VIEILLES GAZETTES
Je n'écris pus de l'histoire, je publie des notes. C'est plus court, plus facile, moins raide à lire.
Traçons la chronique, humble et légère, des commencements du journalisme en Canada.
Les penseurs la revêtiront de la réflexion et de la forme qui donne la durée.
Nos contemporains n'ont pas connu les temps où poussèrent les j^remières feuilles de ce grand arbre qui couvre le pays. Quelquesuns en ont entendu parler ; d'autres ont lu le peu qui en a été dit ; tout le monde avoue que le travail de plume que l'on nomme l'histoire n'est pas encore fait dans cette partie intéressante.
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C'est M. Gérin qni a le mienx ouvert la voie^ dans sa Gazette de Québec centenaire. TJn sentiment de curiosité m'a fait copier à mon tour, de-ci de-là, à travers la lecture des vieux journaux, les notes qui vont suivre. Yoilà tout mon avoir. Je livre ces lignes à Tindulgence du lecteur.
M. Bibaiïd a dressé une liste d'écrits faits par des gentilshommei5 canadiens : mais si intéressante qu'elle soit, cette liste ne nous montre jusqu'à la conquête à peu près rien que l'on puisseat regarder comme œuvre purement littéraire ou comme les débuts d'une littérature national^ Ce sont des rapports sur l'état du pays, des relevés militaires, des récits d'expéditions lointaines, utiles aux historiens seulement. Nos ancêtres faisaient l'histoire où vont s'inspirer les écrivains de nos jours.
Deux exceptions méritent pourtant d'être signalées : " Le iableau de la mer," poëme du
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sieur Taché (1), que Ton reporte ordinairement vers l'année 1732, et un poëme héroï-comique sur les débats survenus en 1728 dans l'église du Canada. Ce dernier ouviTtge, qui est de l'abbé Mai-chand (2), paraît avoir été composé peu après celui de M, Taché.
Si nous n"'avions pas nos vieilles chansons populaii*es, qui à elles seules forment un monument remarquable, il faudrait renoncer à toute étude de ce côté, à moins que l'on ne découvre un de ces bons jours ce qui a j^u être caché jusqu'à j^résent.
Le gouvernement français s'était donné pour règle de n'introduii-e en Canada aucune des institutions qui, par leur nature, fournissent au peuples l'occasion, et par suite l'habitude, de délibérer en corps et d'exprimer, collectivement ou selon l'instinct d'un chacun, sa pensée, son désir, enfin sa volonté.
1 Ancêtre du Dr. J. C. Taché.
2 De la famille de F, Gr. Marchand, poète, journalisle et députe.
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Eien d'étonnant donc que la presse périodique n'ait point existé en ce pays avant l'introduction du régime anglais.
On pense même qu'il n'y eut pas d'imprimerie tant que dura l'administration française. Les publications officielles se faisaient à son de trompe ou de tambour. C'était '* le cri public."
A Sorel, aux Trois-Rivières, le cri public existe encore. Seulement depuis plus d'un siècle que les troupes françaises sont parties, le tambour et la trompette sont remplacés par une cloche à la main que le crieur sonne à tour de bi'as, au coin des rues, sur les places, devant les hôtels, et généralement dans tous les lieux fréquentés.
Dès qu'il a battu son ban ( le mot est ancien, correct et pittoresque), le silence s'établit aussi loin que l'on suppose que puissent s'entendre ses paroles. En même temps, apparaissent par les portes et les fenêtres du voisi- Lage les figures de tous les habitants. Il n'en
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manque aucun. C'est un coup de baguette magique, un changement de décors à vue, comme au théâtre. On va apprendre la nouvelle du jour ! Si elle offre quelque intérêt, on en causera jusqu'au lendemain. Si elle est sans valeur, si c'est un lieu commun, on en médira au moins deux heures durant, et, en ce cas, malheur à celui ou celle qui en est l'object, l'auteui-, ou le bénéficiaire !
Le crieur sait placer un intervalle entre le son de sa cloche et l'instant ou s'élève sa voix. C'est le moment de la mise en scène. Il promène autour de lui un œil exercé, pour juger l'auditoire. Parfois, son regard va jusqu'à imposer silence aux groupes lointains peu soucieux de ses faits et gestes. Puis, si l'annonce ou la criée doit être un tant soit peu longue, il déroule avec mesure un papier sur lequel est couchée la prose officielle.
