ADDITION AU MÉMOIRE PRÉCÉDENT
Ce mémoire était imprimé depuis plusieurs années, lorsque dans le sein de FAcadémie des belles-lettres, un membre de cette compagnie proposa une opinion diamétralement opposée à la mienne. 11 s’efforça d’établir que Darius le Mède était identique avec Nabonnède ou Labynète. Cette hypothèse, comme on Fa vu plus haut, n’est pas nouvelle, ayant été d’abord avancée par J os. Scaliger ; dans le dernier siècle , elle fut solidement réfutée par Alphonse Desvignolles ; et les raisons que
l’on a produites à l’appui de cette conjecture ne m’ont pas lait changer de sentiment. D’a}3ord, aucun historien de l’antiquité n’a fait mention de la prétendue origine mède de Nabonnède ; et la chose est, je crois, tout à fait invraisemblable. Les raisons que j’ai alléguées pour démontrer que Nériglissar n’avait pu être le même que Darius le Mède , ne permettent pas de croire que celuici fût identique avec Nabonnède. Le nom de Nabonnède est purement chaldaïque et n’a rien de commun avec l’idiome des Mèdes. 11 se compose du mot Naho, ou Nebo, ou Nebou, qui se retrouve tant de fois chez lesChaldéens, dans les noms propres des rois, des généraux et autres personnages éminents. 11 est clair que ce mot devait être le nom d’une des divinités adorées à Babylone. Or, comme les habitants de cette ville et du royaume dont elle était la capitale révéraient les planètes, le mot Nabo a dû désigner un de ces astres. Mais à quelle planète se rapportait cette domination ? Feu M. Gesenius a cru y reconnaître la planete de Mercure. Cette conjecture est sans doute ingénieuse ; mais est-elle certaine ? C’est sur quoi je n’oserais prononcer. Quand à la seconde partie du nom de Nabonnède, quoique l’on ait essayé de nous en donner l’étymologie, je dois convenir que ce qui a été dit sur ce sujet ne m’a point convaincu, attendu que cette explication ne se trouve pas justifiée par ce que nous savons de la langue chaldaïque. J’aime donc mieux tout simplement, avouer mon ignorance. D’ailleurs, les noms chaldaïques, tels que la Bible nous les a transmis, appartiennent presque tous à ce langage qui était particulier
aux Clialdéens, et qui, n’ayant rien de commun avec les idiomes sémitiques, paraît offrir une analogie assez frappante avec les dialectes de la Perse. Or, j’avoue que ce langage m’est complètement Inconnu.
J’ai dit qu’aucun historien de l’antiquité n’avait indiqué la prétendue origine médique de Nabonnède. Hérodote, qui, après Daniel, est le plus ancien écrivain auquel nous devions la connaissance de faits relatifs à cette partie de l’histoire de l’Orient, ne laisse entrevoir nulle part que ce prince dont le nom est écrit par lui Lahjnèle, fût, par sa naissance , étranger à la ville de Babylone. Suivant le témoignage de Bérose , cité par Josèphe , Nabonnède était un Babylonien. Josèphe atteste que Balthasar était nommé par les Babyloniens Naboandel. Ainsi, comme on le voit, rien dans le récit de l’historien juif ne porte à croire que le' roi de Babylone tirât son origine du pays des Mèdes. Je dis même que la chose ne saurait être admise. On sait que les Babyloniens avaient une haine profonde contre les Mèdes. Depuis l’époque surtout où ce peuple , après la conquête de Ninive , se trouvait tout à fait voisin de la Babylonie , l’antipathie qui existait entre les deux nations avait pris une nouvelle force. Nous savons par le récit d’Hérodote, que des travaux dispendieux avaient été entrepris par Nabuchodonosor et Nitocris pour empêcher les Mèdes de pénétrer dans la Chaldée, de s’immiscer en rien dans les affaires de ce pays et de connaître ce qui s’y passait. Tout Mède qui, sous un prétexte quelconque, arrivait dans la Babylonie, ne pouvait manquer d’exciter une extrême défiance et
d’armer contre lui la jalousie nationale. Que, dans ces circonstances, un transfuge de la Médie établi à Babylone y ait acquis de la considération , de la fortune, la chose peut se concevoir ; mais qu’un pareil homme soit arrivé au point de monter sur le trône et d’être universellement reconnu pour souverain, c’est ce qu’il me paraît impossible de supposer. Si le fait était attesté par des écrivains contemporains, il faudrait se résigner à le croire, et dire :
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ;
mais, comme je l’ai dit , aucun historien de l’antiquité n’a rapporté un pareil événement. On est donc autorisé à croire qu’il n’est fondé sur aucune tradition authentique.
