ROIS DE BABYLONE
On se rappelle cette scène éminemment dramatique, où Balthasar, roi de Babylone, au milieu du tumulte et du scandale d’une orgie bruyante , vit avec effroi une main qui traçait sur la muraille de la salle une série de caractères inconnus. On se souvient que Daniel, mandé pour expliquer cette écriture mystérieuse, porta au com» ble la frayeur du monarque, en lui signifiant, de la part de Dieu, que son règne et sa vie étaient arrivés à leur terme, et que son empire allait être livré aux Mèdes et aux Perses. L’événement suivit de près cette révélation terrible ; car , dans la nuit même , Balthasar périt de mort violente, et Darius le Mède régna à Babylone.
Quel est ce prince dont le nom est resté complètement
inconnu aux historiens grecs et latins, mais dont l’existence ne saurait être révoquée en doute, puisqu’elle nous est indiquée par un témoin oculaire des catastrophes qui accompagnèrent la prise de Babylone ? Une pareille question était bien propre à piquer la curiosité des amateurs de l’antiquité et de l’histoire; aussi a-t-elle été l’objet de nombreuses recherches; et toutefois, les renseignements recueillis sur cette matière n’ont pas encore acquis un degré de certitude qui rende de nouvelles méditations entièrement superflues. Les hypothèses auxquelles a donné naissance ce point de chronologie sont au nombre de cinq, que je vais soumettre successivement à un examen scrupuleux.
Les uns ont vu dans Darius ce Gyaxare qui, si l’on en croit Xénophon, fut fils d’Astyage le beau-père de Cyrus.
D’autres ont cru y reconnaître Neriglissar, roi de Babylone, dont le nom se trouve indiqué dans les récits de Bérose, de Mégasthène.
D’autres l’ont confondu avec Darius, fils d’Hystape.
D’autres, comme Joseph Scaliger, ont pensé que Darius le Mède était le même que Nabonnède ou Labvnète.
D’autres enfin ont supposé que Darius était un prince mède, auquel Cyrus, en reconnaissance de ses services, avait conféré la satrapie de Babylone.
La première opinion, qui semble s’accorder beaucoup mieux qu’aucune autre avec le récit de Daniel , avait longtemps obtenu les suffrages des historiens les plus éclairés. Et après avoir été combattue, réfutée, avec plus ou moins de succès , elle a été pleinement adop-
tée par les critiques, qui, dans ces derniers temps, ont écrit sur cette partie des annales de l’antiquité, tels que Vitringa, Dom Clément, MM. Berthold, Gesenius, Winer, Hengstenberg, Rosenmüller, etc. Toutefois, de graves objections s’élèvent contre la vérité de la narration consignée dans la Gyropédie. Je ne m’arrêterai point ici à relever les fautes et les erreurs de tout genre que renferme cet ouvrage , les nombreux faits, qui , pour être agréables et intéressants, n’en sont pas moins en opposition formelle avec ce que nous connaissons des mœurs, des opinions des peuples orientaux. Je ne m’attacherai point à prouver que la Gyropédie, sur tous les points, offre, non pas une histoire véridique, mais un roman, dont le charme entraîne partout et séduit les lecteurs, mais qui ne saurait soutenir l’examen d’une critique sévère et impartiale. Cette assertion a été soutenue avec talent et succès par des écrivains habiles, et rien de solide n’a pu être opposé à leurs arguments.
Je sais toutefois qu’une narration romanesque peut contenir des faits réels et avoués par l’histoire ; et l’existence de Cyaxare pourrait, à la rigueur, être considérée comme véritable, sans que le reste des récits perdît pour cela son caractère fabuleux ; mais je crois qu’il n’en est pas ainsi. En effet, Xénophon prend soin de se donner à lui-même le démenti le plus formel. Dans deux passages de la Retraite des dix mille, parlant de deux villes situées sur la ville orientale du Tigre , il atteste que ces places avaient été complètement ruinées à l’époque où les Perses enlevèrent aux Mèdes l’empire de
l’Asie. Or, une pareille catastrophe n’eut lieu qu’une fois, lorsque le farouche Astyage succomba sous les armes victorieuses de Gyrus. Par conséquent , le réeit de la Cyropédie, qui nous représente l’empire de l’Orient passant de la manière la plus tranquille, et sans aucune convulsion, d’ Astyage à son fils Gyaxare, et de celui-ci à Cyras, ne peut être qu’une narration fausse et romanesque. D’ailleurs, il est impossible de supposer que Daniel, qui écrivait à Babylone, et qui était contemporain des événements qu’il raconte, se soit grossièrement trompé, en changeant sans motif le nom du prince dont il avait été le ministre, et substituant la dénomination de Darius à celle de Gyaxare. En outre, Darius est signalé comme fils d’Assuérus ; donc il n’était pas fils d’Astyage ; car ces deux noms ont trop peu de ressemblance pour qu’ils aient été confondus par un homme qui vivait à la cour et qui avait tant de moyens d’être instruit de la vérité. Enfin, une rétlexion se présente naturellement à notre esprit.
Il est trop vrai que le souvenir des bonnes actions ne laisse souvent dans le cœur des hommes que des impressions fugitives, tandis que la mémoire du mal s’y grave en traits ineffaçables. Qu’un monarque aitconsaeré toute sa vie à faire le bonheur des peuples soumis à son gouvernement, peut-être des sujets ingrats méeonnaîtront ses nobles qualités ; et Phistoire, dont on nous peint les arrêts comme éminemment équitables, flétrira peut-être du nom de fainéant le prince qui n’aura pas su faire autre chose que du bien, et qui, dans sa confiance trop naïve, aura cru que le soin de rendre les hommes heureux, pou-
vait former un digne emploi des moments d’un souverain, et lui donner quelques droits à un peu d’amour et de reconnaissance. Mais qu’un tyran ait effrayé son siècle par sa rigueur impitoyable, par une férocilé brutale, son nom, voué à l’exécration publique, se transmettra d’âge en âge, et conservera à coup sûr une triste mais impérissable célébrité. Or, cette observation s’applique parfais tement à Astyage; adirés tant de siècles, après tant de révolutions et de catastrophes qui ont bouleversé l’Asie et ensanglanté ses plaines, ce tyran a conservé, dans la mémoire des peuples orientaux, lapins odieuse réputation. Le nom d'Adjdeha^ ou, suivant la prononciation arménienne, Adjiahak^ d’où les Grecs ont formé le nom d’Astyage^ et les Arabes celui de Dahhak^ est, pour les peuples de l’Asie, le prototype du despotisme et de la cruauté. Son nom, dans la bouche des poètes et des prosateurs orientaux, est devenu comme ailleurs celui de Néron :
Aux plus cruels tyrans la plus cruelle injure ;
ce qui confirme pleinement l’idée qu’Hérodote nous donne du caractère de ce prince; au milieu des fables qui, dans les traditions orientales environnent l’histoire du monarque mède^ on reconnaît facilement les principaux traits du récit de l’annaliste grec. Les Arabes et les Persans ont été embarrassés relativement à Adjdeha; ils en ont fait tantôt un Assyrien, tantôt un Arabe. Ces assertions contradictoires prouvent seulement un point, que, d’après les traditions, ce prince était étranger à la Perse
proprement dite; or^, comme les Orientaux, en général, n’ont sur F existence des Mèdes que des notions vagues et incohérentes, il est peu étonnant qu’ils n’aient trop su à quel peuple rattacher ce prince si malheureusement célèbre.