J'ai connu un crieur qui profitait du moment solennel où tous les yeux étaient fixés sur lui pour sortir avec majesté son mouchoir à carreaux et faii'c entendre dans le silence dont il
avait été l'inyocateur, une série de détonations nazales fort réjouissantes. Quelques gamins riaient invariablement à cet endroit du cérémonial. Nombre d'auditeurs maugréaient de leur côté, mais lorsque ceux-ci manifestaient par trop ouvertement leur mauvaise humeur, notre homme remplaçait le mouchoir par la tabatière. Et il fallait le voir priser ! On ne prise plus comme cela de nos jours. C'était la tradition du grand siècle, au temps des jabots de dentelle et des chiquenaudes savantes. Un priseur royal, quoi ! Tout y était : la tête en arrière, un peu penchée à droite ; la canne (je veux dire la cloche) sous le bras gauche dont la main tenait la boîte aromatique entrebaillée j la main droite relevée avec une grâce parfaite à la hauteur de la joue ; le coude droit carrément rejeté en dehors, au-dessus du niveau de l'épaule ; et la jambe ! comme il savait l'art difficile de l'arrondir en l'avançant !
Une femme de mon quartier, qui devait l'avoir vu plusieurs centaines de fois accomplir cette grande action, n'en paraissait point blasée.
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Que de fois ne l'ai-je pas entendu rentrer chez elle riant aux éclats et s'exclamant : " Le drôle de corps, comme il est toujours amusant ! "
J'ai connu un autre crieur qui ne savait pas lire,
" Mais qui se gardait bien de l'avouer aux gens."
Il ne manquait jamais de déployer un papier, que les malins reconnaissaient pour être souvent le même, sur lequel il lisait, ou plutôt chantait en forme de récitatif bien scandé:
" M. Jérémie Lalouj^e fait savoir à quilconque il appartiendra qu'il a emprisonné une vache rouge qui fréquentait ses choux et ses rabioles. Le propriétaire pourra la ravoir en payant les dommages et les frais du banc."
Un unique et dernier coup de cloche suivait pour annoncer que tout était fini.
Prix du ban, trente sous, quelquefois un écu, selon la tournée qu'exigeait la partie intéressée.
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Reprenons le fil de notre chronique et mar. chons droit.
Il est une classe d'hommes qui ne pût jamais se faire admettre en Canada, du temj)s que la France était chargée de nos destinées. Ce sont les avocats. Nous pouvons citer des dépèches officielles où il est parlé, tantôt avec terreur, tantôt avec dégoût, de ces hommes de chicane.
Parmi les curiosités de l'époque, on peut aussi mentionner le blâme que Louis XIY fit peser sur le comte de Frontenac jDOur avoir autorisé les habitants à se réunir en certains cas et à lui exposer leurs besoins.
Donc, pas de communes, pas d'élections à un degré un peu élevé, pas non plus d'interj^rêtes improvisés invoquant la cause populaire ; ni agitation ni agitateurs. Le droit de se taire était strictement reconnu. A quoi bon des avocats et des journalistes dans ces conditions ?
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Autant on rejetait les avocat, autant on faisait bonne mine aux notaires.
L'avocat scrute, met en doute, compare, agite une affaire. Il se fait le défenseur ou l'adversaire d'une cause. Son argumentation montre le fort ou le faible d'une situation. Pour agir il lui faut pleine liberté. Sur ses traces on voit apparaître tout ceux dont il représente les intérêts. C'est un chef qui marche toujours armé et qui, souvent, n'a qu'un signal à faire pour se voir à la tête d'un bataillon.
Le notaire est un tout autre type. Les actes qu'il dresse, du consentement des parties contractantes, ne l'entraînent point à la lutte. Les notes dont il est le dépositaire sont produites au grand jour plus tard, en cas de procès, par d'autres que par lui. Chez nous, il fut, sous le gouvernement français, ce qu'avaient été ses prédécesseurs dans l'antiquité : gardien des papiers de familles, un garde-note, selon le terme ancien — fonctions respectables et honorées. Aussi dans un jeune pays, où le sol se partageait entre les hommes pour la première
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fois et où s'implantait le système féodal si intimement lié à la projîriét-é foncière, vit-on le garde-notes installé partout et protégé par les gouvernants. Sa charge était une fonction publique ; le roi s'en réservait la nomination, et c'est par lettres-patentes qu'il créait cet officier important. De là les " notaires royaux," titre qui était de toute exactitude.
