‹ Mélanges d'histoire et de géographie orientalesChapitre 33 sur 100 · T'ouny Pao, 1903, p · texte numérisé non relu

T'ouny Pao, 1903, p

minerai point par conséquent s'il est plus à propos pour le commerce d'une nation, de n'en faire en Chine que par une compagnie exclusive. J'observerai seulement que les nations de l'Europe paraissent l'avoir jugé ainsi. Les Anglais, les Hollandais, les Espagnols, les Danois, et les Suédois, qui sont à peu près les seuls Européens qui, depuis la Révolution française, lassent le commerce à Canton, ne le font que par des compagnies exclusives, ainsi que la France le faisait avant la Révolution. (Les Russes ne sont point admis à Canton : ils ne peuvent commercer avec la Chine que sur les frontières du Nord. Les Portugais ne vont guère qu'à Macao : les négociants sont libres d'aller eux-mêmes à Canton, pour y faire leurs contrats d'achat, mais leurs vaisseaux ne peuvent pas y monter. Ainsi ils sont sur un pied différent des autres nations). Les Anglais qui eurent de grands débats dans leur Parlement, il y a quelques années, sur ce commerce exclusif, levèrent cette exclusion pour toutes les parties des Indes orientales, déclarant que tout vaisseau pourrait désormais y commercer librement, mais ils conservèrent et confirmèrent cette même exclusion pour la Chine.

La raison que l'on en donne, c'est 1° que le commerce de Chine ne peut être avantageux pour une nation, qu'autant qu'il sera fait plus en grand, d'une manière régulière, stable et honorable. 2° Une compagnie ayant ses supercargues ou agents à Canton ou Macao, peut faite ses contrats d'achat dans des temps opportuns, avant l'arrivée de ses vaisseaux, ce qui lui est souvent d'un grand avantage. 3° Une compagnie peut mieux obtenir du crédit auprès des Chinois, gagner leur confiance, et est moins exposée à être dupée par eux. Il est essentiel d'avoir de l'expérience, de connaître les Chinois pour traiter avec eux. On sait qu'ils sont assez généralement portés à tromper, quand ils le peuvent impunément. Mais ils n'oseraient ou ne pourraient guère tromper impunément une compagnie, ou ses agents résidents à Canton, parce qu'au retour des vaisseaux ils seraient informés de la fraude et la feraient réparer. Il n'en est pas de même d'un vaisseau particulier. 11 faut qu'un capitaine qui arrivée Canton ait bien de l'adresse, de l'expérience et soit bien sur ses gardes pour n'être pas dupé, et s'il a le malheur de l'être, quel moyen pour lui d'y remédier?

Les Américains des États-Unis qui font un commerce considérable avec la Chine, le font néanmoins d'une manière libre, sans exclusion. J'y ai vu jusqu'à quarante de leurs vaisseaux, dans le cours d'une seule année. Ils ont un Consul qui arbore le pavillon américain, devant sa factorerie, ainsi que les supercargues des compagnies européennes arborent celui de leurs nations respectives. Ce Consul patenté de son gouvernement, est communément associé ou agent de quelque grande maison négoliante en Amérique. Outre ce Consul il y a communément plusieurs autres Américains résidents à Canton. Quelques-uns font les affaires d'autres maisons particulières, avec les leurs propres; quelques autres ne font presque rien que par consignation, c'est à dire qu'une maison ou un particulier envoyant occasionnellement un vaisseau en Chine, les charge de vendre la cargaison qu'il envoyé, et d'achetter celle qu'il désire recevoir, moyennant une commission de tant pour cent. D'autres vaisseaux Américains n'ont point recours à ces agents. Le Capitaine, ou un Supercargue qui suit le vaisseau, fait lui-même toutes les affaires.

J'ai entendu souvent les Européens à Canton se plaindre des Américains. On trouve qu'ils gâtent le commerce, parce faisant plus en petit, ayant moins de moyens, .moins de crédit à ménager, ils prennent de mauvais thés, des nankins qui n'ont pas les dimensions convenables, que les Compagnies ne voudroient pas recevoir, et pouvant les vendre à meilleur prix, parce qu'ils les ont achetés de même, ils font tort aux marchés d'Europe.