Le premier écrivain qui ait semblé admettre l’identité de Darius le Mède et de Nabonnède est, si je ne me trompe, Sulpice Sévère. Depuis, cette hypothèse a été reproduite et développée par Georges le Syncelle. On sent que les écrivains chrétiens, en soutenant cette identité, ont eut pour but de concilier les récits d’Hérodote, deBérose, etc., avec la narration de Daniel. Ce projet était à coup sûr fort louable ; mais le moyen adopté par ces historiens était-il de nature à lever les difficultés } Je ne le crois pas. Dans le système du Syncelle, qui, sans doute, a pris pour guide Jules Africain , Nabonnède est le même qu’Astyage. Plus bas, on lit : « Nabonnède ou Darius , Astyage , fils d’Assuérus , autrement nommé Artiixercès. » Plus loin , on lit : fc que Nabonnède
Assucrus (ou plutôt fils d’Assuorus, tw "’AccouT^pouj, autrement nommé Darius ou Astyage, fut placé sur le trône de Babylone après la mort violente deLabosaroch. » Ailleurs, l’écrivain assure également que Nabonnède est le même que Darius Astyage, fds d’Assuérus, le dernier roi des Mèdes. Enfin, il atteste ce que Nabonnède, dernier roi de Médie, nommé par eux Astyage, et qui est le même que Darius, fils d’Assuérus, après la mort de Nériglissar, son beau-frère, régna à la fois sur les Mèdes et sur les Babyloniens. »
Ce système, ainsi que je l’ai dit, a été adopté par les chronographes chrétiens, dans la vue de faire concorder le récit de Daniel avec celui des écrivains profanes ; mais cette hypothèse, énoncée tant de siècles après les événements, ne saurait avoir une autorité réelle et se trouve peu en rapport avec la narration des historiens les plus anciens et les plus accrédités. Tous ces historiens ont parlé d’ Astyage, roi des Mèdes, et aucun n’a donné à entendre que ce monarque eût conquis la ville de Babylone et qu’il eût changé son nom en celui de Nabonnède. Cette supposition est tout à fait gratuite, et, j’ose le dire, parfaitement invraisemblable. Astyage régnait à Ecbatane et non pas à Babylone. Ce monarque avait été détrôné par Cyrus et envoyé dans le pays des Barcaniens; avant que ce prince entreprit de porter la guerre dans la Ghaldée ; tandis que Nabonnède, vaincu par le monarque perse, reçut de lui le gouvernement de la Caramanie. D’ailleurs, jamais les Babyloniens n’auraient consenti à reconnaître pour souverain un prince qu’ils regardaient comme leur
plus redoutable ennemi. Un pareil choix n’aurait pu être que le résultat d’une conquête faite à main année. Or, cette conquête n’eut pas lieu, car l’histoire n’en dit pas un seul mot. En outre, le caractère féroce et violent que les historiens attribuent à Astyage, ne s’accorde guère avec les inclinations douces, faibles et irrésolues de Darius le Mède. Enfin, lorsque les sujets de ce dernier prince s’adressent à lui, ils invoquent les lois des Mèdes et des Perses. Or, je doute beaucoup qu’un pareil langage eût été tenu impunément devant Astyage. Ce monarque si fier, si jaloux de son autorité, regardait les Perses comme des sujets, qui, dans son esprit, étaient bien inférieurs aux Mèdes. Il n’aurait pas souffert que l’on mît ces deux peuples sur la même ligne, et qu’on prétendit lui indiquer, comme règle de sa conduite, les usages des Perses. Ce fut plus tard, sous le règne de Cyrus, ainsi que je l’ai dit, que le nom de Médo-Perses fut adopté pour désigner la fusion des deux peuples réunis sous le sceptre d’un même monarque.