Nous avons vu des notaires se pénétrer tellement de leur devoir de tabellions, qu'ils écrivaient au jour le jour le récit des événements qui se passaient sous leurs yeux. Ce furent nos annalistes, nos chroniqueurs, nos journalistes, alors que les journaux étaient encore inconnus parmi nous.
A leur place, des avocats eussent fait des feuilles militantes pour débattre les questions du jour.
Dans le journaliste il y a de l'avocat, et dans l'avocat il y a toujours un journaliste.
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Le journal est tils de l'imprimerie. Il est impossible sans elle. On ne le voit que dans les pays où la discussion des affaires publiques est tolérée ou permise. Donc, sans imprimerie et sans liberté, pas de journal.
La Gazette de Pékin, Chine, remonte à la fin du dixième siècle. Mais la presse en ce curieux pays est restée à l'état d'enfance, et ne dépasse guère la limite des publications officielles.
L'imprimerie fut inventée en Euroj^e vers
Le journal le plus ancien que l'on connaisse en Europe est de Neuremberg. Il porte la date de 1457, ce qui lui donne l'âge resi^ectable de quatre cent dix-neuf ans.
De 1465 à 1492, l'imprimerie s'établit dans plus de cent cinquante endroits du centre de l'Europe.
Les controverses religieuses du XVIème siècle firent naître la forme dujournal moderne. Une animation extraordinaire se manifestait alors dans les esprit ; on voulait savoir, discuter,
enseigner. Les gros traités étaient trop étendus, trojD longs à lire, et pour la plupart des gens, trop profonds.
On fit des brochures ; puis des manifestes, des satires, des chansons imprimés sur feuilles volantes pour alimenter la polémique.
Ces publications devinrent bientôt à la mode: le peuple même sembla s'y attacher. On vit Cromwell formuler une ordonnance prescrivant aux journaux de paraître avec régularité. Il leur imposa l'obligation de se servir de la poste pour circuler dans les comtés de l'Angletaire ; peut-être le Protecteur songeait-il sur ce dernier point à empêcher la circulation clandestine qui eut pu résulter de démarches hostiles de la part du pouvoir.
Le premier journal publié en Angleterre commença en 1622 ; en France, 1631 ; à Boston, 1704.
Nos voisins vivaient sous un régime bien diflférent du nôti^, et qui est trop connu pour en parler ici. Disons seulement que tout n'était pas rose dans leurs affaires. Le> pi'éjugés
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( et la bigot|ierie y tenaient une place peu enl viable p(Mir une nation qui se targue de fonder sa puissance sur la liberté.
La discussion s'alimentait tellement bien parmi eux, que vers l'époque où l'armée de Wolfe entrait à Québec, ils avaient déjà une douzaine et demie de journaux.
Il n'y avait chez nous rien de cela, — pas même une imprimerie.
La guerre, terminée au printemps de 17G0 par la capitulation de Montréal et par le départ des troupes françaises qui eut lieu bientôt après, laissait le Canada dans une situation indécise et absolument livrée aux mains du pouvoir militaire.
Tant que dura ce régime, les affaires se ressentirent du malaise général.
Enfin, le traité de Paris (février 1763) fixa nos destinées : nous sûmes que la France avait disposé de nous.
Nous appartenions à l'Angleterre !
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"Voyant la grande question réglée, ceux des Anglais qui cherchaient, pour leui'* compte personnel, à exploiter la nouvelle colonie, commencèrent à nous arriver. La plupart apportaient avec eux des ballots de marchandises, d'autres des bibles, d'autres les lois anglaises. Ces derniers étaient des avocats et des juges, nommés, expédiés et installés ici par la couronne. Il en vint des Trois-Royaumes, mais encore plus de la Nouvelle- Angletaire. A vrai dire, il en vint de partout.
Dès l'automne de 1763, un Ecossais de Philadelphie, du nom de William Brown, visita Québec et proposa d'y fonder une gazette.
Nous saluons en lui le premier journaliste canadien.
C'est un marchand-tailleur de Québec, du nom de William Laing, qui paraît l'avoir attiré en ce pays.
Il apportait de l'atelier de Benjamin Franklin, dit la tradition, un prospectus dans lequel il
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demandait " trois cents souscrivants," et s'engageait à établir '' une belle imprimerie dans une place convenable à Quehecky Les deux langues devaient figurer à côté l'une de l'autre dans la gazette qui sortirait de cette belle imprimerie, " comme c'est le moyen le plus efficace de faii-e réussir une entière Connaissance de la Langue Anglaise et Française parmi ces deux dations, qui a présent se sont jointes heureusement dans cette partie du Monde."
