SUR LES PROPHÈTES
C'est dans la période qui va du schisme des tribus après Salomon jusqu'à la captivité, que vécurent la plupart et les principaux des Prophètes, Nous puisons l'histoire de cette époque, dans la littérature biblique, à deux sources importantes* :
1. Bulletin théol. de Vlnslilut cath. de Toulouse. 1*' déc. 188S.
2. Le / et //. Reg, ne forment qu'un seul ouvrage; la division en deux livres, adoptée d'abord dans la version des Septante, n'a été introduite dans le texte hébreu qu'au XV1« siècle avec la divi* sien en chapitres. — H en est de même pour les Paralipomènes. — • De plus, le Livre de Samuel portant dans les Septante et de là dans la version latine le titre / et // Reg., les livres désignés dan« l'hébreu comme / et IIReg. ont dans ces versions le rang ///et IV Iteg, — Nous nous conformons ici à l'ordre de Thébreu. — Quant au second ouvrage, le nom de Paralipomènes (icapaXeiico{t8va) nous vient de la version grecque. Par sa signification, a choses omises », il ferait entendre que ce livre renferme ce qu'a omis le Livre des Rois dont il formerait un supplément ; mais en fait il reprend en grande partie les événements racontés par le Livre des Rois. Le titre de l'ouvrage dans l'hébreu a dibrè hayyâmim, les dires d&i jours », c'est-à-dire annales, chroniques, convient mieux au con-
le Livre des Rois et celui des Paralipomènes. Le premier appartient, par sa rédaction, à l'âge même des prophètes, au temps de ceux qui furent comtemporains des derniers jours du royaume de Juda et des premières années de Texil; on y retrouve la trace de leur plume et de leur esprit. Après le règne deSalomon, il nous fournit Thîstoire synchronique et parallèle des deux royaumes , tant que dure celui du Nord; puis il poursuit l'histoire de Juda jusqu'à sa ruine et au delà jusqu'à la trente-septième année de la déportation du roi Joachim (Il Reg. XXV, 27).
Le second ouvrage^ postérieur au premier de près de deux siècles, s'est placé à un autre point de vue : il ne considère que le royaume de Juda, le seul vrai représentant de la théocratie, où, malgré les ombres et les défaillances, avec la lignée des rois légitimes s'est perpétué le culte mosaïque. Le royaume dissident, depuis longtemps disparu, reste au second plan et, comme les nations étrangères, n'apparaît que lorsqu'il s'est trouvé mêlé aux affaires de Juda par la guerre ou par des alliances. Écrivant à une époque qui touche de près à la restauration du temple et du ministère lévitique, aux réformes d'Esdras et de Néhémie, l'auteur des Pa-
tenu, comme FobserTe saint Jérôme (in ProL Gnleato) : a Verba dierum, quod significantius Chranicon totius diyinae historiae possumus appellare. »
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ralipomenes a donné une large place à tous les souvenirs anciens sur l'organisation du culte. Il remonte jusqu'aux origines par les tables généalogiques du début (I Par. i-ix) et présente ainsi la suite du royaume de Dieu en Juda, faisant avant tout la chronique de la maison de David, de Jérusalem et du Temple : ce qui intéresse davantage le peuple de son temps, où les tribus de Juda et de Lévi sont prépondérantes. C'est dans la deuxième partie des Paralipomènes que nous rencontrons l'histoire des temps postérieurs au schisme jusqu'à Tédit de Cyrus, qui mit fin à la captivité. L'auteur est naturellement amené à rapporter les mêmes événements que le Livre des Rois, et il le fait, à quelques variantes près, dans les mêmes termes, soit qu'il emprunte directement son récit à notre Livre des Rois en le complétant au moyen d'autres documents qu'il a soigneusement indiqués, soit — ce qui nous parait plus probable — qu'il puise, au moins de seconde main, à la même source première.
