L'évcque d'Adran
puissance au dehors; sans colonies, point de commerce extérieur.
Pour élever la République au degré de puissance qui convient à son étendue et à sa gloire, et pour la mettre en état de lutter un jour contre sa rivale, il paraît nécessaire de présenter au commerce des branches nouvelles et étendues à exploiter. C'est ce que nous offre la Cochinchine, pays qui fournit la plus grande variété de denrées commerciales.
11 produit le plus beau sucre et au prix le plus bas. On en exporte à la Chine, au Japon et à Siam. On pourrait étendre ce commerce et transporter cette denrée aux côtes de Coromandel, de Malabar et dans les golfes Persique et Arabique qui n'en produisent point. Il serait même possible d'en approvisionner la France, si les récoltes de ses colonies ne suffisaient pas à sa consommation. Sous ce rapport la Cochinchine peuplée de quatre millions d'âmes peut nous dédommager des productions de St. Domingue.
Le riz qui est très-abondant est toujours un objet de commerce avantageux pour la Chine. Le coton, la soie, l'indigo, le thé, le poivre, l'arecque (grand objet pour la Chine), le salpêtre, le brai sec, toutes sortes de résines, etc., fourniraient de l'aliment à un commerce très étendu, pour les Indes Orientales et pour l'Europe.
Mais les objets les plus précieux de ce pays sont l'or dont il y a des mines très abondantes et faciles à exploiter et les trois articles suivants qu'on ne trouve point ailleurs, l'indigoverd, le bois de sucre et la gomme-gutte.
L'industrie française animerait l'agriculture et les arts de ce royaume; le commerce leur donnerait une nouvelle activité. Nous y formerions avec le tems la colonie la plus florissante, la plus riche et la plus puissante. Les forêts de cette contrée seraient converties en vaisseaux; et la discipline qui manque aux soldats Cochinchinois, dont la bravoure a de la réputation, se trouvant aidée par la tactique européenne, consoliderait notre établissement.
Placé, pour ainsi dire, à la porte de la Chine, il nous donnerait la plus grande influence sur le commerce de cet empire, et les moyens de l'interdire aux Européens, avec lesquels nous serions en guerre, ou du moins de le leur rendre très-onéreux,
Les rois du Camboge et du Tsiompa1 sont tributaires de celui de la Cochinchine. Ils gouvernent des peuples à demibarbares, chez lesquels les Européens n'ont pas encore pénétré. On sait que les deux pays produisent beaucoup de coton; ils donnent sans doute d'au 1res denrées qu'on ne connaît pas encore. Il est vraisemblable que nous pourrions étendre nos relations chez ces peuples agrestes, leur inspirer le goût de la civilisation, et y transplanter quelques uns de nos arts. Faire du bien aux hommes est la plus grande gloire que l'on puisse acquérir.
L'héritier du trône de la Cochinchine, jeune prince de 20 à 22 ans, élève de l'Évêque d'Adran, professe le christianisme. Il a une affection particulière pour les Français. Le voyage qu'il a fait en France lui laissera toute sa vie des impressions profondes de la puissance de la nation et des merveilles de nos arts. Comme il est infiniment plus instruit qu'aucun de ses compatriotes, puisqu'il écrit en Français et qu'il se plait dans la lecture de nos livres, les comparaisons qu'il peut faire sans cesse de l'état de fleur et de grandeur de nos villes, avec celles de son pays, de notre population, de la multiplicité et de la perfection de nos arts, ne peuvent que lui donner une grande idée de notre supériorité sur les peuples de l'Asie. Ce prince semble appelé par la Providence pour opérer une heureuse révolution dans son pays; mais il a besoin d'être aidé dans les vues que je lui suppose, par le concours d'une nation Européenne. Je ne doute pas qu'il ne contribue beaucoup, par son crédit auprès du Roi, à faire accueillir nos propositions. Je pense qu'il est à propos d'expédier au plutôt (après Nivôse, il sera trop tard vu les Moussons des Indes) une frégate de 40 canons et une corvette, pour la Cochinchine, avec un ministre Plénipotentiaire, chargé de conclure un traité d'alliance, d'amitié et de commerce, avec le Roi. C'est là le grand objet de cette mission, mais s'il ne pouvait être rempli, je propose d'utiliser cette expédition.
Les Anglais et les Français en ont fait plusieurs très-coûteuses, dans l'immense mer du Sud, dans la vue de prendre connaissance du globe et des peuples qui habitent des îles et des contrées inconnues. Il en résulte peu d'avantage pour l'Europe : son commerce n'a pas été accru. 1. Tchanipa.