On ne peut pas supposer non plus que Darius ait été un parent d’Astyage, à qui ce prince aurait remis le gouvernement de la Babylonie, car le fait n’aurait pu avoir lieu qu’à la suite d’une invasion. Or, l’histoire est là pour attester que cette invasion n’avait pas eu lieu, et que le royaume de Babylone, au moment où il soutint la guerre contre Cyrus, formait un état complètement indépendant de l’empire des Mèdes.
Comme cette hypothèse du Syncelle ne présente pas un grand caractère de vraisemblance, on a eu recours à
une autre conjecture. On a supposé, comme je l’ai dit, que Nabonnède était un Mède, qui, par ses intrigues, était parvenu à monter sur le trône de la Babylonie; mais, ainsi que je l’ai fait voir, une pareille idée est peu probable. On ne conçoit pas que les Babyloniens, fiers de leurs victoires, jaloux de leur indépendance, eussent consenti à recevoir pour maître un étranger, et un étranger appartenant à une nation ennemie, contre laquelle ils nourrissaient une jalousie profonde, une haine invétérée ; tandis qu’ils avaient au milieu d’eux des hommes importants, des membres de la maison royale ou d’autres grandes familles qui pouvaient prétendre au trône et s’y asseoir, sans que la nation eût à rougir de les voir à sa tête : au lieu que l’élection d’un Mède blessait profondément l’orgueil national et pouvait d’ailleurs entraîner de graves inconvénients. En cas, de guerre avec les Mèdes, guerre qui, à raison du voisinage, de la fierté et de l’ambition des deux peuples, menaçait d’éclater d’un moment à l’autre, il était possible que le sentiment de l’amour patriotique ou l’esprit de famille venant à se réveiller chez ce nouveau souverain, il ne fût tenté de trahir, ou^ du moins, de servir mollement les intérêts de ses sujets adoptifs, pour se réconcilier avec son pays natal. Enfin, comme je l’ai dit, tous les historiens les plus anciens s’accordent à dire que Nabonnède était Babylonien ; aucun n’a supposé qu’il appartînt à la nation des Mèdes. Mégasthème, cité par Eusèbe, dit seulement que Nabannidoch n’était pas parent de Labassoarasc, TrpoarjxovTa ot ouoèv, ce que la version
arménienne rend ainsi ; Qui ne lui tenait sous aucun rapport. » Certes, un écrivain tel que Mégasthène ne se serait pas exprimé d’une manière aussi vague, si le roi indiqué eût appartenu à une nation étrangère, à une nation ennemie. Il n’aurait pas manqué de relater un fait aussi insolite, aussi invraisemblable; mais il ne dit pas un mot qui puisse donner à entendre un événement de ce genre. Il est donc à croire que, dans son opinion, la chose n’avait rien de réel. Par conséquent la prétendue identité de Darius le Mède et de Nàbonnède ne repose sur le témoignage d’aucun historien contemporain des faits ou écrivant quelques siècles après.
Daniel, dans trois chapitres de ses prophéties, parle de Darius le Mède, et, chaque fois, il fait mention uniquement de la première année du règne de ce prince. Si le fait était isolé, sans doute il ne présenterait pas une preuve décisive que Darius n’eût pas occupé le trône beaucoup plus longtemps. Toutefois, il serait assez extraordinaire que durant un règne de dix-sept ans, il ne se fût réalisé aucun événement qui eût attiré, soit l’intervention, soit l’attention du prophète ; mais il est possible de produire d’autres détails qui ont quelque chose de plus significatif.
