‹ Mélanges d'histoire et de géographie orientalesChapitre 99 sur 100 · ET DIS COLONIES · texte numérisé non relu

ET DIS COLONIES

2e Direction ltr Bureau Mouvements

Paris, le 14 septembre 1831.

Monsieur le Ministre des affaires étrangères, à Paris*.

Monsieur le Comte, j'ai une lettre datée de Tourane le 31 décembre 1830. M, Laplace, capitaine de 1. L. s.

frégate, commandant la corvette de l'Etat la Favorite, m'annonçait qu'il avait entrepris près du gouvernement cochinchinois des démarches actives pour faire reconnaître M. E. Chaigneau en qualité de Consul de France près de ce gouvernement.

Vous verrez par l'extrait ci-joint d'une autre lettre du même officier, à la date du 3 janvier 1831, que cette négociation n'a pas eu le résultat qu'il s'en était d'abord promis, et que M. Chaigneau s'est embarqué sur la Favorite pour gagner d'abord Java, d'où il aura probablement attendu l'occasion de quelque navire du commerce pour revenir en Europe.

Je prie Votre Excellence, monsieur le Comte, d'agréer, etc.

Le Ministre Secrétaire d'État de la Marine et des Colonies,

Comte H. de Rigny.

Extrait d'une lettre de M. Laplace, Capitaine de frégate, commandant la corvette la Favorite.

Tourane, le 3 janvier 1831.

Je quitte à l'instant les envoyés du roi (de la Cochinchine) ; ils mont apporté le refus formel de reconnaître M. Chaigneau comme consul de France; mais le grand mandarin offre de reconnaître en cette qualité le fils de M. Chaigneau, l'ancien mandarin. La frayeur que causent les Anglais à ce gouvernement en est la cause; le grand mandarin prétend, peut-être avec raison, que si un Consul de France est à Tourane, bientôt un Anglais demandera

à être reçu sans pouvoir être refusé; que si un fils de M. Chaigneau remplissait cette place avec la condition d'être habillé suivant la mode du pays, les anciennes fonctions de son père serviraient de pictexte au roi pour repousser la demande des Anglais et des autres puissances.

J'embarquerai M. Chaigneau sur la Favorite pour le porter à Java d'où sans doute il se dirigera sur la France; il n'est pas convenable qu'il reste ici, d'autant plus que le grand mandarin a refusé de nouveau et positivement de recevoir la lettre dont il est porteur.

A Monsieur le Ministre des affaires étrangères à Paris l.

Paris, le 20 juin 1832.

Monsieur,

C'est à regret que je vous confirme aujourd'hui le triste résultat de la dernière mission qui m'a été confiée pour la Cochinchine. Vous aurez vu par la lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser de Tourane, le 31 décembre 1830, qu'à cette époque encore je conservais l'espoir de remplir le but du gouvernement, me trouvant appuyé de la médiation de M. le commandant de la Corvette la Favorite. En effet l'apparition de ce bâtiment sur la rade de Tourane semblait devoir renforcer toutes mes démarches; mais les mandarins cochinchinois ont appris avec surprise et j'ai vu moi-même avec chagrin que M. Laplace n'était porteur d'aucune dépêche qui l'autorisât à supporter officiellement ma mission. Loin de là, cet officier avait l'ordre de visiter le 1. L. a. s.

golfe du Tonquin et d'en explorer les côtes : expédition qui n'a pu avoir lieu à l'insu du gouvernement cochinchinois et a vivement excité la méfiance dans un temps où précisément cette partie de l'empire venait de se trouver en pleine insurrection.