Une société de philanthropes anglais i fait, deux expéditions à Otalti, pour procurer ani coloniet
américaines de sa nation, le fameux arbre a pain beaucoup trop célébré, el qu'on pouvait trouver aux Moluquefl el I Ceylan. Et la grande nation serait arrêtée par des dépensai moindres qui pourraient être compensées par des objets de retour, et diminuées par le transport d'effets d'approi isionnement pour l'Ile de France!
C'est toujours un argent bien placé que celui qui a pour résultat le bien de l'humanité. L'argent n'est pas perdu puisqu'il circule dans le pays; et le produit qu'il a donné dan- le premier emploi esta l'avantage de la société.
Il s'agit d'acquérir des végétaux infiniment plus précieux que le Bima, placés exclusivement par la nature à la Cochinchine : la plante nommée Dinaxang dont on extrait un indigoverd, propre à la teinture, dans toutes les nuances de verd ; le bois de sucre, dont l'écorce a un parfum très-supérieur à la canelle de Ceylan et qui se vend à la Chine cinq ou six fois plus cher que la canelle hollandaise; l'arbre qui donne la gomme-gutte.
On ajouterait à cette acquisition celle du cotonnier à laine jaune, qui est employé à faire les Nankins de la Chine; le Caiembac ou bois-d'aigle si estimé et si précieux dans toute l'Asie; l'arbre à vernis, objet d'un commerce considérable; le Benjoin, la Badiane, ou anis étoile, el plusieurs végétaux qui donnent des résines inconnues aux Européens, et qui sont employés à la Cochinchine et à la Chine.
On y trouverait quantité d'objets propres à enrichir le Muséum d'histoire naturelle, surtout dans le genre de l'Ichthyologie et de la Botanique.
En passant a Luéda?, a Malac, à Siam, on ferait une cueillette intéressante. Les rotins, les jets qui serrent de can< plusieurs autres productions Feraient la richesse de nos colo-
Au retour on relâeherail a Batavia OU l'on lrou\
encore i glaner dans le même genre.
La même expédition transporterai! à la Cochinchine, que qui doit succéder ;« celui dont non- regrettons la perte.
Outre (es présents d'ut estinéa au Roi, a -on Bis et
aux Mandarin-, il serait a propos de charger sur la frégate
quelques pièces de canon, avec leurs affûts, des obus, des mortiers et leurs crapauds, que l'on vendroit au Hoi, et d'autres denrées dont je fournirai l'état, et dont la vente compenserait tout ou partie des dépenses.
Il serait essentiel d'embarquer sur l'expédilion quelques artilleurs intelligens, des botanistes, des naturalistes *el des minéralogistes.
Les mines d'or de la Gochinchine sont peut-être les plus riches qui existent. Ce métal n'est pas monnaie dans ce pays, ni à la Chine; il y est beaucoup plus précieux que l'argent, mais ce sont les Européens qui l'ont renchéri. Le Roi accorde sans difficulté à ses sujets, la permission d'exploiter les mines de son royaume, moyennant un droit très-modique. Je ne doute pas qu'il ne l'accordât à ses alliés. Cette entreprise me paroît devoir payer toutes les dépenses du projet, et môme elle fait naître l'espoir de procurer par la suite des richesses considérables à ma patrie. Pourquoi la Cochinchine ne deviendrait-elle pas un Pérou pour la nation? Au surplus on pourrait rapporter en France des denrées dont la vente rembourserait les frais de l'armement.
Il s'arrêterait a l'Ile de France où il déposerait une partie des végétaux précieux de sa collection, et pourrait faire son retour par Cayenne et St. Domingue.
L'auteur de ce projel qui a voyagé à la Chine où il avait pris des connaissances sur la Cochinchine, a été lié d'amitié avec l'évêque d'Adran. Il a vu le jeune prince Cochinchinois à l'Ile de France, lui a même fait quelques présents et lui a présenté son fils qui est du même âge. Il s'est occupé toute sa vie du soin de multiplier et de propager les plantes utiles ou agréables. Dans trois voyages qu'il a faits des Grandes Indes en France, il a toujours rapporté une collection intéressante de graines et de plantes élrangères. La dernière dans l'an IX a été partagée entre Bordeaux, Paris, l'Egypte, Ténériffe, St. Domingue, Cayenne, la Guadeloupe, le Sénégal, la Corse, l'Espagne, l'Italie, l'Angleterre, l'Autriche, etc.