En effet, Daniel nous apprend que Darius le Mède, au moment oû il monta sur le trône, était âgé de soixantedeux ans. Or, comme Nàbonnède régna dix-sept ans, ce prince, à l’époque oû il soutint la guerre pour défendre son pays contre les armes de Cyrus, aurait atteint l’âge de soixante dix-neuf ans. Or, est-il vraisemblable que, dans
un âge aussi avancé, un homme ait pu supporter ies fatigues qu’une guerre aussi opiniâtre traîne avec elle ? Un pareil phénomène, qui serait rare dans tous les pays, le devient encore plus dans des contrées telles que l’OrienU où, la jeunesse étant plus précoce, les hommes s’usent aussi plus vite, et où l’histoire nous offre peu de princes qui aient dépassé l’âge de soixante ans. D’autant plus qu’après la prise de Babylone, Nabonnède fut nommé par Cyrus gouverneur de la Caramanie, et nous ne savons combien de temps il y prolongea sa carrière ; mais peut-on croire que Cyrus eût choisi un homme de quatre-vingts ans pour commander dans une province étendue, qui, placée à l’extrémité orientale du royaume, ayant sur ses frontières des barbares belliqueux et infatigables, réclamait, de la part du gouverneur, des soins et une activité que rien ne peut lasser ?
Et il est probable que Nabonnède survécut de longtemps à Cyrus, car nous lisons dans Megasthène, cité par la Chronique arménienne d’Eusèbe, ce que le roi Darius chassa Nabonnède du pays. » Or, le roi Darius dont.il est fait mention ici, ne peut être que Darius fils d’Hystaspe. Or, si Nvabonnède fut chassé de son gouvernement par ordre de ce prince, il est complètement impossible que ce même homme eût été octogénaire au moment de la prise de Babylone par Cyrus.
Le nom de Nabonnède, qui est purement chaldéen, n’a rien de commun avec celui de Darius. On supposerait peut-être que ce monarque, en arrivant au trône, voulant faire disparaître la trace de son origine étrangère, avait
adopté un nom, qui, en offrant une étymologie chaldaïque, devait être plus agréable à ses nouveaux sujets ; mais l’exemple d’un pareil changement n’existe pas, je crois, dans la liste des rois de Babylone. Je sais bien que de jeunes juifs, tels que Daniel et ses trois compagnons, élevés parmi les Chaldéens, avaient reçu de nouveaux noms empruntés à la langue de leurs maîtres ; mais cet usage, inspiré sans doute par la jalousie de ces prétendus philosophes, qui ne voulaient pas laisser croire qu’ils avaient été chercher des collègues parmi une nation vaincue et qu’ils méprisaient ; cet usage, dis-je, ne paraît pas s’être introduit pour ce qui concernait la succession au trône.
D’ailleurs, en supposant que Darius eût adopté un nom babylonien, pour chercher à faire, autant que possible, oublier son origine étrangère, il eût été sans doute peu flatté que 1 on vînt a tout moment lui rappeler cette circonstance malencontreuse et l’avertir qu’il occupait un trône usurpé. Or, Daniel, dans toute sa narration, emploie exclusivement le nom de Darius le Mède ; il n’a pas même soin, comme il le fait, à son égard et à celui de ses compagnons, de joindre ensemble le nom ancien et le nom nouveau ; il n’aurait probablement pas manqué de dire, en parlant de ce monarque : Darius le Mède, qui est le même que Nabonnède. De même, lorsque les ministres parlent à ce prince, ils le font constamment en ces fermes : « O roi Darius. » Dans l’hypothèse indiquée, un pareil langage n’aurait pas manqué de blesser le monarque, ou plutôt on n’aurait pas osé se permettre
une pareille inconvenance. Or, les mêmes formules se letrouvent partout. On a donc tout lieu de croire que Daiius le Medeet Nabonnède ne constituent point un seul et même personnage.