Permettez-moi de vous informer, à cette occasion, qu'instruit (par hasard et la veille de mon départ seulement)de la destination prochaine de la Favoritr, je m'empressai de rappeler au ministre combien il serait important que le commandant fût muni d'une lettre qui nous eût délivrés lui et moi des caprices des mandarins subalternes et nous eût nécessairement amenés à traiter à Hué avec la solennité convenable. Déjà en 1827, j'avais eu l'honneur de soumettre à l'un de vos prédécesseurs un mémoire où j'appuyais sur la nécessité d'imposer aux yeux des Cochinchinois et de ne leur adresser un agent français que sur un grand navire de guerre. Sans cette précaution, disais-je alors, cet agent court le risque d'être considéré comme le commissionnaire de quelques maisons de commerce de France et confondu avec les négociants ou marchands du pays, dont la considération est bien au-dessous de ce qu'elle est en Europe pour les hommes de leur profession.

Quoi qu'il en soit, monsieur, je dois déclarer que l'empereur et son conseil ont, cette fois, pris une connaissance exacte de l'objet de ma mission ; et qu au moment où, sur le désir du souverain, j'allais paraître devant lui au palais, de petites intrigues m'en ont soudainement fait fermer l'entrée. A cela près, je n ai eu qu'à me louer personnellement de l'accueil qui m'a été fait dans la capitale de la Cochinchine. Mais les anciennes objections m'ont été reproduites avec une nouvelle force. On ne m'a point dissimulé

combien on a à cœur de ménager les Anglais, plus voisins que nous et placés de manière à protéger efficacement les Siamois, ennemis déclarés de l'empire annamite.

Les Etats-Unis d'Amérique aussi, en 1831, ont fait l'essai d'établir un agent en Cochinchine, se prévalant du « caractère pacifique et purement mercantile qui les distingue de la France et de l'Angleterre, toujours prêtes à obtenir parla force ce qu'on n'accorde point à leur influence. » Malgré ces insinuations artificieuses, Mr. Shilluber, consul nommé des Etats-Unis, a dû se retirer comme moi sans gagner sa cause.

Dans l'état actuel des choses, il ne faut pas croire que nos relations commerciales avec la Cochinchine doivent être interrompues. Quoique les bâtiments cochinchinois visitent fréquemment les ports libres de Singapore, Malacca et Penang, et même depuis peu, les côtes du Bengale et les rives du Gange, les navires marchands anglais ont été assujétis dans les ports de Cochinchine à des droits plus élevés que les nôtres et ont échoué presque toujours dans leurs spéculations. Les produits de l'industrie française sont préférés à ceux de l'Angleterre, et l'opinion publique surtout sera longtemps encore en faveur du nom français dans le pays. J'ai pu me convaincre par mes propres yeux que la culture du sucre et de la soie vient de recevoir une extension considérable dans les provinces de Hué et de Tourane ; or ce sont là principalement les produits qui fixent l'attention des armateurs français , et, au moment même où j'ai l'honneur de vous écrire, il est question de préparer à Bordeaux deux armements pour Tourane. J'ai tout lieu de croire que ces spéculations seront favorisées par le gouvernement cochinchinois, dont le but est

certainement d'étendre ses relations à l'extérieur, en même temps qu'il s'oppose à toute formation d'établissements permanents sur son territoire. Au moment même de l'arrivée de la Favorite, il était sérieusement question de renvoyer en France l'équipage du Saint-Michel sur une corvette cochinchinoise que le roi désirait faire expédier pour le port de Lorient où elle devait être mise à la disposition de MM. Chaigneau et Vannier, anciens mandarins et conseillers de son père. J'ai vivement regretté que ce projet n'ait point été mis à exécution, car il pouvait amener de grands résultats pour le commerce.

Après avoir quitté Tourane sur la corvette la Favorite, j'ai suivi la destination de ce bâtiment jusqu'à Sourabaya (île de Java) où nous avons appris la révolution de Juillet un an environ après qu'elle avait eu lieu ; de là j'ai gagné Batavia dans l'espoir d'y trouver une occasion pour me rapatrier; mais les nouvelles reçues de Hollande à cette époque ne laissant que peu de doute sur une rupture prochaine avec la France, et un embargo étan t momentanément prononcé par le gouvernement de la colonie, je me décidai à me rendre au Bengale pour y profiter du premier vaisseau; enfin de Calcutta, où j'ai été retenu quelque temps par une maladie grave dont je ressens encore anjourd'hui les effets, j'ai pris passage sur le navire le Jules qui vient d'arriver à Bordeaux après une traversée fort longue et des plus pénibles.

