. Il y en a déjà huit, toutes écrites de ma main et numérotées. Ce sont des dissertations
scientifiques jettées au milieu d'impressions de voyage, vous même, en qualité de compagnon, y figurez dans une course aux Pyramides et vous pourrez voir que mon esprit n'a pas plus mal jugé le vôtre que mon cœur n'a apprécié votre cœur. Vos amitiés avec les rédacteurs du Siècle, votre autorité dans le Courrier peuvent me faire recevoir ces travaux littéral] Un peu d'argent qu'ils rapporteraient serait le bien venu, car des lettres reçues de l'Inde m'ont fait voir dans la fortune de ma femme un peu plus clair que jadis, et je commence à croire que les économies que je voulais consacrer à un voyage en grand pourraient bien être utiles pour assurer ma vie contre les destitutions. Les questions d'Orient qui se réveillent et compliquent par la durée de la révolte syrienne auront nécessairement leur place dans cette correspondance. Voici les sujets que j'ai le projet de traiter dans les lettres subséquentes et dont j'ai déjà assemblé les matériaux, les réformes de Mohamed Aly, les révolutions de la langue arabe et ses destinées futures, la nationalité Egyptienne ; la Mer Rouge et son commerce, les Anglais dans la Mer Rouge, le Canal des deux Mers, son histoire passée et sa reconstruction ; la destruction incessante des monumens de la haute Egypte — puis les races anciennes et modernes des deux bords de la nier Rouge, les Égyptiens anciens, moyens et modernes, les Nubiens, Abyssins, Arabes hedjazites et yamanites. Enfin les races perses, mèdes, assyriennes et indiennes telles que je les étudierai à Bombay. Tout cela mon cher ami sera plus tard recueilli et remanié en un livre qui je l'espère me classera définitivement parmi les travailleurs sérieux du siècle après m'être classé, par le voyage parmi les hommes d'action. Pour la forme, vous savez d'après mes livres et mes causeries, qu'elle sera toujours recevable pour des lecteurs de journal ; les échantillons que vous en verrez dans les 8 premières lettres vous expliqueront mieux mon cadre habituel : des avantures de voyageur un peu brodées par l'imagination, la science grave allégée par les épisodes, et surtout les évènemens importons du pays, voilà ce qui alimentera sans cesse la correspondance. Or vous l'avez vu avec votre coup d'œil exercé, le Levant esl gros d'évèneraens, les choses et les hommes seront avant peu regardés avec intérêt par l'Europe ; j'espère être encore ici et vous pourrez m'y faire une position capable de faire bien
jouir mes correspondans du spectacle. D'un moment à l'autre aussi la France peut avoir besoin de représentans plus nombreux, plus actifs, plus etc. que ceux qui s'y trouvent actuellement.
Vous m'aviez donné des nouvelles d'Europe plus fraîches que celles que je savais, je vois avec le plus vif intérêt l'opposition reprendre des avantages et surtout Mr Lafitte replacé à la Chambre par les Parisiens. Quelques mots de moi je vous en prie à Mr Ber anger et aux conseillers secrets et influens des Affaires étrangères, de Y Instruction publique, à Mr Mignet, à Mr Thiers qui a bien des torts à reparer envers moi. Dites leur à tous, si vous le croyez, que mes facultés pourraient être employées plus convenablement qu'à enseigner à lire à des enfans de 15 ans.
Les dernières nouvelles de Syrie sont toujours graves : Soliman Pacha à la tête d'une armée aurait été battu par les révoltés. Le Pacha envoie six régimens égyptiens en Crète et en retire six autres qu'il va envoyer en Syrie. Les fellahs ne seraient pas de force à lutter contre les montagnards syriens, mais les Candiotes ne se souviendront-ils pas qu'ils sont chrétiens comme la plupart des révoltés ? Ibrahim pacha vient d'envoyer chercher Clôt bey1 ; on le dit toujours et de plus en plus malade en Syrie ; je ne sais si son ancienne infirmité s'est réveillée. Cela me rappelle que Mr Lubart vient d'être heureusement opéré de la fistule. J'ai pu voir Moukhtar bey, Artin-bey. Je n'ai pas vu Clôt. Mes études et les distances me tiennent loin de tout le monde je vais transporter mon domicile la semaine prochaine au Mouski ou quartier franc, pour perdre moins de temps en course et pour étudier un peu plus le monde turc, arabe et levantin. Ma femme y aura de la société et supportera plus facilement les absences un peu longues que je compte faire par ci par là. Le désert et le dromadaire me plaisent beaucoup. L'arabe savant étudié dans les livres a bien son mérite après tout quoiqu'en disent les praticiens de Marseille. A Alger l'arabe savant m'a fait comprendre le maugrébin écrit et parlé ; ici, je me suis apperçu
1. Antoine Clôt, dit Clôt bey, médecin français, né à Grenoble, le 5 novembre 1793 ; engagé par Mehemet Ali ; f à Marseille en septembre 1868. >
en arrivant que l'accent était différent et que trois ans de patois marseillais m'avaient un peu rouillé. Cela arrive à tout le monde après quinze jours d'interruption, mais au bout de quelques séances on se réveille armé de toutes pièces. Je l'ai éprouvé pour l'anglais, pour l'italien, et même pour les patois du midi, je l'ai éprouvé pour l'arabe du Qaire. Je m'amuse aujourd'hui de la surprise de bien des gens avec lesquels je n'avais dit que quelques mots d'arabe ou avec lesquels j'avais toujours parlé italien ou français. Quinze ans d'études sérieuses sont toujours un bon fondement pour devenir praticien.
