‹ Mélanges d'histoire et de géographie orientalesChapitre 51 sur 100 · Faite par la maison Philippon, de Bordeaux · texte numérisé non relu

Faite par la maison Philippon, de Bordeaux

çais ; à quelle époque il fallait y arriver pour y acheter les denrées que Ton avait l'intention d'y prendre.

Ces deux premières expéditions y échouèrent complètement, leur cargaison ne convenait nullement au pays, on ne voulut point de leur argent et les Chinois avaient déjà enlevé les denrées.

Néanmoins ce monarque, flatté de revoir et de recevoir des Français qu'il avait toujours aimés et estimés, leur fit témoigner tout le regret qu'il éprouvait du peu de succès de leur premier début. Il ne voulut pas que ces deux expéditions fussent assujetties aux moindres frais. Il refusa les présents qui lui étaient offerts et prit seulement en payant quelques objets pour sa cour; il fit engager les capitaines et subrécargues à revenir le visiter, et leur offrit un contrat qu'ils souscrivirent pour lui apporter des fusils et autres objets de nos manufactures en échange des produits de son sol.

Ces deux expéditions quittèrent les côtes de la Cochinchine en décembre 1817 après un séjour de plusieurs mois, allant chercher ailleurs le débouché des cargaisons qu'elles n'avaient pas pu y vendre.

Celle des sieurs Balguerie, Sarget et Cie périt dans l'ouragan de l'île de France, mais le subrécargue eut le bonheur de se sauver avec tous ses papiers; l'autre, quoique plus heureuse par les événements de mer, n'en fut guère moins déplorable dans ses résultats, et ils perdirent à cette première recherche à peu près la moitié de la valeur de cette expédition qui s'élevait à près de quatre cent mille francs.

Mais néanmoins, confiants dans les suites que pourraient avoir pour la France de pareilles relations, dans l'accueil qu'ils avaient reçu du souve-

rain par l'entremise des mandarins français attachés à cette cour et surtout de M. J.-B. Chaigneau qui leur avait prodigué toutes sortes de soins, d'affection et d'amitié; encouragés par lui, Balguerie, Sarget et Cie renvoyèrent le même subrécargue, sur leur plus beau navire, le Larose, d'environ 700 tonneaux, qui fut encore suivi peu de jours après par le Henry.

Ces deux expéditions, reparties dans les premiers jours de 1819, ont effectué leur retour en avril et mai dernier. L'accueil qui leur avait été promis a été fidèlement et ponctuellement exécuté, et malgré qu'il ait été reconnu à la livraison qu'une partie des fusils qui avaient cependant été garantis comme exempts de tous vices, ne fussent pas sans quelque défaut, ils ont tous été pris et payés avec la plus loyale et la plus scrupuleuse exactitude. Ces deux bâtiments s'y sont chargés en retour en sucre, thé et soie écrue, et ont en outre rapporté de l'argent du pays, dont ils ont employé partie dans les escales qu'ils ont faites.

Malgré que ces deux expéditions aient eu sous tous les rapports un succès complet, que les sucres qu'elles ont apportés ne soient assujettis qu'à un droit de 16 fr. 50 par 50 kilog. les bénéfices qu'elles pourront laisser ne combleront pas le vide du premier voyage.

Le gouvernement français reconnut en 1818 l'importance de ces relations. 11 engagea les armateurs à ne pas se décourager et à donner suite à leur première entreprise; il leur donna des marques d'une flatteuse et honorable distinction.

Les sieurs Balguerie, Sarget et Cie soit leur subrécargue, M. Borel, furent chargés d'apporter aux

deux mandarins français, résidant en Cochinchine, la décoration de la Légion d'Honneur que Sa Majesté avait bien voulu accorder à ces deux braves Français pour prix de leurs services et de leur attachement à sa personne.

Ils étaient en outre porteurs d'une dépêche du gouvernement français, pour le mandarin des étrangers pour cimenter les rapports d'amitié et d'intérêt dans lesquels ce nouveau gouvernement paraissait si bien disposé envers la France.

Son Excellence le duc de Richelieu avait- bien voulu écrire en septembre 1817 à M. Chaigneau, pour l'engager à fournir au gouvernement français tous les renseignements qu'il pourrait lui donner sur ce vaste et intéressant royaume.

Il fut chargé, de concert avec M. Vanier, de donner aux bâtiments français les certificats d'origine des denrées prises en Cochinchine.