D un autre coté, dans la première année du règne de Darius le Mède, Daniel, en relisant les prophéties de Jérémie, se convainquit que les soixante et dix ans fixés pour la durée de la captivité des juifs s’approchaient de leur terme. Si Darius le Mède avait été le même prince que Nabonnède, comme ce dernier prince occupa le trône l’espace de dix-sept ans, il est clair que, dans la première année du régné de ce monarque, le terme de
la captivité se trouvait encore dans un avenir assez éloigné.
D ailleurs, si Darius avait été le même personnage que Nabonnede, c est-a-dire un Mède naturalisé dans la Babylonie, nous trouverions dans les faits qui leconeernent quelques indieations relatives au culte des divinités qui étaient adorées chez les Ghaldéens; mais on n'en ren» contre aucune trace, si ce n’est le chapitre qui, dans la version grecque, parle de l’idole de Bel. D’un autre côté, les ministres de Darius, lorsqu’ils lui présentent des observations, ne font jamais aucune allusion aux usages reçus à Babylone; ils ne lui parlent que des lois des Mèdes et des Perses. A-t-on jamais, et chez aucun peuple, tenu à un souverain un pareil langage? Lui a-t-on jamais proposé, pour règle de conduite, les coutumes, les lois d une nation étrangère, d’une nation ennemie, avec laquelle ne pouvait bientôt manquer d’éclater une
guerre implacable. A coup sûr, de pareils procédés auraient été le comble de l’inconvenance, et le monarque à qui des conseils semblables auraient été adressés n’aurait pu contenir son indignation, et aurait chassé de sa présence et de sa cour ces donneurs d’avis malencontreux.
Les mots employés et cités ne sauraient avoir aucune importance pour la solution de la question qui nous occupe. Ils répondent aux mots latins Regmm capescivit. Cette expression peut s’appliquer également à un prince appelé au trône par le droit de la naissance, ou à un usurpateur, ou à un conquérant.
Au moment où Darius monta sur le trône, il changea l’organisation de ses états et y introduisit des formes d’administration toutes nouvelles. Cette circonstance, à coup sûr, n’a rien de décisif et ne suffirait pas pour indiquer qu’il s’agit d’un conquérant qui a pris possession des états que lui a donnés la victoire. Toutefois, on conçoit encore mieux un pareil changement de la part d’un vainqueur que de celle d’un souverain, qui, à la veille d’une guerre longue et terrible, devait être uniquement occupé des soins et des préparatifs nécessaires pour la défense de son royaume, et pouvait, sans grand inconvénient, ajourner cette réforme de l’administration. D’ailleurs, si le monarque avait été un étranger que son bonheur ou ses intrigues essent amené au trône, il n’aurait guère songé, dans des circonstances aussi délicates, à s’aliéner des hommes puissants, qu’il eût été contraint de destituer, pour donner leurs places à d’autres.
En outre, dans le chapitre où Daniel rend compte de ses relations avec Darius, les Chaldéens ne sont pas nommés une seule fois. Il semble que le monarque ne fut entouré que d’hommes étrangers au pays. Cette politique n’aurait-elle pas été déraisonnable chez un souverain de Babylone, et surtout chez un souverain, qui, ayant contre lui son origine étrangère, devait chercher, autant qu’il était possible, à la faire oublier et à prouver qu’il s’était complètement identifié avec le peuple dont le gouvernement lui était confié ? Un prince comme Nabonnède, qui s’est frayé la route jusqu’au trône, qui avait toujours eu les armes à la main, qui avait soutenu contre Gyrus une guerre terrible et acharnée, devait certainement se distinguer par un caractère ferme, énergique. Or, il est impossible de reconnaître ces traits dans les habitudes douces, tranquilles, dans le caractère irrésolu que montre Darius et qui le rendait susceptible d’être facilement gouverné par ses ministres.
