Revue des questions historiques, avril
ont conservées sur des événements arrivés après la réunion de Jérusalem : sur le différend d'Antioche (Gai. II, 11 sqq.), sur la conduite personnelle de saint Paul par rapport aux observances légales, sur les menées des judaïsants dans les Églises fondées par saint Paul.
Une circonstance mémorable, que saint Paul a rappelée dans TÉpltre aux Galates, montre que le débat recommença presque aussitôt* après la réunion de Jérusalem, et précisément sur le point que le décret laissait sans solution. Elle nous permet
1. Le récit de saint Paul suppose que l'incident d'Anlioche suî- Tit la rencontre des Apôtres à Jérusalem {GaL II, 1, 11) et par conséquent la réunion générale (i4c^ XV) qui eut lieu au même moment. On ne peut admettre le système de quelques interprètes, de saint Augustin par exemple {Ep. 82, n^ 11), qui, pour expliquer plus facilement la conduite de Pierre, ont placé la rencontre d'Antiocbe avant la réunion de Jérusalem. La difficulté que Ton cherche à éviter par là n'existe pas, si Ton tient compte du véritable objet du conflit; il ne s'agit plus de ce que doivent faire les Gentils, mais de ce que doivent faire les Juifs convertis. — A son retour de Jérusalem, saint Paul séjourna quelque temps à Antioche {Act. XV, 30>3S}; environ trois ans après, il y passa de nouveau en revenant de sa deuxième tournée apostolique {Act, XVIII, 22-23). C'est pendant le premier de ces deux séjours que se place avec plus de vraisemblance r&ffaire d' Antioche. Saint Paul, qui note avec soin les intervalles entre ses rencontres avec les Apôtres (Ga/. I, 18; II. 1), n'en signale aucun entre celle d' Antioche et la réunion de Jérusalem. De plus, à ce moment, il paraît être encore en la compagnie de Barnabe (II, 18); or, c'est avant la deuxième mission qu'ils se séparèrent (AcL XV, 37-39) et nous ne savons pas si en fait Barnabe se trouva à Antioche quand Paul y revint dans la dernière occasion {AcL XVIII, 22-23).
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de juger de l'attitude des différents Apôtres, particulièrement de saint Pierre et de saint Paul, à regard des observances légales.
Saint Paul raconte très nettement le fait qui fut l'objet du reproche adressé à saint Pierre * : celiii-
1. 11 n'y a pas lieu de clouter que le Céphas de Gai. II, il, 14, comme celui du v. 9 et de / Cor, I, 12; UI, 22; IX, 15; XV, 5, ne soit l'Apôlre saint Pierre; c'est le sentiment commun parmi les anciens comme parmi les modernes. En vain l'on dit — moyen commode de se débarrasser de la tradition quand elle gêne — qu'on s'est autrefois laissé égarer par la leçon « Pierre » de beaucoup de manuscrits, passée dans le texte reçu. Car la plupart des anciens manuscrits et des versions lisent Céphas; beaucoup de Pères ne l'ignorent pas et ne font pas pour cela la distinction; plusieurs même la repoussent formellement (S. Jérôme, in Gai. i)h h. L; s. Chrysost. Hom. in Gui, II, 11; S. Grégoire le Gr., Mor, in lob, XVlIIj 10, II; in Ezech. 18). La leçon « Pierre » n'a pas égaré la tradition; c'est plutôt le sentiment bien ferme et déjà répandu qu'il s'agissait de l'Apôtre, qui a donné naissance à la leçon « Pierre ». La distinction, mise en avant par Clément d'Alexandrie, n'a été admise dans l'antiquité que par quelques auteurs d'ailleurs inconnus, comme ceux des listes apocryphes des soixantedix disciples (cfr. ap. Chron, Pasch. I et IL éd. Dindorf, p. 120, 400). La tentative du P. Hardouin pour ressusciter cette opinion n'a pas en de succès ; récemment on a essayé de reprendre la même thèse; mais, comme hormis le désir toujours plus i;»/* d'écarter de saint Pierre le blâme de saint Paul, les arguments ne sont pas nouveaux, on peut en toute assurance renvoyer aux auteurs qui réfutèrent le P. Hardouin, à D. Calmet par exemple {Comment, in Gai., dissert.). En revanche, l'élude plus complète des anciens manuscrits et des versions, qui se poursuit de nos jourii, apporte au sentiment commun une confirmation nouvelle. Personne ne doute qu'an Gai. I, 18, t9, il ne soit question de saint Pierre que Paul désire tant connaître ({(rrop^aat). Or, le texte primitif, tel que le représentent ici les anciens manuscrits (Vatican., Sinaïl., Alexandr.) confirmés par les versions syriaque (Peshito), copte, éthiopienne, portait aussi en cet endroit Kr,pâv. « Je montai à Jérusalem pour
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ci, venu à Antioche, après s'être mis en rapport direct avec les Gentils convertis, avait cessé do vivre en communion, de manger avec eux, et cela par crainte de certains personnages arrivés do Jérusalem, d'auprès de Jacques*. Ce n'est pas la crainte d'un danger personnel qui le faisait agir ainsi, mais la crainte d'un scandale, comme tout le contexte l'indique, notamment le discours que saint Paul rapporte. Il tend à montrer combien Pierre a tort d'agir comme s'il avait été coupable en communiquant d'abord avec les Gentils. Se croire pour cela coupable, c'est désavouer le principe que tous, même Juifs, sont justifiés par la foi, non par la loi (Gai. II, 15-16); se croire coupable, c'est faire injure au Christ {ibid, 17) ; bien plus, c'est aller contre la loi elle-même (18-19);