M. J.-B. Chaigneau, voyant par ces expéditions françaises une si bonne occasion de revoir sa patrie, de donner lui-même au gouvernement les renseignements qui lui avaient été demandés, se détermina à réclamer un congé du prince, qui lui fut accordé pour trois ans, en termes d'une bien flatteuse et honorable distinction.

M. Chaigneau savait qu'il lui restait des parents en France, qu'il n'avait pas vus depuis trente ans. Il comptait y retrouver une fortune qui pourrait lui procurer ainsi qu'à sa nombreuse famille une existence honorable; mais il n'a retrouvé que les débris d'un château dans la Vendée, seuls restes échappés aux ravages de la révolution.

En sollicitant et obtenant ce congé de la cour de Cochinchine, il pensait pouvoir terminer au sein de

sa famille et de sa pairie une carrière si péniblement et peu fructueusement conduite à un âge déjà avancé.

Mais en apprenant, à son débarquement à Bordeaux, le peu de ressources qui lui restaient en France, il dut songer aux moyens d'être encore utile à son pays et à sa famille, et il forma alors le projet de retourner en Cochincltine avec un ou deux de ses garçons, s'il pouvait laisser à sa femme et à ses cinq autres enfants actuellement en France une existence assurée et l'éducation qu'il désirait leur faire obtenir.

Son fils aîné, âgé de dix-sept ans, doué d'une rare intelligence, parle et écrit les langues de la Chine et de la Cochinchine, et il commence déjà, après moins de deux mois de séjour en Europe, à posséder parfaitement le français, ce qui pourra être bien précieux pour la France; car ses navigateurs ne trouvent dans ces parages éloignés aucun interprète qui parle leur langue.

M. Chaigneau a principalement aussi été porté à ce projet par les navigateurs français qui ont visité et parcouru ces belles et fertiles contrées, qui savent et connaissent toute l'estime et la considération dont il jouit à la cour, comme chez le peuple, dont les titres et les honneurs sont héréditaires dans sa famille. Ils savent encore, ces navigateurs, qu'arec l'assistance de pareils Français, la marine marchande comme celle du roi, peut trouver m tout temps dans les rades et les ports de la Cochinchine un asile aussi salubre que sur, et s'y ravitailler à bien peu de frais.

Que le commerce de la France pourra peu à peu y étendre et y accroître ses relations, et se les rendre

pour ainsi dire exclusives; puisque, effrayé de l'empire des Anglais dans les Indes Orientales, c'est la seule nation que ce prince redoute, et celle des Français, la seule qu'il aime et qu'il estime en reconnaissance des services qu'elle avait voulu lui rendre, et dont le souvenir est, et sera toujours à la cour comme chez le peuple.

M. Ghaigneau, embarqué en 1781 à l'âge de 11 ans sur les vaisseaux de l'Etat, a plus de cent trente mois de mer et plusieurs années de prison en Angleterre. Reparti en 1791 pour faire le tour du monde et aller à la recherche de M. de Lapeyrouse, il débarqua en 1794 à Macao. Poursuivi par une frégate anglaise qui leur apprit la guerre qui existait avec la France, et qui ne leur laissait ainsi aucun espoir de salut pour achever leur recherche et leur voyage, il se détermina alors à se rendre en Cochinchine où il est demeuré jusqu'à la fin de 1819. Il y compte vingt-six ans de campagne, dont les premières surtout furent aussi pénibles qu'orageuses. Lui et les autres Français n'ont pas peu contribué à rétablir le monarque sur son trône, et depuis lors il s'est plus occupé de conserver son estime et celle qu'il portait à la France que de sa fortune particulière, et en repoussant les offres des Anglais il n'a agi que par des sentiments si nobles et si naturels aux Français, qu'il est sans doute inutile d'en parler.

M. Chaigneau, en arrivant en France, s'est occupé de rédiger une note sur la situation de la Cochinchine. Il n'a traité que très succinctement la partie commerciale, parce qu'elle lui est toujours demeurée étrangère. Il s'est rendu à Paris; il en a remis des exemplaires aux Ministres de Sa Majesté et croit ainsi avoir répondu aux renseignements qui lui

avaient été demandés, et il est au reste, prêt à fournir ceux qu'on pourrait lui demander encore.

Sa Majesté a bien voulu lui faire la haute faveur de lui accorder une audience particulière et de s'entretenir avec lui de ces belles et fertiles contrées.

Maintenant il reste à examiner ce que l'on peut faire pour le commerce et pour M. Chaigneau.

