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Bulletin thioU, t. Il (1890), p

252 MÉCANGES D'HISTOIRE

piration divine, raction de T Esprit qui souffle où il veut et qui poussait ainsi la pensée du prophète à évoluer sur elle-même en sens divers. On trouve encore cette explication, donnée en styk brillant, il y a une cinquantaine d'années, par W^ Plantier dans ses études sur Isaïe.

On négligeait un élément important pour la solution du problème : la part des circonstances. Ces discours distincts représentent des moments divers, non pas simplement dans la pensée du prophète, mais bien dans la réalité; ils répondent à des situations différentes qui suggèrent à l'orateur ses idées et son langage. La part de la divine Providence n'est pas pour cela amoindrie ; c'est elle qui dispose les circonstances, et de plus elle éclaire l'esprit du prophète et lui découvre la leçon convenable qui ressort des événements, la conduite qu'Israël doit tenir, les espérances qu'il faut conserver.

Si les anciens interprètes n'ont pas senti Tinfluence des circonstances extérieures dans ces oracles, c'est qu'ils pouvaient à peine les connaître ; les allusions rapides qu'ils l'enferment n'étaient la plupart qu'énigmes indéchiffrables. L'histoire d'Israël traversait une période obscure sur laquelle on avait peu de données; ce qu'Hérodote racontait, par exemple, de l'invasion de Sennakérib, laissait une bien faible idée du rôle que jouait l'Assyrie dans

TÂsîe occidentale. La position des royaumes de Juda et d'Israël, comme celle des petits États environnants si souvent nommés dans notre Prophète, la conduite qu'ils tinrent, pris entre les deux grandes puissances, Assyrie et Egypte, qui se disputaient Fempire du monde, mais avec des chances très inégales, Tune attaquant avec une indomptable vigueur et frappant à coups rédoublés sans jamais se lasser, Tautre luttant plutôt pour Fexistence et essayant avec peine de rallier ses forces et celles de ses voisins pour résister à l'envahisseur, tout cela était chose inconnue, et tout cela cependant forme le cadre grandiose des discours d'Isaïe.

On ignorait complètement les campagnes de Sargon, dont l'existence même était à peine soupçonnée (cf. Is. (xx, i) ; or elles correspondent aux plus belles années de la carrière d'Isaïe. Qu'elles atteignent à l'ouest les pays voisins de Juda comme en 721, 719, 710, ou qu'elles soient dirigées au sud contre la Chaldée et Babylone, elles ont un grand retentissement dans certains oracles du Prophète qui restaient jusqu'ici inintelligibles (cf. Is. xxi). S'agissait-il des expéditions déjà connues par le livre des Rois, comme celle de Te-glathphalasar, ou par un fragment d'auteur profane, celui de Ménandre par exemple sur l'invasion de Salmanasar en Phénicie, nous n'avions dans ces

documents que des récits si secs et si sommaires qu'il était impossible de comprendre Fétenduc, la direction, le but, l'importance de ces campagnes pour rhistoire générale, et de nous en servir avec assurance pour Fintelligence du Proptiète. — Aujourd'hui ce sont les conquérants eux-mêmes qui, dans leurs inscriptions, nous renseignent à ce sujet.

Si, à la lumière de ces monuments, l'époque dlsaïe s'éclaire, la vie extérieure du Prophète n'en reste pas moins dans l'ombre ; son livre nous fournit à peine quelques données sur sa famille, ses enfants, ses disciples. Nous savons que son ministère dura plus de quarante ans, et nous ne le voyons directement en scène que dans les cinq récits de sa vocation (Is. vi), de sa mission auprès d'Akaz (vu), de la maladie d'Ezékias, de l'ambassade de Mérodak-Baladan, de la délivrance de Jérusalem (Is. xxxvi-xxxix). Regrettons moins les circonstances extérieures de sa vie ; deux traits essentiels, intimes, qui distinguent hautement sa personne, sont en relief saillant dans son livre : sa nationalité et son caractère.

Avant tout, il est Fhomme de Jérusalem. Ce que fut Athènes pour Démosthène, Rome pour Vir-

gile, Florence pour Dante, Jérusalem Test pour Isaïe. Tout dans ses discours s'inspire d'elle, converge vers elle. Elle est l'objet de son premier et de son dernier regard. Avec raison le titre général du livre la met en avant : « Vision d'Isale, fils d'AmoSy qu'il vit sur Juda et sur Jérusalem » (i, 1. cf. Il, 1). Elle est le centre d'où partent et où reviennent toutes ses pensées, le pivot sur lequel roule pour lui toute l'histoire de son temps, le seul point épargné dans les désastres de l'époque, le sommet sur lequel reposent ses brillantes espérances. Aussi comme Jérusalem se réfléchit dans ce livre : sa vie, son aspect, ses rues, ses remparts, ses piscines, ses fêtes religieuses et mondaines, ses hymnes sacrés et ses chants profanes, le luxe de ses grandes dames, leur démarche cadencée ! Nous y suivons l'effet des principaux événements sur la cité, les différents partis qui s'y agitent, l'arrivée des ambassadeurs, les rumeurs qui se répandent par la ville, l'insolence de ceux qui se fient à l'appui d'alliés puissants, la panique au moment du danger poussant les uns à une dévotion tout extérieure, les autres plus coupables ayant recours aux devins ou aux nécromanciens. Nous avons la physionomie de la ville à l'heure du triomphe, pendant le siège, dans la famine, après un tremblement de terre, quand, dans les vallées qui l'entourent résonne le bruit des chars