connaître Céphas...; quant aux autres apôtres, je n'en tîs aucun sinon Jacques. » Le Cépbas mentionné quelques lignes plus loin (II, 9, 11, 14) sans aucune distinction, ne peut être que le même personnage. Des copistes, pour plus de clarté, ont substitué à la forme araméenne du nom la forme grecque nérpov, comme on Ta fait aussi au II, 9, 11,. 14. — Au reste, distinguer Céphas de saint Pierre, c'est enlever à ce morceau de l'ÉpItre toute sa portée, comme l'observent si justement saint Jérôme et saint Ghrysoslomc {JLl. ce.) ; ce qui fait dire à saint Grégoire le Grand en parlant de ceux qui proposent la distinction : « Qui si Pauli studiosius verba legisseni^ ista non dicerent « {In lob,, l. c). Ges graves paroles se retournent d'autant plus fortes contre les modernes partisans de la distinction, qu'ils retendent et l'appliquent non seulement comme Clément d'Alexandrie au Géphas de Gai. II, 11. 14, mais encore à celui du v. 9 et de / Cor, 1. Gai, II, 12.
c'est dans tous les cas méconnaître la grâce de Dieu, la valeur de la mort du Christ {ibid. 20-21).
Tout cela suppose que ceux qui ont intimide Pierre lui ont représenté qu'il était interdit de manger avec les Gentils; que, comme Juif, il devait se garder de violer la Loi et par conséquent d'entrer en communication directe avec des âjjLap- Tw/sot. On n'agitait donc plus la question de Tobligation de la Loi, pour les Gentils, question résolue à la réunion de Jérusalem ; mais à l'occasion du cas particulier de Pierre, on se demandait au fond si la Loi obligeait toujours les Juifs convertis; c'était l'aspect nouveau du débat, auquel la force des choses ramenait les esprits ; les Apôtres avaient à se prononcer aussi sur ce point.
Cependant on s'est mépris sur l'objet précis et la vraie portée du différend, parce qu'on a mal compris l'apostrophe soudaine par laquelle débute le discours de saint Paul : « Comment contrainstu les Gentils à judaïser? » On l'a détachée de tout le contexte, des paroles si nettes où saint Paul a énoncé le fait, objet de son reproche, et aussi de la suite du discours. Saint Paul a déclaré en termes très clairs ce qu'avait fait Pierre : il s'était retiré des Gentils, craignant ceux de la circoncision (Gai. n, 12). Voilà le fait; mais ce fait avait par luimême de graves conséquences; se tenir à l'écart des Gentils comme de gens impurs, c'était les
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contraindre à judaïser : voilà ce qu^impliquait ce fait, et ce que saint Paul avait hâte de mettre en saillie dans la vive apostrophe où il montre aussi combien Pierre est en contradiction avec luimême. Paul accule, pour ainsi dire, son interlocuteur à la conduite précédente et ordinaire de celui-ci, et d'un trait,- sans ménagement, lui révèle les suites funestes de sa nouvelle conduite : « Si toi, tout Juif que tu es, tu vis à la façon des Gentils et non des Juifs, comment forces-tu les Gentils à judaïser? » (Gai. II, 14.) Paul choisit ce trait, car il sait que Pierre n'est pas de ceux qui veulent obliger les Gentils aux observances légales; ce qui donne précisément plus de prise à cette mordante question. L'inconséquence de Pierre saute aux yeux : « Comment toi aussi forces-tu les Gentils à judaïser? » Pour Pierre, qui repoussait cette contrainte, c'était un reproche amer; quand on connaît ses antécédents, tels que les faits nous les ont révélés, on sent toute la force de cet exorde ex abrupto; son allure même est celle d'un argument ad hominem. Il ne faut pas prendre un procédé oratoire, une reductio ad absurdum, pour l'exposé d'un fait. Le fait, Paul l'a énoncé simplement et il se réduit à ceci : Pierre avait cessé de manger avec les Gentils; il s'était retiré et séparé d'eux, craignant ceux de la circoncision (Gai. II, 12), et c'était cela, et cela seulement^
que saint Paul blâmait en le lui représentant comme ce que Pierre, lui aussi, éprouvait : xi
Dans le discours qui suit (Gai. II, 15-21), où du fait saint Paul passe à la question de principe , il ne cherche nullement à prouver que Pierre ne doit pas contraindre les Gentils — saint Paul sait bien qu'il n'a pas à reprendre saint Pierre sur ce point — mais il lui montre qu'il a tort, lui, de se croire toujours obligé à la Loi, de s'estimer coupable parce qu'il s'en est affranchi. L'objet du différend est par là bien déterminé , et il nous est plus facile de comprendre le sentiment et l'attitude des deux Apôtres en celte circonstance.
