Cfr. ap. Eusèbe, B, E. II
lypse, quoique d'un genre tout diflPérent. Avant tout elle a le caractère d'exhortation morale; et si le ton, l'allure conservent les formes anciennes, on l'explique par la sphère d'action limitée dans laquelle se meut le ministère de Jacques, non moins que par les destinataires spéciaux ^ de la ettre : « aux douze tribus d'Israël qui sont dans la dispersion (I, i). » Devant de tels lecteurs, on comprend qu'il se soit prévalu des prescriptions de la Loi pour recommander certains devoirs, condamner certaines fautes (II, 9-11 ; IV, 11) ; mais partout il s'agit d'obligations morales, jamais des observances rituelles. Que nous fait alors le fameux passage où de tout temps on a cherché une contradiction formelle avec la doctrine de saint Paul sur la justification? Il importe cependant de le citer :
« Quel profit y a-t-il, mes frères, si quelqu'un dit avoir la foi, mais s'il n'a pas les œuvres? La foi peut-elle le sauver? S'il se trouve un frère ou une sœur sans yètement et manquant de la nourriture quotidienne et que quelqu'un de vous leur dise : « Allez en paix, réchauffez-vous et rassasiez- vous, » mais sans leur donner ce qui est nécessaire au corps, de quel profit c*est-il? Il en est de même de la foi, si elle n*a pas les
1. Il faut tenir compte de ces deux facteurs, car saint Pierre aussi écrit sa première Épltre aux Juifs chrétiens de la disperrîon. Mais, par sa mission même, il a l'avantage d'avoir exercé son ministère dans une sphère autrement étendue que Tenceinte de Jérusalem, et son langage même s'en ressent, bien plus franchement dégagé des formes juives.
œuvres; elle est morte par elle-même. — Mais quelqu'un dira : « Toi, tu as la foi et moi j'ai les œuvres. Montre-moi ta foi sans les œuvres, et moi je te montrerai par mes œuvres la foi. » — Toi, tu crois que Dieu est un ; tu fais bien ; les démons croient aussi et tremblent.
« Or, veux-tu savoir, ô homme vain, que la foi sans les œuvres est inefficace? Abraham, notre père, ne fut-il pas justifié par les œuvres, ayant offert Isaac son fils sur l'autel? Tu vois que la foi agissait de concert avec ses œuvres et que des œuvres la foi reçut son achèvement. Ainsi fut accomplie rÈcriture qui dit : « Or Abraham crut à Dieu et il lui fut imputé à justice et il fut appelé ami de Dieu. » Vous voyez que Vhomme est justifié par les œuvres et non par la foi seulement. De même Rahab,la courtisane, ne fut-elle pas justifiée, ayant reçu les messagers et les ayant renvoyés par un autre chemin? Car, de même que le corps sans Tesprit est mort, de même aussi la foi sans les œuvres est morte » [lac. II, 14-26).
N'y a-t-il pas là des passages qui contredisent certaines déclarations de saint Paul en ses Épltres, par exemple celles-ci : « Par les œuvres de la Loi nulle chair n'est justifiée devant lui... Nous avons cru pour être justifiés par la foi du Christ et non par les œuvrer de la Loi... (Rom, III, 20; Gai. II, 16.) Nous pensons que Vhomme est justifié par la foi sans les œuvres de la Loi. » (Rom. III, 28.) Et tandis que saint Jacques demande : « Abraham, notre père, ne fut-il pas justifié par les œuvres? » saint Paul du même exemple tire cette conclusion que c'est la foi qui justifie : « car si Abraham ut justifié par les œuvres, il a sujet de se glorifier, mais non devant Dieu. » (Rom. IV, 2.)
