Bulletin théol. t. IV (1892), p
les quatre poèmes élégiatiques, qui forment les premiers chapitres des Lamentations sont a/phabé-
tiques, ce qui veut dire que chaque poème compte
autant de strophes qu'il y a des lettres hébraïques, soit vingt-deux, et de plus que le mot initial de chaque strophe commence par la lettre dont le
rang dans l'alphabet correspond au rang de la.
strophe dans le poème. Aïnsi, pour le début de la.
strophe 1, l’auteur a choisi un mot commençant.
par la première lettre, aleph; pour celui de la
strophe 2, un mot commençant par la deuxième
lettre, beth; pour celui de la strophe 3, un mot, commençant par la troisième lettre, ghimel, et. ainsi de suite. L’alphabet fait donc le cadre extérieur de ces poèmes comme dans notre hymne, de Noël, À sols ortus cardine. Bien plus, au cha= pitre 111, l’auteur s’assujettit à une forme encore |
plus difficile : non seulement le premier mot de la
strophe commence par la lettre correspondante, |
. . ° | mais encore celui de chacun des trois vers de la strophe; aussi trouvons-nous là, trois fois répété, dans nos lecons le nom de chaque lettre hébraï-
que. | Si les traducteurs avaient voulu reproduire la
structure de ces poèmes, ils auraient dû choisir,
pour mot initial de chaque strophe un mot grec} ou latin commencant aussi par la lettre corres=,
pondante; ils ont avec raison compris qu’ils ne,
pouvaient se livrer à ce périlleux exercice sans . faire courir au sens certains risques. Ils y ont sa- gement renoncé, mais ils ont voulu indiquer de
quelque façon le procédé du poète, et ils ont pour
cela transcrit le nom de la lettre bébraïque en tête
de la strophe ou même du vers, suivant le cas. Voilà tout le mystère.
Au moyen âge, le nom de ces lettres devint le prétexte d'enseignements moraux et allégoriques tirés de leur signification, que l’on établissait avec plus ou moins de bonheur. On s’efforçait de trouver de mystérieux rapports entre cette signification et le sujet de la strophe elle-même. On peut voir un curieux exemple de cette exégèse dans le Tractatus in Lamentationes Jeremiae, qui figure parmi les œuvres de saint Jérôme, bien qu'il ne soit pas de lui. Non moins curieux est le poème sur les lettres hébraïques que l’on rencontre en certains manuscrits. Au reste, il s’en faut bien que
. tous les auteurs aient alors ignoré la raison de ces lettres dans les Lamentations, et quelques-uns
. même ont su en tirer parti pour expliquer les obscurités de notre version latine.
Quel sens donner, par exemple, au mot nov dans les Y. 29, 23 du chap. 111?
Misericordiae Domini quia non sumus consumpti, Quia non defecerunt miserationes ejus ; Novi diluculo, multa est fides tua.
Il est naturel de penser d’abord au parfait du
verbe nosco, comme l'ont fait Hugues de Saint-
Victor, saint Thomas et même Nicolas de Lyre, tout hébraïsant qu'il était, et d’arranger le sens de la phrase comme on peut. Comment soupcon-
ner, en effet, que nous avons plutôt le nominatif
pluriel de l’adjectif novus? — C’est pourtant vrai, comme l’ont remarqué Raban Maur et saint Bonaventure, qui emprunte à quelque Correctorium,
peut-être à celui de Roger Bacon, la note suivante où l’on tient judicieusement compte de l’alphabé-. tisme de ces poèmes : « Haec littera in antiquis habetur nov, id est, cognow, cûm non sit hic ver-
bum sed nomen; unde in hebraco est novelli, quia juxta ordinem alphabeti stare non potest ut
sit novt pro cognovi. » Qu'est-ce à dire? Nous
sommes à la strophe heth; le premier mot du vers doit commencer par cettre lettre; ce ne serait pas.
le cas si nous avions le verbe connattre, en hébreu
.yddäti, à la première personne du parfait, tandis! que l'adjectif novus commence, en effet, par un.
heth, hädasim au pluriel. Il faut traduire : « .. Car
ses miséricordes n’ont pas de terme. — Nouvelles |
[elles sont] dès le matin; grande [est] ta fidélité [Ô Dieu|. »
Le novise rapporte donc à miserationes qui pré-
cède. Comment le deviner, et pourquoi le tra-.
ducteur a-t-il péché contre les Lois de la grammaire
qui demandaient le féminin? — C’est qu'il lui arrive souvent de calquer son texte comme pour lui être plus fidèle. Le substantif rendu par miserationes est masculin en hébreu ; l'adjectif qui suit est naturellement au masculin et le traducteur l'y a laissé. Les équivoques et les anomalies de ce genre ne sont pas rares dans notre version, surtout dans les Prophètes et les Psaumes:; aussi en rendent-elles la lecture courante très pénible, en exigeant des notes perpétuelles; et pour le théologien dont un des premiers devoirs est de connaidans son intégrité Le sens du livre sacré, elles rendent indispensable l'étude suivie du texte original.
Nous n'avons plus qu'un mot à ajouter pour montrer comment le procédé littéraire dont nous venons de parler intéresse l’histoire de notre alphabet. Nous savons qu'il dérive de l'alphabet hébreu-phénicien (non hébreu carré de nos manuscrits et édition), qu'adoptèrent successivement les Grecs et les peuples de l'Italie, à quelques modifications près exigées par la représentation de sons spéciaux. La filiation des caractères n’est pas douteuse; mais l'ordre dans lequel on les énumère est-il ancien, antérieur à l'emprunt fait par les Hellènes? ou bien les scribes et grammairiens juifs d'époque très récente empruntèrent-ils cet ordre aux grammairiens grecs? Les poèmes hébreux alphabétiques, comme les Lamentations de Jéré-
mie, l'éloge de la femme forte dansle chapitre xxxt des Proverbes et quelques Psaumes, ne laissent aucun doute à ce sujet et montrent que cet ordre remonte lui aussi à une très haute antiquité et qu'il se trouvait déjà fixé avant l'emprunt.