Dans les histoires orientales , Feridoun , dérobé à la cruauté du tyran et élevé à la campagne , parvient à déli» vrer son pays du joug de fer qui pesait sur lui. Tout ceci nous rappelle, sauf quelques circonstances fabuleuses, l’histoire de Cyrus , telle que nous la donne Hérodote. Suivant les traditions de l’Orient, Adjdeha ou Dahhak, vaincu par Feridoun, fut envoyé par ce prince au mont Demavend ou Dunbavend, où il fut lié et renfermé dans une caverne. Cette narration mythologique semble venir à l’appui du récit de Ctésias , qui atteste qu’Astyage , étant tombé au pouvoir de Cyrus, *fut épargné par le monarque, qui lui conféra le gouvernement de l’Hyrcanie.
Enfin, Moïse de Chorène, qui, comme Arménien, devait bien connaître l’histoire des Mèdes, assure, de la manière la plus expresse, qu’Astyage est le même prince qui, dans les traditions mythologiques des Perses, a reçu le nom de Dahhak^ et le surnom de Biourasp.
Si, comme on vient de le voir, tous les témoignages des historiens s’accordent pour confirmer les récits que nous donnent Hérodote et Ctésias, sur le règne et les cruautés d’Astyage, ainsi que sur sa défaite par Cyrus, il devient impossible d’admettre les assertions de Xénophon, sur la bonhomie de ce monarque, sur son fils Cyaxare, et
sur tant d’autres faits plus agréables qu’instruetifs, répandus dans la Cyropédie.
Plusieurs savants du xviii'' siècle, tels que le président Bouhier, MM. Larcher, de Sainte-Croix, ayant entrevu quelques-unes de ces objections, et s’étant convaincus que la Cyropédie de Xénophon n’était autre chose qu’un agréable roman, ont cherché à expliquer d’une autre manière l’existence de Darius le Mède. Ils ont supposé que ce prince était identique avec Neriglissar, qui, suivant l’assertion de Bérose et de Mégasthène, était beau-frère ^ d’Évilmérodak, et qui, après avoir assassiné ce prince, régna quelque temps à Babylone. Mais cette hypothèse, quoique défendue par le suffrage imposant de savants si respectables, ne me paraît pas appuyée sur des arguments parfaitement solides.
l Rien n’indique en aucune manière que Neriglissar ait été Mède d’origine. Son nom même, qui est purement babylonien, Jsemble déposer contre une pareille assertion.
Il est donc bien plus naturel de croire que ce Nériglissar était un Chaldéen d’une naissance illustre, et qui avait été jugé digne de s’allier avec la famille royale.
Ce monarque, parvenu au trône par un crime atroce, régna, disent les historiens, quatre années entières. Or, il paraît, par le récit de Daniel, que Darius tint deux années seulement les rênes de l’administration.
Au reste, cette assertion ne doit pas être prise à la lettre. Dans deux endroits du récit de Daniel, il est fait mention du règne de Darius ; et le prophète n’indique aucune autre année du même règne. D’un côté, il est certain que cette
expression a la première année » désigne, d’une manière claire, que ce règne a duré plus d’un an. Et d’un autre, comme aucun fait, appartenant à une année subséquente, ne se trouve indiqué dans la narration du prophète, on peut supposer, sans invraisemblance, que le monarque dont il est question n’aura pas prolongé son règne audelà de la seconde année.
3® Le caractère audacieux d’un usurpateur, qui, pour se frayer la route au trône, n’avait pas hésité à tremper ses mains dans le sang de son beau-frère, n’avait sans doute rien de commun avec ces inclinations douces, faibles et pacifiques que Daniel attribue constamment à Darius.
4*^ Si Neriglissar avait été un Mède réfugié à Babylone, admis dans la famille royale et porté au trône par ses intrigues, il est visible qu’il aurait mis tous ses soins à faire oublier son origine et à gouverner d’après les lois reçues chez les Babyloniens. Or, nous voyons dans les récits de Daniel, que les Chaldéens, lorsqu’ils veulent obtenir de Darius les décisions les plus étranges, au lieu de lui citer les lois de leur patrie, invoquent uniquement les coutumes observées chez les Mèdes et les Perses. Une pareille idée aurait eu sans doute quelque chose de bizarre, pour ne pas dire de monstrueux, et n’aurait jamais pu entrer dans l’esprit d’hommes aussi éclairés et aussi adroits que Tétaient les Chaldéens. D’ailleurs, en supposant, ce qui est bien loin d’être vraisemblable, que Neriglissar fût Mède d’origine, il était domicilié depuis longtemps à Babylone, et s’était allié à la famille du roi ; par conséquent il aurait perdu son titre d’étranger et serait devenu entièrement
Babylonien. Or, dans ce cas, Daniel aurait-il pu dire, en [)a liant à Balthasar : « Votre empire va être donné aux Mèdes et aux Perses. )> Une pareille locution signifie évidemment que Babylone devait passer sous la domination des deux peuples. Et la prédiction aurait été bien mal accomplie, si un souverain d’origine mède, mais naturalisé à Babylone, s’était assis pendant quatre années sur le trône de cette ville; l’expression eût été complètement impropre. Dans cette circonstance, le prophète aurait pu dire tout au plus : cc Votre empire sera donné à un Mède, )) mais non point cc aux Mèdes, ce qui forme une grande différence.
5° D’après le récit de Daniel, il parait que Cyrus succéda immédiatement à Darius. Dans le chapitre du prophète qui concerne l’idole de Bel , et qui ne se trouve que dans le texte grec, on lit ces mots : ce Le roi Astyage, ayant été réuni à ses pères, son empire passa à Cyrus le Perse. » Or, entre Neriglissar et Cyrus, il y eut une série de plusieurs rois qui occupèrent successivement le trône. Daniel se serait-il exprimé comme on vient de le voir, si l’occupation du trône par Cyrus eût été la suite d’une guerre acharnéej d’une catastrophe terrible? Et les expressions du prophète n’indiquent -elles pas clairement que Cyrus recueillit tranquillement et par droit d’héritage la succession que laissait vacante la mort de son prédécesseur ?
Au reste, il est facile de voir que le nom d’Astyage, qui se trouve dans le texte grec, a dû probablement son origine à une faute de copiste, qui aura peut-être
écrit Astijage, au lieu de Darius , neveu 'à'Astyage»
Et rien n empêcherait de croire que Darius fut , en clfct, non pas le fds du roi Astyage, car il est appelé par Daniel fils d’Assuérus, mais neveu d’Astyage.
