Bulletin théol., t. II (1890), p
piration divine, l’action de l'Esprit qui souffle où il veut et qui poussait ainsi la pensée du prophète à évoluer sur elle-même en sens divers. On trouve encore cette explication, donnée en style brillant, il y a une cinquantaine d'années, par M“ Plantier dans ses études sur Isaïe.
On négligeait un élément important pour la solution du problème : la part des circonstances. Ces discours distincts représentent des moments divers, non pas simplement dans la pensée du prophète, mais bien dans la réalité; ils répondent à des situations différentes qui suggèrent à l’orateur ses idées et son langage. La part de la divine Providence n'est pas pour cela amoindrie; c’est elle qui dispose les circonstances, et de plus elle éclaire l'esprit du prophète et lui découvre la lecon convenable qui ressort des événements, la conduite qu'Israël doit tenir, les espérances qu'il faut conserver.
Si les anciens interprètes n'ont pas senti l'influence des circonstances extérieures dans ces oracles, c'est qu’ils pouvaient à peine les connaitre; les allusions rapides qu'ils renferment n'étaient la plupart qu'énigmes indéchiffrables. L'histoire d'Israël traversait une période obscure sur laquelle on avait peu de données; ce qu'Hérodote racontait, par exemple, de l'invasion de Sennakérib, laissait une bien faible idée du rôle que jouait l'Assvrie dans
l'Asie occidentale. La position des royaumes de Juda et d'Israël, comme celle des petits États environnants si souvent nommés dans notre Prophète, la conduite qu'ils tinrent, pris entre les deux grandes puissances, Assyrie et Égypte, qui se disputaient l'empire du monde, mais avec des chances très inégales, l’une attaquant avec une indomptable vigueur et frappant à coups rédoublés sans Jamais se lasser, l’autre luttant plutôt pour l’existence et essayant avec peine de rallier ses forces et celles de ses voisins pour résister à l’envahisseur, tout cela était chose inconnue, et tout cela cependant forme le cadre grandiose des discours d'Isaïe.
On ignorait complètement les campagnes de | Sargon, dont l'existence même était à peine soupçonnée (cf. Is. (xx, 1); or elles correspondent aux plus belles années de la carrière d'Isaïe. Qu'elles atteignent à l’ouest les pays voisins de Juda comme
en 721, 719, 710, ou qu’elles soient dirigées au sud ra la Chaldée et Babylone, elles ont un grand retentissement dans certains oracles du Prophète qui restaient jusqu'ici inintelligibles | (cf. Is. xx1). S’agissait-il des expéditions déjà connues par le livre des Rois, comme celle de Teglathphalasar, ou par un fragment d'auteur profane, celui de Ménandre par one sur l’invasion
de Salmanasar en Phénicie, nous n'avions dans ces MÉLANGES D'HISTOIRE, 15
documents que des récits si secs et si sommaires qu'il était impossible de comprendre l'étendue, la direction, le but, l’importance de ces campas gnes pour l’histoire générale, et de nous en servir avec assurance pour l'intelligence du Prophète. — Aujourd’hui ce sont les conquérants eux-mêmes qui, dans leurs inscriptions, nous renseignent à ce sujet.
Si, à la lumière de ces monuments, l’époque dIsaïe s’éclaire, la vie extérieure du Prophète n'en reste pas moins dans l'ombre; son livre nous four nit à peine quelques données sur sa famille, ses enfants, ses disciples. Nous savons que son mis nistère dura plus de quarante ans, et nous ne le voyons directement en scène que dans les cinq récits de sa vocation (Is. vi), de sa mission aus près d'Akaz (vu), de la maladie d’Ezékias, de. l'ambassade de Mérodak-Baladan, de la délivrance de Jérusalem (Is. xxxvi-xxxix). Regrettons moins | les circonstances extérieures de sa vie; deux traits. essentiels, intimes, qui distinguent hautement sa, personne, sont en relief saillant dans son livre À sa nationalité et son caractère. |
Avant tout, il est l'homme de Jérusalem. Ce que fut Athènes pour Démosthène, Rome pour Vir-
gile, Florence pour Dante, Jérusalem l'est pour Isaïe. Tout dans ses discours s'inspire d'elle, converge vers elle. Elle est l’objet de son premier et de son dernier regard. Avec raison le titre général du livre la met en avant : « Vision d’Isaïe, fils d’Amos, qu'il vit sur Juda et sur Jérusalem » Nr 4. cf. 1, 1). Elle est le centre d'où partent 'et où reviennent toutes ses pensées, le pivot sur lequel roule pour lui toute l’histoire de son temps, le seul point épargné dans les désastres de l’époque, le sommet sur lequel reposent ses brillantes espérances. Aussi comme Jérusalem se réfléchit dans ce livre : sa vie, son aspect, ses rues, ses remparts, ses piscines, ses fêtes religieuses et mondaines, ses hymnes sacrés et ses chants profanes, le luxe de ses grandes dames, leur démarche cadencée! Nous y suivons l'effet des principaux événements sur la cité, les différents partis qui s’y agitent, l’arrivée des ambassadeurs, les rumeurs qui se répandent par la ville, l’insolence de ceux qui se fient à l'appui d’alliés puissants,
là panique au moment du danger poussant les uns à une dévotion tout extérieure, les autres plus coupables ayant recours aux devins ou aux né- 'cromanciens. Nous avons la physionomie de la ville à l'heure du triomphe, pendant le siège, dans la fa- | mine, après un tremblement de terre, quand, dans
les vallées qui l'entourent résonne le bruit des chars
de guerre, puis quand une récolte heureuse ramène l'abondance dans ses portes. Même dans ses oracles sur les nations étrangères, Isaïe ne s’éloigne pas de Jérusalem; au fond, c’est à elle quil
les adresse, et, s’il jette au loin ses regards, on sent toujours que son poste d'observation, « sa
tour de garde », comme il dit, est Jérusalem. Cest pour sa défense qu'il lutte pendant les qua-
rante années de sa vie publique, et l’on peut dire. que, dans toutes ses prophéties, il est en travail
pour préparer la naïssance de la nouvelle Jéru-.
salem.
