LA TROMPETTE EFFRAYANTE
-V/iO^//i-
Charles Bernard avait laissé tomber son blanchoissoir et se tenait les côtes de rire.
Yous me demandez de quoi riait Charles Bernard ?
Pour le moment, rien ne presse ; je vais donc vous présenter un tant soit peu ce personnage.
Charles Bernard était un pauvre diable de poseur d'affiches qui prenait la vie comme elle se présentait. C'est vous dire qu'il agissait en philosophe sans s'en douter.
Pour de l'instruction, il n'en avait guère tiré des livres, mais il savait une foule de choses qu'il avait apprises dans ces voyages. Cela lui tenait lieu d'études classiques et autres, et
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j'ajoutai qu'il n'en était que plus considéré dans le canton. Yoilà pour son mérite et ses qualités.
Lorsque les devoirs de son état n'absorbaient pas tous ses instants, il se livrait avec bonheur à la pratique du chaulage des bâtiments et clôtures. Yoilà pour ses goûts.
Or, le jour où je vous le présente, il est j^récisément en train de promener un large pinceau plat — vulgo blanchissoir — sur la devanture du jardinet de mon voisin. Il y a près de trente ans de cela
Tout-à-coup un cri sourd se fait entendre aux environs. Il dresse l'oreille et reste la main immobile sur son ouvrage.
Le cri sourd continue.
Je dis cri sourd parceque c'était bien un cri, mais si puissant qu'il semblait être, il avait je ne sais quoi d'étouffé qui donnait l'idée d'une chose extraordinaire.
Ce cri venait-il du quartier, du centre de la ville, ou de la campagne ?
Impossible de le dire.
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Il était assez distinct pour que l'on crut que ia source en était à quelques pas seulement. Mais il était assez foi't aussi pour provenir de plusieurs centaines de pas.
Charles Bernard eut une seconde ou deux d'indécision en l'enteudaut, puis de l'air d'un homme qui a découvert un mystère ou une espièglei-ie, et qui eu voit la ficelle, il laissa tomber son blanchissoir et se prit à rire à tout rompre, '
Le ci-i continuait.
C'était quelque chose de terri l)lc comme l'Ï!!eonnu, de hideux comme le râle d'nn possédé, de vibrant comme le bruit d'une cataracte, d'iucompréhensible comme les clameni's que V^^\\ entend dans les rêves.
La rue où travaillait Charles Bernard se trouva en moins do dix secondes remplie de gens terrifiés qui se lamentaient de mille manières et qui toutes, bien sincèrement croyaient à la fin prochaine du o-lobe.
Il n'v avait pas, en effet, à badiner. Le cri
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continuait en augmentant de volume. Ce crescendo était épouvantable. Personne ne pouvait expliquer d'où provenait la voix. Personne non plus ne pouvait se figurer à quelle espèce d'animal elle appartenait.
Charles Bernard avait compris cela et c'était ce qui l'amusait tant.
Le cri continuait et s'étendait de plus en plus. Au lieu du murmure inouï qu'il avait d'abord fait entendre et qui était déjà suffisant pour effrayer toute une population, c'était maintenant une voix distincte, un souffle rauque et énergique qui remplissait l'air et dont les vibrations portaient la terreur chez les êtres les plus solidement constitués.
Plantés sur leurs jarrets, le corps repoussé en arrière, la tête levée, l'oreille droite, l'œil hagard, les naseaux ouverts, les chevaux s'étaient arrêtés dans les rues. Leurs conducteurs, aussi épouvantés que les bêtes, cherchaient A droite et à gauche une assurance qui ne se trouvait nulle part.
Sortis de leurs maisons, citoyens et citoyen-
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lies, garçons et filles, se précipitaient dans la rue et tombaient nez à nez avec des voisins tout aussi alarmés qu'eux mêmes.
Le cri continuait, et Charles Bernard riait toujoui's.
Le juge Bolete courait de haut en bas de la
rue, criant à tue-tête qu'il savait d'où venait le
cri. Vous comprenez qu'il ne le savait pas,
mais qu'il croyait l'avoir trouvé. Tout le
6^ monde se mit à le suivre, quoiqu'il fut vêtu
''d'une robe de chambre et de pantoufles éculées.
Sa suite rencontra au coin de la rue une autre foule, aussi boulversée, qui cherchait à contre courant d'oii pouvait venir le cri.
Le cri ne cessait de se faire entendre.
Au moment oi^i les deux foules se heurtèrent, la voix puissante qui couvrait la ville, éclata en deux ou trois accents aigus.
La plupart des auditeurs se mirent à genoux. On croyait décidemment avoir aft'aire à ^' la trompette effrayante ''.