Tels sont les deux ouvrages qui nous permettent de reconstituer dans ses grandes lignes l'hisoire d'Israël à cette époque; ils nous fournissent une trame serrée, un cadre chronologique suivi pendant près de cinq siècles et, pour certains faits même, un récit abondant et détaillé. Mais, si précieuses que soient ces données, il faut avouer que
trop souvent, et en particulier depuis le temps des Prophètes qui ont laissé des écrits, nous n'avons qu'un sommaire où les événements principaux sont indiqués plutôt que racontés. Leur enchaînement nous échappe, et çà et là il y a des lacunes qu'il est imposible de combler. Les auteurs n'ont voulu laisser qu'un aperçu général faisant ressortir la providence spéciale de Dieu sur Israël, et pour le reste ils renvoient à des documents copieux qui ne sont plus. Enfin, il est parfois difficile de combiner, surtout dans Tétat actuel du texte, ces extraits découpés dans le Livre des Rois en deux séries parallèles, celle des rois de Juda et celle des rois d'Israël, de trouver le point de raccord entre des indications rapides et toujours trop courtes par quelque endroit.
Dans ces conditions, pour avoir un supplément d'informations et éclaircir des difficultés, il est naturel de recourir à l'histoire générale du monde oriental pendant la même période, et c'est ce que n'ont pas manqué de faire les chronographes et les interprètes les plus autorisés. Mais cette histoire elle-même ne leur arrivait que très incomplète et pleine d'obscurités, à travers des récits comme ceux d'Hérodote , des fragments tels que ceux de Bérose ou de Manéthon ; le canon chronologique de Ptolémée était le fil conducteur pour retrouver les points de contact et coordonner les renseigne-
ments épars à travers les auteurs. On avait ainsi comblé certaines lacunes, éclairci quelques problèmes mais non sans en soulever bien davantage. On ne comprenait pas au fond le rôle qu'avaient joué à ce moment dans l'Asie antérieure les grands empires d'Egypte et d'Assyrie, l'influence qu'ils avaient exercée sur les petits États intermédiaires, parmi lesquels se trouvaient Juda et Israël. Le milieu dans lequel se mouvait l'histoire particulière de ces deux royaumes étant lui-même mal éclairé, il n'en revenait sur celle-ci qu'une faible clarté, et chez les interprètes, pour la plupart des rapprochements avec l'histoire générale, ce n'était qu'incertitude, tâtonnements, conjectures incohérentes.
La lumière pouvait venir de deux côtés, suivant que l'on mettrait la main sur les annales de Juda et d'Israël, auxquelles renvoie le Livre des Rois, ou bien sur les annales des peuples qui interviennent si fort dans leur histoire et dans celle des nations voisines. C'est de ce dernier côté que la lumière est venue, et il ne faut pas le regretter; les annales d'un petit peuple sédentaire et dont l'influence, au point de vue politique, demeura toujours très restreinte, n'auraient jamais jeté sur tout le monde oriental autant de lumière que les fastes de rois conquérants qui ont porté leurs armes des plateaux de la Médie aux cataractes du Nil
et parlé tour à tour des nations qu'ils ont rencontrées devant eux. Aux inscriptions égyptiennes, et plus encore aux inscriptions assyriennes , nous devons de connaître cette période d'histoire bien mieux que telle autre époque plus rapprochée de nous. L'histoire d'Israël traverse à ce moment un milieu* bien exploré, presque sans interruption, à la lumière de documents contemporains : épreuve redoutable pour une histoire dont la légende et la fiction feraient le fond, mais précieux avantage pour une histoire digne de ce nom.
Les monuments nous ont fait connaître, et à la même place que les livres d'Israël, quels étaient ces rois d'Egypte, de Ninive ou de Babylone, sur lesquels les interprètes anciens ne pouvaient que hasarder des conjectures ou ne possédaient que des données très imparfaites : le Sésac de l'invasion égyptienne sous Roboam, le Sua dont le dernier roi d'Israël espère le secours, le Tharaca du temps d'Ézéchias, le Néchao^ que va combattre l'infortuné Josias, d'une part; et, d'autre part, les rois d'Assyrie, Teglathphalasar, Salmanasar, Sarg on, Sennachériby Assaraddoriy et ceux de Babylone, Bérodak-Baladan, Nabiichodonosor, Evilmé-
1. Cf. I Reg, XIV, 25; cf. xi, 40; // Reg. XVII, 4; XIX, 9; xxin, 29. — Je laisse à tous ces noms propres la forme plus ou moins altérée qu'ils ont prise dans nos yersions, pour ne pas dérouter les. lecteurs habitués à les rencontrer ainsi écrits dans la Vulgate.
