RELATION ABRÉGÉE DES VOYAGES FAITS PAR LE SIEUR [POIVRE
Pour le Service de la Compagnie des Indes, Depuis 1748, jusqu'en 1757.
En l'année 1741, je m'étais embarqué au Port- Louis sur le Vaisseau le Mars, dans le dessein d'aller à la Chine y apprendre la langue du pays, en attendant que j'eusse atteint l'âge de recevoir les ordres, pour pouvoir me consacrer aux Missions; outre ce premier objet de mon voyage, j'avais encore celui d'aller dans ces Pays éloignés y faire des recherches sur ce que les Productions de la Nature et l'inclus-
trie des habitans pourraient m'y présenter de curieux ou d'utile qui fut propre à enrichir ma Patrie. Pour remplir ces deux objets j'avais fait d'assez bonnes études1 et depuis mon Cours de Théologie, fini à l'âge de seize ans, j'avais employé les quatre années suivantes à l'Etude de la Botanique, de l'Histoire Naturelle et de l'Agriculture, à celle de nos Fabriques, au Dessin et à la Peinture. Je joignais à ces Connaissances, encore faibles, une ardeur extrême de les perfectionner et d'en acquérir de nouvelles qui pussent me rendre utile à la Société.
Ma Famille, établie à Lyon depuis environ 300 ans, et connue depuis ce tems là dans le Commerce de la Soyerie en Gros, qu'elle continue encore avec succès, avait fourni abondamment à toutes les dépenses d'une éducation proportionnée à l'aisance honnête dont elle jouissait. Elle avait eu sur moy d'autres vues que celles que je suivis alors; mais je m'échapai à ses recherches, pour me livrer à ce que je croyais être ma vocation, et qui n'était peut-être que mon goût pour les Voyages, ou mon ardeur pour les nouvelles découvertes.
J'arrivai en Chine2, d'où je passai à la Cochinchine sur un bâtiment chinois : j'y appris la langue du Pays : j'y fis des Observations sur le commerce de ce Royaume, que nous ne connaissons pas encore;
1. Poivre qui se destinait aux Missions commença, après de bonnes études, un cours «le théologie à la communauté des Missionnaires de Saint-Joseph, à Lyon, puis passa au Séminaire' des Missions étrangèrea de Paria d'où il fut envoyé en Chine et en Cochinchine.
2 \: i\ ;i Canton, il tut jeté en prison sur une dénonciation calomoieuse, mais il réussit à gagner les bonnes grâces du Gouverneur général et il re<ta deux ans dans cette ville d'où, avec dea missionnaire, il paaaa en Cochinchine où il resta deux ans,
j'en étudiai l'histoire naturelle qui me fournit une grande Collection; mais n'y trouvant pas d'Evêque, non plus qu'à la Chine, où je retournai en 1743, je me déterminai à repasser en France pour y aller recevoir les Ordres, et suivre l'Etat ecclésiastique que j'avais embrassé, comme plus conforme à mes inclinations et plus convenable à mon goût décidé pour l'Etude.
En l'année 1745, je m'embarquai à Canton sur le vaisseau le Dauphin * qui revenait en France. J'eus le malheur d'être pris/dans le Détroit de Banca, par les Vaisseaux de Guerre Anglais de l'Escadre du Commandeur Barnett2? je perdis un bras dans le combat inégal que nous soutînmes contre l'ennemi, et je fus conduit à Batavia avec les Prisonniers de trois vaisseaux de la Compagnie, revenant tous de la Chine et pris dans la même Affaire L'accident que je venais d'essuyer, me fut un signe non suspect que la Providence ne me destinait pas à l'état que j'avais d'abord embrassé; décidé de ce côté-là, je tournai toutes mes vues vers le second objet de mes voyages; je ne pensai plus qu'à servir ma Patrie.
