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Manassé de Juda, et aussi les rois des voisins immédiats de Juda ou d'Israël : Damas, Edom, les Philistins, Moab, Ammon. Bien qu’il reste encore des côtés obscurs, bien que les nouvelles données apportent aussi leur contingent de difficultés, — si minime qu'il soit, il ne faut pas le dissimuler!, — cependant l’ensemble des faits recueillis dans les chroniques d'Israël et souvent simplement juxtaposés, s’éclairent, s'expliquent, se trouvent heureusement encadrés dans les événements de l’histoire générale.
Mais si nous suivons mieux l’enchainement des
faits, nous n'avons guère là que la trame d’une histoire. Les inscriptions assyriennes nous renseignent peu sur la situation intérieure des peuples vaincus; elles ne les nomment que pour indiquer
1. On doit plutôt s'y attendre de la part de documents rédigés d'une façon indépendante et à un autre point de vue. Signalons, parmiles plus graves, la difficulté quise rapporte à la chronologie et celle que soulève le « Phul, roi des Assyriens » de II Reg. xx, 49. — On ne le retrouve pas dans les inscriptions assyriennes qui présentent alors une série continue, et c’est Teglathphalasar qui d'après les inscriptions recoit le tribut de Manahem. — On identifie avec raison Phul et Teglathphalasar. Mais il n'en est pas moins vrai que le Livre des Rois, à quelques lignes de distance (11 Reg.
xv, 19, 29), parle de Phul et de Teglathphalasar comme s'ils étaient …
deux personnages distincts, ce qui paraît encore plus clairement xésulter de Z Par. v, 26.
le nombre de leurs soldats, fantassins ou montés sur des chars, le chiffre des morts et des prisonniers livrés au supplice ou déportés, la liste des tributs exigés ou recus. La vie intime d'Israël, son état moral et religieux, les angoisses qu’il éprouve quand les grandes armées d’Assur approchent, ses menaces, ses colères secrètes, ses espérances déques ou réalisées, tout cela il faut le demander à une autre source d'informations, aux écrits des Pro-
phètes. Là, nous entendons la parole de contem-
porains qui se servent des événements extérieurs pour instruire, corriger le peuple élu et main-
tenir chez lui la croyance au Dieu unique. Qu'ils
effraient les obstinés par des menaces ou qu'ils relèvent les courages abattus par des promesses, ce sont toujours les circonstances du moment qui inspirent leurs discours ou qui en sont l’occasion, et l’on peut y puiser à pleines mains tout ce qui donne à une histoire la vie et le mouvement, la
couleur de la réalité. Dans Amos et Osée, par
exemple, quelle saisissante peinture de l’état de dégradation dans lequel était tombé le royaume du Nord avant sa chute! On était tout entier à la joie et aux festins, couché sur de somptueux divans et, suivant la parole profondément triste d’Amos, «nul ne s'inquiétait de la blessure de Joseph. » (vi, 6). Leurs sombres tableaux nous expliquent la série de révolutions, dont nous avons, dansle Livre
des Rois, la sèche nomenclature. Aux derniers jours de Juda, dans ce même livre, nous voyons se presser autour de Jérusalem l’armée de Nabuchodonosor qui entoure la ville, élève contre elle des remparts; mais, grâce à Jérémie, nous pénétrons au dedans des murs, nous suivons presque au jour le jour les péripéties du siège, les partis qui s’agitent dans la ville, les intrigues dont le prophète est une des victimes.
Préoccupés de l'avenir national et religieux d’Israël, les prophètes ont toujours les veux fixés sur les royaumes, voisins ou éloignés, dont l'alliance | était compromettante ou dont la puissance deve-. nait un péril pour le peuple élu. Ces royaumes |
étaient, eux aussi, entre les mains du Dieu d'Israël;
tour à tour il les frappait ou s’en servait comme d'instruments de sa colère. Au delà du premier
cercle de nations voisines, qui forme l'horizon des plus anciens prophètes, on apercoit bientôt les gros empires qui joueront le premier rôle. Depuis
Osée, et surtout depuis Isaïe, l’Assyrie est l’envahisseur terrible, l'Égypte l’allié fragile comme le
roseau qui blesse en se brisant. Assur domine le premier plan de la scène dans les prophètes de cette période; nous le suivons jusqu’à son déclin, jusqu’à ce que Nahum sonne la charge contre sa capitale, Ninive, « cette caverne où les lions em- « portaient la proie pour leurs petits et l’étran-
« glaient pour leurs lionnes.. cette ville de sang, « pleine de mensonge, pleine de déchirement, « qui ne cessait pas ses rapines... O roi d’Assur, « les pasteurs de ton troupeau se sont endormis; « tes vaillants sont plongés dans le sommeil; ton « peuple est dispersé sur les montagnes, et il n'y « à personne pour le rassembler. Il n’y a point « de remède à ta blessure; ta plaie est mortelie. « Tous ceux qui apprennent ton sort battent des « mains. Car sur qui ta méchanceté ne s’est-elle « pas étendue en tout temps »? (Nahum, u, 11, 12; m1, 1, 18, 19.) Les inscriptions où les rois d’Assyrie racontent, comme actions d'éclat, leurs immenses tueries, leurs déportations et leurs pillages, expliquent ces cris de colère de la part des opprimés. De Ninive la puissance passe aux Chaldéens et à Babylone, dont les prophètes de la période précédente ont aperçu les destinées et aussi les futures relations avec le peuple élu; les Chaldéens paraissent désormais au premier plan dans les discours des prophètes.