Les Anglais ne doutent de rien. Ils prenaient ce baragouinage pour du français, et l'offraient comme tel.
Il fallait être bien réduit, bien abattu par la conquête, bien désespéré pour accepter la langue barbare que promettait le prospectus !
Aussi le nombre des " souscrivants " ne fut-il que de cent cinquante. Sans le patronage que lui fit entrevoir le gouvernement, jamais Brown ne serait revenu au Canada avec son " assortiment de nouvelles Charactères," comme il s'exprime.
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Encore plongés dans les malheurs où la guerre les avait jetés; se sentant sous le sceptre d'un monarque injuste à leur égard ; méprisés et repoussés de partout par les aventuriers qu'apportait chaque navire, les Canadiens ne regardèrent évidemment pas d'un bon œil l'engin de publicité qui allait mettre dans la main de leurs ennemis une ressource de plus, ressource tcri-ible, ils le sentaient bien. " D'ailleurs, écrit M. E. Gérin, sans parler du chiffre de la population, qui était faible, il est impossible que le goût de la lecture des journaux fîit alors assez généralement répandu pour donner trois cents abonnés qui ne pouvaient se recruter qu'à la ville — les campagnes étant restées étrangères à cette nouvelle importation."
Le premier numéro de la Gazette de Québec parut le jeudi^ 21 juin 17C4, en quatre pages in-quarto, chaque page ayant deux colonnes, l'une en français, l'autre en anglais. Deux
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colonnes de nouvelles étrangères, et deux annonces. Le nom des imprimeurs, Brown et Cxilmore, y figure avec l'adres'se du bureau du journal : " rue St. Louis, deux portes au-dessus du Secrétariat." C'est Brown qui était l'âme de l'entreprise ; il maniait assez habilement la plume, ce que son associé ne parait pas avoir su faire.
La Gazette, en ses premiers temps, était loin de réaliser l'idée que de nos jours on se forme d'un journal.
Elle ne se mêlait aucunement de politique.
N'ayant point de rivale pour lui donner la riposte, elle ne s'engageait oncques dans les polémiques.
Mais, direz-vous, elle ne publiait donc que des nouvelles ? Oui, lecteurs, rien que des nouvelles... qu'elle empruntait aux papiers de Philadelphie et d'Angleterre. Pas un faitdivers canadien, pas non plus d'article traité au point de vue canadien. Il s'y rencontrait des annonces, par exemple^ et en cela on pouvait reconnaître l»race qui sustentait la Gazette,
La Gazette était très attachée au gouvernement qui la subventionnait. Cette tradition est encore assez vivace en certains quartiers.
A tout prendre, la création de Brown et Gilmore était ce que nous nommons la Gazette Officielle, agrémentée de quelques annonces de commerce et de nouvelles étrangères. Il faut feuilleter plusieurs volumes de cette publication pour rencontrer une demi douzaine de petites notes d'actualités canadiennes.
Dans son premier numéro, l'éditeur avertit ses abonnés que, vu la rigueur de nos hivers, il sera parfois privé temporairement de ses échanges avec les autres pays, ce qui le mettra dans un embarras assez grave ; mais il se hâte d'ajouter qu'il espère bien suppléer alors à l'insuffisance des nouvelles étrangères par " des pièces originales, en vers et en prose, qui plairont à l'imagination, au même temps qu'elles instruiront le jugement." En d'autres termes, cette brave Gazette ne se proposait d'employer un rédacteur que comme pis aller quand les autres sources feraient absoliTfnent défaut !
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Dans les neize ])rennicrs mois, écrit encore M. Clérin, la Gazette ne contient " pas l'ombre d'une appréciation politique, et bienheureux sommes-nous quand nous y trouvons un ou deux fîii ts-divers. Les lecteurs étaient régulièrement mis au courant des faits et gestes des peuplades sauvages du Rhode-Island et du Delaware qui repoussaient le joug britannique, mais on leur laissait ignorer les événements qui s'accomplissaient dans la capitale du Canada."
Lors de sa réapparition, après la guerre de 17^5, on voit la Gazette se vanter '^ d'avoir mérité le titre de la plus innocente gazette de la domination britannique et qu'il y a très-peu d'apparence qu'elle perde un titre si estimable."
Cette douce innocence nous prive du plaisir d'adresser à la mémoire de son éditeur les compliments qu'il se faisait si ingénuement luimême.
Vers 1764, il y avait vingt journaux dans les provinces anglaises de l'Amérique du Nord. De
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ce nombre, la Gazette de Québec était la seule survivante il y a trois ans, date de sa mort.