Pendant cinq mois de séjour à Batavia j'observai la conduite des Hollandais dans cette capitale de leurs Etablissements. Je m'empressai de connaître et d'étudier dans sa source 1p système de ce grand commerce sans lequel la Hollande n'eut jamais été
1. Le Dauphin armé à Lorient le 5 octobre 1744, fut pris le 5 février 1745 avec le Jason, armé le 12 décembre 1743, et ÏHercule, armé le 9 janvier 1744
2. Le Commodore Curtis Barnett, montait le Deptford; il mourut l'année suivante, le 2 mai 1746, au fort St. -David. Les trois bâtiments français qu'il prit dans sa croisière de 1744-5 dans le détroit de Banca furent achetés 92.000 livres sterling comptant par le gouverneur i\c Batavia.
MÉLANGES ORIKNTAl'X
une Puissance. Je remarquai que la richesse de la Compagnie Hollandaise était principalement fondée sur la possession, dont elle jouit seule, des Isles qui produisent les Epiceries fines. J'eus occasion d'apprendre que ce seul objet de commerce lui fournissait un bénéfice annuel de plus de 50 millions et la soutenait au milieu des frais immenses qu'elle est obligée de faire, tant pour la multitude de ses différents Comptoirs en Asie, que pour la paye d'environ 80 à 90 mille hommes que cette Compagnie entretient à son service, en y comprenant tous ses Gouverneurs, Employés, Officiers de terre et de mer, soldats, matelots et Ouvriers.
Cette première découverte me conduisit à de nouvelles recherches sur l'histoire de ces Isles qui produisent les épiceries; sur le Gouvernement que les Hollandais y ont établi ; sur les forces qu'ils y entretiennent; sur les précautions qu'ils prennent pour s'en assurer la possession exclusive et sur la manière dont ils cultivent et recueillent les précieuses denrées qui leur procurent annuellement des richesses si immenses.
J'appris que les Hollandais ont des forces très médiocres dans les Isles Molucques, qu'ils tirent les deux Epiceries fines des seules Isles d'Amboine et de Banda ; qu'Amboine produit seule la quantité de Géroffle dont les Hollandais ont besoin pour en fournir les Magazins de toutes les nations, et que la petite Isle de Poulo-ai, dans un terrain d'environ deux lieues de circonférence, produit autant deNoixmuscades que l'Univers entier en consomme.
■le découvris en même lems qu'il y a plus de cinquante autres Isles qui produisent le Géroffle et la [Voix-muscade : que plusieurs de ces Isles sont
désertes : que dans quelques-unes de celles qui sont peuplées, il n'y a point d'Hollandais ; qu'il est facile de les aborder sans risque avec un bon Vaisseau, pour y enlever de ces précieux plants dont les Hollandais sont, avec raison, si jaloux, et les transplanter dans les colonies que nous possédons en divers endroits de la Zone Torride.
J'appris enfin que cette riche possession des épiceries, qui est la baze de la Puissance hollandaise aux Indes, avait pour principal appuy l'ignorance et la lâcheté des autres nations commerçantes de l'Europe, et que pour partager avec les Hollandais cette source intarissable de richesses qu'ils possèdent en secret dans un coin du monde, il suffisait de la connaître et d'oser vouloir la partager avec eux.
Je sortis de Batavia avec toutes les connaissances que je pouvais désirer sur cet article dont le détail ne peut entrer dans cet abrégé. Divers accidens survenus dans mon voyage me firent voir une partie du Royaume de Siam1 d'où je me rendis à Pondicheri en 17462 et de là je passai à notre Isle de France à la fin de la même année.
La situation avantageuse de ces deux excellens Ports de cette Isle avait engagé la Compagnie à y faire un Etablissement, afin d'y procurer à ses vaisseaux une relâche assurée. Dans cette vue elle avait .peuplé son Isle et en avait exigé de ses nouveaux Colons qu'ils s'appliquassent uniquement à élever
1. Parti avec le reste des Français, Poivre alla hiverner à Mergui, puis se rendit à Siam.
2. Poivre arriva à Pondichéry au moment de l'expédition de Madras et des querelles de Dupleix et de La Bourdonnais ; il suivit ce dernier à Tlsle de France; François Bertrand Mahé de la Bourdonnais, né à Saint-Malo en 1699, mourut à Paris en 1751 ; il avait fait capituler Madras le 10 novembre 1746; il avait été gouverneur de l'Ile de France pour la première fois en 17o5.
des bestiaux, à cultiver des grains, en un mot, à préparer toutes sortes d'avituaillements à sa marine.