Un savant distingué, feu M. Clavier, émit, il y a plusieurs années, au sein de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, une hypothèse différente : il prétendit que Darius le Mède devait être considéré comme identique avec Darius, fils d’Hystaspe. Cette opinion n’était point nouvelle, car elle avait déjà été proposée dans le xvf siècle par le docte Génébrard. Mais je ne saurais souscrire à cette conjecture, qui, si je ne me trompe, peut être repoussée par des raisons extrêmement solides. D’abord il serait peu naturel de croire que Daniel eût vécu jusqu’au règne de Darius, fils d’Hystaspe. Dans ce cas, le prophète aurait poussé sa carrière jusqu’à un terme qui dépasserait de beaucoup la limite ordinaire de la vie humaine. Toutefois, si le fait était attesté par des témoignages authentiques, il faudrait nécessairement se rendre à l’évidence, et admettre un exemple de longévité d autant plus remarquable que, sous le règne de Darius, Daniel fut chargé des fonctions les plus pénibles de F administration d’un grand empire; mais, bien loin que cette assertion soit appuyée sur des preuves historiques, elle est démentie complètement par les récits de Daniel lui-même. En effet, U il nous apprend que Cyrus succéda à Darius; ce qui ne permet pas de confondre ce prince aVec Darius, fils d’Hystaspe. 2® Dans le premier chapitre du même prophète, il est dit expressément qu’il
vécut seulement jusqu’à la première année du règne de Cyrus, ce qui ne doit pas, toutefois, être pris a la lettre, puisque Daniel lui-même raconte un fait qui eut lieu la troisième année du règne de Cyrus ; mais ces deux passages n’impliquent pas, comme on l’a supposé, une contradiction. Lorsque Daniel réunit, pour la première fois, les morceaux qui composent son livre, Cyrus était alors dans la première année de son empire. Mais le prophète ayant prolongé sa carrière au-delà de ce terme, rien ne Fempêcha d’intercaler dans son recueil un fait d’une date postérieure. 3" Le caractère bon, timide et franc de Darius le Mède, ne ressemble guère à cette humeur ambitieuse et fière que l’histoire donne au fds d’Hystaspe. Entin, Daniel, s’il avait voulu parler de Darius. fds d’Hystaspe, ne l’aurait pas. désigné par le titre de Mède, puisque ce prince, comme tous les écrivains l’attestent, était Perse d’origine. Par conséquent, l’historien sacré n’aurait pu, sans une grave erreur, distinguer ce prince de Cyrus, en donnant au premier le nom de Mède, et au second, celui de Pm^.
Alphonse Desvignoles a supposé que le Darius de Daniel était un prince mède, à qui Cyrus, en récompense de ses services, avait, après sa victoire, donné la satrapie de Babylone. Mais cette assertion, tout ingénieuse qu’elle est, ne laisse pas que de donner matière à de graves objections. D’abord, si Darius avait été un simple satrape, Daniel n’aurait pas, en parlant de lui, employé ces expressions : Darius régna à Babylone^ Ctjrus régna après Darius* Ces locutions eussent été complètement impro-
près. D’ailleurs, nous voyons Darius, à son avènement au trône, diviser l’empire en un grand nombre de gouvernements, ce qui exclut tout à fait l’idée d’un simple satrape. D’un autre côté, les demandes que les Ghaldéens adressèrent à Darius, et qui sont elles-mêmes déjà si extraordinaires, deviendraient tout à fait absurdes, si celui à qui elles auraient été proposées eût été seulement gouverneur d’une grande province. Des empiétements sur l’autorité souveraine eussent été peu compatibles avec le caractère doux et faible de Darius, et auraient été vus de mauvais œil par un monarque tel que Cyrus, éminemment fier et jaloux de son autorité.
Après avoir, autant qu’il m’a été possible, réfuté les assertions émises par mes prédécesseurs, je vais maintenant exposer quelles sont mes idées sur cette matière. Pour pouvoir présenter à cet égard une opinion qui ait au moins le mérite de la vraisemblance, il faut se reporter en esprit à une époque antérieure à la prise de Babylone, et examiner quelle dut être et quelle fut, en effet, la politique de Cyrus.
Ce prince avait vaincu Astyage, car je ne crois pas que l’on puisse révoquer en doute un fait aussi bien constaté. Mais il faut observer que, dans cette circonstance, le héros perse ne s’était pas réellement présenté comme un ennemi des Mèdes. Au contraire, il semblait n’avoir pris les armes que pour céder aux sollicitations d’une partie de la noblesse. Il s’était annoncé comme un auxiliaire bénévole, qui voulait seconder les etïbrts de cette nation guerrière, et l’arracher à la tyrannie insupportable sous
laquelle la faisait gémir un despote cruel. Par cette politique adroite, Cyrus avait eu l’art de diviser la nation en deux partis. Sans doute, une portion de la population s’était volontiers rangée sous ses drapeaux, et il n’avait eu à combattre sérieusement que ceux qui tenaient à Astyage par les liens de l’intérêt ou par d’autres motifs ; et ce fait explique comment deux batailles seulement purent soumettre à Cyrus toute la Médie. Mais, après la défaite d’Astyage, tout était loin d’être terminé. Il fallait persuader aux Mèdes que leur honneur était intact ; qu’ils n’avaient point été vaincus, et qu’ils conserveraient dans son entier l’empire qu’ils exerçaient sur une bonne partie de l’Orient ; Cyrus s’attacha donc à convaincre les Mèdes que, loin d’avoir été humiliés dans la lutte qui venait de s’engager, ils s’étaient fortifiés réellement, puisque leur alliance intime avec les Perses leur assurait, au lieu de sujets jaloux et remuants, des auxiliaires dévoués et intéressés à la consolidation de leur puissance ; et qu’enfin, à un empire mède, allait succéder un empire médoperse. Mes idées à cet égard ne reposent point sur de simples conjectures *, mais elles sont appuyées par tout ce que nous connaissons de l’histoire de l’Orient à cette époque.
Dès ce moment, les Mèdes obtinrent, du moins en apparence, une suprématie réelle et évidente. Cyrus fit adopter aux Perses le costume des Mèdes. Dans le langage de la chancellerie , tout était fait au nom des Mèdes et des Perses, et toujours le premier de ces deux noms se trouvait placé en première ligne. Dans le livre de Da-
niel, nous trouvons partout ces mots : Il a plu aux Mèdes et aux Perses; voilà ce cju ordonnent les lois des Mèdes et des Perses. Dans le livre d’Estber, nous retrouvons absolument les mêmes expressions. Les mots de Mèdes et Perses devinrent inséparables, pour désigner les dominateurs de l’Orient. Ils sont employés concurremment chez les écrivains grecs, et nous les voyons même réunis dans un passage de la Vie d’Alexandre, par Arrien ; et l’babitude de voir les Mèdes figurer en première ligne dans les affaires de l’Orient, a produit cbez les Grees cette expression de guerre Médique^ employée souvent au lieu de guerre Persici'ue. De là vient que luvénal a dit, en parlant de Xerxès : Epotaque flumina Medo. Dans un mémoire lu à l’Académie des bellesdettres, il y a plusieurs années, je crois avoir prouvé qu’une expression analogue à celle de Médo-Perse, celle d’imn ou anirauj s’était perpétuée en Orient sous le règne des rois Sassanides , et avait été adoptée par tous les bistoriens de l’Arménie.
Dans la prophétie d’Isaïe, ainsi que dans celle de Jérémie, il est fait mention de l’armée des Mèdes, qui doit marcher contre Babylone et réaliser la ruine de cette ville. Et en effet, quand on compare l’immense étendue de l’empire des Mèdes avec les limites étroites dans lesquelles était circonscrit le petit royaume héréditaire de Cyrus, je veux dire la province de Perse, on sent bien que, dans la coalition qui renversa Babylone, les Mèdes occupaient incontestablement le premier rang, et que les Perses jouaient un rôle secondaire.
Les choses étant ainsi, on peut présumer que Gyrus, au milieu de sa victoire, n’aurait pu songer à blesser vivement l’orgueil des Mèdes, en les sommant de le reconnaître pour roi. Cette prétention les aurait, je crois, d’autant plus choqués, que Cyrus, malgré ses exploits, appartenait à une nation que les Mèdes avaient jusqu’à ce jour regardée comme n’occupant que le second rang dans la hiérarchie de l’Orient. Sans doute, Cyrus, dans son ambition active et insatiable, rêvait déjà le projet de s’asseoir sur le trône de l’Asie. Mais, en politique adroit, il sentait que les choses n’éfaient pas mûres, et qu’il devait bien se garder, en affichant des prétentions exorbitantes, peu en harmonie avec sa fortune encore mal assurée, de compromettre sa gloire et ses espérances futures ; puisque, s’il eût maladroitement blessé les préjugés et l’orgueil national des Mèdes, il se serait exposé à voir toute la nation se réunir contre lui, et aurait eu à combattre ceux qui naguère, marchant sous ses étendards, lui avaient ouvert le chemin de la victoire.