rodak^. De plus, les inscriptions de princes dont ne parle pas la Bible, par exemple celles d'un Teglathphalasar et d'un Salmanasar antérieurs aux personnages de môme nom qu'elle mentionne, plus tard celles A' Assurbanipal nous révèlent, avec les précédentes, la situation respective des peuples de l'Asie antérieure, et c'est la donnée capitale qui est la clef de l'histoire générale de ce temps. De l'Egypte et de l'Assyrie dépend l'équilibre du monde oriental; entre ces deux puissances, il oscille, suivant qu'elles montent ou qu'elles déclinent, suivant que l'une l'emporte sur l'autre. Si leur domination éprouve quelque défaillance, des royaumes indépendants se forment entre TEuphrate et le torrent d'Egypte, comme celui des Héthéens, puis celui de David et de Salomon, ou bien les petits États s'agitent à l'aise, s'armant l'un contre l'autre. Damas contre Israël ou Juda contre ses voisins. Quand l'Assyrie devient menaçante et déborde , ils se coalisent et tournent leurs regards vers l'Ég^'pte ; mais ie conquérant rompt les ligues, renverse les obstacles, et puis, dans le récit de ses campagnes, passe en revue tour à tour rebelles confédérés ou tributaires, parmi lesquels figurent Achab, Jehu, Manahem, Phace, Osée d'Israël, Azarias, Achaz, Ézéchias,
t. Cf. IlJHeg. XX, 12 : xxir; xxv, 27.
Hanassé de Juda, et aussi les rois des voisins immédiats de Juda ou d'Israël : Damas, Edom, les Philistins, Moab, Ammon. Bien qu'il reste encore des côtés obscurs, bien que les nouvelles données apportent aussi leur contingent de difficultés, — si minime qu'il soit, il ne faut pas le dissimuler*, — cependant l'ensemble des faits recueillis dans les chroniques d'Israël et souvent simplement juxtaposés, s'éclairent, s'expliquent, se trouvent heureusement encadrés dans les événements de l'histoire générale.
Mais si nous suivons mieux l'enchaînement des faits, nous n'avons guère là que la trame d'une histoire. Les inscriptions assyriennes nous renseignent peu sur la situation intérieure des peuples vaincus ; elles ne les nomment que pour indiquer
1. On doit plutôt s'y attendre de la part de documents rédigés d'une façon indépendante et à un autre point de vue. Signalons, parmi les plus graves, la difficulté qui se rapporte à la chronologie et celle que soulève le « Phul^ roi des Assyriens » de // Reg. xv, 19. — On ne le retrouve pas dans les inscriptions assyriennes qui présentent alors une série continue, et c'est Teglathphalasar qui d'après les inscriptions reçoit le tribut de Manahem. — On identifie arec raison Phul et Teglathphalasar. Mais 11 n'en est pas moins ytb\ que le Livre des JioiSj à quelques lignes de distance (// Reg. XV, 19, 29), parle de Phul et de Teglathpiialasar comme s'ils étaient deux personnages distincts, ce qui paraît encore plus clairement «ésulter de / Par, v, 26.
le nombre de leurs soldats^ fantassins ou montés sur des chars , le chiffre des morts et des prisonniers livrés au supplice ou déportés, la liste des tributs exigés ou reçus. La vie intime d'Israël, son état moral et religieux, les angoisses qu'il éprouve quand les grandes armées d'Assur approchent, ses menaces, ses colères secrètes, ses espérances déçues ou réalisées, tout cela il faut le demander à une autre source d'informations, aux écrits des Prophètes. Là, nous entendons la parole de contemporains qui se servent des événements extérieurs pour instruire, corriger le peuple élu et maintenir chez lui la croyance au Dieu unique. Qu'ils effraient les obstinés par des menaces ou qu'ils relèvent les courages abattus par des promesses, ce sont toujours les circonstances du moment qui inspirent leurs discours ou qui en sont l'occasion, et l'on peut y puiser à pleines mains tout ce qui donne à une histoire la vie et le mouvement, la couleur de la réalité. Dans Amos et Osée, par exemple, quelle saisissante peinture de l'état de dégradation dans lequel était tombé le royaume du Nord avant sa chute ! On était tout entier à la joie et aux festins, couché sur de somptueux divans et, suivant la parole profondément triste d'Amos, « nul ne s'inquiétait de la blessure de Joseph. » (vi, 6). Leurs sombres tableaux nous expliquent la série de révolutions, dont nous avons, dans le Livre
des Rois y la sèche nomenclature. Aux derniers jours de Juda, dans ce même livre, nous voyons se presser autour de Jérusalem Tarmée de Nabuchodonosor qui entoure la ville, élève contre elle des remparts; mais, grâce à Jérémie, nous pénétrons au dedans des murs, nous suivons presque au jour le jour les péripéties du siège, les partis qui s'agitent dans la ville, les intrigues dont le prophète est une des victimes.