Un homme de génie, chargé du Gouvernement de la nouvelle peuplade, avait répondu, en citoyen habile, aux vues de la Compagnie. Dans l'espace de dix années le célèbre La Bourdonnaye avait fondé et fait fleurir la colonie de l'Isle de France.
Par ses travaux un port, auparavant désert, était deffendu par plusieurs batteries : on y voyait les attelliers les plus nécessaires pour les travaux de la marine : des Magazins et des Bâtiments de toute espèce étaient élevés à la place des forêts abbattues au bord de la mer; la terre, qui n'avait jamais porté que des arbres sauvages, commençait à être cultivée avec succès et à fournir le pâturage à des troupeaux nombreux transportés de Madagascar ; les campagnes, nouvellement deffrichées se couvraient tous les ans d'une double moisson de froment, de riz, et de Mahis. Déjà l'Isle fournissait toute sorte de Raffraichissemens aux Gens de mer, sa fertilité donnait lieu d'espérer qu'elle se suffirait bientôt à elle-même et il n'y avait pas encore la vingtième partie de son terrain mise en valeur.
Je parcourus cette Isle ; j'examinai ses productions, j'en reconnus une grande partie pour être les mêmes que celles qui se trouvent aux Molucques, suivant les relations hollandaises, et parmy ces productions je vis beaucoup de plantes aromatiques. J'y observai le canellier et le ravendsara * qui y
1. Voarendàara [Voaravinlsara], c'est le fruit de l'arbre nommé ravendsara [rauintiara]. L'arbre vient haut et grand, comme fait le laurier eu France, et plus haut;, la famille est ainsi que celle du laurier, mais plus petite; le fruit est comme une noix verte dont l'écorce et le dedans ont goût de girofle, ainsi que l'écorce des rinceaux [des branchage*] et les feuilles aussi : c'est une des meilleures épices qui
avaient été transplantés, le premier de l'Isle de Ceilon, et l'autre de Madagascar. Ces arbres, quoique négligés et sans culture, n'avaient rien perdu dans le sol de l'Isle de France de cet aromate précieux qui fait leur caractère et leur mérite. J'en conclus aussitôt qu'il ne manquait à notre Isle que les germes des autres épiceries fines.
Je voyais une Isle dont la vingtième partie deffrichée et mise en valeur suffisait pour remplir l'objet de la Compagnie, en fournissant à sa marine les avituaillemens nécessaires. Des 19 parties du terrain qui restoient en friche, une seule, ou deux, pouvait suffire à la culture d'autant de muscadiers et de géroffliers qu'il en faudrait pour produire annuellement la moitié des épiceries que l'Univers consomme, et nous faire partager avec les Hollandais les profits immenses de ce commerce qu'ils possèdent seuls jusqu'à présent.
Je joignis à ces observations les connaissances que j'avais acquises à Batavia sur la facilité qu'il y aurait à se procurer aux Molucques même des plants et des graines fraiches des deux épiceries pour les transplanter dans nos Isles de France et de Bourbon ; de toutes ces idées rapprochées, je formai le projet d'enrichir notre Compagnie des Indes, en lui faisant partager avec les Hollandais la possession et le commerce des épiceries.
soit en ce pays. L'arbre ne fructifie que de trois en trois ans et, ce qui le rend rare, c'est que les habitants de ce pays, pour n'avoir pas la peine de monter dans l'arbre, le coupent par le pied pour en avoir le fruit et les feuilles, alin de les mettre cuire avec du gingembre et de la feuille d'ail avec le poisson. Il y a le mâle et la femelle; la fleur ressemble au girofle et en a le goût, l'odeur et la force. Il croit sur le haut des montagnes (Flacourt, Madagascar, éd. Grandidier, première partie, 1913, pp. 170-180).