Malgré son grand âge, son zèle n'a point vieilli, et il oll're au premier Consul ses services pour l'expédition qu'il propose. Il croit qu'il est essentiel de garder soigneusement If secret sur l'objet politique de l'armement; il esl tics facile de le masquer. Personne ne sera surpris de voir le soussigné
retournera l'Ile de France, avec des botanistes, des naturalistes et des minéralogistes. On pensera que cette expédition est destinée à préparer un établissement a Madagascar, projet dont l'auteur sollicite constamment l'exécution depuis 1764, et qu'il désire voir réaliser un jour.
11 est digne du Génie qui gouverne la France d'embrasser des projets qui contribueront à la prospérité de la nation et qui renferment des vues ultérieures d'une grande importance.
Si le Trésor national ne peut pas suffire aux avances qu'exige l'armement proposé, il est un moyen qui tait concevoir l'espérance de les remplir.
Si le Gouvernement l'approuve, s'il prend des actions, si les chefs de l'État souscrivent, s'ils témoignent prendre un vil intérêt au succès du projet, nous ne doutons pas qu'il ne puisse être mis a exécution. Dans ce cas le même homme chargé de la collection des plantes étrangères, et des opérations de commerce de l'armement, pourrait être un négociateur secret auprès du Roi de la Coclunchine pour remplir les vues que nous avons exposées dans ce mémoire.
Les étrangers eux-mêmes mus par une sage philanthropie pourraient prendre part à l'exécution. Ils en partageraient moralement et piiysiquemeut les produits. Une plante nouvelle transplantée dans une contrée de l'Europe est bientôt propagée dans les autres, si le climat ne s'y oppose pas.
Je n'attends que la décision du Gouvernement pour publier le prospectus de la souscription, s'il m'y autorise.
Dans ma jeunesse j'ai été chargé en chef deux fois d'une mission très importante a Batavia, avec trois et quatre vaisseaux. Elle demandait bien plus de détails, elle présentait bien plus de difticulte que celle que je propose aujourd hui.
A Paris, le 2 frimaire an X de la République française une et indivisible.
Cossigny.
Rue Mazanne V 66.
P.S. Dans le cas où le Gouvernement préférerait de faire pour son compte l'armement que je propose, et qu'il voulût le masquer, il pourrait prendre pour préte-nom un armateur ou un banquier connu.
Cinq ans plus lot, 2 sept. 1797, le capitaine de vaisseau Larcher avait envoyé au Directoire un Projet d'établissement aux Philippines et à la Cochinchine1 qui a pour but de « faire déchoir l'orgueilleuse Angleterre de cet état de splendeur où le commerce Ta fait monter, et qui la rend si insolente envers toutes les nations ».
PROJET D'RTABUSSEMENT AUX PHILIPPINES ET A LA COCrUNCHlNE ENVOYÉ AU DIUECTOIKE EXÉCUTIF
Le commerce Maritime est la propriété de toutes les puissances qui ont des ports : elles doivent faire jouir à un prix modéré les peuples de l'Intérieur des productions qu'il procure; la justice et la saine politique le prescrivent.
Quand une puissance est connue pour vouloir seule l'envahir, il est du devoir de toutes les autres de s'y opposer; leur intérêt le commande.
Depuis longtemps l'Angleterre tend à dominer sur les mers, et à la suprématie du commerce maritime. Prête à atteindre le but qu'elle s'est proposé, il est plus que tems d'arrêter ses desseins préjudiciables à tous les peuples.
Déjà maîtresse de la presqu'isle de l'Inde, il ne lui manque qu'un établissement conséquent dans les mers de l'Est pour s'approprier exclusivement le commerce de la Chine. Peutêtre est-elle au moment de réussir? Les Isles Palos, dont un
1. Archives de la Marine el des Colonies — M. Septans, Commencements de i Indo-Chine française, 1887, pp. 107-109, a donné de courts extraits de Cossignv et de Larcher; j'ai signalé au coins de ce mémoire, quelques-unes des pièces indiquées par M. Septans ou dont il a donné des extraits dans son livre qui est un des meilleurs sur l'Histoire de la Cochinchine. Je publie in-extenso\es pièces que j'avais copiées moimême quelques années auparavant aux archives de la Marine el des Colonies; j'y ai fait allusion dans ma conférence faite en lss:}, voir supra, p. 138, noie, à la Société historique (Cercle St. Simon;.