Pendant une quinzaine d'années, (1764-1778) elle n'eut pas de compétiteur en Canada.
Si je ne me trompe, le premier journal qui vit le jour à New- York ne commença qu'en 1773.
Au mépris du traité de Paris, le roi d'Angleterre nous refusa tout d'abori la jouissance de notre religion, de notre langue, de nos droits civils et des prérogatives attachées au titre de sujets anglais — titre sous lequel on nous désignait cependant.
Murray, le premier gouverneur qui fut chargé de nous administrer de la sorte, sentit son cœur se révolter devant l'injustice qu'on lui faisait commettre. Il toléra jusqu'à un certain point l'usage de la langue française, et se montra assez accommodant à l'égard de la religion catholique.
Sa conduite souleva les plainte» de certaines
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personnes qui avaient des vues sur le Canada, et il dut passer en Angleterre pour se disculper.
On sait avec quelle vaillance les Canadiens avaient résisté aux troupes anglaises durant les six ou sept années qui aboutirent aux deux batailles des plaines d'Abraham. Le général Murray, qui les avait vus à l'œuvre, les admirait, de même qu'il avait une confiance entière en la parole qu'ils avaient donnée d'être fidèles à la couronne anglaise, une fois la cession du pays conclue. Cette promesse, nos pères l'ont glorieusement accomplie.
Mais, outre Murray et ses officiers, qui, sans doute, partageaient sa manière de voir sur ce point il y eut bientôt dans le pays un cercle de personnes animées de tout autre sentiment. C'étaient des trafiquants, des spéculateurs, des hommes de raj)ine. Ceux-là ne s'occupaient guères de nos droits, de notre malheur, du respect qu'inspirait aux hommes de cœur notre
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tranquille et noble conduite après le départ du drapeau blanc. Le désir de nous faire disparaître du sol oîi dormaient quatre ou cinq générations de nos aïeux, était leur principal Bouci. Ils n© s'en cachaient nullement. Aussi trouvèrent-ils Murray trop francophile — ils le firent rappeler.
Trente marchands anglais, dont quinze au plus domiciliés dans le pays, s'étaient mis en tète d'en finir avec nous. Ils pétitionnaient^ s'agitaient, écrivaient et parlaient à eux trente, plus que tout un peuple. De nos jours, pareille chose s'est vue à Manitoba. '
Ceux qu'ils voulaient déposséder, faire proscrire, et déclarer hors la loi étaient dix mille chefs de famille qui avaient tout sacrifié j)Our la cause de leur souvei-ain, et qui, écrasés par l'adversité, se déclaraient prêts à verser le reste de leur sang pour le roi d'Angleten-e, si celui-ci voulait seulement permettre qu'on ne les molestât pas ! " Nous ne respirons que la soumission aux ordres de Votre Majesté," disait une
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requête des Canadiens adressée au monarque anglais, en 1764 (1).
Qu'importe ! Murray fut rappelé.
YQVi>> la iin de 1766, il écrit au ministre que la province renferme 76,275 âmes, '' sur lesquelles il y a dans les paroisses dix-neuf familles protestantes c'est-à-dire anglaises ; le reste de cette population (si on en excepte un petit nombre d'officiers à demi-paie) sont des marchands, artisans et aubergistes qui résident dans les basses-villes de Québec et de Montréal, dont la plupart sont des gens d'une éducation' basse qui ont suivi l'armée, ou des soldats congédiés à la réduction des troupes ; tous ont leur fortune à faire, et je crains bien que peu soient scrupuleux sur les moyens, lorsqu'ils peuvent atteindre leur but. Le rapport que j'en fais est qu'en général c'est le choix d'hommes le plus immoral que j'aie jamais connu, peu propre par conséquent à inspirer du goût aux nouveaux sujets (les Canadiens) pour nos lois... Les Cana-
(1) Le Canadien, 13 septembre 1820.