de guerre, puis quand une récolte heureuse ramène l'abondance dans ses portes. Même dans ses oracles sur les nations étrangères, Isaïe ne s'éloigne pas de Jérusalem; au fond, c'est à elle qu'il les adresse, et, s'il jette au loin ses regards, on sent toujours que son poste d'observation, « sa tour de garde », comme il dit, est Jérusalem. C'est pour sa défense qu'il lutte pendant les quarante années de sa vie publique, et l'on peut dire que, dans toutes ses prophéties, il est en travail pour préparer la naissance de la nouvelle Jérusalem.

La mission spéciale du prophète ne ressort pas d'une façon moins éclatante avec son triple caractère de réformateur, d'homme d'État et de théologien. Comme réformateur^ il ne se laisse pas éblouir par la prospérité du royaume de Juda, au temps de sa jeunesse, sous les rois Ozias et Jotham ; il découvre les désordres moraux que cache ce bien-être matériel ; il les dénonce sans timidité aux grands comme aux petits. Il a le sentiment de la profonde différence qui existe entre la Jérusalem idéale et la Jérusalem présente, et il met en scène Dieu lui-même instruisant le procès de son peuple et appelant comme témoins les cieux et la terre. L'acte d^accusation est terrible :

J'ai nourri et élevé des fils.

Et eux se sont révoltés contre moi!

Le bœuf connaît celui qui le possède, Et râne, la crèche de son maître.

Israël n'a pas de connaissance, Mon peuple est sans discernement.

Ou bien dans la parabole de la vigne, il exhale une plainte amère.

Et maintenant^ habitant de Jérusalem et homme de Juda,

Jugez de grâce entre moi et ma vigne.

Qu'aurai-je dû faire encore pour ma vigne,

Et que je n'ai pas fait pour elle ?

J'attendais qu'elle fît des raisins.

Elle n'a produit que grappes acides.

La tendance des cultes antiques était de séparer la morale de la religion; on était en règle avec la divinité quand on avait accompli certains rites. Les optimistes religieux dans Israël se laissaient facilement aller à cette erreur. Isaïe la combat avec force. En vain de telles gens se pressent-ils dans le temple, en vain y font-ils affluer les victimes, ils n'honorent pas Dieu ; ils ne font que « fouler ses portiques » (I, 12).

Comme homme d'État^ Isaïe suit une ligne de conduite invariable ; elle ne fléchit ni sous la pression des événements, ni au gré des différents partis ; son point d'appui est au-dessus de leurs fluctuations. Au début et à la fin de sa longue carrière, elle est toujours la même, qu'il se présente de lui-même à un mauvais roi, comme Akaz, ou

qu'il soit consulté par un prince pieux tel qu'Ézékias. Le royaume de Juda doit s'abstenir de prendre part à la lutte qui occupe le monde oriental : providentiellement retiré dans ses montagnes, il peut rester en dehors; sa mission est toute religieuse. A rheure du péril extrême, Isaïe est sûr de la délivrance : le secours étranger ne doit pas masquer le bras de Dieu.

C'est sur Isaïé théologien que nous aimerions à nous arrêter. Pour le bien comprendre, il faut se placer dans le milieu de croyances et d'idées qui ont cours autour de lui. Là on est trop porté à se représenter le Dieu d'Israël comme un Dieu national, à la façon de Kamos de Hoab ou de Baal de Tyr, c'est-à-dire d'un dieu qui s'est engagé à protéger le peuple ou la cité moyennant certaines redevances d'offrandes et de victimes. Si, ces redevances acquittées, on éprouve des revers, c^est que le dieu de l'oppresseur est plus puissant. Cette conception si mesquine de la divinité présente un double péril. Des optimistes à vues étroites se croient assurés de la faveur divine grâce à leurs sacrifices et à leur ferveur extérieure ; ils s'attendent à la réalisation des promesses faites à Juda malgré les taches qui déshonorent la Jérusalem présente. Les menaces du prophète les scandalisent; quelques-uns même vont jusqu'à le railler. La « taie de leurs yeux » est si épaisse que les malheurs qui surviennent ne leur

servent pas d'avertissement. Leur dieu est intéressé et obligé quand même de les sauver du péril.