J'ai publié déjà un grand nombre de pièces qui ont été reproduites depuis sans que je fusse cité, entre autres le Voyage du Machaull, l7r.i-:>0, imprimé en 1885 dans la Revue d'Extrême-Orient, Vol. III, donné à nouveau treize ans plus tard dans la Revue de Géographie.
de ses capitaines a emmené en Angleterre le (ils du Hoi, peuvent le lui offrir.
La République française et l'Espagne alliées par la raison, l'intérêt, la bonne foi doivent opposer une barrière légitime à ses projets ambitieux. Elles ont le même ennemi à combat lie, et combien de perfidies et d'humiliations n'ont-elles pas à 'venger 1 quelle raison plus puissante peut mieux assurer la bonne harmonie qui doit exister toujours entre ces deux puissauces? Si des armées de la République française ont fait par leur valeur, et au prix de leur sang, des conquêtes en Espagne, le désir de s'allier étroitement avec cette nation généreuse et brave, et la sagesse du Gouvernement français les ont fait rendre; mais en échange il a obtenu la plus précieuse de toutes, l'estime et la confiance ; elles ont été la base des traités qui ont été faits avec la cour de Madrid. La différence des principes de gouvernement n'est point un obstacle à la durée de cette alliance nécessaire. Le seul indispensable à toutes les formes de gouvernement c'est celui de la justice. Le Directoire exécutif ne peut ni ne veut s'en écarter, est-il quelque chose de plus rassurant pour la Monarchie espagnole.
L'extension considérable que la République française a acquise par ses armes sur le continent et que les traités lui ont assurée, nécessite une augmentation de colonies relative. C'est une vérité politique à laquelle il n'est pas permis de se refuser.
Les malheureux événements qui se sont succédé dans nos isles occidentales, la loi du 16 Pluviôse, an 2°, continuée par la Constitution ne laissent qu'une espérance éloignée de rendre a ces colonies toute la splendeur dont elles jouissaient avant leurs désastres.
La République française doit donc chercher à créer des établissements conformes à ses principes. C'est donc dans des pays, dans des isles où la vénalité i\i'> hommes est inconnue, où ce genre de commerce réprouvé par la philosophie et qui dégrade l'humanité n'a pas force de loi, qu'elle doit les former de concert avec les habitants, ou avec le Souverain qui les gouverne.
L'Archipel des Philippines parait réunir tous les avani désires tant par sa localité que par le nombre de ses habitants, et par la nature de ses productions précieuses.
Jamais l'Espagne n'en a tiré, et on peut assurer qu'elle n'en tirera de longlems le parli avantageux qu'elles présentent; soit que la nature de son Gouvernement s'y oppose, soit que le physique des Espagnols y soit un obstacle.
L'Archipel des Philippines est formé d'une quantité d'isles innombrables, peuplées d'habilans robustes, laborieux et bons marins : nos principes sur la liberté des cultes ne pourraient qu'y accroître la population qui est déjà considérable, et qui peut être encore augmentée par des Indiens, et surtout par des Chinois propres aux arts et aux manufactures.
Beaucoup de ces Isles ont des ports dans lesquels les plus grands vaisseaux peuvent entrer, et y être en sûreté dans tous les temps de l'année.
Ces isles réunissent toutes les riches productions des deux mondes; or, épicerie, soie, indigo, coton, sucre, cacao, tabac, perles, cire, ambre gris, etc., la cochenille, cet insecte si précieux, pourrait s'y procréer; le nopal sur lequel il se nourrit y est très-abondant. Elles ont aussi toutes sortes de comestibles; grains, bestiaux, végétaux, et en abondance : elles sont couvertes de bois de construction d'une grande bonté et d'une beauté rare. Elles produisent des huiles, du bray, et du kair, filament du coco avec lequel on fait les cordages et les cables pour la navigation de ces pays. Les cables de kair se conservent plus longiemps dans Peau douce, c'est à dire dans les rivières où l'on est obligé de mouiller, que ceux d'Europe. Enfin les Philippines sous les loix d'un Gouvernement protecteur, peuvent remplacer toutes les colonies de l'univers, et cela sans esclavage.
Il serait facile d'y établir un état de marine qu'aucune puissance ne pourrait contrebalancer; il suffirait d'y porter du fer, du plomb, des munitions de guerre et de la toile de voiles : rien ne s'opposerait à la culture du chanvre; le terrain y est propre, le cuivre se tirerait du Japon qui en est voisin. La République française pourrait former un arsenal, et des chantiers de construction pour sa marine nationale.