Je fis part de mon projet à M. David i, successeur de Mr. de la Bourdonnaye au Gouvernement de Plsle de France. Ce gouverneur qui, par sa capacité et des services essentiels rendus à notre commerce d'Afrique, avait mérité la confiance de la Compagnie, sentit toute l'importance de ce que je lui proposais. Il m'avoua que le succès d'une telle entreprise pouvait seul dédommager la Compagnie des frais immenses que lui coûtait déjà et que lui coûterait par la suite une Isle dont la conservation était de nécessité absolue pour sa marine, et qui ne produisait, par elle-même, aucun objet de commerce. Il était persuadé que pour rendre la Colonie florissante, il fallait l'enrichir de quelque culture dont le produit et l'exportation pussent compenser, par des profits annuels, les dépenses énormes faites et à faire sans retour dans la seule vue de posséder sûrement une Isle jugée nécessaire par la situation avantageuse de ses ports.
Dans cette persuasion il méditait de faire des Essays sur le coton et l'indigo, que son prédécesseur avait déjà tentés faiblement et sans succès. Ces cultures présentaient une utilité réelle : celle du coton surtout convenait parfaitement à certains quartiers de Tlsle, comme la réussite l'a fait voir, mais il n'y avait encore aucune comparaison à faire avec l'objet que je proposais : car il n'y a pas de proportion entre le produit de Mil pieds de cotonniers
1. B. David lut nommé en 1710; D. DR Saint-Martin avait lait l'intérim après le départ de La Bourdonnais : David eut pour successeur Bouvet de Lozier en 1753.
Les Hollandais achevèrent d'évacuer Maurice en 1710. Du Fresne, capitaine du Cfuixseur de Saint-Malo prit possession de Maurice, le 20 septembre 171ï) et lui donna, suivant les ordres ministériels, le nom d'Ile de France.
et celui d'un seul Gérofflier, qui, en plein rapport, porte souvent jusqu'à plusieurs quintaux d'épicerie par année.
Le Gouverneur approuva donc mon projet; m'exhorta à en faire part à la Compagnie, et pour plus grande facilité, il m'adressa à M. son Père qui était un de ses Directeurs : il eut même la bonté de lui écrire à mon sujet la lettre la plus favorable dans laquelle il lui rendait compte de quelques mémoires que je lui avais présentés sur la culture du Poivrier, sur celle du Canellier et du Bambou, qui avaient été tentées par M. de La Bourdonnaye, et qui, n'ayant pas réussi dès la première année, avaient été abandonnées par la légèreté et défaut de connaissances.
Avant de quitter l'Isle de France pour revenir en Europe je rédigeai, par écrit, toutes mes observations en forme de Mémoire; j'en fis un paquet que je remis, cachette, à M. David, avec permission de l'ouvrir au cas qu'il m'arrivât de succomber à quelqu'accident dans le cours de mon voyage. J'étais si fortement persuadé de l'importance de mon projet que je pensai alors devoir, par cette précaution, être utile à ma Patrie, au moins après ma mort, si je périssais avant d'avoir pu la servir.
Je m'embarquai en mars, 1747, avec M. de La Bourdonnaye, et je n'arrivai en France qu'au mois de juin 17481. Je m'adressai à Paris à M. David, que je trouvai prévenu par la lettre de M. son Fils sur
1. « Il gagna, dans un canot, l'Isle de Saint-Eustache, où il s'embarqua pour l'Europe sur un senau hollandais. Il fut pris, à l'entrée de la Manche, par un corsaire de Saint-Malo, repris quatre jours après par une frégate anglaise, conduit à Guernesey, et rendu au bout de huit jours, sur la signature de la paix. » (Dupont de Nkmolhs.) Il parlait chinois, annamite et malais.
ce que j'avais à proposer à la Compagnie. Ce Directeur sentit tous les avantages d'un plan qui avait pour objet de mettre la France en possession du commerce des épiceries. Il me présenta à MM. Rouillé et de Montaran, qui étaient alors Gommissaires*du Roi à la Compagnie des Indes.