D'autres esprits, les timides, les méfiants, concluent de ces malheurs à l'infériorité du Dieu d'Israël, et ils lui associent dans le culte les dieux étrangers. Akaz est le représentant officiel de cette foi infirme. « Puisque les dieux des rois de Syrie les aident^ dit-il, je leur ofi^rirai des sacrifices pour obtenir leur secours. » (II Parai, xxiii, 23.) Ces idées envahissent la cour, « la maison de David », et le peuple. En présence d'ennemis plus forts qui l'accablent, Juda se trouve petit, impuissant; il rougit de son Dieu et se prend « à mépriser les eaux de Siloë qui coulent doucement » (cf. Is. viii, 6).

Pour réagir contre ces vues grossières qui dénaturent la vraie notion du Dieu d'Israël, Isaïe, dès sa vocation qu'il nous raconte, a reçu, au plusprôfond de son âme, la révélation de la majesté et de la sainteté de ce Dieu. Il n'est pas seulement le Dieu d'un peuple : sa gloire remplit toute la terre. « Saint, saint, saint », telles sont les paroles qui l'ont surtout frappé. Il a mesuré l'abîme qui existe entre ce Dieu et le peuple coupable « aux. lèvres souillées » ; il a conscience de la nécessité d'une purification, et dès lors l'idée de la sainteté de Dieu lui donne la clef des événements qui se déroulent sous ses yeux. Dieu veut avant tout purifier

son peuple par un châtiment terrible. Il tient bien plus à sa sainteté morale qu'à sa prospérité ; — c'est la réponse d'Isale aux optimistes superstitieux. — Pour cela, il se sert des grands empires de ce monde jusqu'au jour où il les brisé ou les ramène à Lui; ce qui montre qu'il les tient dans sa main ; — c'est sa réponse à ceux qui doutent de la puissance du Dieu d'Israël. Les succès d'Assur ne prouvent pas la faiblesse de ce Dieu, mais plutôt sa supériorité, car c'est Lui qui d'un signe, « d'un coup de sifflet », appelle Âssur et l'emploie comme un instrument « pris à louage », et quand Assur s'attribue à luimême ses exploits, quand il dépasse la mesure, Il le frappe à son tour (cf. Is. x). Les malheurs d'Israël prouvent donc, non l'impuissance ou l'indifférence, mais la sainteté de son Dieu. Il veut que Juda se convertisse, que la partie impure périsse, et le reste sauvé dans Sion jouira des anciennes promesses.

C'est alors qu'apparaît à travers ces oracles, soudaine et rapide, mais bien individuelle et bien vivante^ la personne du médiateur, sous une forme plus populaire, sous la figure d'Emmanuel, du roi idéal dans la première partie (vu-xi), sous une forme plus théologique dans la deuxième, sous la figure du serviteur de Dieu qui vient mettre le sceau à la vocation et à l'élection d'Israël et qui a une part si douloureuse à sa rénovation.

Par ces peintures d'Emmanuel, du serviteur de Dieu, Isaïe a mérité d'être appelé Tévangéliste de FAncien Testament. Un troisième trait de sa théologie complète. Son œuvre respire encore le souffle de l'Évangile par ses appels réitérés à tous les peuples. Ils rendront enfin hommage au Dieu d'Israël, et le Dieu d'Israël les adoptera tous comme ses enfants. Autant l'ardent patriotisme d'Isale retient sa pensée ordinaire, ses préoccupations quotidiennes dans l'enceinte de la Jérusalem terrestre, autant sa conception sublime du Dieu d'Israël l'emporte à travers les continents et les âges. Au milieu des bruits de guerre et des haines de son époque, il a la vision de Jérusalem, métropole pacifique, centre religieux de toute la terre (ii, 2-4), et il entend la voix de lahvé Sebaoth réunissant un jour dans une même bénédiction l'Egypte, l'Assyrie et Israël :

Béni soit mon peuple^ Misraîm (l'Egypte), Et l'œuvre de mes mains, Assur^ Et mon héritage, Israël 1 (xix^ 25).

L'ORiCLE D'ISAIE CONTRE LES

PHIUSTINS

Une série de prophéties, s'adressant la plupart aux nations étrangères, forme dans le livre dlsaïe, comme dans ceux de Jérémie et d'Ézéchiel, un recueil spécial : xiii-xxiii. Ce sont des morceaux détachés, quelques-uns très courts, réunis sans ordre apparent, se rapportant à des circonstances et à des époques différentes qui le plus souvent ne sont pas indiquées. Ils abondent en traits soudains, en images imprévues, en allusions rapides à des faits bien connus des contemporains du prophète, mais devenus pour nous de véritables énigmes; aussi rien n'est-il plus difficile que de rétablir la situation extérieure à laquelle correspond chaque oracle, de suivre la pensée du prophète à travers les événements qui l'inspirent, et de dégager les vérités

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