D’un autre côté, Darius, au commencement de son règne, partagea ses états en cent vingt satrapies. Le satrape devait avoir sous son administration une grande province, car nous trouvons, immédiatement après, deux classes de gouverneurs, dont les uns commandaient sans doute à une province moins vaste, et les autres à des villes isolées. Or, quand on connaît l’empire des Babyloniens, on se persuade difficilement qu’il pût renfermer cent vingt grands gouvernements. Je sais que les conquêtes de Nabuchodonosor avaient soumis à sa domination et à celle de ses successeurs la Palestine, la Phénicie et les provinces
voisines. UÉgypte avait été envahie par ee prince; et nous voyons par le témoignage d’Ézéchiel, que Dieu devait lui abandonner la possession de cette riche contrée, pour le dédommager des fatigues infructueuses que lui et ses troupes avaient essuyées durant le siège de TyV. Du reste, je ne crois pas qu’on soit tenté de regarder comme une vérité historique ce que Mégasthène rapporte des conquêtes faites par Nabuchodonosor en Afrique et en Espagne. Mais nous voyons par le récit de Bérose, que l’Égypte, la Phénicie, la Cœlé-Syrie, la Palestine étaient réunies sous l’autorité d’un même satrape. En supposant que d^ms la nouvelle division, ce vaste gouvernement ait été partagé en deux ou trois satrapies, il y a loin de là au nombre de cent vingt que porte expressément la narration de Daniel. Où donc trouverait-on, dans l’empire Babylonien , l’espace nécessaire pour composer cent vingt satrapies. Il est d’ailleurs un pays, celui de la Susiane, que l’on regarde comme ayant fait partie du royaume des monarques chaldéens : la chose est possible ; mais, pourtant, elle n’est pas démontrée ; car, si Daniel se trouvait dans la ville de Suse, la troisième année du règne de Balthasar, il ne s’ensuit pas, d’une manière rigoureuse, que cette ville et la province dont elle était la capitale fussent soumises à la domination de ce prince, car rien n’empêchait que le prophète, pour quelque motif qui nous est inconnu, eût fait un voyage dans cette ville et y eût séjourné quelque temps.
D’après les observations que je viens de rassembler, il me parait difficile, et j’ose dire impossible, d’admettre
que Darius le Mède ait été identique avec Nabonnède, roi de Babylone. Je me suis demandé quel avait été ce Darius, dont Thistoire n’a pas fait une mention expresse; j’ai été amené à soutenir que Darius était un prince du sang royal des Mèdes , auquel Gyrus , après sa victoire, pour flatter l’orgueil de ce peuple, avait remis la souveraineté de tout l’empire , se réservant à lui - même, avec le titre de roi des Perses, le commandement des armées et toutes les prérogatives les plus essentielles du pouvoir absolu ; qu’après la mort de Darius, Cyrus avait été lui même reconnu comme monarque souverain par les suffrages unanimes des Mèdes et de Perses.
Si Darius gouverna à la fois l’empire des Mèdes et des Perses, cette circonstance nous explique comment il partagea tout le territoire de sa domination en cent vingt satrapies. Ce fut cette même division qui, après avoir été peut-être méconnue depuis la mort de Cyrus, sous les règnes de Cambyse et de Smerdis le Mage, fut remise en vigueur par Darius, fds d’Hystaspe.
Darius le Mède , quoiqu’il n’ait pas laissé dans l’histoire une renommée brillante, n’a pourtant pas été totalement inconnu dans l’antiquité. Josèphe atteste que Gyrus, lorsqu’il marcha pour faire la conquête de Babylone, était accompagné de Darius. D’un autre côté, nous avons vu, par témoignage de 'plusieurs écrivains de l’antiquité, que les monnaies appelées dariques , qui avaient cours dans la Perse, tiraient leur dénomination, non pas de Darius fils d’Hystaspe, mais d’un autre Darius, plus ancien que ce monarque. On peut croire avec toute pro-
habilité , que le Darius auquel les Perses durent leur première monnaie, fut ce même Darius le Mède, qui, le premier, régna sur la monarchie médo-perse.
Quant à ce qui concerne Balthasar , je n’ai rien à ajouter aux arguments que j’ai consignés dans mon mémoire.