Ainsi, les révolutions de ces empires, leurs invasions, les catastrophes des voisins immédiats, comme celles d'Israël et de Juda, se réfléchissent dans les écrits des prophètes, écho de leur parole vivante; tout cela s'y trouve, mais souvent en raccourci et par simple allusion; l'y découvrir n'est pas toujours facile. Le moyen le plus sûr et
le plus fécond, c’est d'étudier leurs ouvrages en les replaçant dans le milieu historique où ils furent composés. Si les prophètes apportent tant de données précieuses à l’histoire d'Israël, en retour cette histoire, telle que la présente le Livre des Rois ou des Paralipomènes, complétée par les indications des annales égyptiennes et assyriennes, rend d'immenses services pour l'intelligence de la littérature prophétique.
D'abord, elle nous permet de lever bien des difficultés qui pour les anciens commentateurs étaient des énigmes indéchiffrables et qui intéressent cependant des morceaux importants. Ainsi,
une prophétie d’Isaïe contre l'Égypte et l'Éthiopie
est datée : « Dans l’année où Z'hartan marcha
contre Azot, envoyé par Sargon, roi d'Assyrie, où.
il assiégea Azot et La prit ». (Is. xx, 1.) « L'année du siège d’Azot », ville rapprochée de Juda était une date très précise pour les contemporains; pour nous, elle ne dit rien. Qu'était ce Thartan?
qu'était ce Sargon que l’on ne connaissait pas
parmi les rois d’Assyrie ? De plus, quelle était alors l'influence de l’Éthiopie pour être mise en parallèle avec l'Égypte? Il était presque impossible de
répondre. Les monuments assyriens ont révélé
l'existence de Sargon, le fondateur de la puissante dynastie des Sargonides; c’est un des rois qui ont
laissé les plus importantes inscriptions, un de ceux
dont nous pouvons contempler les’ traits dans un bas-relief du palais de Khorsabad (aujourd'hui au Louvre) et dans la statue trouvée à l'ile de Chypre, où S'étendit sa domination. Nous savons de plus, par les inscriptions assyriennes, que T'hartan n’est pas un nom propre, mais un nom de dignité; le tartan, le grand éartan est un officier supérieur des armées assyriennes. Les Annales de Sargon ont raconté le siège d’Azot et nous en donnent la date précise, de telle sorte que la mention « l’année du siège d’Azot » devient pour nous une indication aussi claire que pour les contemporains d'Isaïe. Enfin les inscriptions assyriennes de l’époque, qui ont parlé des rapports avec l’Égypte, non moins que les documents égyptiens, nous font pleinement connaître le rôle que joua alors l’Éthiopie, dont les rois, après avoir imposé leur domination à toute la vallée du Nil, essayèrent d'exercer une certaine influence sur les affaires de Syrie. Le Sua, qui intervient aux derniers temps du royaume d'Israël (II Reg. xvi, 4) et le Tharaca du temps d'Ézéchias (Jbid. xxx, 9), qui sont tous les deux des contemporains d’Isaïe, appartiennent à la vingt-cinquième dynastie d’origine éthiopienne. Bon nombre d’autres passages d’Isaïe s’éclairent de même par l’histoire du temps mieux connue. 1. « Jamais on n’avait pu comprendre les oracles d'Isaïe comme
depuis le jour où la découverte des inscriptions de Sargon nous en
Ce n’est pas le seul avantage qu’elle nous procure. Elle nous permet encore de rétablir la perspective non seulement entre les prophètes qui, dans la collection biblique ne sont pas toujours rangés suivant l’ordre des temps, mais encore dans les écrits de chacun d'eux. La plupart, en effet, ne sont pas des morceaux composés d’un seul jet formant un tout suivi, mais plutôt des recueils de discours prononcés en diverses circonstances, à différentes époques, plus ou moins fondus ensemble. La première partie d’Isaïe, par exemple (r-xxxx) est un recueil de ce genre; il en est de même pour dJérémie!. Ces discours, tantôt simplement juxtaposés, tantôt réunis avec art, ne se présentent plus à leur place chronologique. Tout se trouve sur le même plan; et, comme au lecteur actuel échappe une foule de points de repère qui étaient saïllants et visibles pour l'œil des contemporains, tout paraît obscur et confus, et l’écheveau, en effet, est souvent : difficile à débrouiller. Il faut remettre chaque morceau, autant qu'il est possible, à sa place dans le cadre historique, et alors la perspective se rétablit
a, pour ainsi dire, donné la clef. Tous les commentaires de ce prophète sont à refaire, pour la partie historique, à l’aide des. textes cunéiformes. » Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, t. IV, p. 167, 3° édit.
