Bulletin théol., t. III (1891), p
interprétation rigoureuse qui mettait la Vulgate au-dessus des textes originaux et la supposait exempte de toute faute. Ce sentiment, si fort soutenu par les théologiens espagnols, prévalut-il parmi ceux de Rome? Les intéressés essayèrent de le montrer en alléguant une décision de la Congrégation du Concile. Le P. Prat rejette simplement la réalité de cette décision : « Un prétendu décret, dit-il, forgé on ne sait où et donné comme authentique, au sens le plus strict de ce mot, vint grossir ce parti de nouveaux adeptes. C'était une déclaration du Conciie de Trente, portant la date du 17 janvier 1576 : « On ne pouvait, disait-elle, « rien contester dans la Vulgate; ni une période, « ni un membre de phrase, ni une syllabe, ni un « 1ota. » Cette déclaration, inventée peut-être par un écrivain protestant pour provoquer la discorde dans les rangs des orthodoxes, et publiée pour la première fois en 1608 dans un livre hérétique, fut reçue de confiance par les catholiques, et Suarez lui-même en est embarrassé. Ce fut pour le faussaire un succès bien peu mérité!l. » Pour éluder la
‘1. Je ne comprends pas l'argument que le P. Prat, après le P. Cornely (Introd., 1885, t. I, p. 451) tire des dates. De ce que Sixte V, en 1586, attribue spécialement à la Congrégation l'interprétation des décrets disciplinaires, se réservant celle des canons dogmatiques, je ne vois pas comment cela prouve que dix ans auparavant la Congrégation n'ait pas pu interpréter le « cum omnibus suis partibus ». — Serarius (Proleg., c. 19, q. 11), auquel renvoie
difficulté, c’est une issue commode. Est-elle sûre? J'ai cru bon de poser la question devant nos lecteurs qui pourraient ne pas avoir sous les yeux toutes les pièces du procès, et à cette occasion de leur signaler un élégant et excellent petit volume, plein de notes curieuses, nourri de faits, volume qui paraissait presque au même temps où le P. Prat écrivait son étude et qu'il n’a pu pour cela connaître : je veux parler de La Vaticane de Paul III à Paul V (Paris, 1890), par l'abbé P. Batiffol. L'objet principal de l’ouvrage est de montrer ce qu'ont fait tour à tour pour l'acquisition de manuscrits grecs Les trois cardinaux Marcel Cervini, Guillaume Sirleto? et Antoine Carafa. Pour cela, M. Batiffol
le P. Cornely, dit seulement : 1° que l'édition des Declarationes de 1608 aurait été imprimée chez un typographe hérétique, mais il ne la donne pas comme un livre hérétique et la cite parmi les autorités catholiques à côté de Suarez; 2° que cette édition parut à Francfort « hoc anno 1608 », l’année où il écrit, mais non que la déclaration fut publiée alors pour la première fois. Suarez qui la cite {De fide, disp. 5, s. 3) : « declaratio cardinalium quae impressa tam circumfertur.…. », n’en est nullement embarrassé, mais s’en sert en faveur de l'opinion qu'il adopte. Le P. Cornély (£. c.) emprunte l'indication suivante à Franzelin : « Certe in archivis romanis ultimis his annis rogatu cuiusdam harum rerum studiosissimi scientissimique viri diligenter quaesitum, nuspiam hoc documentum repertum est. » (De Script. el Tradit., 1870, p. 501). Je désirerais une expression plus précise que «in archivis romanis ». En tous cas, la publication de M. Batiffol montre que les fouilles n'ont pas été alors poussées assez loin.