dicns, îiccoiitumés à un goiivernemciit îirbitrîiiie et en quelque sorte militaire, sont une race d'iiomnies frugals, indu.strieux et de bonnes ni(L'ur«...Ils sont choqués des insultes que leur noblesse et les officiers du roi d'Angleterre ont reçues des marchands et des avocats anglais depuis que le gouvernement civil est établi... D'après mes instructions, les magistrats et le^ jurés devaient être pris sur un nombre de quatre cent cinquante méprisables trafiquants qui étaient venus commercer dans le pa3's...Ces derniers haïssent les nobles Canadiens parce que leur naissance et leur conduite leur attirent le respect, et ils ont les habitants en exécration parce qu'ils les voient échapper à l'oppression qui les menaçait... Le mauvais choix et le nombre des officiers civils envoyés d'Angleterre augmenta les inquiétudes de la colonie. Au lieu d'hommes de talent et de mœurs pures, il en a été nommé qui avaient les qualités toutes contraires... Le juge choisi j^our concilier les esprits des Canadiens fut tiré d'une 2)i*i«o»5 entièrement ignorant du droit civil et de la langue
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du paj^s. Le procureur-général n'était pas mieux qualiiié par rapport à la langue ; les charges de secrétaire et de gretïier de la province, de greffier du Conseil, de commissaire des magasin et provisions, etc., avaient été accordées par patentes à des hommes qui les louaient au plus offrant, et pas un de ceux-ci n'entendait la langue du pays... Les pauvres Canadiens se soumirent avec patience à ces abus et aux taxes pesantes qu'on leur faisait supporter ; ils étaient pourtant excités à la révolte par des commerçants licencieux de New-York... Je me glorifie d'avoir fait tout en mon pouvoir pour gagner à mon royal maître l'aftection de ce peuple brave et courageux, dont le départ du pays, si jamais il avait lieu, serait une perte irréparable pour l'empire " (1).
Telle était la situation des Canadiens.
Le silence que la Gazette gardait sur cet état de choses inouï, montre assez combien elle était sous la dépendance des marchands anglais.
(1) Le Canadien, 29 uovember 1806.
Vieilles Gazettes.
La jjn-csse véritable n'était pas encore neo pai-nii nous.
De 1764 à 1774, le pays fut agité par des mouvements politiques destinés à prouver à l'Angleterre que jjersonne ici n'était satisfait du régime existant, — les Anglais parce qu'ils désiraient réduire plus vite les Canadiens, et les Canadiens parce qu'ils ne voyaient qu'une liberté dérisoire dans le mode de gouvernement qu'on leur appliquait.
En 1774, par " l'acte de Québec," on nous donna à peu près tout ce que nous désirions. Il était temps, car les colonies anglaises avoisinantes avait jeté le masque de la " Loyauté " dont les Anglais font tant parade. Il fallait voir si le parti des trafiquants du Canada était furieux de la bonne fortune qui advenait aux Canadiens !
Un Conseil, composé d'une vingtaine de membres, Canadiens et Anglais, était autorisé par l'acte. Xotre race avait été représentée
Yieilles Gazettes. 2^3
si souvent, en Angleterre, comme le type de l'ignorance et du crétinisnie, que l'on se montra inquiet de l'emploi d'une pareille liberté. A cette crainte chimérique autant que malveillante, le général Carleton, qui nous avait gouvernés de 1Y66 à ITTO, répondit par la déclaration suivante devant la Chambre des Communes, en lYT-t: " Les protestants du Canada sont au nombre de trois cent soixante, et aucun d'eux n'est propre à être élu membre d'une chambre d'Assemblée! "(1)
Parmi les requêtes publiques de cette époque fertile en mensonges et en haines de toute sorte, on peut citer celle qui expose le danger que courent les protestants en Canada au milieu d'un peuple professant la religion catholique, laquelle religion " est connue pour être sanguinaire et idolâtre." (2)
1 Le Canadien, 6 décembre 1806.
2 Christic, vol. 1, p. 7.
vieilles Gazettes.
Comme pour faire taire d'un coup nos détracteurs, la guerre de l'indépendenee américaine éclata.
En 1775, le Canada fut envahi et l'armée du Congrès, après avoir passé partout presque sans efforts, alla se retourner les ongles sur les remparts de Québec.
La conduite des milices canadiennes, particulièrement celles de Québec, fut admirable de bravoure et de fidélité.
Se rappelant que, quinze et vingt ans auparavant, elles tenaient la campagne et remportaient des victoires contre des ennemis trois, quatre et jusqu'à cinq fois plus nombreux, elles avaient repri.s le mousquet et se battaient avec la certitude de n'être pas vaincues.
Si les miliciens de Québec eussent fléchi en 1775, les destinées du Canada étaient changées. Nous aj^partiendrions depuis cent ans à la confédération américaine. La même chose s'est répétée en 1812 ; et encore en 1837, lorsque le district de Québec refusa d'entrer dans le mouvement politique du district de Montréal.