Dans une circonstance aussi délicate, il est probable que Cyrus tint une conduite telle que sa haute prudence devait la lui suggérer. Au lieu de prétendre lui-même à Fempire, il engagea les Mèdes à se choisir un maître pris dans leur sein, et se réserva l’honneur d’être le lieutenant du nouveau souverain. Mais on peut croire que Cyrus, en homme adroit et rusé, eut l’art de diriger les suffrages et de les faire tomber sur un prince d’une origine illustre, mais déjà d’un âge avancé, sans enfants, et dont le caractère doux et pacifique devait laisser à Cyrus la
chance de régner en réalité sous le nom à\m autre. Ce nouveau monarque fut sans doute le Darius fils d’Assué» ruSj dont Daniel nous a conservé le nom et l’histoire. Le caractère de ce prince, tel que je viens de le tracer, nous est bien présenté dans les récits du prophète, qui nous le montrent partout comme un homme bon , humain et se laissant gouverner facilement par des insinuations étrangères.
Cependant, Cyrus, à la tète des troupes médo-perses, portait au loin ses armes victorieuses, étonnait l’Asie de ses exploits rapides, et était vanté dans le monde entier comme un conquérant infatigable et invincible.
Après la conquête de Babylone, Darius établit sa résidence dans cette ville, qui passait avec raison pour la plus importante des cités de l’Orient. C’est là qu’après un règne de deux années il termina tranquillement sa carrière. Il est probable que ce prince ne laissa point d’enfant, et Cyrus se trouva naturellement héritier de l’em» pire de l’Asie. Il est possible que, dans cette circonstance, les Mèdes aient vu avec un secret déplaisir l’avénement de ce prince au trône ; sans doute, ils auraient mieux aimé voir la couronne passer à un souverain de la nation et non pas à un Perse. Mais leurs vœux à cet égard ne pouvaient se réaliser. Cyrus, par ses nombreux exploits, avait consolidé sa puissance , était devenu l’idole des troupes , l’objet de l’admiration de tout l’Orient. Tout contribuait donc à l’appeler au trône; les Mèdes n’auraient pu, sans une haute imprudence, s’opposer au torrent; et ils aimèrent mieux, sans doute, souffrir patiem-
ment ce qu’ils ne pouvaient empêcher. Au reste, nous voyons, par le livre de Daniel, que Cyrus ne commença à compter la première année de son règne qu’au moment de la mort de Darius.
Enfin, rien n’empêche de croire que Cyrus ait porté constamment et pendant la vie de Darius le titre de roi de Perse. Nous savons par l’ancienne histoire de l’Orient que, dans tous les temps, à toutes les époques, tandis que l’Asie était soumise à un seul souverain , chaque pays n’en avait pas moins son roi particulier, qui, tout en gouvernant ses États avec une autorité absolue, reconnaissait la prééminence du monarque suprême, était tenu de marcher sous ses drapeaux, de lui payer des contributions plus ou moins fortes, et de combattre, en toute circonstance, pour la défense et la prospérité de l’empire. C’est ainsi que dans l’Europe, au moyen âge, de grands vassaux, investis souvent d’un pouvoir immense, n’en relevaient pas moins d’un seigneur suzerain, auquel ils devaient foi et hommage. Et ce que je viens de dire n’est pas appuyé sur une vaine supposition ; car nous voyons chez les anciens Perses, ainsi que sous les dynasties des Arsacides et des Sassanides, des rois de l’Atropatène, de la Bactriane et de l’Élymaïde, etc., qui tous relevaient du roi des rois, monarque de l’Asie.
Mais, dira-t-on, si ce Darius a réellement occupé, durant plusieurs années, le trône de l’Orient, comment son nom est-il resté compléfement inconnu aux historiens grecs et latins? Ce silence peut, ce me semble, s’expli- (pier d’une manière naturelle. Il paraît certain que Darius
n’avait à peu près que le titre de roi. Le commandement des armées et toute la puissance réelle appartenaient à Cyrus ; les peuples de l’Orient s’accoutumaient à voir en lui leur véritable souverain, sans trop s’embarrasser peutêtre du faible monarque qui végétait paisiblement dans les palais d’Ecbatane et de Babylone, D’un autre côté, les Perses qui, comme on peut le croire, étaient jaloux de la suprématie des Mèdes, fiers des trophées de leur chef, le montraient comme le monarque réel de l’Orient, et s’appliquaient, autant qu’il dépendait d’eux, à éclipser le faible rival de ce prince. Aussi, Hérodote qui, probablement , n’avait pas poussé ses voyages jusqu’à Babylone, mais avait appris de la bouche des Perses les faits qu’il raconte , n’avait point entendu prononcer le nom de Darius. Xénophon qui, dans le cours de sa retraite, et en suivant les bords du Tigre, avait pu voir des Mèdes et obtenir d’eux des éclaircissements historiques, avait peut-être entendu parler de Darius. Mais, soit que ceux à qui il devait ces renseignements eussent, sur leur propre histoire, des connaissances imparfaites, soit qu’il eût mal compris leurs récits, soit qu’il eût cédé trop facilement au plaisir d’embellir et de farder la vérité, il substitua à Darius un Gyaxare inconnu dans l’histoire, mais dont il se servit habilement pour répandre sur son ouvrage un intérêt romanesque.
Je viens de dire que, suivant ma conviction, Hérodote, dans le cours de ses voyages, n’a jamais visité ni l’Assyrie ni Babylone ; tel était aussi le sentiment d’Alphonse Desvignoles. Je n’ignore pas que le président Boubier, dont
ropinion a été complètement admise par le docte M, Larcher, a cru pouvoir démontrer que l’historien grec avait eu réellement sous les yeux ce qu’il raconte des merveilles de Babylone; mais, malgré tout ce qu’a d’imposant l’autorité de savants aussi respectables, j’avoue que je n’ai vu, dans le texte d’Hérodote, aucun fait qui confirmiü cette assertion. L’historien n’a dit nulle part qu’il parlât comme témoin oculaire. Et les passages dont on a conclu qu’il était allé jusqu’à Babylone et qu’il avait séjourné dans cette ville, ne disent, je crois, rien de semblable. Quand Hérodote, parlant d’un temple et d’une idole que renfermait Babylone, dit : a Je ne les ai pas vus; mais je rapporte ce que disent les Chaldéens. )) Ces paroles n’,indiquent pas, comme le croit le président Bouhier, que l’historien avait eu sous les yeux tous les autres monuments dont il a donné la description. Ce raisonnement pourrait avoir quelque chose de spécieux si, dans le passage en question, Hérodote eût fait mention seulement de la statue d’or enlevée par Xercès; et, dans ce cas même, aurait-il été nécessaire d’annoncer que l’on n’avait pas vu un monument qui n’existait plus ? Mais comme l’assertion d’Hérodote a pour objet, non-seulement l’idole d’or, mais le temple et ses accessoires, je demande, si l’écrivain avait réellement visité Babylone , aurait-il négligé de voir un édifice si remarquable, tandis qu’il aurait exploré avec soin les autres merveilles renfermées dans les murs de cette cité Limeuse? Ainsi, comme je crois pouvoir l’admettre, l’expression : (c je ne les ai pas vus, » tombe non-seulement sur l’idole de Jupiter ou Bel,
mais sur tous les monuments de Babylone. Hérodote a voulu, ce me semble, indiquer que, dans la description qu’il donne de Babylone, il n’avait point parlé comme témoin oculaire ; mais qu’il s’était borné à transcrire les récits que lui avaient faits les Ghaldéens. Or, pour entendre leurs discours, il n’avait pas eu besoin de passer l’Eu» phrate. Depuis la chute de Babylone, des Ghaldéens s’étaient répandus dans tout l’Orient, portant avec eux une réputation de science, et principalement le goût de l’astrologie judiciaire. Probablement Hérodote, soit à Tyr, soit dans quelque autre ville de l’Asie , put converser avec des Ghaldéens qui lui donnèrent, sur la topographie de leur pays, les détails qu’il recueillit de leur bouche et qu’il consigna dans son histoire. Et l’on peut supposer que ces hommes, mus par un sentiment excessif de patriotisme, ne manquèrent pas de mêler à leurs récits une teinte plus ou moins grande d’exagération. Si l’écrivain grec parle des renseignements qu’il avait obtenus de plusieurs Perses fort instruits de l’histoire de leurs nations, il put, sans aller jusque dans la Perse, recueillir
ces renseignements précieux; car on peut croire qu’à l’époque où il écrivait, les villes de l’Asie mineure, de la Phénicie, de l’Égypte, étant sous la domination des successeurs de Gyrus, on devait y rencontrer un certain nombre de Perses , dont plusieurs avaient eu occasion d’apprendre la langue grecque.