2. Pallavicini (Hist. C. Trid., vi, 17), écrit Sirleti. Je suis ici la forme que la vue des mss. a suggérée à M. Batiffol. Même observation pour Carafa au lieu de Caraffa,
glane à travers les lettres inédites ou manuscrits divers laissés par ces personnages et, chemin faisant, nous apporte des choses très nouvelles sur le Concile de Trente et sur le mouvement théologique à Rome. De quel prix n’est pas en ce genre le manuscrit d’un commentaire perpétuel des canons de Trente, composé par le cardinal Carafa, premier préfet de la Congrégation du Concile? Or, voici en quels termes Carafa y commente le fameux « cum omnibus suis partibus : » « Propter huiusmodi verba S. Congregatio Concili censuit incurri in poenas vel si solo periodus, clausula, membrum, dictio, syllaba iotave unum quod repugnat Vulgatae editioni immutatur; acriterque reprehendendum Vegam, Hb. IV!, c. 9, de iustifi-
1. C’est au I. XV, non au I. IV que se trouve le passage de Vega relatif à la Vulgate; et les autres auteurs qui rapportent ce décret (Serarius, Leon Allatius, etc.\, lisent, en effet, {ib. XV. — André Vega, O. Min., théologien très écouté au Concile (cf. Pallavicini, VI, 17), appuyant son interprétation sur le témoignage du légat Cervini, écrivait son ouvrage en 1548. Voici les paroles visées : « Synodus non approbabit menda quae linguarum periti et in sacris literis mediocriter versati in ea (Vulg.) deprehendunt... Itaque nec tu, nec quisquam alius, propter hanc vulgatae editionis approbationem impeditur quominus ubi haesitaverit ad fontes recurrat et in medium proferat quidquid habere potuerit quo iuventur et locupletentur latini et vulgatam editionem ab erroribus repurgent et quae sensui Spiritus Sancti et ipsis fontibus sunt magis consentanea assequantur. » — Depuis un siècle, on cite couramment ces paroles de Vega comme justifiant l'interprétation modérée et représentant la vraie pensée du Concile. (Cfr. Cornely, Introd., p. 445-46, et déjà Bellarmin (dissert. infrà cit.) et Pallavicini (Z. c.).
catione, audacter hace de re locutum. Quod vero ad oppositiones contextus graeci aut hebraici cum latina vulgata editione pertinet, remissum ad 3 regulam Indicis sub Pio IV editi. » (Vat. lat. 6326). Or, le passage de la troisième règle que l’on devrait appliquer au grec et à l’hébreu ne peut être que celui qui concerne les versions faites sur l’hébreu et dontil est dit : « Huiusmodi versionibus tanquam elucidationibus vulgatæ editionis, ad intelligendam Sacram Scripturam, non autem tanquam sacro textu utantur. » Quand il s’agit de versions faites par des particuliers, rien de plus sage; mais renvoyer à cette règle pour l’hébreu et pour le grec eux-mêmes, ne pas vouloir qu’on s’en serve comme du texte sacré et seulement pour éclaircir la Vulgate c'était donner une expression aussi énergique que possible au sentiment qui préférait en tout la Vulgate aux éditions grecques et hébraïques dans leur état actuel! et ne daignait considérer celles-ci que comme les humbles servantes de la latine!.
1. Les théologiens n'ont jamais soutenu qu’on dût préférer la Vulgate aux textes originaux dans leur état primitif, ce serait leur attribuer gratuitement une absurdité; tout au plus un bon nombre a-t-il autrefois égalé la Vulgate aux termes primitifs en prétendant que Dieu avait aussi inspiré ou assisté l'interprète latin. — D'autre part, autre chose est, en certains cas et en vertu des règles ordinaires de la critique, préférer la Vulgate à la leçon actuelle de tel exemplaire grec, hébreu, et autre chose déclarer comme règle théologique qu'on doit toujours s’en tenir à la lecon ou à l’interpréta-
M. Batiffol nous communique un autre document dont la date fournit un curieux rapprochement avec celle de la décision alléguée : c’est une lettre de Belilarmin, encore simple religieux, et préoccupé déjà des questions qu’on agite autour du décret de Trente. Il consulte le cardinal Sirleto et expose de main de maïtre l’état des esprits à ce sujet : « Venio nunc ad quaestiones meas quarum prima ac praecipua illa est, quid sibi Tridentina synodus voluerit, cum in #* sessione latinam et vulgatam editionem pro authentica habendam esse decreverit. Video enim de re tanta summorum virorum dissimillima esse iudicia, cum ali palam affirment ipsam latinam et vulgatam editionem ita esse a concilio approbatam ut non liceat ullo pacto nunc asserere aliquam esse in hac editione sententiam quae vel falsa sit vel mentem primi auctoris non contineat; qui etiam malint hebraicorum graecorumque codicum authoritatem contemnere, quam ullum in antiquo interprete lapsum agnoscere; ac demum verum et germanum Scripturae sensum non minus in hac editione habere nos doceant, quam
tion de notre version latine; ce qui est le sentiment excessif que nous avons en vue et auquel inclinent certains théologiens trop portés à formuler des règles générales qui les dispensent des recherches positives. Peut-être font-ils mieux, en effet, de les laisser à d’autres; mais pourquoi vouloir en fermer la porte par une barrière théologique?