J'exposai à ces Messieurs le résultat des observations que j'avais faites dans mes voyages relativement aux intérêts de notre Compagnie. Je proposai deux projets: l'un regardait l'ouverture d'une nouvelle branche de commerce à la Cochinchine et l'établissement d'un comptoir dans ce Royaume. L'autre avait pour objet l'acquisition des plants d'épiceries fines pour les transporter dans nos Isles de France et de Bourbon. Mes propositions furent accompagnées de Mémoires qui en faisaient voir les avantages et indiquaient les moyens de les exécuter.
Ces Mémoires furent examinés par la Compagnie qui convint que, depuis M. de Colbert, on n'avait rien proposé d'aussi important pour l'augmentation de notre commerce aux Indes. Elle agréa les deux projets et me témoigna qu'elle souhaitait de m'en confier l'exécution.
La longueur de mon dernier voyage et les accidents que j'y avais éprouvés, m'avaient dégoûté de la navigation. Je remerciai la Compagnie de la confiance qu'elle voulait bien m'accorder et je la priai de jetter les yeux sur quelqu'autre qui fût capable d'exécuter les Plans que je lui avais proposés. Je lui indiquai même un de mes amis, employé depuis long-tems à son service, auquel je promettais de donner toutes les connaissances dont il pourrait avoir besoin pour remplir sa mission avec succès.
La Compagnie insista; je fus appelle à une
Assemblée qui se tenait chez M. Rouillé ; là, ce Commissaire du Roi me déclara au nom de la Compagnie que ce n'était pas assez d'avoir donné des projets aussi importants pour l'augmentation de notre commerce national : que je devais encore à la Patrie l'exécution de ces mêmes projets. A ce nom de Patrie, qui ne signifie plus rien aujourd'hui, que pour un très petit nombre de vrais citoyens, je sentis s'évanouir tout le plan que je m'étais formé pour le reste de mes jours d'une vie sédentaire et tranquille, étayée d'une aisance honnête et libre de toute ambition. Je répondis, en hésitant, que je passerais encore les mers si l'on jugeait mes services nécessaires. Je fus pris au mot : MM. de Montaran, Colabeau et David restèrent chargés de concerter avec moi les opérations que je devais suivre aux Indes, et de régler les conditions qui me seraient accordées.
Il fut décidé que je partirais avec un certain nombre d'employés sur un des vaisseaux qu'on armait alors à L'Orient pour la Chine : que j'irais en droiture à l'Isle de France où le Gouverneur du Lieu me fournirait un autre Bâtiment pour me porter à la Cochinchine avec les Employés destinés au Comptoir que je devais y établir.
La Compagnie se proposait de faire de ce Comptoir un point d'appuy dans les Mers de Chine tant pour tirer du Pays les objets de commerce qu'il peut fournir, que pour s'y procurer ceux de la Chine même, dans le cas que les difficultés, ou les vexations des Chinois nous obligeassent par quelque événement extraordinaire à ne plus aller chez eux.
Les vues de la Compagnie étaient alors les mêmes que celles qui avaient fait tenter, en 1720, un
Établissement à Poulo-Condor*, Etablissement que feu M. le Régent avait jugé nécessaire pour la sûreté et l'extension de notre commerce dans les mers de la Chine dont la plus grande partie est abandonnée aux Hollandais qui y font seuls le plus beau commerce des Indes.
Le fameux Cromwell avait eu la même pensée et les mêmes vues, lorsqu'il avait ordonné à la Compagnie d'Angleterre de s'établir dans l'isle de Bintam-, située à l'Est du Détroit de Malac, dans le voisinage de Poulo-Condor.