En attendant que je puisse verbalement faire valoir mes droits à votre sollicitude, permettez-moi de vous offrir l'expression du respect avec lequel je suis, etc.

E. Ciiaigneau.

Vice-Consul nommé de France en Cochinchine.

A Monsieur le Ministre des affaires étrangères, à Paris I.

Paris, le 17 décembre 1832.

Monsieur le Ministre,

Depuis trois ans une interruption fâcheuse avait eu lieu dans les relations commerciales de nos ports avec la Cochinchine, lorsqu'à la fin de 1829 votre prédécesseur fut prié de les faciliter en rétablissant le consulat français à Tourane. Je reçus moi-même de Bordeaux l'avis que le moment était devenu favorable pour me faire admettre dans ce pays où j'étais personnellement et assez avantageusement connu. Je n'hésitai pas à solliciter comme une faveur cette nouvelle expatriation ; et, après quelques difficultés, il fut résolu que j'irais tenter de nouveau mon admission en qualité de vice-consul avec un traitement annuel de 6,000 francs. Ce fut là, du moins, la première communication qui me fut faite verbalement dans les bureaux du ministère. Ce traitement était de beaucoup inférieur à celui qui m'avait été alloué en 1825, quoique à cette dernière époque mon %«* ne m'eût pas permis d'obtenir encore de brevet ; mais, dans le doute du succès, j'acceptai des conditions qu'une mesure d'économie semblait m'imposer justement.

Le navire le Saint-Michel se trouvait alors en armement à Bordeaux pour Tourane ; je fis donc, à la hâte, mes préparatifs et contractai des engage-

\. Le Ministre a refusé. — L a. s.

ments onéreux pour profiter de cette occasion. Mes provisions de vice-consul, signées le 5 décembre, me furent délivrées le 7, par M. le comte d'Hauterive, en présence de M. Besson. A ces provisions était jointe une lettre du Ministre qui me privait, à ma grande surprise, de tous émoluments en cas de nonadmission. Cette lettre m'était adressée, en outre, comme vice-consul honoraire, en contradiction avec mon brevet. Malgré que mes dispositions fussent terminées, de nombreuses emplettes effectuées et mon passage arrêté, je me vis dans la nécessité de refuser et la lettre et les conditions qu'elle m'imposait. En entendant ma protestation, M. le comte d'Hauterive voulut bien se charger de la faire parvenir au Ministre ; il me rapporta, après m'avoir quitté quelques instants, cette même lettre dans l'adresse de laquelle le mot honoraire venait d'être remplacé par celui de résidant ; il me renouvela en même temps l'assurance, que j'avais reçue déjà de M. le baron Deffaudis, qu'à la première nouvelle de mon admission, je recevrais le litre de consul et jouirais du traitement de 15,000 francs, affecté précédemment au consulat de Cochinchine.

Plein de confiance dans une parole aussi formelle, je regardai mon traitement de 6,000 francs comme un pis-aller provisoire; cette somme étant loin de suffire à mes dépenses dans l'Inde ; je quittai Paris le 8 décembre 1829; et, le 15 du même mois, je perdais de vue les côtes de France à bord du Saint- Michel.

J'ai informé depuis votre prédécesseur que ce bâtiment avait malheureusement péri le 9 août 1830, sur un banc de roches des Paracels, à quatre-vingts lieues environ du port de Tourane. C'est par une

espèce de prodige qu'après avoir lutté pendant cinq jours et six nuits, dans une frêle embarcation, contre une mort presque certaine, j'ai eu le bonheur de mettre pied à terre avec tous nies compagnons de voyage. Arrivés comme moi à Tourane dans l'état de dénuement le plus complet, ces naufragés sont restés à la charge du département de la marine jusqu'au mois de janvier suivant. Après avoir pourvu à leurs besoins pendant tout ce temps, j'ai profité pour les rapatrier, de la corvette la Favorite.