si ipsa sacra primorum scriptorum autographa haberemus; ali vero contra, nihil unquam tale à concilio decretum esse contendant, sed illud solum, hanc veterem et vulgatam editionem ut omnium optimam esse retinendam, nec ulli fas esse aliam aliquam vel in gymnasiis, vel in concionibus tractare, vel in sacris publicisque officus legendam aut canendam introducere, quin etiam n1hil omnino in hac editione reperiri quod fidei puritati vel morum honestati sit adversum : caeterum negari non posse quin interpres latinus huius editionis author, nonnunquam more ceterorum hominum dormitaverit et non semel a vero Scripturae sensu aberraverit. »
La lettre de Bellarmin est datée « Lovanii, Kalend. aprilis 1575. » Or, la décision alléguée serait du 17 janvier 1576, et elle se donne comme répondant à un doute élevé dans une Académie « quae societatis Jesu curae commissa est. » Y a-t-il un rapport plus étroit qu'une simple coïncidence de date entre la décision et la lettre de Bellarmin? Le cardinal Sirleto fit-1l passer celle-ci à son ami le cardinal Carafa pour porter la question devant les” théologiens de la Congrégation du Concile? Le rapprochement des dates mérite d’être noté. Peu d'années après, on voit que Bellarmin, dans ses Controverses (Lib. 11, c. 10-12, paru d’abord en
1581), penche vers le sentiment modéré; mais,
pour ne pas heurter l’autre opinion plus répandue alors, il garde de grands ménagements!, et on s’est prévalu de son témoignage des deux côtés. Il faut lui savoir gré d'avoir bien défendu dès lors contre quelques exagérés, en particulier contre Melchior Cano, l'intégrité des textes originaux. Quant à Sirleto, nous regrettons de ne pas avoir sa réponse. Mais M. Batiffol nous donne des fragments d’une très intéressante lettre qu'il écrivait de Rome au cardinal légat, Marcel Cervini, le 17 avril 1546, presque au lendemain de la sessio IV! (8 avril). Nous savions déjà par l'histoire de Pallavicini (VI, 17; VII, 19) que le décret de Trente fit d’abord à Rome, auprès des cardinaux et de la cour, une fâcheuse impression; il paraissait
1. Mais plus maître de sa pensée, il se prononce résolument pour l'interprétation modérée et pour Vega dans la remarquable dissertation qui, traduite en français, a élé placée en tête de la Bible de Vence, 3° édit. Toulouse, 1779, t. I, p. 135. On ne donne Jà malheureusement aucune indication sur sa provenance, et comme le lecteur la chercherait en vain dans la plupart des éditions de Bellarmin, voici quelques renseignements. Cette dissertation, écrite de la main même de Bellarmin, était conservée dans la bibliothèque des Jésuites de Malines. Le P. Widenhofer, jésuite allemand, la publia pour la première fois en 1749 à Wirtzburg en Franconie. Cf. au sujet de cette publication, les Mém. de Trévoux, juillet 1750, art. 85. — J'ajouterai que les citations de la Vulgate montrent que l'auteur écrivait avant la correction de 1592 ; plusieurs des passages où il signale des fautes, ont été, en effet, modifiés dans le sens qu'il indique. Il est bien fàächeux que ce lumineux travail soit resté si longtemps sous le boisseau et soit encore aujourd’hui trop peu connu.