1. Poulo Condor est une ile au sud de la Basse Cochinchine qui relève administrativement de la Province de Tra-vinh. L'agent de la Compagnie des Indes Véret préconisait l'établissement d'un comptoir dans cette île; il écrivait dans une lettre de Siam, du 5 novembre 1686:
« Il y a icy plusieurs isles inhabitées où toutes les épiceries viendront très-bien, et en très-grande abondance.
« Poulo Condoro est l'isle qui serait la plus propre pour cet établissement. Les épiceries y viendraient à merveille. Cette isle est à peu près par la même latitude nord que Banda est sud, qui est l'isle où les Hollandais ont leurs épiceries.
« Poulo Condoro a environ six lieues de tour. Elle est située à l'embouchure de la rivière de Cambodge. Elle a trois bons ports, plusieurs petits ruisseaux et une rivière, une verdure la plus agréable du monde. H faul que les vaisseaux de la Chine, Tunquin, Macao, Manilles, Cochinchine, etc., etc., qui veulent faire le commerce dans les Indes viennent reeognoistre cette isle de fort près, de même que les vaisseaux des Indes qui veulent aller dans les mers de la Chine, Anglais et Hollandais, y passent en allant et en revenant, et ce passage là est aussi avantageux que si l'on avait les deux détroits de la Sonde et de Malacca. De plus, il faut compter le commerce de Cambodge et de Laos comme quelque chose de considérable; car outre qu ils ont les mêmes marchandises qu'à Siam, de plus ils ont de l'or, du benjoin, du musc, des rubis, de l'ivoire, du bois d'aigle, enfin plusieurs marchandises précieuses. »
J'ai fait suivre cette lettre publiée dans la Revue d'Extrême-Orient, 1883, pp. 305-306, d'un Mémoire sur l'isle de Poulo Condor, surnommée /sic d'Orléans en Chine, pp. 306 seq., tiré également des Archives des Colonies : Cochinchine, 1686-1748, I, joint à une lettre de Renault, ordonnateur au Port-Louis, du 25 juillet 1723. La conclusion du Mémoire est que Poulo Condor est « une isle à abandonner plutôt qu'à occuper. »
2. Bintang, île à l'enlrée sud du Détroit de Malacca, séparée de la Péninsule malaise pur un chenal navigable.
Quant aux opérations qui devaient suivre celles de l'ouverture du commerce de la Cochinchine, on me laissait la liberté d'agir suivant les circonstances.
Les affaires ainsy réglées, on me demanda mes conditions : je répondis que je m'en rapportais à la générosité de la Compagnie pour fournir à mes frais et me dédomager du sacrifice que j'allais lui faire de mes années et de mon repos. Je déclarai que je ne ferais qu'un seul traité, celui d'une confiance réciproque. En lui promettant mes services et l'usage de mes connaissances, j'exigeai d'elle, pour toute condition, une promesse de m'accorder tous les secours que je lui demanderais, suivant le besoin, pour la servir avec succès.
On me promit tout : et comme je persistais à ne demander aucune condition, on me proposa 3,600" d'honoraire annuel pendant tout le tems que j'employerais au service de la Compagnie, plus, une pension viagère de 1,200 n, à mon retour, pour récompense des bénéfices que j'aurais procurés à la Compagnie par l'ouverture du commerce de la Cochinchine. On me proposa encore une somme de 30,00011 pour l'acquisition des Plants des deux Epiceries fines que j'aurais transportés sains et vivans à l'Isle de France. Enfin on m'alloua tous mes frais de table dans mes voyages et la dépense d'un domestique dont je ne pouvais me passer.
J'acceptai sans examen ces conditions qui me furent assurées par MM. de Montaran et David au nom de la Compagnie. Je n'exigeai aucune de ces conditions, accordées couramment aux officiers et subrécargues, qui sont beaucoup plus avantageuses que celles que j'acceplai, quoique ma mission fut d'une toute autre importance, et sujette à bien plus
de difficultés et de risques qu'il ne s'en trouve dans le service courant de la Compagnie.