Il est plus facile de sentir que de détailler les grands avantages politiques et commerciaux qui doivent en résulter pour les deux puissances alliées d'un établissement français aux Philippines et d'après ces errements et ces principes. Au premier sujet de mécontentement que causerait le
cabinet de St. James, et certes sa jalousie et sou ambition ne manqueront pas d'en donner, la marine coloniale de la République française et de l'Espagne réunie fermerait hermétiquement aux Anglais l'entrée de la Chine. Que deviendra alors la Compagnie anglaise des Indes? on peut, je crois, sans être soupçonné d'exagération, prédire sa chute. Quel coup pour le crédit. Le Gouvernement anglais enverra-l-il une escadre pour la combattre? Quelle dépense! et dans quel état arriveront les équipages après une traversée de 6000 lieues sans autre relâche (jue celle d'Achen dans l'île de Sumatra, si les établissements hollandais lui sont fermés comme il est naturel de le préjuger*. Avantage incalculable qui devra conduire inévitablement l'Angleterre à sa perte : cette raison prépondérante n'est-elle pas faite pour décider la cour d'Espagne à un sacrilice utile?
Mais dira-t-on, comment engager le cabinet de Madrid à faire la cession d'une ou plusieurs isles dans cet archipel sans avoir à lui offrir aucun objet de compensation? La réponse est facile : son intérêt et la sûreté des Manilles qui sans cela tomberaient tôt ou tard dans les mains des Anglais et desquelles il ne les retirerait jamais.
Le Gouvernement espagnol est trop éclairé pour ne pas pas sentir qu'un établissement français aux Philippines garantit sa colonie des Manilles de toutes les entreprises que l'Anglais pourrait y faire. Oui peut assurer que dans ce moment même il n'ait point tenté, et peut-être réussi à s'en emparer? L'expérience justifie cette crainte, ne l'a-t-il pas rançonnée en 1762? et si l'amiral français dans la guerre d'Amérique, n'avait pas su occuper les forces navales de l'Angleterre, les Manilles auraient encore subi le même sort : il est bien prouvé que, quand on a pour voisin son ami, avec lequel on est lié par un intérêt mutuel, on acquiert une double force.
Les Manilles sont plus à charge que profitables au Gouvernement Espagnol : un seul galion y vient chaque année d'Acapulco, y dépose des piastres qui servenl ;'i payer l'étal civil, militaire et religieux de cette colonie, el y prend en écbang
1. « Quand ce mémoire a été Fait, l'auteur ignora il que l'amiral hollandaia Lucasélail parti de la Batavie pour reprendre le Cap de Bonnetrance. »
quelques marchandises dont les droits qu'on en retire sont loin de couvrir les dépenses.
L'exemple d'un peuple actif, voisin et ami ne sera pas perdu pour l'Espagnol : Les rapports de commerce et les liaisons d'amitié qui s'établiront entre eux donneront une nouvelle existence aux Manilles, feront sortir ses colons de cette indolence assés naturelle à leur caractère, et qui est encore augmentée par la chaleur du climat, et exciteront chez les habitants qui lui sont soumis toute l'industrie dont ils sont susceptibles : l'intérêt est un trop puissant mobile pour pouvoir en douter. Mais la République française ne se bornera pas au seul établissement des Philippines : il en est un autre dont sa population et ses principes lui permettent de tirer un parti utile et avantageux sous bien des rapports ; c'est celui à former au royaume de la Cochinchine, voisin des Philippines, où les Français ont été appelés il y a dix ans.
En 1786 l'évêque d'Adran, né français, instituteur du jeune roi, expulsé de ses Etats par un usurpaleur, sollicita du gouvernement de Pondichéry, au nom de ce prince, un léger secours en hommes ou deux corvettes pour l'aider à y rentrer. Il offrait en même tems un établissement au port St. Jacques, et le commerce exclusif pour la nation française dans loute l'étendue de ses domaines. Le Gouvernement de Pondichéry n'osa pas prendre sur lui d'accéder à cette demande, et le ministre de la marine d'alors à qui la proposition fut faite par le même évoque d'Adran, venu exprès en France pour solliciter ce secours, dédaignant de calculer les grands avantages qui devaient en résulter pour le. commerce français, ou craignant d'indisposer les Anglais, et d éveiller leur jalousie refusa net. Sous l'ancien régime, l'Angleterre s'était accoutumée à nous faire la loi; j'ose croire que sous celui-ci nous prendrons notre revanche.