excessif, et on nese décida à l’approuver que quand on apprit des légats que le Concile n’avait nullement entendu authentiquer les fautes de la Vulgate, ni déroger à l’autorité des originaux et de la version des Septante. Sirleto fait allusion à ce qui se dit à Rome, et donne aussi à Cervini son appréciation personnelle : « J'ai dit à Votre Éminence, dans une de mes dernières lettres, qu’il aurait été bien de charger des personnes instruites dans les trois langues de revoir la Bible hébraïque, grecque et Jatine, de les collationner sur des exemplaires antiques, et de publier une édition qui fût conforme à la sainte Église notre mère et aux saints Pères. Tout ce que l’hébreu donnerait en plus on l’ajouterait. On chercherait de bons exemplaires grecs anciens, car 1l y a beaucoup de fautes dans le grec comme aussi dans le latin. » Et, après le passage relatif au mécontentement de quelques-uns, il distingue, avec son flair de fin érudit, le mot du décret qui doit couper court à toutes les interprétations fâcheuses et près duquel tant de théologiens sont passés plus tard sans prendre garde : « Et je crois que la parole quae legi consueverunt! résout
1. Le Concile déclare les livres qu’il a énumérés, sacrés et canoniques « integros cum omnibus suis partibus prout in Ecclesia catholica legi consueverunt et in veteri Vulgata latina editione habentur. » Cette formule suffisait amplement pour trancher la question sur tous les livres ou parties de livre qui étaient objet de litige entre catholiques et protestants; de tous on pouvait dire : « In
toutes les difficultés, en donnant à entendre qu’on n'a rien voulu déterminer de nouveau (intenden-. dose da qui che niuna cosa di novo se determinato). Et pourtant, puisqu'il s'agissait de formuler un. point d’une importance si considérable, je crois que l’on aurait mieux fait de mentionner l’hébreu, le grec et le latin, et de déclarer authentique l’édition que le Concile aurait ordonné de faire emendata ad fidem veterum exemplarium!. » (Vat. lat. 6177, fol. 33.)
L'impression de Sirleto sur la portée du décret de Trente est partagée par la plupart des théolo-. giens contemporains de la sessio IV*; on trouve. partout cités les témoignages de Vega, de Andrada, de Salmeron, de Laynez ?. De plus, que le
Eccles. cathol. legi consueverunt et in vet. Vulg. lat. ed. habentur. » De plus, si quelque autre partie vient en discussion, pour savoir si elle tombe sous la définition de Trente il ne faut pas examiner seulement si : «in vet. Vulg. habetur ». mais encore si «in Ecclesia cathol. legi consuevit », c’est-à-dire si elle se trouve aussi dans les autres textes employés dans l'Église catholique. En somme, de même que pour la Vulgate le Concile approuve et maintient l’usage traditionnel de l'Église latine (longo tot sæculorum usu), de même, dans le canon dogmatique, il consacre l'usage de l'Église catholique, mais il ne le dépasse pas. Il n’a pas fait de la Vulgate, | comme l’auraient désiré certains théologiens, une sorte de locus theologicus indépendant, ne relevant ni des textes originaux ni des autres versions, au bénéfice des docteurs latins.
1. Ce dernier fragment de la lettre avait été publié par le P. Vercellone, barnabite, dans ses Dissertazioni accademiche, Rome, p. 81; on y trouve aussi (pp. 79 et sqq.) les lettres des légats.
2, D'après Mariana (pro ed. Vulg., ©. 21). — Après avoir cité
Concile n’ait voulu en rien innover, comme l’entend Sirleto, il est facile de s’en convaincre, si l’on considère ce que des théologiens estimés, antérieurs au Concile, pensaient de l'autorité de la Vulgate. Prenons, par exemple, un des meilleurs, Driedo de Turnhout, professeur à Louvain. Après avoir défendu la Vulgate contre les injustes attaques des hérétiques, jusüfié l'usage public et traditionnel de l’Église latine à son égard, mais cela sans dissimuler ses défauts, il conclut : « Apostolica Sedes editionem Hieronymi vel approbavit vel acceptavit non tanquam penitus sic consonam Scripturis in suo fonte et in omnibus sic integram, puram ac restitutam, ut non liceat ulli examinare illam collatione facta ad suum fontem, vel in locis quibusdam dubitare si forsitan Hieronymus sit assecutus verum Scripturae sensum ; sed tanquam omnibus tunc factis praeferendam, et in regulis fidei ac morum nusquam deviam, et tanquam quae
Vega, Mariana nous dit que pendant son séjour à Rome (quatre ans à partir de 1561), ayant interrogé sur ce point Laynez (quomiam Concilii Tridentini magna pars fuit), celui-ci répondit comme Vega : Non aliud responsum dedit Jacobus Lainez. — Laynez mourut à Rome le 19 janvier 1565. Notons cependant qu’à la différence de Vega, ni Laynez, ni Salmeron ne furent présents à la session IV: (8 avril), comme on le dit parfois (Cornely, Zntrod., p-. 446-47); ils n'arrivèrent au Concile que quelques jours après cette session, comme l'indique Pallavicini (vir, 7). La congrégation privée où ils paraissent d’abord est du 25 mai (et non mars, comme le porte par erreur l’édition française de Migne).
publice legatur et recipiatur in usum. » Ces paroles ont paru si bien représenter la pensée théologique sanctionnée à Trente que quelques-uns ! les citent comme interprétant la décision du Concile, à côté de celles de Vega ou de Salmeron.