1. De plus, l’on voit par les différences qui existent entre les Septante et le texte hébreu de Jérémie, quele recueil pouvait subir, dans la transmission du texte, des remaniements considérables.
d'elle-même ; le jour se fait peu à peu. On doit se servir pour cela des dates parsemées cà et là dans les écrits des prophètes et aussi des données qui . s'obtiennent par voie de rapprochements ou par induction.
On à plus souvent coutume d'étudier les prophètes comme les hommes de l’avenir; dans leurs oracles, les espérances messianiques intéressent avant tout et avec raison le théologien. Mais il ne faut pas oublier qu'ils sont aussi des hommes de leur temps; les circonstances et les événements particuliers au
milieu desquels ils vécurent occupent, sinon la plus élevée, du moins la plus large partie de leurs écrits. En négliger l'étude c’est se résigner à ne pas entendre l’ensemble de leurs ouvrages. Elle nous aide du reste à mieux suivre et comprendre le développement de leur doctrine sur Dieu et sur le Messie ; et même quand ils parlent de l'avenir, ils le font avec des images et des symboles appropriés à leurs auditeurs ou lecteurs immédiats : ce qui nous ramène encore à l’étude de leur temps.
Enfin, la littérature prophétique forme aujourd'hui le pivot sur lequel roulent les plus graves questions de la critique biblique, celles des origines et du Pentateuque. {1 ne faut pas le regretter,
mais savoir s’en servir. Les écrits des prophètes se rattachent au milieu dans lequel ils ont été composés par leurs fibres les plus intimes, comme l'arbre
vigoureux tient profondément au sol par les mille | radicelles qui moulent leurs formes sur le terrain qu'elles pénètrent. Il n’est pas facile de les en déta- | cher. La critique la plus exigeante a dû le recon-, naître; elle ne soulève plus de doutes que sur l’au-. thenticité d’un petit nombre de passages dont le
plus important est la deuxième partie d'Isaïe (x£-, LxXVI); mais elle se sert des prophètes pour montrer, qu'avant eux le recueil attribué à Moïse, le Penta-
leuque où Hexateuque en y comprenant le livre de Josué, n'existait pas; que de leur temps la plupart des institutions religieuses renfermées dans le re-
cueil sont inconnues en Israël; bien plus, que le mo-
nothéisme est encore une croyance récente que les prophètes répandent et dégagent peu à peu des. anciennes superstitions polythéistes. Avec ce qui nous reste de leurs œuvres, ou essaie de suivre le progrès de ce travail de la formation de l'ouvrage dans lequel viennent successivement se déposer les traditions nationales et la législation religieuse. | L'ancienne formule : « la Loi et les Prophètes » est renversée, et l’on dit : « les Prophètes et la
Loi. » | On trouve dans les Prophètes des traces maniles: |
plus abondantes à mesure que les temps avancent : voilà le fait. Ces traces ne sont-elles que des jalons indiquant les étapes d’une composition successive ou bien supposent-elles déjà préexistant dans son ensemble le grand ouvrage sur les origines de la nation? Telle est la question que soulèvent les critiques et qui préoccupe tant aujourd’hui les esprits. Nous ne l’aborderons pas encore directement, mais nous ne nous éloignerons pas de ces graves préoccupations; car, avant de recueillir les témoignages de chaque prophète à ce sujet, il importe de connaitre son âge, l'importance et le but de ses écrits, de même que dans une enquête judiclaire, avant de recevoir la déposition des témoins, on s'informe de leurs qualités.
En un mot, quand l'historien aura établi ce que nous savons, par eux ou autrement, sur leur temps, le critique pourra plus facilement apprécier ce que les Prophètes nous apprennent sur le passé, comme le théologien ce qu'ils annoncent et préparent pour l'avenir.
Ce n’est pas un commentaire’ que nous entreprenons, mais une histoire générale des prophètes et de leurs écrits jusqu’à la captivité. Nous déterminerons en quelles circonstances chacun vécut,
1. Dans le second semestre, le cours d’hébreu où se fera l’expli-
cation d’un prophète, deviendra naturellement cours d’exégèse et formera les étudiants à la lecture directe du texte.
de quels éléments se compose son ouvrage et à quelle situation sociale et religieuse 1l répond. Le groupe des Prophètes antérieurs à la ruine de Samarie se présente le premier à nous : ceux qui nous indiquent leur date, Amos, Osée, et ceux dont il faut la chercher par induction, Abdias, Joel, Jonas. Puis viennent les contemporains de la chute du royaume du Nord, comme Michée, Isaïe, qui fut aussi le témoin de la grande invasion de Sennachérib. Nahum, Habacuc, Sophonie suivent de près. Enfin, avec Jérémie et Ézéchiel, nous assistons aux derniers jours du royaume de Juda, le premier étant spectateur des événements à Jérusalem mème, le second les regardant de loin et déjà sur la terre d’exil. Les prophètes Aggée, Zacharie, Malachie et le livre de Daniel par sa composition, sont postérieurs à la captivité; ils ne rentrent pas cette année dans le cadre de notre étude.