Adieu mon cher et vieil ami, conservez moi toujours une bonne place dans votre cœur. Mr Prunelle qui me veut [déchiré] autant de bien que vous pourra peut-être vous aider dans quelques démarches faites en ma faveur auprès des autorités [déchiré] Une grande succession vient de s'ouvrir. M. de Sacy est mort c'est presque une gloire d'avoir été élève d'un si grand [déchiré]. Pour faire mon lit à Marseille, j'avais eu l'idée de me faire caser à l'École de Médecine qu'on vient d'y réorganiser [déchiré] école sans argent, sans élèves, ne vaut guère la peine de supporter Marseille et les Marseillais. La diplomatie, l'orient, si Paris est impossible.
Vous aurez vu le neveu, je suis sûr qu'il vous aura plu. Il avait été élevé pour la science, j'espère qu'il réussira mieux dans le commerce. Je lui ai écrit de se mettre à vos ordres, de vous conduire, de vous piloter. N'oubliez pas Mr Wiet, si vous [déchiré] à Marseille. Adieu. Ma femme vous remercie de votre bon souvenir ainsi que Mme Perron. Les maris vous font leurs complimens et leurs amitiés. Quand vous aurez le temps, je vous en prie un petit souvenir de vous à votre tout dévoué compatriote et ami
Eusèbe de Salle
Mes hommages à Mes Fabreguettes
J'autorise Mr Fabreguettes à retirer des bureaux du Journal des Débals 8 lettres écrites d'Egypte par moi
Eusèbe de Salle
Je rouvre ma lettre en me souvenant que Barthe1 est 1. Félix Barthe, né à Narbonne le 28 juillet 1795; f à^aris. le 27
encore garde des sceaux. Rappelez-lui qu'il m'avait dans le temps promis officiellement la place d'inspecteur de la typographie orientale dans l'Imprimerie Royale. Deux titulaires sont morts depuis : il serait bien temps qu'il dégage enfin une parole donnée à moi, donnée à MM. Prunelle, Jouffroy, Amilhau, alors et encore aujourd'hui députés. La place est petite, c'est une des miettes de l'héritage de M. de Sacy. Elle me suffirait avec un peu de travail littéraire. Demandez s'il en est encore temps ; les orientalistes militans doivent être compris dans les promotions comme les soldats en campagne ! Adieu encore une fois.
Monsieur Auguste Fabreguettes
Rue Neuve des Mathurins, N° 1 Chaussée d'Antin Paris *
Cher et aimable Consul
Je viendrai vous voir un instant après mon déjeuner et à l'heure où vous devez être chez vous : Je me ferai suivre d'un sayt chargé de 1200 fr. argent de France que M. Perron vous confie avec le plus grand plaisir.
Mme de Salle est un peu souffrante d'un coup d'air pris dans nos vilaines chambres mal closes et très froides la nuit. Elle se joint à Mme Perron pour vous remercier de votre bon souvenir. Faites mes complimens à Mr Tippel (?) et croyez moi votre tout dévoué ami et compatriote
Eusèbe de Salle Mercredi 10 heures.
Monsieur le Consul de France
à Malte De passage au Kaire.
décembre 1863 ; Garde des Sceaux, 1831-1834 : Ministre de la Justice, 1834-1837 ; Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, 1839-1848, 1849- 1863 ; élu à l'Académie des Sciences morales par Décret impérial le 14. avril 1855.