‹ Mélanges d'histoire et de littératureChapitre 19 sur 21 · Lisez Duvergier de Hâuranne · texte numérisé non relu

Lisez Duvergier de Hâuranne

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n'est pas du tout semblable au portrait qu'on fait de lui) ou de l'homme de lettres qui commet des noirceurs semblables.

A beau mentir...

Si parfois la note joyeuse se mêle aux commentaires qui nous échappent en lisant ces inconcevables récits, de telles erreurs ne laissent pas de nous causer une impression pénible par la révélation si complète, si peu encourageante de ce que l'on débite sur notre compte, particulièrement en France, oii notre souvenir ne devrait pas être perdu ou dénaturé à ce point, — quand ce ne serait que par respect pour notre fidélité aux traditions de l'ancienne mère-patrie. Les causes les plus évidents de ces erreurs sont de trois sortes : celle qui provient du besoin que de tous temps ont éprouvé les voyageurs de raconter des sornettes sur les pays lointains» celle qui a pour principe la folle admiration dont l'Europe s'est éprise pour les Etats-Unis, et celle qui repose sur la parfaite ignorance que

notre longue séparation du vieux pays de France a fait naître à notre sujet. A ces trois causes s'en rattachent naturellement plusieurs autres de moindre importance, qui, cependant, n'ont pas peu contribué à nous faire ce que nous sommes aux yeux des Européens, lesquels n'ont jamais pu se persuader qu'en dehors de leur continent, les rameaux des familles transplantées aient su retenir le caractère propre à chacun d'elles ; ils ne lieulent voir dans le colon d'Amérique, par exemple, qu'un être nécessairement dépourvu dans une certaine mesure de la valeur intellectuelle et physique de ses ancêtres.

Cette idée, absurde au suprême degré, devrait, me dira-ton. disparaître devant l'évidence des faits.

Oui, si les colonies étaient connues de l'Europe, mais elles ne le sont pas, et le Canada moins que les autres.

Pour ne parler que des derniers trois-quarts de siècle, les Français, Chateaubriand en tête, ont popularisé un Canada imaginaire

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fermé par les glaces, éclairé par les aurores boréales, peuplé d'ours blancs, d'Indiens et de renards bleus.

D'autre part, il est arrivé que notre longue séparation de la France nous a privé de défenseurs pour réfuter ces contes et remettre l'esprit public sur la bonne voie à notre égard. Qui ne dit mot consent, selon le proverbe. Un si profond silence devait servir à nous confondre. C'est ce qui est arrivé.

Et que de raisons, de calculs, de i^éflexions, de combinaisons, n'ont-ils pas été mis en usage pour arriver à conclure sur notre cas... sans nous étudier le moindrement.

Nous avons vu dans leur cabinet d'étude, des savants de grande réputation, des savants qui sont décorés, payés, honorés, révérés et qui, en somme, sont aussi peu clairvoyants que les petits crevés de tout à l'heure.

Nous savons comment ils raisonnent sous le linon vert de leur abat-jour, pour parvenir à prouver que nous sommes des Sauvages. Les uns disent blanc, les autres disent noir, au cora-

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mencement, — ce qui ne les empêche pas de s'accorder en fin de compte. Ils s'accordent si bien que, après avoir lu leurs livres, on se dit avec un certain embarras dans l'esprit : " Seraitil possible que nous fussions dégénérés. On le prouve, hélas ! Yoilà des arguments irrésistibles— c'est un enchaînement de raisons qui ne supportent pas l'ombre du doute. C'est serré, profond, pensé, médité, travaillé, savant, pour tout dire, — cela doit porter la conviction partout... il est bien malheureux que ce soit si creux et si faux ! "

On comprend à peine la persistance que mettent certains voyageurs à fortifier ces fausses impressions. Partis d'Europe avec un plan de livre tout préparé, ils ne peuvent se décider à parler ou à écrire selon la vérité qui leur apparaît dans le cours du voyage. Ils prennent, par ci par là, quelques traits qui s'adaptent assez bien au plan arrêté d'avance ; ils ferment résolument les veux sur tout les reste. Je

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pourrais nommer plusieurs écrivains célèbres, — et M. de Tocqueville tout le premier, — qui ont travaillé, sans avoir l'air de s'en apercevoir, d'après cette synthèse à rebours.