Préoccupés de l'avenir national et religieux d'Israël, les prophètes ont toujours les yeux fixés sur les royaumes, voisins ou éloignés, dont Talliance était compromettante ou dont la puissance devenait un péril pour le peuple élu. Ces royaumes étaient, eux aussi, entre les mains du Dieu d'Israël ; tour à tour il les frappait ou s'en servait comme d'instruments de sa colère. Au delà du premier cercle de nations voisines, qui forme l'horizon des plus anciens prophètes, on aperçoit bientôt les gros empires qui joueront le premier rôle. Depuis Osée, et surtout depuis Isaïe, l'Assyrie est l'envahisseur terrible, l'Egypte l'allié fragile comme le roseau qui blesse en se brisant. Assur domine le premier plan de la scène dans les prophètes de cette période; nous le suivons jusqu'à son déclin, jusqu'à ce que Nahum sonne la charge contre sa capitale, Ninive, « cette caverne où les lions em- « portaient la proie pour leurs petits et Fétran-
« glaient pour leurs lionnes... cette ville de sang, « pleine de mensonge, pleine de déchirement, « qui ne cessait pas ses rapines... roi d'Assur, « les pasteurs de ton troupeau se sont endormis; « tes vaillants sont plongés dans le sommeil ; ton « peuple est dispersé sur les montagnes, et il n'y « a personne pour le rassembler. Il n'y a point « de remède à ta blessure; ta plaie est mortelle. « Tous ceux qui apprennent ton sort battent des « mains. Car sur qui ta méchanceté ne s'est-elle « pas étendue en tout temps »? (Nahum, ii, 11, 12; III, 1, 18, 19.) Les inscriptions où les rois d'Assyrie racontent, comme actions d'éclat, leurs immenses tueries , leurs déportations et leurs pillages, expliquent ces cris de colère de la part des opprimés. De Ninive la puissance passe aux Chaldéens et à Babylone, dont les prophètes de la période précédente ont aperçu les destinées et aussi les futures relations avec le peuple élu; les Chaldéens paraissent désormais au premier plan dans les discours des prophètes.
Ainsi, les révolutions de ces empires, leurs invasions, les catastrophes des voisins immédiats, comme celles d'Israël et de Juda , se réfléchissent dans les écrits des prophètes, écho de leur parole vivante; tout cela s'y trouve, mais souvent en raccourci et par simple allusion; l'y découvrir n'est pas toujours facile. Le moyen le plus sûr et
le plus fécond , c'est d'étudier leurs ouvrages en les replaçant dans le milieu historique où ils furent composés. Si les prophètes apportent tant de données précieuses à l'histoire d'is^aôl, en retour cette histoire, telle que la présente le Livre des Rois ou des Paralipomènes , complétée par les indications des annales égyptiennes et assyriennes, rend d'immenses services pour l'intelligence de la littérature prophétique.