Qu'il y ait là une différence de point de vue, dont les théologiens ont à se préoccuper quand ils exposent la doctrine de la justification et de son principe premier, nous ne le nions pas. Mais sur la question qui nous occupe, à savoir : les observances légales sont-elles en quelque façon nécessaires pour la justification, le texte de saint Jacques ne nous apprend rien, et pour une bonne raison, c'est qu'il ne s'occupe pas d'elles, pas plus ici que dans aucun endroit de son Épltre. De quelles œuvres parle-t-il, en effet? Dit-il : « les œuvres de la Loi, » comme saint Paul? ce qui pourrait favoriser l'équivoque. Pas le moins du monde. Une lecture superficielle a égaré encore ici le chercheur en quête de preuves pour un système préconçu. Saint Jacques parle des œuvres morales, et en particulier des œuvres de charité envers le prochain; tout le contexte le montre. 11 s'agit du mauvais riche, « l'homme à l'anneau d'or et aux vêtements éclatants » qui repousse la demande du pauvre ; il s'agit de celui qui ne fait pas miséricorde. « Un jugement sans miséricorde est réservé à qui ne fait pas miséricorde... » Et il ajoute pour prévenir celui qui, se fiant en son orthodoxie, se dispense de ce devoir : « Quel profit y a-t-il, mes frères, si quelqu'un dit avoir la foi et n'a pas les œuvres?... etc. » Saint Jacques veut donc montrer que les œuvres morales, celles qu'il recommande dans TÉ-
pitre, sont nécessaires pour la justification , que sans elles la foi est morte, inefficace, incomplète, comme un corps sans âme. Mais saint Paul enseigne-t-il le contraire? SU déclare que ce ne sont pas les œuvres de la loi qui justifient, mais la foi, il ne recommande pas moins les œuvres morales comme nécessaires au salut. Que de fois il répète que ceux qui ne gardent pas les devoirs de la loi morale, n'entreront pas dans le royaume de Dieu, qu'ils ne sont pas du Christ ! S'il revendique la liberté vis-à-vis de la Loi mosaïque, ce n'est pas la liberté sans frein, la liberté qui l&che bride à la chair (eiç àçopjxTjv t^ aapxf, Gai. V, 13); précisément dans les Ëpltres où saint Paul enseigne l'inutilité des observances légales pour le salut, une dernière partie toute morale, non simple appendice, comme on le dit quelquefois, mais faisant étroitement corps avec la partie doctrinale ou polémique, est destinée à écarter toute méprise sur son enseignement, et avec plus de vivacité que saint Jacques, il repousse, pareille conséquence de ses principes ^ La liberté que nous avons en Jésus-Christ est dirigée et réglée par la charité, et par la charité rentrent dans la vie du chrétien les œuvres morales que prescrivait la Loi. Si hautement que saint Paul proclame qu'il n'est plus « sous la Loi, » il ne crie pas
1. Rom. VI, 15-23, cfr II, 5-10; UI, 5-9, 31. / Cor. VI, 9-20; Gai. V, 13,
moins fort qu'il n'est pas « sans Loi » (àvojxoç, I Cor. IX, 21). La formule la plus adéquate de sa doctrine, où il met à leur place les observances légales et définit aussi quelle foi a valeur pour la justification, fournit le trait d'union entre la doctrine de saint Paul et celle de saint Jacques. « En Jésus-Christ la circoncision n'a aucune valeur ni Tincirconcision mais la foi qui agit par la charité ^ » (Gai. V, 6), ou sous cette forme encore plus significative : « La circoncision n'est rien et l'incirconcision n'est rien non plus, mais l'observation des commandements de Dieu » (I Cor. VII, 19).
Saint Jacques dit bien : « Quiconque observe toute la loi, mais la viole en un commandement, est coupable vis-à-vis de tous » (II, 10). Mais il s'agit toujours de la loi morale, du Décalogue. Il insiste sur le précepte de la charité envers le prochain; violer ce seul précepte, c'est enfeindre toute la loi. « Car celui qui a dit : Tu ne commettras pas l'adultère, a dit aussi : Tu ne tueras pas. Or si tu ne commets pas l'adultère, mais bien le meurtre, tu te rends transgresseur de la loi. » Saint Paul n'a-t-il pas de son côté dit et répété (Gai. V, 14 ; cfr. VI, 2; Rom. XIII, 8 sqq.) que « celui qui observe le précepte : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, accomplit toute la loi. » Jacques donne
1. Tctati; 5i'àyàinf]ç èvepYOUfjiévT], cfr. lac* 11, 22 : ifj icidTic (ruvYipyei totc ëpyoïç aOxoO.
un autre tour à cette pensée et la présente sous un autre aspect : Celui qui blesse le précepte de la charité transgresse toute la Loi. Mais tous deux ont distingué la place de choix du précepte de la charité dans la nouvelle économie; si Paul l'appelle par excellence « la loi du Christ, » tov vojxov T0Î3 XpiTTou (Gai. VI, 2), Jacques le désigne comme « la loi royale » (v6[xov PaaiXixov, II, 8).