Par une fatalité déplorable, je n'avais appris la destination prochaine de cette corvette que la veille de mon départ de Bordeaux ; M. le baron Tupinier m'avait annoncé qu'elle visiterait Tourane sous le commandement de M. Laplace, son beau-frère. Regrettant vivement de ne pouvoir différer mon départ pour y prendre passage, je m'étais empressé de rappeler au ministère combien il serait important que le commandant Laplace fût porteur d'une lettre pour le gouvernement cochinchinois, à l'aide de laquelle il put supporter efficacement ma mission. Plus tard, en effet, l'apparition de la Favorite, sur la rade de Tourane et devant Hué, est venue renforcer mes propres démarches; mais les mandarins ont vu avec surprise, et j'ai vu moi-même avec chagrin que son commandant n'était point muni de la dépêche m nécessaire. Loin de là, cet officier avait l'ordre de visiter le golfe du Tonquin et d'en explorer les côtes; expédition qu'il a faite avec distinction, mais qui a vivement excité la méfiance des Cochinchinois dans un moment où cette partie de l'empire venait de se trouver en pleine insurrection.

Quoiqu'il en soit, je n'ai eu personnellement qu'à me louer de l'accueil que j'ai reçu dans la capitale

de la Cochinchine ; j'y ai acquis de nouveau la conviction que l'opinion sera long-temps en faveur des Français dans ce pays. Si leur commerce n'y est pas ouvertement plus favorisé, c'est que le gouvernement redoute les Anglais si voisins et si puissants, et soupçonnés aujourd'hui d'aider les Siamois, ennemis jurés de l'empire d'Annam. Les Etats-Unis d'Amérique ont aussi, en 1830, fait l'essai d'établir un agent en Cochinchine, se prévalant du caractère pacifique « et purement mercantile qui les distingue de la France et de l'Angleterre, toujours prêtes à prendre les armes et à obtenir par la force ce qu'on n'accorde point à leur influence. » Malgré ces insinuations artificieuses, Mr. Shilluber, consul nommé des Etats-Unis, n'a pu parvenir à se faire admettre.

Il ne faut pas conclure de ce qui précède que nos relations avec la Cochinchine soient tout à fait interrompues. Depuis mon retour, j'ai fait informer le commerce que la culture du sucre et de la soie vient de recevoir une extension considérable dans les provinces de Tourane et de Hué ; or, ce sont principalement ces produits qui attirent l'attention des armateurs français. Plusieurs cargaisons d'objets de notre industrie ayant été demandées de Hué, deux armements ont déjà eu lieu à Bordeaux dans le cours de l'été, et un autre plus important se prépare pour le mois de mars prochain. J'ai tout lieu de croire que ces spéculations seront encouragées par le gouvernement cochinchinois, dont le but est d'étendre ses rapports à l'extérieur en supposant à à la formation, sur son territoire d'établissements européens permanents.

Les faits que je viens d'exposer sont en tout conformes à la vérité; on ne saurait en rien m'impuler

le peu de succès d'une mission qui m'aura été très désavantageuse. Cependant, monsieur le Ministre, je n'ai reçu jusqu'à ce jour ni mon traitement annuel de 6.000 francs ni aucune indemnité pour le naufrage dans lequel j'ai perdu des valeurs considérables pour mes moyens. J'avais la promesse solennelle de votre prédécesseur d'obtenir justice ; permettez-moi d'espérer que je l'obtiendrai de vous promptement : car j'attends depuis longtemps, et me trouve réduit à une position qui mérite tout votre intérêt et me devient insupportable.

Je suis avec respect, etc.

EuG. CllAIGNEAU.

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