Sirleto aurait préféré que le Concile fit corriger l'édition latine d’après de bons exemplaires hébreux et grecs ?. Si le Concile avait voulu déclarer la Vulgate conforme à l'original primitif dans le sens où on le prétendit plus tard, Sirleto n’aurait mème pas eu l’idée de marquer au légat pareille préférence; en tout cas, on ne pourrait plus
1. Par exemple Serarius et d’autres après lui. La méprise vient de ce qu'ils les ont empruntées à l'édition de 1556, sans remarquer qu’elle était posthume. J'ai cité d’après l'édition de 1543 (f 49) que j'ai sous la main; la première édition est de 1533 : De ecclesiasticis Scripturis et dogmatibus libri quatuor.
2. L'idée de Sirleto (non simple revision sur les mss. mais même correction de la version d’après les originaux hébreux et grecs) est celle qu'avaient essayé de réaliser, avec plus ou moins de bonheur, quelques théologiens de Paris (Bible de Benoit, 1541), en Italie Le bénédictin Isidore Clari, plus tard devenu évêque de Foligno (Venise, 1542, cf. la 3e règle de l’Index). Reviser le texte courant sur les anciens mss. latins fut plutôt la pensée des Pères de Trente (Haec ipsa vetus et Vulgata edilio quam emendatissime imprimatur, et en ce sens la déclaration des cardinaux de 1576) : c'était la voie qu'avait déjà suivie Robert Estienne (surt. 4* ed., 1540); puis, pour répondre au vœu du Concile, le dominicain J. Henten (Bible de Louvain, 1547, qui eut lant de vogue et tant d’édit.); et en tenant compte, au moins en second ressort, des textes hébreux et grecs, Luc de Bruges (Bible dite des théologiens de Louvain, 1573-1574) et les correcteurs romains (1590-1592) dans des proportions plus ou moins grandes.
songer à un tel projet. Or, ce n’est pas ce que pense un théologien envoyé au Concile par le roi de Portugal, Jean III, et qui, onze ans après la sessio IV”, croit encore pouvoir exprimer un vœu analogue à celui de Sirleto et même d’une facon plus accentuée. C'est le dominicain Jérôme Oleaster !, inquisiteur à Lisbonne. Dans la préface de son Commentaire sur le Pentateuque, en 1557, il affirme « Nullum extimescendum scandalum et nullum fore incommodum si Paulus 1V {le pape régnant), ad instar Damasi, Vulgatam versionem ad fontes corrigendi provinciam viris linguarum peritis demandaret.. Hieronymo non plus tribuendum in sua editione, si tamen 1llius est, quam sibi velit ipse tribui. Ipse vero, utpote vir sanctus, se aliquando hallucinatum ingenue fatetur suamque versionem in multis emendasse; quae non in eum finem producimus ut virum sanctum traducamus, sed ut doceamur eum non prophetam sed hominem fuisse. »
Deux ans à peine après les dernières sessions du Concile, en 1566, Sixte de Sienne, 0. P., dédie à saint Pie V sa Bibliotheca sancta, avec l’approbation de tous ses supérieurs hiérarchiques. S'il défend contre les hérétiques le jugement du Concile, ce
1. Ou Oleastrius ou ab Oleastro, parce qu’il était natif du petit bourg d'Azambuja, qui, en portugais, signifie olivier.
n’est pas en montrant que la Vulgate doit être exempte de toute faute, mais bien que ses fautes ne sont pas un motif suffisant de changer l’usage public de l’Église latine. « De erroribus vero quos . Hieronymus in veteri translatione annotavit, et recentiores in hac nova editione pariter annotarunt, ingenue fatemur et nos multos errores ab Hieronymo emendatos in veteri traductione, et similiter in hac nostra nova editione nonnullas inveniri mendas, soloecismos, barbarismos, hyperbata et multas parum accommodate versa et minus latine expressa, obscure et ambigue interpretata, itemque nonnulla superaddita, aliqua omissa, quaedam transposita, immutata ac vitio seriptorum depravata, quae Sanctes Pagninus, Thomas Caïetanus, Franciscus et Hieronymus Oleastrius, viri ex Dominicano ordine eruditissimi,-interpretationibus et explanationibus suis indicarunt. Non tamen ex his sequitur ecclesiam usque in hanc diem non habuisse veram, sinceram, integram ac fidelem Novi Testamenti editionem, quia, etsi in ea eiusmodi errata inveniantur, certum est tamen neque in veteri, neque in nova editione aliquid unquam inventum esse quod fuerit vel a veritate christianae fidei devium, falsumve ac mendax, vel adeo depravatum ut occasionem perniciose errandi attulerit.. vel ita obseure etambigue versum ut mysteria nostrae fidei occultaverit aut non ad sufficientiam et quantum
satis est ad salutem explicaverit. » Lib. 8 1in fine.