Dans la lettre que Son Excellence le duc de Richelieu lui faisait l'honneur de lui écrire en 1817 on lui disait :

« Vous pouvez, Monsieur, vous associer aux vues bienfaisantes du gouvernement, d'abord en favorisant de tous les moyens que vous donne votre position actuelle, les premières entreprises de nos armateurs, et ensuite en m'adressant les informations propres à m'éclairer sur ce qu'il y aurait de mieux à faire pour parvenir au but qu'on voudrait atteindre, c'est à dire à rétablissement d'un commerce permanent et régulier avec le pays où vous résidez.

Les armateurs ayant eu à cet égard les mêmes vues que le gouvernement et ayant été parfaitement secondés par M. Chaigneau, ils ne se sont point rebutés, comme il a déjà été dit, du mauvais succès des premiers voyages et seraient prêts à en entreprendre de nouveaux et à exécuter les ordres qui leur ont été confiés.

Mais la nouvelle loi de douane vient en quelque sorte de prohiber ces relations, les vues de 1817 ne sont sans doute plus celles de 1820, et les sucres qui viennent de s'acquitter à I6fr.50,des50 kilogrammes, devraient maintenant payer, d'après la dernière loi 41 fr. 25, et 52 fr. 25, toujours des 50 kilogrammes, soit plus de trois fois leur valeur primitive.

LE CONSULAT DE FRANCE A HUE t 237

C'est donc avec l'étranger qu'il faut que les armateurs français, qui ne veulent pas perdre le fruit de leurs sacrifices et de leur recherche, établissent maintenant les rapports des agents qu'ils veulent y envoyer; si du moins le gouvernement français ne croit pouvoir rien accorder aux produits d'un pays qui reçoit les siens sans aucune espèce de droits, et qui n'en exige non plus aucun à la sortie de ses denrées.

Toutefois il paraîtra assez étrange que ces produits soient tarifés plus haut que les semblables qui nous parviennent des possessions anglaises par nos comptoirs français de nom et dans lesquels nous payons à nos rivaux de très gros droits à l'entrée et à la sortie qu'ils ne payent point eux-mêmes.

Que le gouvernement se détermine et juge; le soussigné, partie intéressée, n'ose se prononcer. Mais il n'hésite pas à dire que sans une protection quelconque, soit dans le tarif, soit par une prime de remboursement accordée selon le tonnage des navires, ces relations sont à abandonner avec les ports français.

Est-il cependant convenable, est-il politique de laisser perdre de pareilles dispositions, et de les faire passer en mains étrangères?

On ne peut le penser.

L'établissement de nom, d'un comptoir français en Cochinchine, pourrait mettre sur la voie de ce qu'il pourrait y avoir d'utile et de convenable à faire pour le commerce national. Il le ferait immédiatement jouir d'une diminution de 2 fr. 50, par 50 kilogrammes sur les droits qui viennent d'être cités ; rabais trop inférieur sans doute pour permettre des introductions de ces denrées en France et trop

éloigné de la réciprocité que semblerait indiquer l'exemption de tout droit.

11 faut donc espérer que le gouvernement trouvera moyen d'améliorer et de protéger davantage de pareilles relations.

Quant à M. Chaigneau, il ne réclame rien du gouvernement, mais il attend tout de lui. 11 est prêt à retourner en Cochinchine, soit sur un bâtiment de l'Etat, soit sur celui que les sieurs Balguerie, Sarget et Cie, ont l'intention d'y renvoyer et sur lequel son passage lui sera toujours réservé avec honneur et reconnaissance.

Il ne voit aucun inconvénient à représenter le gouvernement français en Cochinchine, soit en qualité d'agent, soit de toute autre manière en conservant les titres et la confiance du souverain qui la lui a déjà si dignement accordée. Mais il a une nombreuse famille; il faut qu'il pourvoie à son entretien et à son éducation, et le soussigné croit qu'en tout état de choses il est juste, il est utile et honorable de récompenser d'aussi nobles services; el que le gouvernement fera encore une utile conquête en s'attachant son fils aîné en Cochinchine.

On pourrait encore faire élever deux de ses autres garçons en France, aux frais du gouvernement, leur faire conserver l'usage et la prononciation de leur langue en apprenant la nôtre.

Dans le pays des sciences et des arts, deux Français de plus parlant le Cochînchinoia ae pourraient toujours qu'être précieux à la France.

Paris, le 22 juin 1820.

BàLGUERIS Su i il \m m. l.

Chef de la maison Balguerie, Sarget et Cie, de Bordeaux.

1. Voir L'Armateur Balguerie-Ùtutlenberg et son œuvre par Pierre de

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