Le jeune roi, sans aucun secours étranger, est parvenu à soumettre plusieurs de ses provinces. L'Évèque d'Adran, homme recommandable par ses lumières, ses vertus et son attachement à la patrie qui l'a vu naître, est toujours auprès de lui.
Cette disposition du prince Cochinchinois, prouve au moins son inclination pour la nation française, et il est permis de croire qu'il verrait avec plaisir, même avec intérêt, les Fran-
çais républicains s'établir dans ses États; il a besoin d'une puissante protection pour Faire reconnaît re sa souveraineté par l'Empereur de la Chine qui le considère encore connue révolté, quoiqu'il y ait un siècle environ qu'on a érigé sou pays en royaume particulier et indépendant.
Les productions de la Cochinchine sont les mêmes que celles des Philippines; elle fournit de plus les diamants et l'ivoire. Cet établissement rendrait la République française maîtresse du commerce des Détroits, du golfe de Siam. et donnerait la prépondérance sur celui de la Chine. De concert avec rétablissement des Philippines, et avec le gouvernement des Manilles, à la moindre provocation des Anglais, l'Est de l'Asie leur serait fermé, et on pourrait défier toutes les foi navales de celte puissance d'en jamais forcer les barrières.
Si l'Angleterre se trouve aujourd'hui la dominatrice de l'O. de l'Asie, du royaume de Bengale, et d'une partie de l'empire du Mogol, il est bien permis à la République française de prendre les moyens de faire à elle seule le commerce de l'Est de l'Asie; elle procurera par amitié et par reconnaissance de la cession demandée au Gouvernement espagnol tous les avantages qu'il pourra désirer. Voilà les moyens de resserrer de plus en plus les liens qui doivent unir à jamais ces deux puissances contre la monstrueuse Angleterre leur ennemie née.
Si la République française construit pour les siècles, comme il n'est pas permis d'en douter; si elle veut jeter un coup d'oeil prévoyant sur l'avenir, je crois que ces idées, fondées sur une expérience et une navigation depuis trente ani dans ces mers, sont susceptibles d'une grande étendue pour en démontrer tous les avantages politiques et commerciaux, et qu'elles méritent d'être méditée-.
Les Établissements que je propose seront la pierre d'achopeinent posée pour opérer la chute de l'Angleterre, et une alliance inaltérable de la République française avec l'Espagne ne peut que l'accélérer.
Quel doil être le but de toutes les puissances maritime*? la liberté des mers, et faire déchoir l'orgueilleuse Angleterre de cet état de splendeur où le commerce l'a fait monter, et qui la rend si insolente envers toutes les nations
Il me semble que tous les bon- esprits doivent tendre a
trouver les moyens de rabaisser son impudence et sa présomption : Irop heureux si par le plan que je soumets aux lumières du Directoire Exécutif, j'en pouvais devenir un des instruments ! combien l'humanité aurait moins à souffrir !
Le 16 fructidor an 5e. Larcher
(2 sept. 1797.) Cap»9 de V"».
L'unité de la partie orientale de la péninsule indochinoise avait été réalisée par Nguyên-anh qui avait pris le nom de règne de Gia-long. Des Français qui l'avaient aidé à monter sur le trône d'Annam, quelques-uns vivaient encore. Si Pévêque d'ADRAN (9 octobre 1799) et Victor Ollivikr, officier du génie (22 mars 1799) étaient morts, le commandant de YAigle, de Forçant, Dayot dont nous parlons plus loin, Chaigneau qui sera notre premier consul à Hué, Ph. Vannier, d'autres encore, menaient une existence paisible après le dur labeur de la conquête ; ils pouvaient, et l'événement l'a prouvé à la Restauration, servir de lien entre leur pays d'adoption et la mèrepatrie, mais les temps étaient changés, et Gia-long, inquiet des Anglais, ne songeait guère à reprendre ses relations avec une France nouvelle. L'état de guerre entre la France et l'Angleterre avait d'ailleurs empêché nos compatriotes de rentrer dans leur pays ainsi qu'en témoigne la lettre suivante de Vannier1 :
Hué en Cochinchine, le 21 aoùl 180").
Monsieur et ancien camarade,
Je vous ai écrit il y a quelques années; qui sait si mes lettres vous seront parvenues. Je vous marquais que j'étais au service du Roi de Cochinchine, que je commandais un de ses