Quelque graves que soient ces témoignages, il n’en est pas moins vrai qu'une dizaine d'années après la clôture (1564), les théologiens ne tenant plus compte des explications données à l’époque de la rédaction du décret, déjà assez éloignée (1546), inclinèrent toujours plus à en exagérer la portée, et ce sentiment put prévaloir en 1576 parmi les cardinaux et théologiens de la Congrégation du Concile. Il n’y a pas à le nier. Vers le même temps (4600), Basile Pontius, augustin, chancelier de l'Université de Salamanque, défendait ! l’interprétation étroite et la donnait comme le sentiment
1. Les Quaestiones expositivae représentent son long enseignement et l'enseignement courant à Salamanque;: il les publia en 1600, puis en 1611. Elles ont été rééditées par le P. Tournemine avec le Commentaire de Menochius (Paris, 1719) et par Migne dans le C. S. S.,t. I. — Un peu plus tard encore, un scolastique de grand renom, Jean de Saint-Thomas, Portugais d'origine, mais pendant plus de trente ans professeur à Alcala (Complut), mort en 1644, formulait ainsi ses conclusions sur la Vulgate : « Habenda est pro legitima non solum quantum ad ea quæ pertinent ad fidem aut mores, sed etiam quoad omnes lilteras et apices; hoc enim necesse est fateri postquam hæc ipsa editio decreta est esse authentica; de ratione scripturæ authenticæ est ut omnes ejus clausulæ et apices certæ et indubitatæ auctoritatis sint.. £é ità communiler sentiunt omnes qui post concilium de hac re scripserunt. » (In 2, 2, disp. 3, a. 3.) IL faut croire que les bruits de l’opinion pénétraient difficilement le cénacle fermé des théologiens espagnols; en 1643, il y avait encore des Pyrénées! De plus, les touffus et savants enchevêtrements de disputationum et ratiocinationuin formaient autour de leur esprit une cloison soigneusement capitonnée. Leur monde était facilement le monde.
commun : « Estque communis nostro saeculo sententia. » (Q. 3, cap. 2).
Pour justifier cette appréciation de Pontius, nous pourrions apporter ici une longue série de témoignages où figureraient les grands noms de la théologie de ce temps; il faudrait citer chacun avec une certaine étendue pour distinguer les nuances accessoires qui ne permettent pas de les ranger tous sur le même plan; ce serait monotone, mais surtout pénible. Le lecteur nous saura gré de ne pas produire le dossier d’un chapitre si douloureux de l’histoire de la théologie à une époque où « guidé par un faux zèle pour les décisions du Concile », comme dit le P. Fabricy, on croyait nécessaire de défendre la Vulgate en jetant suspicion et défaveur sur l'intégrité des textes originaux. « Bien loin de rendre service à l'Église, ajoute ce grave auteur, en attaquant ces mêmes textes » on était semblable « à un homme insensé, perché sur un arbre, qui couperait, qui abattrait la branche qui le soutient et qui tomberait avec elle ! ».