Au reste, est-il bien certain que les anciens aient entièrement ignoré l’existence de Darius le Mède?
Nous lisons, dans les récils de quelques écrivains
grecs, que les dariquesj ces pièces de monnaie qui avaient cours dans l’empire perse, tiraient leur dénomination, non pas de Darius fds d’Hystape, mais d’un prince de même nom plus ancien. Or, on peut croire que le prince indiqué était le même que Darius le Mède. En cllèt, il est difficile, ce me semble, de se persuader que Cyrus , maître d’un immense empire , dominateur de toute l’Asie, n’ait pas songé à faire frapper dans ses
Etats une monnaie particulière , et qu’il se soit contenté des pièces qui avaient cours chez plusieurs nations de l’Orient. Or, si ce monarque , après la conquête de Babylone, conçut un pareil projet et le mit à exécution, il est présumable que, par égard pour Darius, il fit graver sur sa monnaie l’effigie de ce prince. Dans la suite, comme le nom de Darius le Mède avait peu retenti dans l’Orient , et encore moins chez les nations étrangères, on s’accoutuma naturellement à attribuer l’émission de ces pièces à Darius fils d’Hystaspe, dont les exploits et les grandes qualités avaient jeté sur l’empire perse un éclat si brillant.
Du reste, si je n’ai point cité un passage de la Chronique arménienne d’Eusèbe, où il est fait mention d’un roi nommé Darius, c’est que, dans ma conviction, Eusèbe a eu en vue, non pas Darius le Mède, mais Darius fils d’Hystaspe.
Cette discussion me conduit naturellement à examiner un autre fait, qui se lie d’une manière intime à celui que ces observations ont eu pour objet. Quel est ce Balthasar, dont la fin tragique nous est indiquée par Daniel ? Coin-
ment concilier l’existence de ce prince avec les récits de Bérose, de Mégasthène, d’Hérodote, etc. Cette question est , à coup sûr , difficile à résoudre. D’un côté , Daniel , comme témoin oculaire des faits qu’il raconte, mérite au plus haut point la confiance des lecteurs. D’un autre côté, Bérose, Mégasthène, ayant, pour écrire leurs histoires, puisé dans les archives mêmes de Babylone, ne sauraient être regardés comme des ignorants, ni comme des imposteurs. Or, leur narration paraît s’accorder on ne peut plus mal avec celle de Daniel et des autres écrivains juifs. Nous allons examiner s’il y a moyen de concilier entre eux des faits en apparence si opposés.
Suivant les historiens de Babylone, Nabuchodonosor étant venu à mourir, après un règne de quarante- trois ans, eut pour successeur son fils Évilmérodach, qui occupa le trône deux ou douze années. Celui-ci s’étant rendu odieux par sa mauvaise conduite, Neriglissar, mari de sa sœur, l’assassina et régna l’espace de quatre ans. Son fils, Labassoarasc ou Labosordach, qui était encore un enfant, parut à peine sur le trône l’espace de neuf mois, et fut assassiné par suite de l’effroi qu’inspiraient ses inclinations perverses. Les conjurés, d’un accord unanime, décernèrent la couronne à Nabonnède, qui la porta dix-sept ans, ou trente-quatre, si l’on en croit Ptolémée. Ce prince, le Labynète d’Hérodote , fut vaincu par Cyrus , puis assiégé dans Babylone ; et , après la prise de cette ville , s’étant réfugié dans Borsippa, il obtint du conquérant perse une capitulation honorable et le gouvernement de la Cara manie.
Parmi ce petit nombre de rois, quel est celui qui nous représente le Balthasar de Daniel ? Cette question a produit parmi les savants et les chronologistes , plusieurs hypothèses plus ou moins ingénieuses. Les uns ont supposé que Balthasar et Évilmérodach devaient être considérés comme un seul personnage. Ils se sont appuyés sur un passage de Baruch, où ce prophète engage les Juifs à prier pour Nabuchodonosor et son fils Balthasar. Mais cette raison ne me paraît nullement décisive. On ne voit pas comment Évilmérodach, qui est désigné par son véritable nom dans le Livre des Rois, en aurait eu un second d’une forme tout à fait différente. On conçoit bien que des étrangers qui, comme Daniel et ses trois compagnons, avaient été enlevés de leurs pays, transportés à Babylone et incorporés parmi les Ghaldéens, avaient pu recevoir des noms nouveaux, appartenant à la langue de leurs nouveaux compatriotes. Mais qu’un roi ait porté simultanément deux dénominations, qui toutes deux appartiennent au langage des Babyloniens, c’est ce qui me paraît peu vraisemblable, et n’est, en outre, appuyé sur aucun témoignage historique. D’ailleurs, si Évilmérodach, propre fils et successeur immédiat de Nabuchodonosor, eût été le Balthasar de Daniel, certes il n’eût pas ignoré les faits qui concernaient son père, et en particulier cette aliénation mentale, qui avait réduit le fier Nabuchodonosor à une condition voisine de celle des animaux ; car cet événement terrible, consigné dans l’édit même du monarque babylonien, n’avait pu manquer d’avoir un long retentissement; et un fils, au bout de quelques années, n’aurait pas eu be-
soin que sa mère lui retraçât des faits encore présents à sa mémoire, l Lorsque Daniel annonce à Balthasar la catastrophe prête a fondre sur lui, il lui adresse ces paroles menaçantes : a Votre empire va être donné aux Mèdes et aux Perses, » le prophète, en parlant à Évilmérodach, aurait-il employé un langage aussi impropre? Il lui aurait dit : (c Votre empire va être donné à un autre, )> puisque le prince devait être détrôné et assassiné par son' beaufrère. Mais les Mèdes et les Perses ne pouvaient avoir place dans cette prédiction, attendu que la conquête de Babylone par ces deux peuples réunis ne devait avoir lieu que plus de vingt ans après la mort d’Évilrnérodach.