D'abord, elle nous permet de lever bien des difficultés qui pour les anciens commentateurs étaient des énigmes indéchiffrables et qui intéressent cependant des morceaux importants. Ainsi, une prophétie d'Isaïe contre l'Egypte et l'Ethiopie est datée : « Dans l'année où Thartan marcha contre Azot, envoyé par Sargon, roi d'Assyrie, où il assiégea Azot et la prit ». (Is. xx, 1.) « Vannée du siège d'Azot », ville rapprochée de Juda était une date très précise pour les contemporains; pour nous, elle ne dît rien. Qu'était ce Thartan? qu'était ce Sargon que l'on ne connaissait pas parmi les rois d'Assyrie? De plus, quelle était alors l'influence de l'Ethiopie pour être mise en parallèle avec l'Egypte? 11 était presque impossible de répondre. Les monuments assyriens ont révélé l'existence de Sargon , le fondateur de la puissante dynastie des Sargonides; c'est un des rois qui ont laissé les plus importantes inscriptions, un de ceux
dont nous pouvons contempler les traits dans un bas-relief du palais de Khorsabad (aujourd'hui au Louvre) et dans la statue trouvée à l'Ile de Chypre, où s'étendit sa domination. Nous savons de plus, par les inscriptions assyriennes, que Thartan n*est pas un nom propre, mais un nom de dignité ; le tartan, le grand tartan est un officier supérieur des armées assyriennes. Les Annales de Sargon ont raconté le siège d'Azot et nous en donnent la date précise, de telle sorte que la mention : « Tannée du siège d*Azot » devient pour nous une indication aussi claire que pour les contemporains dlsaïe. Enfin les inscriptions assyriennes de Tépoque , qui ont parlé des rapports avec TÉgypte, non moins que les documents égyptiens, nous font pleinement connaître le rôle que joua alors FÉthiopie, dont les rois, après avoir imposé leur domination à toute la vallée du Nil, essavèrent d'exercer une certaine influence sur les affaires de Syrie. Le Sua, qui intervient aux derniers temps du royaume d'Israël (II Reg. xvi, 4) et le Tharaca du temps d'Ézéchias [Ibid. xxi, 9), qui sont tous les deux des contemporains d'Isaïe, appartiennent à la vingt-cmquième dynastie d'origine éthiopienne.
Bon nombre d'autres passages d'Isaïe s'éclairent de même par l'histoire du temps mieux connue ^
1. a Jamais on n'avait pu comprendre les oracles d'Isaïe comme depuis le jour où la découverte des inscriptions de Sargon nous en
Ce n'est pas le seul avantage qu'elle nous procure. Elle nous permet encore de rétablir la, perspective non seulement entre les prophètes qui, dans la collection biblique ne sont pas toujours rangés suivant l'ordre des temps, mais encore dans les écrits de chacun d'eux. La plupart, en effet, ne sont pas des morceaux composés d'un seul jet formant un tout suivi, mais plutôt des recueils de discours prononcés en diverses circonstances , à différentes époques, plus ou moins fondus ensemble. La première partie d'Isaïe, par exemple (i-xxxx) est un recueil de ce genre; il en est de même pour Jérémie*. Ces discours, tantôt simplement juxtaposés, tantôt réunis avec art, ne se présentent plus à leur place chronologique. Tout se trouve sur le même plan; et, comme au lecteur actuel échappe une foule de points de repère qui étaient saillants et visibles pour Toeil des contemporains, tout parait obscur et confus, etTécheveau, en effet, est souvent difficile à débrouiller. Il faut remettre chaque morceau, autant qu'il est possible, à sa place dans le cadre historique, et alors la perspective se rétablit
a, pour ainsi dire, donné la clef. Tous les commentaires de ce prophète sont à refaire, pour la partie historique, à Vaide des textes cunéiformes. » Vigourouz, La Bible et les découvertes modernes, t. IV, p. 167, 3* édit.
1. De plus, l'on voit par les dififérences qui existent entre les Septante et le texte hébreu de Jérémie, que le recueil pouvait subir, dans la transmission du texte, des remaniements considérables.
d'elle-même ; le jour se fait peu à peu. On doit se servir pour cela des dates parsemées çà et là dans les écrits des prophètes et aussi des données gui s'obtiennent par voie de rapprochements ou par induction.
On a plus souvent coutume d'étudier les prophètes comme les hommes de l'avenir ; dans leurs oracles, les espérances messianiques intéressent avant tout et avec raison le théologien. Mais il ne faut pas oublier qu'ils sont aussi des hommes de leur temps; les circonstances et les événements particuliers au milieu desquels ils vécurent occupent, sinon la plus élevée, du moins la plus large partie de leurs écrits. En négliger l'étude c'est se résigner à ne pas entendre l'ensemble de leurs ouvrages. Elle nous aide du reste à mieux suivre et comprendre le développement de leur doctrine sur Dieu et sur le Messie ; et même quand ils parlent de l'avenir, ils le font avec des images et des symboles appropriés à leurs auditeurs ou lecteurs immédiats : ce qui nous ramène encore à l'étude de leur temps.