La dépense des Agents d'une Compagnie résidents à Canton est nécessairement considérable, soit parce que quelques articles sont chers, soit parce qu'il faut y paroitre sur un ton approchant du luxe, soit parce qu'on y esl nécessairement dupé par les domestiques et agents chinois. Chaque Compagnie Européenne a une factorerie entière, composée de 3, 4 ou 5 corps de l<>^i-. Chaque Compagnies schetté sa factorerie et paye tant par an pour le fond. La Compagnie Anglaise en a deux.

In agent seul, comme les Américains, se contente d'un seul corps de logis, qu'il loue em Iron 1200 piastres fortes par an, sans l'ameublement. Un seul corps de logis ne suffiroit pas pour une Compagnie, qui a plusieurs Supercargues réai-

dents et doit loger le capitaine et les officiers des vaisseaux, qui viennent y passer quelques jours, les uns après les autres. Les vaisseaux restent à la distance d'environ trois lieues de Canton. Il faut aussi avoir une maison à Macao pour l'été. Elle coûte moins cher que celle de Canton, mais le passage de Canton à Macao est une autre dépense; il coûte plusieurs centaines de piastres fortes, à cause des droits ou vexations des Mandarins, et autant pour le retour de Macao à Canton. Tout cela cependant est indispensable. Les Chinois ne permettent pas aux Européens de demeurer à Canton pendant Télé, lorsqu'ils n'y ont pas de vaisseaux.

Si le gouvernement se déterminait à établir une compagnie exclusive, il parait qu'il serait inutile d'avoir un Consul, parce que les Agents de cette Compagnie à Canton seraient naturellement ceux du gouvernement. Mais si on laissoit le commerce libre, il semble qu'il seroit à propos d'avoir un Consul, à peu près comme les Américains. Il est intéressant sous plusieurs rapports qu'une nation comme la France ait toujours un représentant ou agent à Canton, et il convient de lui donner les moyens d'y paroître d'une manière honorable. Il me semble qu'il vaut mieux qu'un Consul dans ce pays-là soit en même temps négociant, mais il faut qu'il soit en état de faire des affaires un peu considérables. Autrement il serait nécessaire de lui donner de forts appointements, pour qu'il pût soutenir le ton honorable avec lequel il doit paroître. Les chinois à Canton considèrent peu ou point les qualités du Consul, ils ne font guères attention qu'à celui qui leur fait plus de demandes de marchandises, c'est à dire qui leur apporte plus d'argent.

Il ne seroit peut être pas aisé de se procurer maintenant une factorerie entière à Canton. Le terrain que les Chinois accordent aux négociants étrangers pour leur habitation est très circonscrit. Ils ne leur permettent pas d'habiter ailleurs, et l'on ne pourroit pas construire d'autres factoreries dans ledit terrain. Il faut se contenter de celles qui existent. On ne peut que les reconstruire, distribuer, arranger, chacun à son goût. C'est ce qui fait que les loyers ou achats de maison sont à un si haut prix. Le Capitaine ou le Supercargue de chaque vaisseau particulier est obligé de louer un corps de logis, et ils le payent 600— 800, jusqu'à 1000 piastres fortes

pour le peu de temps qu'ils ont à rester, ne fut-ce que pour un mois. Les capilaines Anglais sont également obligés de se procurer ainsi un logement, car quoique leur Compagnie ail deux grandes factoreries, elle ne loge que ses Supercargu el autres personnes résidentes, attachées à la compagnie. Leur nombre se monte à plus de 15, près de 20.