Vieilles Gazettes. 275
On ne sait pas généralement que le goiivei-iiement anglais offrit en 1774, ou vers ce temps, de rendre le Canada à la France, à condition que cette dernière retirerait ses secours aux Américains.
Il y a\'^it à cette époque, dans le pays, ])lusieurs citoyens français que '^ les idées américaines " y avaient sans doute amenés.
Ils s^^mpathisaient avec MM. de La Fayette et de Eochambeau et les troupes françaises mises au service de nos voisins. Rien que nous sachions n'était de nature à leur faire aimer l'Angleterre.
Mais les affaires de ces messieurs ne nous regardaient pas ! Leur tort a été de vouloir soulever les Canadiens par le '' cri français." Or, nous n'avions que faire du sentiment français au lendemain d'un abandon si dénaturé et si impolitique du côté de la France, à la suite d'une guerre épouvantable dont nous avions payé les frais financiers et dont toutes les
bonnes batailles avaient été gagnées par nous, sans pouvoir faire taire les créatures de la cour et de l'armée qui nous accablaient de mépris. Nous préférions être à l'Angleterre, avec laquelle il ne restait plus qu'à régler des questions d'ordre politique ; et comme nous avions ici le nombre, les talents, la volonté de servir le souverain pour qu'il put nous faire un Canada paisible et heureux, tout nous détachait du jeune Lafayette et des enthousiastes qui l'entouraient sans y voir clair. Ces gens étaient autant de marionnettes dont Benjamin Franklin tenait les ficelles, et cela explique fort bien que Lafayette ait fait appel, d'une part, à notre sang français (ce qui n'avait pas le sens commun en ce moment, car enfin à quel proj^os ? à cause de Lafayette ! ) et, d'autre part, que maître Franklin ait lancé des déclarations catégoriques, au nom du peupLe de la révolution américaine, contre la religion catholique et autres choses auquel les nous tenons plus qu'à la vie. Que l'on débrouille une bonne fois cette vaste pièce de théâtre qui s'est jouée sous le
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nom de la guerre de l'Indépendance et la figure grimée et irréfléchie de la France apparaîtra à côté des travers et des maladresses de John Bull. Jonathan le rusé sait où il va et ce qu'il retirera de ce bouleversement, Jean-Baptiste est sur ses gardes et se range contre les faiseurs de liberté, à la grande surprise de la France et de l'Angleterre, Franklin seul ne fut pas étonné de notre attitude ^ s'il a employé le charlatanisme pour nous gagner, il n'en était pas moins éclairé sur la route que nous devions suivre dans nos propres intérêts, et cette route nous nous l'avons suivie malgré lui, malgré Lafajette, malgré les marchands anglais.
Que la France fête en 1876 la république américaine qu'elle veut absolument "avoir faite en 1776 ! Un jour viendra peut-être où elle reverra les Prussiens devant Paris et les Yankees applaudissant encore les casques à pointes, comme il y a cinq ans. Eeconnaissance i
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La presse militante ou Canada fat une création 3'ankee.
Le colonel Hazen qui avait pris le commandement à Montréal, le 1er avril 177<3, s'occupa de se procurer ce nouvel engin de guerre. Il écrivit au général Schuyler touchant la nécessité d'envoyer en Canada de bons généraux, une forte armée, une somme ronde en argent sonnant et un imprimeur. On n'envoj^a ni armée, ni bons généraux, ni argent, mais il nous vint un imprimeur.
Ce désir de nous soumettre à la presse était partagé par le Congrès. Au moment où le colonel Hazen l'exprimait dans sa lettre, une commission composée de J^njamin Franklin. Samuel Chase et du révérend Charles Carroll se mettait en marche, de Philadelphie, pour le Canada. Ces trois personnages devaient gagner les Canadiens à la cause du Congrès et fonder un journal.
Dans ce deniioi- l)ut. on j-punil mi matéi'iel d'imprimerie et l'on engagea un imprimeur
pour
conduire la bcsoirnc.
to'
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Celui-ci se nommait Fleiirj Mesplet, de l'ateiier de Benjamin Franklin, à Philadelphie, à ce <|ue l'on croit; il est certain qu'il avait imprimé à Philadelphie, en 1774, le manifeste officiel lancé par le Congrès pour entraîner les Canadiens dans le mouvement de l'Indépendance : Lettre adressée aux habitants de la Province de Québec, de la part du Congrès de F Amérique Septentrionale, tenu à Philadelphie.
Le 29 avril, commission et imprimerie arrivaient à Montréal.