1. Fabricy, O. P., Des titres primitifs de la Révélation... dans le C. S. S. de Migne, t. XXVII, pp. 741, 754. — Déjà Bellarmin signalait le péril dans la Dissert. citée n. 10. « L'Écriture sainte est le principal trésor de l'Église ; mais la plus grande partie de ce trésor périt, si nous disons que les sources mêmes des divines Écritures ne méritent plus aucune créance et peuvent être rejetées comme corrompues et dépravées, en sorte qu'il ne resterait plus qu'une seule version qui pût être recue, et dont cependant les exemplaires varient de telle sorte qu’à peine en trouve-t-on
En Espagne, on ne tolérait guère une autre opinion, la curieuse préface de Mariana, S. J. (Dissert. pro édit. Vulg.), approuvée en 1606 par le provincial J. Garcia, publiée à Cologne et dédiée à Paul V en 1609, nous en apprend long à ce sujet. On s'était beaucoup échauffé. « Nescio an ulla disputatio his superioribus annis inter theologos, in Hispania praesertim, maiori animorum ardore et motu agitata sit, odioque partium magis implacabili. » Non content d'accueillir l’opinion modérée par des injures, on en traïnait les partisans devant le terrible tribunal : « Cum viri eruditionis opinione praestantes e vinculis cogerentur causam dicere, haud levi salutis existimationisque discerimine : miseranda virtutis conditio, quando pro laboribus quos susceperat maximos, compellebatur eorum a quibus defendi par fuisset, odia, accusationes, contumelias tolerare... Omnino fregit ea res multorum animos alieno periculo considerantium quantum procellae immineret libere affirmantibus quae sen-
deux qui s'accordent en tout... Supposé qu'il y ait, en effet, quelques fautes dans les exemplaires grecs ou hébreux, de quelque part qu'elles soient venues, certainement il y en à sans doute beaucoup plus dans les exemplaires latins de la Vulgate. » Paroles : très graves dans la bouche d'un des correcteurs romains et d’une bien autre portée que celles des théologiens qui raisonnent de critique sans avoir de leur vie touché un manuscrit, et qui n'ayant jamais vu que leur texte, nettement imprimé après toilette faite, s'imaginent que les exemplaires latins présentent beaucoup moins de fautes ou de variantes que le grec ou l’hébreu.
tirent. Itaque aut in aliorum castra transibant frequentes aut tempori cedendum judicabant!. »
Les théologiens les mieux posés n’osaient parler. Quand dans son Commentaire sur saint Thomas (1584, in q. 1, a 8) Bañez est amené à toucher la grave question : « Je sais, dit-il, ce que je répondrais si l’Église m'interrogeait de vive voix; en attendant, je garde un pieux et juste silence. » Que Bañez ait voulu éviter la tempête, je le comprends: mais n’a-t-il pas peut-être cédé à l’excessive timidité de ceux dont il traduit ainsi l'appréhension : « Quod s1 nos catholici semel aliquos in ea (Vulg.) errores esse fateamur, facile imperitum vulgus haereticorum dogmati consentient ». C’estse défier beaucoup trop de ses forces. Voilà des théologiens qui, en des matières bien plus ardues, savent trouver et établir de délicates distinctions, et qui ne se sentent pas capables ou négligent de faire entendre au vulgaire la distinction si simple entre fautes qui porteraient atteinte à la foi et fautes qui
1. 11 faut être reconnaissant au courageux jésuite d'avoir « cloué au pilori » cette intolérance de l'inquisition espagnole et d’avoir montré ses funestes effets sur la science théologique. — Mariana défend l'opinion modérée; mais ce modéré ne se défait pas des habitudes de langage de son temps. Quand cà et là il repousse une opinion et croit devoir la qualifier de dangereuse, erronée, il lui arrive d'ajouter : scélérate et « supplicio vindicanda »; ce n’est qu'une manière de parler, mais bien coulée dans le moule espagnol du temps. — La dissertation de Mariana a élé aussi rééditée par le P. Tournemine, en 1719, et par Migne dans le C. S. S., t. I.
tiennent à la condition de toute traduction et de tout livre subissant une longue transmission ! Au fond, ne craint-on pas de descendre des régions élevées où l’on plane à l’aise dans la spéculation métaphysique et de s’'embarrasser dans les broussailles de la critique, dont on redoute les surprises? — Oui, mais si ce sont broussailles qui poussent en terre sainte? | Quelque répandue que fût à la fin du seizième siècle et pendant le dix-septième l'interprétation étroite, l'autre sentiment ne resta pas sans représentant; peu à peu les esprits se calmèrent; il gagna du terrain. Vers la fin du XVII° siècle, la controverse du dominicain Noël Alexandre et du franciscain Claude Frassen est un des derniers épisodes de la lutte!; l'opinion des meilleurs se rangea du côté d'Alexandre. Au reste, quelques années avant, l'Histoire du Concile de Trente de Pallavicini, S. J. (publiée d’abord en italien 1656- 1657, puis en latin 166%) avait surtout contribué à éclairer les esprits sur la vraie pensée du Concile? ;
1. La disseri. de Vulg. d'Alex. est de 1678; les attaques de Frassen parurent dans ses Disquisitiones biblicx en 1682 et la réponse très développée d'Alexandre la même année. — Les deux dissertations de N. A. sont placées dans son Hist. eccles. au sæc. IV°, dissert. dissert. 39 et 40.