Nous avons aussi, je crois, la permission de demander aux faiseurs de livres qui nous visitent, pourquoi ils ne fréquentent pas nos cercles élevés ou simplement instruits et pourquoi ils se plaisent pour la plupart à ne faire parler chez nous que les seuls gens du peuple, où ils rencontent, tant bien que mal, des *' nouveautés " qu'ils s'empressent de mettre sur le compte des Canadiens en général. Ce n'est pas de la sorte que nous visitons l'Europe. Dismoi qui tu fréquentes...

Autre désagrément :

Le musée de Versailles possède depuis plus d'un siècle une collection d'objets divers venant des Indiens du Canada. M. Dussieux faisait remarquer récemment qu'elle a servi à l'instruction de quelques princes français. La belle instruction, en vérité ! Ces bon princes ignoreront peut-être toute leur vie que les arcs,

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les flèches, les calumets et le colliers de porcelaine sont aussi rares en Canada qu'à cent arpents du musée de Versailles. Si encore on avait composé dans les autres musées de France un département canadien moderne, — mais rien de tout cela n'existe. Quelqu'un qui s'aviserait d'étaller près de cette collection sauvage le code civil du Bas-Canada, une liasse de nos journaux, notre dernier recensement, et un certain nombre d'œuvres littéraires du cru canadien, passerait à coup sûr pour un mauvais plaisant. Ce n'est pas de sitôt que le vrai Canada .sera accepté en France.

Mr. Dussieux s'est beaucoup occupé de notre histoire, mais il ne parait pas avoir " vécu " longtemps à Québec après la mort de Montcalm...

Il ne faut pas s'arrêter au mot de la maitresse de Louis XV, qui disait : '' Le Canada est perdu ; enfin le roi dormira tranquille ! "

Nous n'avons pas dormi, nous, et nous espérons bien réveiller un peu nos parents éloignés qui n'attendent pas le retour de leurs gens.

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Pauvre petite colonie, il ne reste pas même un souvenir de toi dans l'esprit des hommes éclairé de ton ancienne mère-patrie ! Monseigneur Dupanloup, dans ses lettres aux jeunes gens sur la haute éducation, leur conseille de lire l'histoire de la race française répandue dans tous les pays du monde. Les moindres comptoirs des colonies françaises y sont mentionnés. Pas un mot de l'histoire du Canada !

Et pourtant, nous sommes ici plus d'un million de Français, qui n'avons pas perdu le souvenir du vieux pays et que cette indifférence attriste doublement, car nous possédons le respect des ancêtres et notre histoire écrite ne serait déplacée dans la main de personne !

Le passage des zouaves canadiens à travers la France, leur conduite admirable dans la dernière guerre de Rome et les voix éloquentes qui se sont élevées de la chaire et de la tribune pour exalter ce nouveau peuple chrétien, révélé toutà-coup aux yeux de l'Europe oublieuse, n'imposent ni le respect ni le sentiment fraternel si ordinaire chez une même race. Les uns jugent

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qu'il est convenable d'exploiter cette veine inattendue, et de nous faire poser pour la décripitude, pour l'énervement, pour la saleté devant ces pauvres sots de boulevardiers ! Les autres, tous surpris, se demandent, depuis des mois, où sont éclos ces Français qui ont si bonne poigne et qui tiennent à leur opinion. — Dans la province biffée de la carte de France par madame de Pompadour !

Cet article n'est qu'une ébauche. Il faudrait, pour le rendre intéressant, y traiter avec patience les points relatifs à la langue que nous parlons, au climat, à la constitution physique et aux mœurs des Canadiens-français.

A côté de l'ignorance qui nous maltraite et de l'oubli qui nous chagrine, il y a des écrivains, en France et en Angleterre, dont les ouvrages nous font plaisir à suivre et qui rachètent bien des impressions pénibles. Je ne veux pas fermer ce livre sans les en remercier, tout en ra'excusant de ne les avoir pas cités.

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