SOUS LA RESTAURATION
Nous avons vu2 les efforts faits en France sous le Premier Empire pour renouer avec la Cochinchine les relations établies par l'évoque d'Adran. A vrai dire, il n'a jamais manqué dans notre pays d'esprits entreprenants pour suggérer la création d'établissements sur la cote orientale de l'Indo-Chine et même pour s'offrir d'aller mettre loues plans à exécution.
Pendant les Cent jours même, un sieur Jean Alexandre Salèles, négociant à Saint-Paul, lie Bourbon, écrivait le (.> mars 1815, au Général Bouvet de Lozier3, Maréchal des Camps des Années du Boi, Commandant de la Légion d'honneur, Chevalier de l'Ordre Royal et Militaire de St. Louis, Commandant eu Chef l'Ile Bourbon, pour lui remettre un Mémoire sur les avantages de rétablir les Relations comm claies acec Sumatra, Côte malaise, Cochinchine, Bornéo, les isles Philippines et lu de
1. Eztraitdu Tonmj Pao, 1901. — Supra, pp. 138 171. v. ToungPao, 1903, pp. 201-227.
::. .1 hanat* Hyacinthe Bouvbt de Lozier, Dé à l' A Fon-
tainebleau, :n janvier 1825; Commandant de lilc Bourbon, 1814
Nosseigneurs les Conseillers d'Etat à Paris. Salèles écrivait dans cette lettre :
« Si le Gouvernement goûte mes idées et qu'il m'honore d'une approbation ad hoc, je m'engage à aller en France guider et diriger l'armement du bâtiment que je choisirai à cet effet; bien entendu que laissant ici mes affaires à mon associé, il conviendra que le Gouvernement me fournisse tous les moyens de passer en France, d'y résider pour l'utilité de l'armement, qui je crois ne pourrait être pour le moment que pour Côte malaise, Sumatra et Cochinchine. J'arrangerai si bien la manière d'opérer que le Gouvernement en sera pour très peu de frais au résultat. Il faut que je sacrifie deux années pour donner des notions et guider toute l'opération. Je les sacrifierai avec plaisir, voulant me rendre utile, et mériter les faveurs de mon Gouvernement1.
Voici ce Mémoire de Salèles :
La Paix, présage de notre bonheur futur, fournit à un Français qui aime sa patrie, l'occasion favorable de remplir sa tâche, heureux s'il peut plaire et mériter par suite l'approbation et la protection de Nosseigneurs les Conseillers d'État.
Je regretterais de ne pas être utile à ma nation. Il est du devoir d'un bon Français de fournir des idées sur des avantages que la guerre et les circonstances politiques ont fait perdre au commerce français depuis vingt-cinq ans.
Voyageant dans le plus fort de la guerre 1804 à 1809 je fus obligé de créer des moyens pour naviguer avec sécurité. Mon esprit tout occupé de ma garantie personnel me donna la nécessité d'étudier les mœurs et les usages des pays que je visitai pour souvent déjouer la jalousie de nos ennemis alors, et tirer le plus grand parti de mes voyages.
J'ai souvent questionné des Chinois et de vieux Européens. Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que les Anglais trèspolitiques, avaient déjà donné une impression très-défavorable
1. Archives de la Marine ef des Colonies. — COCHINCHINE, 1792-1818, No. 5.
au caractère français, ce qui n'avait pas été difficile, n'y ayant personne qui représentât la nation française dans aucuns des comptoirs. Cet abandon de la part des Français appuyait trèsfortement les conséquences et les Chinois et autres nation^ croyaient que la France ne comptait plus parmi les peuples d'Europe.
Il est bon de dire en passant que dans toutes les possessions anglaises, hollandaises et espagnoles on y rencontre une grande quantité de Chinois, qui sont employés au commerce et à la culture, qui malgré cela payent un impôt de six piastres pour chaque année de résidence à Manille. Pendant mon séjour on en comptait 70000 qui donnaient au Gouvernement 420000 piastres. 11 est facile de juger les ressources que doivent trouver des malheureux qui abandonnent leur pays pour se soumettre à la discipline des étrangers et leur payer un impôt personnel.
Les peuples des contrées où les Anglais trafiquent agissent tous avec crainte, ce qui offrirait aux Français plus de facilités pour y établir des branches de commerce, et s'y procurer la protection des chefs. Mais avant de penser à obtenir des avantages de ces relations très-utiles à nos places maritimes, il convient que des Français décorés par le Roi visitent ces peuples, y portent des cadeaux pour pénétrer à fond l'esprit âe± sultans de Sumatra, côte malaise et Bornéo. Ces peuples sont faux, trailres et vindicatifs, il faut agir avec bien plus de politique qu'avec les autres.
Une fois que les traités seront réglés on conviendra des cadeaux que chaque bâtiment sera tenu de faire alors en tenant aux accords. Le commerce prendra le cours qu'on voudra lui donner et par des fêtes, des civilités, on s'entretiendra dans leur amitié.