Il est un autre argument que l’on pourrait employer pour combattre la prétendue identité de Balthasar et d Élvilmérodach, mais qui ne me paraît pas aussi fort quhl le semble au premier coup d’œil. Dans le texte de Daniel, immédiatement après la mention de la mort de Balthasar, on lit ces mots : cc et Darius le Mède régna à Babylone. » Mais de ce passage, il ne résulterait pas né- . cessairement que Darius le Mède monta sur le trône immédiatement après la catastrophe du roi chaldéen. Le fait est probable, ainsi que je le dirai plus bas; mais cette preuve-là, si elle était isolée, ne serait pas d’une très 'grande force. En effet, le livre de Daniel n’a pas été composé d’un seul jet, et n’offre pas, à beaucoup près, la série complète des faits historiques qui se sont passés à Babylone du temps du prophète. Il est formé de morceaux de tout genre, pièces historiques, actes diplomatiques, etc. Il est probable que Daniel, en conservant ces
fragments curieux, n’avait pas pris soin de les réunir en un seul corps. Ce fut peut-être longtemps après la mort de ce prophèlCj que l’on songea à former cette collection à laquelle on donna son nom. Et cette circonstance sufüt peut-être pour expliquer comment le livre de Daniel fut connu en Judée beaucoup plus tard, et ne put ainsi occuper qu’une des dernières places dans le canon des livres hébreux. Cet ouvrage, comme je viens de le dire, est loin d’olfrir pne histoire suivie de Babylone : les faits contenus dans deux chapitres qui se suivent immédiatement ont été séparés par un intervalle de plusieurs années, et dans quelques endroits même on a peu suivi l’ordre chronologique. x4.insi, la mention du règne de Darius, placée aussitôt après l’indication de la mort de Balthasar, ne pourrait, à la rigueur, si elle ne se liait point à d’autres preuves, empêcher d’admettre l’identité de ce prince avec Évilmérodach. Mais les arguments que j’ai employés plus haut me paraissent avoir plus de valeur, et être de nature à entraîner la conviction. Quant au Balthasar dont il est fait mention dans le prophète Baruch, conjointement avec Nabuchodonosor son père, on pourrait croire que ce prince était l’héritier présomptif de la couronne de Babylone, mais qu’il mourut du vivant do son père, et qu’Évilmérodach se trouva ainsi héritier delà couronne.
D’autres critiques ont pensé que Nériglissar, beaufrère et meurtrier d’Évilmérodach, était le même que Balthasar. Mais cette opinion ne me paraît pas plus natu^ relie que la première. Nériglissar avait un nom chaldéen:
on ne voit donc pas pourquoi il en aurait changé. Nul historien n’atteste que ce prince ait péri de mort violente. Enfin, après sa mort, l’empire ne passa nullement aux Mèdes et aux Perses.
Les historiens et les chronologistes ont, pour la plupari, adopté Thypothèse qui confond Balthasar avec le Nabonnède des historiens deBabylone, le Labynète d’Hérodote. Cette opinion, au premier coup d’œil, semble la plus naturelle et paraît mieux qu’aucune autre se concilier avec le récit de Daniel. Toutefois, quand on examine la chose avec attention, il se présente plusieurs objections qui ont, si je ne me trompe, une force bien reeîle. D abord, le nom de Nabonnède est bien d’origine chaldéenne. Il est formé du mot Nabo, qui désignait une divinité babylonienne, et qui entre dans la composition de plusieurs antres noms propres, tels que Nabopolassar, Nabuchodonosor, Nabuzardan^ etc. Comment donc, je le répète, un roi aurait-il porté à la fois deux dénominations aussi différentes?
2° Dans le récit de Daniel, Balthasar est nommé fils de Nabuchodonosor. Je sais que ce témoignage s’accorde avec celui d’Hérodote, qui assure que Labynète était fils d’un autre Labynète et de Nitocris. Mais les historiens de Babylone rejettent ce fait et attestent que Nabonnède n’appartenait point à la famille royale. D’ailleurs, s’il avait eu Nabuchodonosor pour père, il n’eût pas eu besoin qu’on prît soin de lui rappeler les faits qui avaient rapport au règne de ce monarque.
3° Nabonnède, à qui ses grandes qualités vivaient fait
déférer unanimement la couronne, après un règne de
dix-sept ans passés au milieu des combats et des orages, était sans doute incapable de se livrer aux éclats de cette gaieté scandaleuse, à ces orgies bruyantes qui précédèrent immédiatement la chute de Babylone, et qui convenaient mieux à un jeune homme évaporé qu’à un guerrier blanchi dans les combats et entièrement occupé de veiller au salut de sa patrie.
4” Enfin, « Balthasar, dit Daniel, périt de mort violente, la nuit même qui suivit son tumultueux festin. .» Et, suivant le témoignage unanime des historiens de Babylone, Nabonnède, après la prise de sa capitale, s’étant réfugié dans la forteresse de Borsippa, obtint de son généreux vainqueur une capitulation honorable et le gouvernement de la Caramanie. Or, ces écrivains connaissaient parfaitement l’histoire de leur pays et n’ont pas pu se tromper sur un fait aussi important. Donc il me paraît difficile de voir dans Nabonnède et Balthasar un seul et même prince.
Quel moyen reste-t-il donc pour résoudre une difficulté aussi réelle? Voici l’opinion que je crois pouvoir olîrir a
mes lecteurs.
Rappelons-nous que, suivant la prédiction de Jérémie, Nabuchodonosor devait avoir pour successeurs au trône de Babvlone, son fils et le fils de son fils. D’un autre côté, souvenons-nous que, suivant le témoignage des historiens les plus instruits, Nabonnède paraît n’avoir eu aucune liaison de parenté avec la famille royale, et n’avoir dû» le trône qu’à son courage et au rang qu’il te-
nait sans doute comme général des armées chaldéennes.
On peut croire que cette homme ambitieux, mais habile, considérant les révolutions rapides qui avaient, en si peu de temps, enlevé à plusieurs rois la couronne et la vie, ne tarda pas à sentir que ses droits étaient bien équivoques; que son titre d’usurpateur, en éveillant l’ambition de ses rivaux, allait peut-être attirer sur sa tête des orages sans fin, et plonger Babylone dans un abîme de malheurs. Il crut donc pouvoir prévenir ces maux en s’associant au trône un rejeton de la famille de Nabuchodonosor. Il choisit pour cet effet Balthasar, fils d’Évilmérodach, et qui était peut-être encore dans l’enfance. De cette manière, soit qu’il eût pris lui-même le titre de roi, soit qu’il se fût en apparence contenté de la seconde place, il s’entourait du respect que les Babyloniens devaient avoir pour le sang de Nabuchodonosor ; il écartait des prétentions rivales, et était bien sûr de régner seul, sous le nom d’un prince qu’il saurait bien séduire par les appâts du luxe et de la volupté, et auquel il ne laisserait que le titre de souverain, se réservant à lui-même toutes les prérogatives essentielles de la royauté. Au reste, l’histoire de l’Orient nous offre quantité de faits analogues à celui que je suppose. Nous voyons, à plusieurs époques, des hommes audacieux s’emparer du pouvoir suprême; mais souvent, pour déguiser leur ambition et en imposer au peuple, ces usurpateurs avaient soin de placer sur le trône un fantôme de souverain, auquel ils ne laissaient que le nom de prince, tandis que, sous le titre à'atahek ou régent, ils exerçaient l’autorité la plus
absolue. C’est ainsi que le premier sultan mamlouk d’Éypte, au moment où il s’arrogea la puissance souveraine, fut d’abord forcé par la clameur publique de s’associer un enfant choisi dans la famille deSaladin.