Pour saint Paul, il n'y a pas d'hésitation; il s'est prononcé dès le début*, et les circonstances l'amènent à formuler clairement les principes sur lesquels se base sa conduite. Éclairé d'une lumière spéciale par le seul fait de sa mission auprès des
1. On peut dire que saint Paul a vu la distinction profonde qui séparait le judaïsme du christianisme^ dès qu'il s'est trouvé en présence de la communauté chrétienne de Jérusalem; avant sa conversion, celle vue a fait de lui un persécuteur acharné, conservateur à outrance de rhéritage traditionnel (xa6* 0nep6o).T|v .. niplotroTépco; ÇyiXcoti^;), comme il dit dans Gai, I, 13-14; après sa conversion, sous l'influence d'une lumière plus pure, cette môme vue le prépare à devenir l'adversaire de tout ce qui menace d'enserrer la nouvelle vie dans les coutumes d'une époque et d'une race.
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Gentils , il a compris non seulement que ceux-ci devaient demeurer libres par rapport à la Loi,* mais encore que lui, juif, et, comme lui , tous ses compatriotes croyants, en étaient désormais affranchis; que maintenir la Loi comme une barrière infranchissable entre Juifs et Gentils et diviser ainsi TÉglise était absolument contraire à l'œuvre du Christ. Il n'a pas hésité à entrer en communion directe avec les Gentils auxquels il est envoyé; et, tout en respectant les formes de la vie juive, s'y conformant même comme nous le verrons dans la suite, agissant avec ceux qui sont sous la Loi comme s'il était sous la Loi, cependant il est prêt à s'élever contre tout acte qui impliquerait le maintien de la Loi aux dépens de l'unité et de la foi chrétiennes, de quelque côté qu'il vienne. Il a bien vu que la justification en Jésus-Christ ne vient pas des observances légales , mais de la foi ; que la foi nous place dans une condition de vie nouvelle et supérieure où ces observances ne nous atteignent plus ; que supposer ces observances encore nécessaires pour le salut, c'est méconnaître la pleine suffisance et la gratuité de la rédemption par le Christ : c'est là le principe premier de saint Paul. Si on admet que les Gentils ont part au salut par la foi sans la Loi, ce que les Apôtres ont admis à la réunion de Jérusalem, on doit reconnaître que les Juifs reçoivent du même principe
la justification; que, vivant aussi de la vie du Christ par la foi, ils sont morts avec Lui à la Loi sur la croix; que, la vie du Christ animant par la foi, d'une façon égale, Juifs et Gentils, il y a entre eux unité parfaite sans aucune des distinctions antérieures^.
C'est à la lumière de ces principes que saint Paul va juger la conduite de Pierre, et que plus tard il combattra Terreur judaïsante, cherchant à se glisser même chez les Gentils. Mais, remarquons-le, saint Paul ne dit pas d'une façon générale que les Juifs ne doivent plus observer la Loi ; il n'excite pas ses compatriotes à renier Moïse, comme l'insinueront plus tard contre lui les judaïsants (Act. XXI, 21, 24); il déclare seulement qu'on ne doit pas regarder les observances comme nécessaires pour le salut, que par elles-mêmes elles ne sont rien et n'ont aucune valeur en Jésus- Christ 2. En vertu de la liberté que nous a conférée le Christ, on peut s'en affranchir; et si, par respect pour les formes traditionnelles et nationales, par condescendance pour le milieu dans lequel on vit, on continue à les observer comme choses indiflEérentes, on doit bien se garder de les juger nécessaires et de les conserver là où leur maintien est incompatible avec l'esprit de l'Évangile. Or,