2. La publication des Acta genuina Conc. Trid. (éd. par A. Theiner, Zagrabiæ, 1874) a jeté encore bien plus de lumière sur tout ce qui concerne la sessio 1Vx.
la discussion ne pouvait dès lors que sortir du dédale des arguments a priori, des formules de la raison raisonnante! : « Le Concile n'a pas pu... a dû, n’a pas dû (oportet, decet, non decet..….) ». Ici, la moindre donnée positive faisait bien mieux l'affaire. Au XVIII siècle, l'interprétation des modérés a le dessus; elle devient l’enseignement des écoles et des manuels. Ce n’est plus elle que l’on regarde de haut comme une singularité dangereuse, une thèse à peine tolérée; ce n'est plus d’elle que l’on s’étonne, mais de l'interprétation opposée. On est surpris qu’elle ait pu se produire et on la rejette comme un excès. Écoutons le P. G. Fabricy, 0. P., théologien de la Casanate à Rome* (1772) : « Si autrefois et mème de notre temps l’on en est venu jusqu'à taxer d’hétérodoxes et d’irréligieux ceux des théologiens et des critiques qui ont entendu et expliquent avec raison le décret du Concile d’une
1. À propos d'une autre question qui souleva « de fâcheuses tempêtes » parmi les Pères de Trente, recueillons ces instructives paroles de Pallavicini (1. 6, c. 2, n. 8) : « Il arrive souvent que les mots ne sont plus les simples signes des choses et qu'on les prend pour les causes des choses elles-mêmes ».
2. Des titres primitifs de la Révélation... Rome, 1772, t. I, p. 169 (réédité par Migne, Curs. S. S., t. XXVII). Quant à l’interprélation modérée, il dit : « Rien n'est plus commun ni mieux établi que cette doctrine; on la trouve répandue et rebattue dans nos livres de controverse, dans nos éléments de théologie, dans nos prolégomènes et nos commentateurs sur la Bible. Après tant d’excellentes dissertations qui prouvent si bien ce principe, il semble qu'on ne devrait point en faire désormais une question ».
authenticité simplement relative aux dogmes et à la morale et non d’une authenticité absolue et universelle, ce sont là des excès que la saine théologie condamne ». Décidément, la roue de l'opinion a bien tourné.
Récapitulons. À la fin du seizième siècle, l’interprétation étroite se donne, avec certaine apparence de vérité, comme le sentiment commun qui s'impose (cf. Pontius); à la fin du dix-septième siècle, elle passe sensiblement à l’état d'opinion libre qui n’a pas droit de s'imposer; Pallavicini signe ainsi son passeport : « C’est une pieuse croyance, mais l'Église ne condamne pas celui qui ne l’adopte pas »; — pie creditur, c'est l’enterrement avec honneur. Au XVIII siècle, le cadavre commence à prendre une odeur désagréable, Jam fœtet; c'est un « excès » que l’on réprouve; et voilà qu’au XIX° siècle on serait presque tenté de n'y voir plus qu'un mythe, une invention des hérétiques! Ne nous le dissimulons pas ; le fantôme a eu chair et os, voire même bec et ongles; il a mordu et égratigné. Son histoire nous vaut une salutaire leçon. Le {ort n'est pas d’embrasser et de défendre, même avec chaleur, une opinion théologique que l’on estime vraie; mais le tort commence quand on veut l’imposer comme représentant exclusivement la pensée de l'Église et que l’on traite d'hétérodoxes ou de suspects, ne
serait-ce que par insinuation, ceux qui ne jugent pas de même. Alors on tombe justement sous le coup de ce trait terrible que décochait le jésuite Mariana aux partisans de l'interprétation étroite dans la question qui nous occupe : « Pusilo homines animo... angusteque sentientes de religionis nostrae maiestate, qui, dum opinionum castella pro fidei placitis defendunt, ipsam mihi arcem prodere videntur, fraternam charitatem turpissime violantes ». (Praef. pro edit. Vulg.) Ne laissons jamais la citadelle pour perdre temps et ardeur à nous disputer les bicoques.