Je me rendis donc à L'Orient; j'y attendis l'acte des conventions que j'avais faites à Paris, et que l'on m'avait promis de me livrer avant mon départ; on ne me le donna pas, mais on me déclara que je le recevrais à la mer, lorsque je serais arrivé au deuxième degré de l'hémisphère Méridional. Ce petit manque de parole dont je ne concevais aucun motif raisonnable, ne me donna aucune défiance par rapport à mes intérêts particuliers ; mais il me rappella quelques remarques qui ne m'étaient pas échappées pendant ma négociation avec la Compagnie, lesquelles me faisaient craindre que tous les membres de la Direction ne concourussent pas également à tenir les promesses qu'on m'avait faites pour favoriser le succès de mes opérations.
Je voudrais pouvoir passer sous silence les motifs qui, dès avant mon départ, me faisaient craindre que la Compagnie ne fut pas exacte à tenir les engagements qu'elle venait de contracter avec moy ; mais la conduite qu'elle a réellement tenue à mon égard, contre les intérêts de la Nation, pendant neuf années environ que j'ai employées à son service, serait incompréhensible pour quiconque ignorerait quelles étaient les différentes dispositions des esprits et les intérêts divers de ceux qui composaient la direction dans le tems auquel je m'engageai à servir la Compagnie.
Dès les premiers pas que je fis auprès d'elle, je m'aperçus de la division qui régnait parmy MM. les Directeurs. M. Duvelaer*, seul, fit sur mes proposi-
1. Voir dans la Revue d' Ex lrême-0 rient, II, 1883, pp. 392-398, Addition au Mémoire sur le Commerce de la Cochinchine en conséquence des
tions quelques petites chicanes dans lesquelles je ne vis que de la mauvaise humeur. Il se rendit cependant au sentiment de tous ses confrères, après quelques éclaircissements. Il m'accabla ensuite de caresses, me reprocha de ne pas m'être adressé à lui pour faire présenter mes Mémoires à la Compagnie. Il m'offrit généreusement de me faire accorder de bonnes conditions ; mais je lui répondis que j'avais ordre d'en traiter avec MM. de Montaran, Colabeau et David ; que d'ailleurs je m'en rapporterais à tout ce que la Compagnie déciderait à cet égard. Je m'aperçus que ma réponse ne lui plaisait pas ; mais j'en restai là avec lui.
Je conçus dès lors que si le party de M. Duvelaër grossissait (car ce party commençait à se former), si par quelque changement dans le Ministère ou dans le Commissariat, il venait à avoir le principal crédit, je me verrais abandonné au milieu de mes opérations. Je prévis que ce Directeur, devenu puissant dans la Compagnie, ne souffrirait pas qu'une affaire aussi importante réussît, parce que la gloire du succès en serait due à un autre qu'à lui.
D'ailleurs je sentais bien qu'un Directeur, originaire d'Hollande, et qui y avait presque toute sa famille, ne pouvait sincèrement être favorable à un projet dont l'exécution, mettant la France en possession des épiceries, porterait, dans la paix, un plus terrible coup à la puissance hollandaise que plusieurs victoires remportées sur elle en tems de guerre.
J'avais fait quelques représentations à ce sujet lorsque je donnai mes Mémoires à la Compagnie ; et
réflexions de M. Duvelaër et la note sur le Voyage de Poivre (pp. 383 seq.) de Paris, 18 juillet 1748.
j'avais demandé que M. Duvelaër n'eut aucune communication de mon projet sur l'acquisition des épiceries ; mais on crutalors qu'il valait mieux le gagner par la confiance.
Avant de m'embarquer, je fis part de mes craintes à M. de Montaran qui ne me rassura pas, en me disant que le Sieur Duvelaër ne serait jamais assez puissant, pour traverser avec succès mes opérations. Les événements qui ont suivi, ont trop prouvé que ce Directeur était plus à craindre qu'on ne pensait alors.