Les Français avaient une factorerie. Elle l'ut vendue à l'enchère, lors de la dissolution de la Compagnie, au coramen ment de la Révolution. Messieurs Constant el Piron, qui avaient été Supercargues de la Compagnie, l'achettèrent. L'un et l'autre quittèrent ensuite Canton. Mr. Piron y retourna vers la fin de 1802, en qualité d'Agent de la nation, mais nommé seulement par le gouverneur de l'Islede France. Il lit rétablir la factorerie et arbora le pavillon national. Étant mort «à la fin de 1804 et se trouvant débiteur de Mr. Constant, celui-ci devint, dit-on, seul propriétaire de la factorerie. Depuis, elle a été aux soins d'un Anglais, qui la loua partiellement à différents capitaines. Je ne sais s'il agit pour Mr. Constant, ou si ce Monsieur Ta vendue à quelque Anglais. Mr. Constant est, je crois, un Genevois, qui depuis plusieurs ani est établi en Angleterre. On pourrait peut-être rachetter cette factorerie. Environ 1807, la Compagnie suédoise ayant failli, sa factorerie fut aussi vendue. En 1815 elle appartenoit à un marchand chinois. Je pense qu'il la vendroit volontiers.

Quoique les Compagnies Européennes aient généralement un certain nombre de Supercargues, résidents à Canton ou a Macao, il me semble qu'en établissant une compagnie française, on pourroil se contenter, au moins pour un temps, d'avoir a Canton un seul Supercargue avec un écrivain. Les Supercargues de la Compagnie Danoise ne résidoienl p. Canton, dans le temps que j'y étais. 11- venaient avec leurs vaisseaux <it B'en retournaient avec eux ; mais on sentait de l'inconvénient de n'en avoir pas au moins un à résidence fixe. Je \isà Canton en 1802 ou 1803 un François qui j avoil pfl une partie de son enfance dans la factorerie française el j avait appris la Langue chinoise. 11 alla ensuite è Peking, en qualité d'interprète, avec la dernière ambassade hollandaise, La connaissance qu'il a acquise de la langue el des usaj de Canton pourrait le rendre utile surtout dan- les commen-

-céments. Je crois qu'il est maintenant établi à Anvers. 11 s'appelle Agie1.

Quelque parti que le gouvernement français juge à propos de prendre, soit d'établir une compagnie exclusive, soit de laisser à lout particulier la liberté d'expédier des vaisseaux en Chine, il est bien important, si Ton se détermine à y avoir quelques résidents, sous quelque dénomination que ce soit, Supercargues, Consuls ou Agents, que ce ou ces résidents aient non seulement de la probité, mais un véritable fond de moral et de religion. Ces principes et une conduite qui y sôit conforme ont plus d'influence qu'on ne pense communément, même sur l'esprit des Chinois payens, et pour le succès du commerce. Les Européens des différentes nations qui vont à Canton ne sont malheureusement pas toujours assez recommandables sur cet article, et c'est un grand mal, même politiquement. J'y ai vu très peu de Français, parce que la Compagnie n'existoit plus, lorsque j'y arrivai, et que la guerre empêchoit nos vaisseaux d'y aller; mais les rapports que j'y ai entendus, au sujet de plusieurs qui y avaient résidé, n'étaient malheureusement pas à l'honneur de notre nation. Le célèbre Mr. de la Pérouse entendant de semblables rapports, pendant le séjour qu'il fit à Macao, en fut vivement louché. Il déclara qu'il en ferait part au Roi, et qu'il solliciterait que l'on fit plus d'attention dans le choix des personnes que Ton enverrait dans ce pays-là, ainsi que dans les recommandations qu'on leur ferait, les règlements qu'on leur prescrirait. Cette attention n'est-elle pas maintenant plus importante, plus nécessaire encore qu'elle ne l'était du temps de Mr. de la Pérouse? Les idées désavantageuses que les déplorables circonstances de la Révolution ont fait concevoir contre notre nation sont loin d'être détruites. Ne serait-ce pas les confirmer si l'on envoyait à Canton et Macao des Français qui n'y donnassent aucun signe de Christianisme, ou le déshonorassent par leurs mœurs? Non seulement la Religion, mais l'honneur de la nation, ainsi que son avantage politique et commercial, ne réclament-ils pas l'attention et les soins du gouvernement à cet égard?

3 août 1817. RlCHENEl '.

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