Si l’on admet cette hypothèse, il me semble que tout s’explique sans effort : T la prédiction de Jérémie, que le fds et le petit-fils de Nabucbodonosor lui succéderaient au trône, se trouva complètement réalisée ; 2'’ si Daniel et la reine-mère, parlant à Balthasar, le désignent comme fils de Nabucbodonosor, quoiqu’il ne fût que son petitfils, cette expression n’a rien d’étrange. Dans toutes les langues du monde, un aïeul est souvent qualifié de père, et une locution analogue se retrouve constamment chez les écrivains orientaux. Dans le cbap. xxxix de la Genèse, Laban est appelé fils de Nachor , quoiqu’il fûtfils de Batouel, et, par conséquent, petît-fils de Nachor ; de même Loth et Sara sont nommés frère et sœur d’Abraham, quoique Loth fût neveu et Sara nièce de ce patriarche. Dans bien des passages arabes, un personnage se trouve désigné, non par son véritable nom, mais par le mot Ebn, fils, joint à un autre nom. Or, dans cette circonstance, c’est souvent le nom de l’aïeul et , non celui du père qui se trouve relaté. Ainsi, un général qui se signala à la tête des Arabes musulmans, dans le D’’ siècle de l’hégire, et qui se nommait Ahd-allah, est désigné souvent par le surnom à' Ebn-Ahi-Serah, quoique Abou-Serah ne fût pas son père, mais son grandpère. Le célèbre historien arabe Ebn-Khaldoun n’était pas réellement fils de Khaldoun ; car le personnage ainsi
nommé avait vécu plus de quatre siècles avani la naissance de l’écrivain, et le surnom à' Ebn-Khaldoun s’était constamment perpétué parmi les membres de la famille. Si Balthasar était non le fds, mais le petit-fils de Nabuchodonosor, on conçoit comment ce prince, qui n’était pas né au moment de la mort de son aïeul, avait eu besoin qu’on rappelât les événements terribles et mémorables qui avaient signalé le règne de ce monarque.
Le caractère de Balthasar paraît avoir été précisément tel que pouvait le désirer l’ambitieux Nabonnède. Plongé dans la mollesse, ivre de tous les plaisirs, il ne voyait dans la dignité royale que la facilité de satisfaire ses passions, et laissait à son collègue tous les soins de la guerre et de l’administration. Ce fut Nabonnède qui marcha audevant de Cyrus pour fermer la route de Babylone; qui, trahi par la fortune, se renferma dans cette capitale et la défendit avec tant de courage et de talent. Tandis que le faible Balthasar, oubliant le danger qui menaçait sa patrie, se livrait à tout l’emportement de ses passions et remplissait le palais des éclats d’une frénésie turbulente, il est probable que Nabonnède s’occupait des soins plus convenables à un souverain, puisqu’il se trouva en mesure d’opérer sa retraite et de tenir encore tête au vainqueur.
Si Balthasar, comme je le crois, était petit-fils de Nabuchodonosor, cette circonstance pourrait rendre raison de l’assertion d’Hérodote, qui prétend que Labynète était fils d’un prince de même nom, époux de Nitocris. ^^.’historien grec ayant recueilli loin de Babylone, des renseignements sur la catastrophe de cette ville, et n’ayant en-
tendu parler que de Nabonnède ou Labynète, dont le nom avait seul conservé une réputation durable, aura appliqué à ce prince un titre qui ne convenait qu’à son méprisable collègue.
Une circonstance vient, si je ne me trompe, à l’appui de ce que je viens de dire sur le règne simultané de Nabonnède et de Balthasar. Ce dernier prince, au moment où il est frappé de terreur par la vue des caractères mystérieux tracés sur la muraille, déclare que celui qui parviendra à déchiffrer et à interpréter cette écriture sera revêtu d’un manteau de pourpre, paré d’un collier d’or et considéré comme la troisième personne du royaume. Or, dans cette conjoncture, le faible monarque attachait à la révélation du secret contenu dans ces caractères une si haute importance, qu’aucune distinction ne lui paraissait trop éminente pour récompenser l’homme habile dont la sagacité parviendrait à percer ce mystère. Les ornements désignés dans le discours du prince sont les insignes de la première dignité de l’État, du rang du grand vizir. Par conséquent, l’interprète de ces caractères devait se trouver au faîte des grandeurs et prendre place immédiatement après Balthasar et Nabonnède.
Si l’on admet l’hypothèse que je viens d’exposer, il n’existe plus de contradiction entre le récit de Daniel, qui atteste que Balthasar périt de mort violente la nuit même qui suivit son orgie, et la narration des historiens de Babylone, au rapport desquels Nabonnède survécut à la prise de cette ville. On conçoit sans peine que les Mèdes et les Perses, introduits dans cette grande capitale, inar-
chèrent d’abord vers le palais, où l’on était plongé dans rivresse et dans le sommeil ; que le faible Balthasar, incapable de se défendre, reçut la mort des mains de l’ennemi sans qu’aueun trait de courage, aucune action remarquable honorât sa chute. Ainsi périt ce prince efféminé, dont la vie lâche, sans gloire, s’écoula obscurément dans la mollesse, et dont le nom même aurait échappé à l’histoire, si Daniel n’avait pris soin d’en conserverie souvenir. Nabonnède, au milieu de la ruine de sa patrie, ne désespéra pas de son salut; et s’il ne put pas arrêter le cours de la destinée, il sut du moins tomber avec gloire et mériter l’estime de son vainqueur.
On a objecté que, suivant le témoignage formel d’Hérodote, le roi de Babylone ne périt pas dans le sac de cette ville; mais je viens de faire voir comment, sans donner un démenti à l’histoire, on pouvait concilier deux récits qui semblent s’exclure mutuellement. Si, comme je pense l’avoir démontré, Hérodote n’avait pas poussé ses voyages jusqu’à Babylone, on conçoit qu’il ait pu ignorer quelquesunes des circonstances du drame terrible dont son histoire offrait l’exposition. On peut même supposer que les Chaldéens, consultés par lui, avaient pu, dans un sentiment d’esprit national, passer sous silence la mort ignominieuse de leur indigne souverain ; mais, d’un autre côté, le récit de Xénophon, sur la prise de Babylone, s’accorde parfaitement avec la narration de Daniel. Nous y lisons que la ville, étant au pouvoir des Perses Gobryas et Gadatas, détachés par Gyrus, forcèrent les portes du palais et massacrèrent le roi, qui, ainsi que ses cour-
tisans et ses sujets, s’était livré aux excès d’une orgie scandaleuse. Je sais très-bien, et j’ai eu occasion de le dire, que la Gyropédie ne peut pas être regardée comme un ouvage complètement historique, mais il ne laisse pas que de renfermer un certain nombre de faits bien véridiques. Or, la catastrophe de Babylone était un événement si éminemment remarquable, que les circonstances qui l’accompagnèrent avaient dû se conserver sur les lieux avec la plus parfaite exactitude. EtXénophon, en voyageant dans ces contrées reculées, avait pu, en interrogeant les descendants de ceux qui avaient assisté à la chute de cette cité orgueilleuse, accueillir de leur bouche des renseignements qui portent tout à fait le caractère de la vérité, qui s’accordent parfaitement avec le récit du seul témoin oculaire, je veux dire de Daniel. Et rien, ce me semble, ne saurait autoriser à révoquer en doute une narration si bien liée dans toutes ses parties.