Saint Jacques ne parle donc pas des observances légales^ mais de la nécessité des œuvres morales pour le salut. Or, sur ce point saint Paul est d'accord avec lui, mais saint Paul a pénétré plus avant dans la doctrine de la justification ; il a été amené à déclarer non seulement ce qui était requis, mais encore quel en était le principe premier en nous, pour en faire ressortir Tabsolue gratuité * (Rom. IV, 3-5). Saint Paul dépasse encore le point de vue de saint Jacques sous un autre rapport. Ce dernier en recommandant les devoirs ordinaires de la vie
1. Bien qu'il n*ait pas eu à la défendre et à la meUre en lumière comme saint Paul, saint Jacques n'ignore pas cette vérité; si la juslificalion était le prix de l'œuvre, comme telle, elle ne serait plus une grâce, mais une chose due(Aom. IV, 4). Saint Jacques présente tout bien qui vient d'en haut du Père de lumière, comme don (6691c, 8câpTi|j,a, 1, 17] et en particulier, la régénération, qui dépend de son bon vouloir sans condition préalable, comme le serait la Loi. — ^ De son plein gré il nous a enfantés par la parole de la vérité pour que nous soyons comme les prémices de ses créatures. » Bov).t)0e1; àTtexurjOEv fj(xâc \6yi^ ÂXT^Oeiac el; tô eTvai i^(xàc àîcapy/jv Tiva tûv aÙToO xTiojJiaTCdv» (1, 18.)
SOUS le nom de la Loi, semble maintenir celle-ci dans sa partie morale, dont il voit raccomplissement supérieur, parfait dans la nouvelle religion (v6[jLov TéXeiov, I, 25). Saint Paul, lui, déclare d'une façon générale et sans rérerve qu'il n'est plus sous la Loi ; il la considère comme abolie tout entière en tant qu'institution du passé; mais il n'en fait pas moins rentrer dans la vie du chrétien les obligations morales que la Loi prescrivait, comme conséquences nécessaires de la vie de la foi, de la vie selon l'Esprit, qui seule a les promesses du royaume de Dieu, et par opposition à la vie selon la chair. (Gai. V, 13 sqq.)
Mais ce n'est pas le lieu de nous étendre sur ce sujet qui doit rester hors des limites de cette étude, il est plus intéressant de nous demander si, comme le supposent beaucoup d'interprètes, saint Jacques vise dans son Épltre, sinon la doctrine irréprochable de Paul, au moins des conséquences excessives qu'en tiraient certains esprits mal faits. L'opposition presque symétrique de certaines formules, l'exemple d'Abraham allégué des deux côtés, a donné lieu de le penser, et celte vue du reste fournissait un moyen commode de concilier les deux Apôtres.
Tout bien pesé, je ne la crois pas probable. En effet, d'une part, l'interprétation exagérée de la doctrine de saint Paul se trouverait plutôt dans les chrétientés fondées par cet Apôtre, comme à Corinihe par
exemple, dans un milieu gentil. Or, saint Jacques n'écrit pas pour de tels lecteurs; il s'adresse à des Juifs. D'autre part n'y avait-il pas chez les Juifs — et sans doute apportée par quelqu'un d'entre eux dans l'Eglise chrétienne — une tendance à s'estimer en règle avec Dieu du moment que leur croyance était pure? Le privilège d'avoir la foi au Dieu unique, comme celui d'être enfants d Abraham, semblait les dispenser des obligations morales ou du moins couvrir les iniquités de leur vie. Tels étaient les Juifs qui opposaient déjà ce titre aux prédications de Jean Baptiste ou aux reproches de Notre-Seigneur. « Nous sommes enfants d'Abraham ! Nous sommes race d'Abraham * ! » comme pour dire : cela nous suffit. Saint Paul, lui aussi, attaque avec force cette tendance juive et montre que faire profession ouverte de judaïsme par les observances légales ne sert de rien sans la pratique morale. « Non, dit-il, les simples auditeurs de la Loi ne sont pas justes devant Dieu, mais les observateurs de la Loi seront justifiés. » (Rom. II, 13). La suite montre qu'il parle de la pratique des devoirs moraux; et l'on a présente à la mémoire sa vive sortie contre le Juif qui se prévaut de son nom, se repose sur la Loi, se glorifie en son Dieu, et ne craint pas de tomber dans les