Dès le lendemain les envoyés reconnurent que leur cause était entièrement perdue dans ce pays.
Franklin s'en retourna le 11 mai. Ses collègues en firent autant le 29. Le 30, la retraite des troupes du Congrès était regardée comme certaine.
Durant ce mois, plusieurs manifestes et affiches de circonstance, furent publiés. Mesplet îivait monte sa presse dans le Vieux Château, aujourd'hui l'école Normale Jacques-Cartier.
Le 4 juillet eut lieu, à Philadelphie, la fa-
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meuse déclaration de l'indépendanco de)Etats-û Unis.
Los " Congréganistes " décampant, Mesplet eut le courage de chercher à s'établir parmi nous. Il se dérigea vers Québec, et, dans la même année 1776, y publia une édition du X* Cantique de Marseille dont il reste encore des exemplaires. Ce livre porte pour noms d'éditeurs Fleury Mesplet et Charles Berger. C'est l'un des premiers imprimés en Canada. Mesplet le dédie aux âmes pieuses et espère " pouvoir participer un jour au bonheur qui les attend."
Il est probable que le voisinage de la Gazette constituait une trop forte concurrence pour l'atelier nouveau, car nous voyons bientôt les deux associés, Mesplet et Berger, installés à Montréal, place du marché (carré de la Douane , aujourd'hui) et y imprimant le Règlement de la conférence de VAdoration Perpétuelle^ premier livre paru à Montréal (en 1777 ?)
Peu après, Berger se retira de la société.
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En 1778 Mesplet fonda la Gazette de Mmtréal dans les deux langues. Elle existe encore, mais ne parle plus français. C'est la plus vieille gazette du Canada, et la troisième en âge sur ce continent.
La Eelation de Saint-Luc de la Corne sur le naufrage de V Auguste sortit la même année des presses de Mesplet, à Montréal.
Un cercle littéraire se formait à Québec, mais il n'est pas fait mention de journal de combat. Placé directement sous l'œil du gouvernement, le cercle n'avait qu'à bien se tenir pour n'être pas suspect, c'est-à-dire condamné. Il s'y composait sans doute des couplets frondeurs, méchants, qui mordaient en riant et auxquels la clandestinité ajoutait un titre nouveau. Rien ne nous en reste aujourd'hui.
Les livres n'étaient pas rares dans notre pays sous les derniers gouverneurs français. On a constaté qu'il y avait soixante mille volumes dans les bibliothèques, ce qui correspond à un
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volume par âme. De nos jours, il serait curieux de voir si nous en avons autant, proportions gardées. Je crois que non !
Ces livres traitaient de philosophie, d'histoire et de littérature en général, mais on peut affirmer qu'il ne s'y rencontrait aucun ouvrage propre à nous éclairer sur le mode de gouvernement le plus praticable et le plus juste dans une colonie.
Nos instincts étaient donc plutôt à la littérature et point à la politique. Je parle des Canadiens qui lisaient. Il aurait été impossible de tirer le moindre paiit journaliste de notre 2:)opulation. Xi l'enseignement nécessaire à la chose ni la liberté du côté du pouvoir ne nous étaient donnés. Nous commencions seulement à tenter la vie publique, attendant les cil-constances pour nous exercer. Aussi nos premiers journalistes furent-ils des Français d'importation directe, comme on le sait.
Néanmoins l'élément qui donne naissance au journalisme avait déjà parmi nous une sorte de consistance et se faisait sentir dans les affaires publiques. .Te veux parler de la j^rofession
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d'avocat, que l'on voit surgir dos 1766, date où il fut permis aux Canadiens, moyennant certaines restrictions, d'exercer devant les cours de justice. Avec des avocats sous la main, un peuple mal gouverné n'attend pas longtemps l'heure de l'agitation.
Un jour, on décomposera l'iiistoire, et quelqu'un expliquera peut-être l'envoi que nous fit la G-rande-Bretagne d'un proconsTiI brutal, comme l'était Haldimand, pour gouverner au bout du sabre une population fidèle qui venait de sauver le pays.
Est-il croyable que tant de sens-commun, tant de fermeté â garder une parole solennelle, n'aie reçu pour récompense que la tyrannie et le dénigrement ! C'est pourtant ce qui eut lieu.
Lorsque Haldimand arriva, avec le titre de gouverneur, en 1778, sa réputation, assez mauvaise déjà, mit les Canadiens sur leur garde. Ses jjremiers actes firent voir que les appréhensions n'étaieiit que tro]) fondées. Mais alors une