D’ailleurs, une autorité respectable vient encore confirmer les récits de Daniel et de Xénophon ; je veux parler des oracles des prophètes. On sait avec quelle richesse de détails, quelle fidélité de récit, quelle pompe, quelle magnificence d’expressions, quels accents pathétiques, ces hommes inspirés de Dieu ont annoncé au monde la catastrophe de la superbe Babylone. En sorte que si l’on ne connaissait, d’une manière irréfragable, les époques où ont été proclamées ces vérités terribles, on pourrait croire que les auteurs avaient écrit postérieurement à la ruine de cette ville ou en avaient été les témoins oculaires, Jérémie, décrivant la ruine future de
Babylone^ annonce que Dieu va visiter le roi de cette ville. Plus loin, il dit : (c C'est à toi que je m’adresse, ô orgueilleux, dit le Seigneur, le Dieu des armées ; car ton jour est arrivé, le jour où je vais te visiter< L’orgueilleux a bronché, est tombé, et il n’y a personne pour le relever. » Je demande à qui cette expression, Yorgueilleux J peut s’appliquer, si ce n’est au roi de Babylone. Le prophète peint le souverain de Babylone, qui en appre» nant les nouvelles de l’approche de l’ennemi, tombe dans le découragement et éprouve des angoisses comparables aux douleurs d’une femme qui accouche. Or, ces expressions s’appliquent très-bien au lâche Balthasar; mais elles ne sauraient s’entendre d’un prince aussi énergique et aussi courageux que Nabonnède.
Ailleurs, Dieu, par la bouche du prophète, dit, en parlant des habitants de Babylone : « Je les enivrerai, afin qu’ils se livrent aux transports de la joie, et bientôt ils dormiront d’un sommeil éternel, sans que rien puisse les réveiller. » Ces mots peignent, comme on voit, avec une vive énergie, l’état des Babyloniens, qui, plongés dans l’ivresse, furent égorgés presque sans défense. Enfin, Jérémie ajoute : ce J’enivrerai ses princes, ses sages, ses chefs, ses gouverneurs, ses guerriers, et ils s’endormiront pour ne plus s’éveiller. Il est donc clair que le roi, les princes, les soldats, surpris par l’attaque nocturne des Perses, furent ensevelis dans une catastrophe commune.
Le prophète Isaïe, qui a décrit si longtemps d’avance, et avec des couleurs si effrayantes, la ruine de Babylone,
annonce, de la manière la plus formelle, la mort tragique du roi des Chaldéens. Suivant lui, Babylone restera veuve et privée de ses enfants. Or, dans le langage de l’Écriture, le mari d’une ville c’est son roi. Par conséquent, le passage annonee que le souverain de cette capitale devait tomber sous le fer de l’ennemi. Dans cette magnifique prosopopée, où le prophète décrit l’arrivée du roi de Babylone dans le séjour des morts, on trouve une foule d’expressions qui s’appliquent exclusivement à la chute de Babylone et confirment admirablement les récits de Daniel et de Xénophon. D’abord, il faut observer que la prédiction de la catastrophe du monarque chaldéen suit immédiatement l’annonce de la prise de Babylone par les armes des Mèdes et des Perses. Ainsi, il est impossible de douter que ces deux événements ne se rapportent à une seule et même époque. En second lieu toutes les expressions que présente ce tableau si pompeux, si imposant, annoncent, d’une manière évidente, la ruine totale de Babylone, la mort funeste de son roi, et non pas un événement tragique produit par une conspiration, mais qui aurait laissé subsister la domination des Chaldéens. On y lit ces mots caractéristiques : cc Le persécuteur a cessé d’exister. Dieu a brisé le bâton des méchants, le sceptre des dominateurs. Toute la terre va se reposer, retrouver la paix et pousser des cris d’allégresse. Les sapins eux-mêmes et les cèdres du Liban se réjouiront, en pensant que la cognée du bûcheron ne viendra plus les abattre. » Ces détails indiquent évidemment la chute totale de la puissance de Babylone. Ceux qui suivent
sont encore plus significatifs, plus caractéristiques. Au moment où le monarque arrive dans Tenter, les ombres des rois se lèvent de leurs sièges et lui adressent ces paroles accablantes, (c Te voilà donc réduit comme nous à une extrême faiblesse ! te voilà donc devenu semblable à nous ! ton orgueil a été précipité dans Tenfer ! tu vas avoir les vers pour lit, les insectes pour couverture. Commentes-tu tombé du haut du ciel et as-tu été couché sur la terre, toi qui écrasais les nations?.... Tous ceux qui voient ta chute arrêtent sur toi des regards avides et se disent : (c Voilà donc celui qui faisait trembler la terre, qui ébranlait les royaumes ! » Tous les rois des peuples reposent avec gloire chacun dans sa dernière demeure. Quant à toi, tu as été rejeté et exclu du tombeau qui t’attendait, enveloppé sous une multitude d’hommes égorgés, percés par le glaive, et qui cependant doivent descendre dans leur sépulcre. Tu es resté là comme un cadavre que Ton foule aux pieds. Tu ne seras point réuni dans la tombe avec les autres morts, parce que tu as causé la ruine de ton pays, le massacre de ton peuple.... Préparez pour ses fds un sacrifice d’extermination, en punition des iniquités de leur pères. Ils ne ressusciteront pas, ne viendront pas prendre possession de la contrée et couvrir de villes la surface de la terre. Je m’élèverai contre eux, dit TÉternel, le Dieu des armées. J’anéantirai le nom de Babylone ; je détruirai entièrement le reste de ses habitants, ses fils et ses petit-fils. )) En lisant ces passages si clairs, si expressifs, qui semblent avoir été écrits par un témoin oculaire des événements, on
reste eonvaineu que le souverain dont la eatastrophe luneste est prédite d’une manière si effrayante n’a pu être que le dernier monarque de Babylone, celui qui trouva la mort dans le sae de sa capitale. S’il s’agissait d un prince qui eut péri victime d’une conspiration, d’une intrigue de cour, certes, le prophète n’aurait point fait entendre ces cris de triomphe, ces chants qui célébraient la délivrance des peuples, le repos des contrées de l’Orient ; car dans ce cas, le successeur du prince tombé aurait repris et continué les desseins de son pré» décesseur, ses projets d’envahissement, de conquêtes. D ailleurs, des conspirateurs assez audacieux pour porter la main sur leur souverain, sur le descendant et l’héritier de Nabuchodonosor, n’auraient pas du moins refusé à son corps les honneurs de la sépulture. La circonstance qui nous représente ce prince sans vie, environné d’un monceau de cadavres, ne peut guère s’appliquer à un monarque précipité du trône parce que ses vices l’avaient rendu odieux à une partie de la noblesse, et qui, sans doute, périt isolément sous les coups de conspirateurs; au lieu qu’elle se rapporte parfaitement à la chute de Balthasar, surpris dans son palais par les troupes des Perses et massacré avec tous ses serviteurs. On conçoit que, dans cette catastrophe, le corps du dernier monarque de Babylone put rester enseveli sous un monceau de cadavres, sans que personne songeât à lui rendre les honneurs de la sépulture. On a prétendu que Balthasar, assiégé dans sa capitale par un ennemi puissant, n’aurait probablement pas choisi cette circonstance pour se
livrer aux éclats d’une gaieté bruyante et se plonger, ainsi que ses courtisans et ses officiers, dans les plaisirs et l’ivresse d’une orgie scandaleuse. Mais cette objection, je crois, n’est pas sérieuse. Rappelons-nous que, suivant le récit des écrivains de l’antiquité, le siège de Babylone avait duré dix-huit mois, sans que Farinée des Mèdes et des Perses eût obtenu le moindre succès, sans que les attaques fussent plus avancées que le premier jour. Balthasar pouvait donc s’être habitué à mépriser l’ennemi qu’il avait en tête, et à se persuader qu’une place telle que Babylone pouvait, par la seule force de ses remparts, opposer aux etforts des assaillants une résistance abso» lument invincible.