Enfin, la littérature prophétique forme aujourd'hui le pivot sur lequel roulent les plus graves questions de la critique biblique, celles des origines et du Pentaieuque. Il ne faut pas le regretter,
mais savoir s'en servir. Les écrite des prophètes se rattachent au milieu dans lequel ils ont été composés par leurs fibres les plus intimes, comme Tarbre vigoureux lient profondément au sol par les mille radicelles qui moulent leurs formes sur le terrain qu'elles pénètrent. Il n'est pas facile de les en détacher. La critique la plus exigeante a dû le reconnaître ; elle ne soulève plus de doutes que sur l'authenticité d'un petit nombre de passages dont le plus important est la deuxième partie d'Isaïe (xl- Lxvi) ; mais elle se sert des prophètes pour montrer qu'avant eux le recueil attribué à Moïse, le Pentateuque ou Hexateuque en y comprenant le livre de Josué, n'existait pas; que de leur temps la plupart des institutions religieuses renfermées dans le recueil sont inconnues en Israël ; bien plus, que le monothéisme est encore une croyance récente que les prophètes répandent et dégagent peu à peu des anciennes superstitions polythéistes. Avec ce qui nous reste de leurs œuvres, ou essaie de suivre le progrès de ce travail de la formation de l'ouvrage dans lequel viennent successivement se déposer les traditions nationales et la législation religieuse. L'ancienne formule : « la Loi et les Prophètes » est renversée, et l'on dit : « les Prophètes et la Loi. »
On trouve dans les Prophètes des traces manifestes des récits et des institutions mosaïques, toujours
plus abondantes à mesure que les temps avancent : voilà le fait. Ces traces ne sont-elles que des jalons indiquant les étapes d'une composition successive ou bien supposent-elles déjà préexistant dans son ensemble le grand ouvrage sur les origines de la nation? Telle est la question que soulèvent les critiques et qui préoccupe tant aujourd'hui les esprits. Nous ne Taborderons pas encore directement, mais nous ne nous éloignerons pas de ces graves préoccupations; car, avant de recueillir les témoignages de chaque prophète à ce sujet, il importe de connaître son âge, l'importance et le but de ses écrits, de même que dans une enquête judiciaire, avant de recevoir la déposition des témoins, on s'informe de leurs qualités.
En un mot, quand l'historien aura établi ce que nous savons, par eux ou autrement, sur leur temps y le critique pourra plus facilement apprécier ce qye les Prophètes nous apprennent sur le passée comme le théologien ce qu'ils annoncent et préparent pour V avenir.
Ce n'est pas un commentaire ' que nous entreprenons, mais une histoire générale des prophètes et de leurs écrits jusqu'à la captivité. Nous déterminerons en quelles circonstances chacun vécut,
1. Dans le second semestre, le cours d'hébreu où se feraTexplication d'un prophète, deviendra naturellement cours d'exégèse et formerales étudiants à la lecture directe du texte.
de quels éléments se compose son ouvrage et à quelle situation sociale et religieuse il répond. Le groupe des Prophètes antérieurs à la ruine de Samarie se présente le premier à nous : ceux qui nous indiquent leur date, Amos, Osée, et ceux dont il faut la chercher par induction, Abdias, Joël, Jonas. Puis viennent les contemporains de la chute du royaume du Nord, comme Michée, Isaïe, qui fut aussi le témoin . de la grande invasion de Sennachérib. Nahum, Habacuc, Sophonie suivent de près. Enfin, avec Jérémie et Ézéchiel, nous assistons aux derniers jours du royaume de Juda, le premier étant spectateur des événements à Jérusalem même, le second les regardant de loin et déjà sur la terre d'exil. Les prophètes Aggée, Zacharie, Malachie et le livre de Daniel par sa composition, sont postérieurs à la captivité ; ils ne rentrent pas cette année dans le cadre de notre étude.