La mission spéciale du prophète ne ressort pas d’une facon moins éclatante avec son triple ca-
ractère de réformateur, d'homme d’État et de théo- |
logien. Comme réformateur, il ne se laisse pas! éblouir par la prospérité du royaume de Juda, au,
temps de sa jeunesse, sous les rois Ozias et Jotham,
il découvre les désordres moraux que cache ce,
bien-être matériel ; il les dénonce sans timidité aux grands comme aux petits. Il a le sentiment de la
profonde différence qui existe entre la Jérusalem idéale et la Jérusalem présente, et il met en scène, Dieu lui-même instruisant le procès de son peuple! et appelant comme témoins les cieux et la terre.
L'acte d’accusation est terrible :
J'ai nourri et élevé des fils, Et eux se sont révoltés contre moi!
ne Tnt 2 s
Le bœuf connaît celui qui le possède, Et l’âne, la crèche de son maitre.
Israël n’a pas de connaissance,
Mon peuple est sans discernement.
Ou bien dans la parabole de la vigne, il exhale une plainte amère.
Et maintenant, habitant de Jérusalem et homme de Juda,
Jugez de grâce entre moi et ma vigne.
Qu’aurai-je dù faire encore pour ma vigne,
Et que je n'ai pas fait pour elle?
J'attendais qu’elle fit des raisins,
Elle n’a produit que grappes acides.
La tendance des cultes antiques était de séparer
Ja morale de la religion; on était en règle avec la
divinité quand on avait accompli certains rites. Les optimistes religieux dans Israël se laissaient facilement aller à cette erreur. Isaïe La combat avec
. force. En vain de telles gens se pressent-ils dans
le temple, en vain y font-ils affluer les victimes,
ils n’honorent pas Dieu; ils ne font que « fouler ses portiques » (I, 12).
Comme homme d’État, Isaïe suit une ligne de
… conduite invariable; elle ne fléchit ni sous la pres-
sion des événements, niau gré des différents par-
… tis; son point d'appui est au-dessus de leurs fluc-
tuations. Au début et à la fin de sa longue car- rière, elle est toujours la même, qu’il se présente de lui-même à un mauvais roi, comme Akaz, ou
qu'il soit consulté par un prince pieux tel qu'Ézékias. Le royaume de Juda doit s'abstenir de prendre part à la lutte qui occupe le monde oriental : providentiellement retiré dans ses montagnes, il peut rester en dehors; sa mission est toute religieuse. À l'heure du péril extrème, Isaïe est sûr de la délivrance : le secours étranger ne doit pas masquer le bras de Dieu.
C'est sur Isaïe Léologien que nous aimerions à nous arrêter. Pour le bien comprendre, il faut se placer dans le milieu de croyances et d’idées qui ont cours autour de lui. Là on est trop porté à se représenter le Dieu d'Israël comme un Dieu national, à la façon de Kamos de Moab ou de Baal de Tyr, c'est-à-dire d’un dieu qui s’est engagé à protéger le peuple ou la cité moyennant certaines redevances d’offrandes et de victimes. Si, ces redevances acquittées, on éprouve des revers, c’est que le dieu
de l’oppresseur est plus puissant. Cette conception. si mesquine de la divinité présente un double pé-!
ril. Des optimistes à vues étroites se croient assurés
de la faveur divine grâce à leurs sacrifices et à leur
ferveur extérieure; ils s’attendent à la réalisation
des promesses faites à Juda malgré les taches qui. déshonorent la Jérusalem présente. Les menaces | du prophète les scandalisent; quelques-uns même |
vont jusqu’à le railler. La « taie de leurs yeux » est |
si épaisse que les malheurs qui surviennent ne leur
servent pas d'avertissement. Leur dieu est inté- ressé et obligé quand même de les sauver du péril.
| D'autres esprits, les timides, les méfiants, con- . cluent de ces malheurs à l’infériorité du Dieu d’Is- : raël, et ils lui associent dansle culte Les dieux étran- | gers. Akaz est le représentant officiel de cette foi infirme. « Puisque les dieux des rois de Syrie les aident, dit-il, je leur offrirai des sacrifices pour obtenir leur secours. » (IT Paral. xxur, 23.) Ces | idées envahissent la cour, « la maison de David », et le peuple. En présence d'ennemis plus forts qui | l'accablent, Juda se trouve petit, impuissant; 1l rougit de son Dieu et se prend « à mépriser les eaux de Siloë qui coulent doucement » (cf. Is. vu, 6). Pour réagir contre ces vues grossières qui déna- . turent la vraie notion du Dieu d'Israël, Isaïe, dès sa vocation qu’il nous raconte, a reçu, au plus profond de son âme, la révélation de la majesté et de - la sainteté de ce Dieu. IL n’est pas seulement le . Dieu d’un peuple : sa gloire remplit toute la terre. « Saint, saint, saint », telles sont Les paroles qui l'ont surtout frappé. ILa mesuré l’abime qui existe
entre ce Dieu et le peuple coupable « aux lèvres souillées » ; il a conscience de la nécessité d’une purification, et dès lors l'idée de la sainteté de Dieu lui donne la clef des événements qui se déroulent sous ses yeux. Dieu veut avant tout purifier