Je partis du port de L'Orient le 23 octobre 1748, sur le vaisseau le Montaran1 destiné pour la Chine. Etant arrivé au Deuxième degré de l'Hémisphère Méridional, je reçus, du capitaine du vaisseau, les paquets de la Compagnie. Je reconnus, dans l'Acte de Conventions qui m'était adressé, en forme de lettre, l'ouvrage du Sr Duvelaër. J'y lus des éloges outrés et les plus grands témoignages de la confiance de la Compagnie qui me donnait une pleine autorité tant sur le commerce que sur la navigation, pour tout ce qui intéressait ma mission ; mais quant aux promesses qu'on m'avait faites, l'article de la paye d'un domestique, y était oublié et celui de la pension, qui m'avait été promise en termes positifs et assurés, étaient stipulés en termes équivoques. Au lieu de dire suivant la convention : La Compagnie vous promet à votre retour, une pension de 1200 H, j'y lus : la Compagnie se propose de vous donnera votre retour, une pension de., etc.
1. Le Montaran, bâtiment de 900 tonneaux, armé de 22 canons, monté par 1S1 hommes, commandé par Jolif du Colombier, parti de Lorient le 23 octobre 1718; désarmé le 17 juillet 1750. Poivre devait être accompagné de Laurent, Droiet, Gracian et Mellières. Cf. Rev. Exl.-Orienl, II, 1883, p. 385.
Cependant comme j'étais dans la bonne foy, je crus que ces termes, équivoques par eux-mêmes, était le stile ordinaire des engagements de la Compagnie, et je n'ai reconnu mon erreur que récemment depuis mon retour à Paris.
Il ne sera pas inutile d'observer icy que dans les paquets, que je reçus alors, je trouvai les conditions accordées au commis qui devait me seconder et ces conditions que je devais lui remettre, lorsque je jugerais à propos de lui faire part du secret de ma mission, étaient en termes clairs et positifs beaucoup plus avantageuses que les miennes. Ce Commis était le protégé du Sr Duvelaër.
Je reçus en même tems un témoignage bien flatteurdela confiance de la Compagnie qui me donnait une Commission particulière pour traiter en son nom avec l'amiralBoscAWEN1 au casque cet officier anglais se fût emparé de notre Isle de France.
Nos vaisseaux relâchèrent, suivant les ordres de la Compagnie, au Cap de Bonne Espérance, d'où je transportai heureusement à l'Isle de Francedes plants de toutes les espèces d'arbres utiles que l'industrie des Hollandais avait réunis de toutes les parties du monde et avait multipliés dans leur belle colonie.
J'arrivai à notre Isle le 13 mars 1749 ; je remis au
1. L'Amiral Edward Boscawen, né le 19 août 1711, f 10 janvier 1761 à Hotchlands Park, Surrey ; en 1747 il fut nommé commandant en chef des forces navales et de terre des Indes orientales. Avec une escadre de 6 vaisseaux de ligne, 4 bâtiments plus petits, et un certain nombre de transports, il mil à la voile de Sainte-Hélène, le 4 novembre 1717, s'arrêta au Cap six semaines, du 29 mars au 8 mai 1748; il ne réussit pas à s'emparer par surprise de l'Ile de France, 23-25 juin; il arriva enfin au fort St. David. Il avait ordre de s'emparer de Pondichéry, mais il échoua également dans cette entreprise ; il avait paru devnnt cette ville, le 29 juillet 1748 avec une escadre considérable pour venger la capitulation de Madras, mais il fut obligé de lever le siège de la ville défendue par Dupleix.
Gouverneur du lieu des paquets de la Compagnie (jiii contenaient Tordre d'y armer exprès un bâtiment pour me portera la Cochinchine.
Le port de l'isle de France était dépourvu de vaisseaux propres à mon expédition ; on arma un mauvais petîl brigantin, nommé le Sumatra y prise anglaise d'environ 1 00 tonneaux; on chargea sur ce bâtiment 30.000 Piastres destinées à la tentative du commerce de la Cochinchine, avec quelques drapperies de France pour moy.