N'ayant que de très médiocres possessions dans l'Inde, il serait du plus grand intérêt pour la France de créer chez les habitants de Sumatra, côte Malaise, Cochinchine, Bornéo, [es isles Philippines et la Chine des relations commerciales. Elles ne pourraient être bien établies que par des envoyés du Gouverne me ni qui connaîtraient parfaitement les usages et le caractère des différens peuples à visiter. Il est dans leschos très possibles d'en obtenir tous les avantages que peut offrir le commerce de cette partie du monde.
L'esprit qui règne dans les comptoirs de Canton n'est absolument dirigé que par l'intérêt, et les Chinois ne sont portés naturellement à aimer que ceux qui leur offrent de grands bénéfices, et c'est toujours dans l'idée d'en profiler qu'ils protègent ceux qu'ils croient pourvoir être utiles à leurs vues. Il convient donc pour y établir nos relations d'y faire paraître des hommes qui habitués à leurs manières et à leur caractère soient à même aussi de déjouer l'intrigue des autres nations. Une ambassade dirigée pour la Chine peut très-bien réussir et obtenir quelques avantages quand ce ne serait que de se faire rétablir dans la faclorie qui appartenait à la Compagnie française, et qui, aux époques de mes voyages se trouvait occupée par les Anglais. J'ignore si cette propriété a été vendue. Je sais seulement que le sol appartient toujours à l'empereur de la Chine et que l'on peut élever des bûtimens sur un plan donné sans être propriétaire du terrain, attendu qu'il est défendu aux Européens d'avoir des terres en propriété. L'ambassade pourrait même se servir de ce prétexte apparent pour déjouer nos concurrents et nos rivaux et si les choses étaient bien disposées obtenir de l'Empereur à Pékin quelques faveurs pour l'ancrage des vaisseaux et les cadeaux du Hopou et autres avantages que suggéreront les circonstances futures, en calculant toujours et sérieusement que cette ambassade aurait pour motif principal d'établir un commerce qui serait lucratif aux places commerçantes de France. La même Ambassade en retournant à la Mousson du Nord-Est pourrait passer entre les Parassels et la Cochinchine et se diriger a la capitale de ce royaume pour y faire un traité de commerce. On doit se rappeler que sous Louis XVI il y avait des liaisons intimes et que l'évêque d'Adran se rendit à Paris avec le fils du Roi de la Cochinchine qui y reçut des témoignages de bienveillance de notre Souverain, et qui au retour de ce jeune prince dans ses Étals, les Français jouissaient de tous les agrémens possibles; leur religion y était tolérée et le nom seul de Français y portait sa recommandation. Depuis on a cherché à nous faire perdre ces avantages et il serait utile au commerce de rétablir des relations qui par suite deviendraient très-lucratives par les productions que fournil le sol de la Cochinchine. Je sais que nous avons encore des Français, attachés à cette Cour, et que les Mandarins aiment
et cherchent à profiter de l'instruction des Européens surtout quand ils sont français. [Il y eut à l'époque de mon second voyage une expédition faite en ambassade par les Anglais. Ils lurent mal reçus et les cadeaux renvoyés. J'étais présent à Canton quand ils furent vendus en vente publique. J'avoue que cette contrariété n'a pas été citée avec toutes ses particularités, cependant elle est réelle, et j'en ai eu Ions les plus petits détails. Si pareille expédition eut élé faîte de la part des Français elle eût réussi avec tout l'avantage et la considération que les Cochinchinois sont en disposition de nous offrir d'après l'attachement qu'ils portent aux Français qu'ils aiment en reconnaissance des obligations qu'ils ont à l'Évêque d'Adran . ■
Mille autres raisons pourraient faire ouvrir les yeux sur l'utilité d'aller faire connaître*chez les nations lointaines que les Français jouissent de toute la consistance qu'ils possédaient sous le règne de Louis XVI.
Il serait trop long de donner des détails sur différentes particularités dont j'ai été témoin. Il suffira de dire que partout où j'ai été et où j'ai pu manifester mon opinion comme Français, j'ai eu preuve que la douceur des mœurs et des usages français plaisait partout. Si du moins nous n'offrons pas de grandes relations de commerce, celles que nous pourrons avoir seront plus agréables pour les peuples par les manières qui nous distinguent (les autres nations et qui plaisent infiniment aux peuples les moins civilisés qui savent tous apprécier ce caractère. Tout en profilant de leurs bonnes dispositions, nous pourrons par les mômes raisons nous faire respecter.
J'offre de donner s'il est nécessaire et si le Gouvernement l'exige, des notices détaillées touchant les marchandises convenables pour établir les relations commerciales dont est cas au présent Mémoire, plus divers autres renseignemens utiles qui pourraient m'être demandés.
J'ai l'honneur d'être, avec un profond Respect, Nosseigneurs, Votre très humble et très-obéissant serviteur
.1. A. S Al ! I |