LE GOUT DES LIVRES CHEZ LES ORIENTAUX
Les Arabes, après avoir étonné et effrayé les trois parties du monde par des exploits presque fabuleux, avaient senti, non pas s’éteindre, mais s’attiédir un peu ce zèle bouillant, cette ardeur impétueuse qui avaient tranformé les enfants d’ismaël en guerriers à peu près invincibles. Maîtres des plus belles provinces de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe, entourés de nations civilisées, les Arabes connurent bientôt le prix des richesses, l’attrait des plaisirs, et les jouissances du luxe et dé la magnificence, en un mot, tout ce cortège de besoins
factices qui devinrent à leurs yeux des nécessités indis-
pensables, auxquelles ces soldats farouches se soumirent sans beaucoup de répugnance. Mais ils ne tardèrent pas à s’apercevoir que pour l’homme intelligent il est un bonheur d’un ordre plus élevé que celui qui provient uniquement de Tusage des objets matériels. Ils commencèrent à rougir de leur ignorance, et à sentir combien les peuples vaincus l’emportaient sur leurs conquérants. Ils soupçonnèrent que, malgré l’assertion d’Omar, le Coran n’avait pas tout dit; que chez ces nations qui, aux yeux des Arabes, se composaient de barbares, d’infidèles destinés à l’enfer, il existait des connaissances scientifiques et littéraires que les sectateurs de l’islamisme euxmêmes pouvaient et devaient envier. Ils résolurent donc de demander aux peuples qu’ils avaient soumis des leçons et des modèles. Les Perses, mais surtout les Grecs, fournirent aux Arabes les premières bases de leur littérature. Des khalifes, éclairés et jaloux de la gloire de leur nation, favorisèrent cet essor, et bientôt la langue arabe reproduisit une foule d’ouvrages étrangers.
Il faut pourtant avouer que ces emprunts faits aux autres peuples ne furent pas toujours bien judicieusement choisis. Les premiers maîtres des Arabes furent, en général, des médecins syriens. Ces hommes, chargés de faire passer dans la langue arabe les productions grecques, consultèrent souvent moins la valeur intrinsèque des ouvrages que leur propre inclination. Familiarisés dès leur enfance avec les livres des médecins, des philosophes, des dialecticiens grecs, dont la lecture faisait leurs délices, ce fut dans cette classe qu’ils allèrent cher-
cher, en général, les ouvrages destinés à former le goût des Arabes. Or, des traités de ce genre sont, dans la langue originale, écrits trop souvent avec une concision désespérante; les raisonnements, quelquefois plus subtils que solides, présentent un enchaînement de périodes obscures dont le sens ne peut être saisi que par une attention soutenue et pénible ; que l’on se représente donc ces ouvrages traduits, pour la plupart, du grec en syriaque, et du syriaque en arabe, par des hommes qui n’étaient peut-être pas également versés dans la connaissance de ces trois langues, et l’on sentira qu’ils devaient nécessairement offrir aux Arabes une image bien incomplète et souvent bien fausse des sciences des Grecs. On peut donc admettre, ce me semble, que ces nombreuses traductions ne furent pas toujours pour les Orientaux des acquisitions aussi précieuses que l’on serait tenté de le croire. Elles eurent même sur l’esprit des Arabes une influence fâcheuse ; elles leur inoculèrent le goût d’une logique subtile, pointilleuse, qui les rendit si redoutables dans la dispute, et leur fit un besoin de querelles de mots, et de controverses vives, opiniâtres et parfois interminables. Les écrivains musulmans remarquent, avec l’expression d’une douleur amère, que l’introduction des écrits des philosophes grecs dans la langue des Arabes, changea ces hommes grossiers en esprits forts, et que de cette époque date la naissance de ces sectes si nombreuses dont les principes, souvent absurdes, portèrent le trouble et la discorde dans le sein du musulmanisme.
Mais si ces ouvrages, comme je viens de le dire, ne
procurèrent pas toujours aux Arabes une instruction aussi solide qu’on était en droit de l’attendre, ils eurent, d’un autre côté, une influence extrêmement heureuse. Ils excitèrent, chez les sectateurs de Mahomet, une louable émulation. Ceux-ei rougirent de tout devoir à des étrangers. Ils voulurent prouver qu’ils pouvaient faire autre chose que de se traîner servilement sur les traces des Grecs ; ils essayèrent leurs forces, et bientôt la littérature arabe prit naissance, et s’enrichit d’une foule de productions originales sur les matières les plus diverses.
Le goût des lettres amène toujours avec lui le goût des livres ; c’est un besoin indispensable de conserver et de propager des ouvrages estimables, que, sans un pareil soin, un même siècle verrait naître et périr. Aussi, dès que la culture intellectuelle fut devenue pour les Arabes une véritable passion, il se forma chez eux une foule de copistes habiles, de calligraphes distingués, qui s’attachaient, à l’envi les uns des autres, à multiplier par des transcriptions aussi élégantes qu’exactes, les livres dont la nation avait droit de s’enorgueillir. L’histoire a conservé les noms de ces hommes remarquables qui contribuèrent puissamment aux progrès de la littérature arabe, et dont les copies, justement célèbres, conservèrent dans tous les temps une réputation méritée, excitèrent la convoitise des amateurs opulents, et allaient se placer avec honneur dans les palais des souverains. A côté de ces brillants calligraphes, d’autres, plus modestes, s’appliquaient à des ouvrages moins chers, et qui étaient plus en harmonie avec la médiocre fortune des gens de lettres.
De cette manière, les exemplaires des ouvrages arabes se multipliaient rapidement, et il se forma bientôt des collections de livres plus ou moins nombreuses. Les khalifes donnèrent l’exemple, qui fut suivi par les hommes riches, par les directeurs des mosquées, des colleges, et enfin par tous ceux qui joignaient au goût des lettres quelques moyens pécuniaires. Partout s’élevèrent des bibliothèques. Sans doute, chez les Arabes comme dans des contrées plus occidentales, l’amour de la littérature ne fut pas toujours le motif le plus réel qui produisit ces collections. Plus d’une fois l’ostentation, le plaisir de faire parade de ses richesses, engagea un homme marquant à réunir dans sa maison des livres somptueux, qui étaient pour lui plutôt un objet d’un vain luxe qu’un moyen d’enrichir son esprit de connaissances utiles. Plus d’une fois, comme chez nous, le solide fut sacrifié à l’agréable; et un ouvrage fut recherché, non parce qu’il était bon, mais parce qu’il était beau. Toutefois, ces collections, quel que fût le motif qui avait présidé à leur réunion, procurèrent des avantages immenses. 1 " Elles encouragèrent les travaux et l’émulation des gens de lettres, en leur présentant l’espérance de placer d’une manière lucrative des ouvrages qui, sans cela, auraient été exposés à rester dans Toubli, et à se perdre entièrement. Elles excitèrent les copistes à multiplier les transcriptions des bons livres, dont ils étaient certains de trouver un débit prompt et assuré. 3° Enfin, elles offraient aux littérateurs instruits, mais peu opulents, la facilité de lire et de consulter à toute heure une foule d’ouvrages précieux, dont ils
auraient été hors d’état de se proeurer des copies.
L’histoire ne nous a point conservé de détails sur ces nombreuses bibliothèques, qui existaient dans toutes les villes de la domination musulmane. Malheureusement leur existence ne nous est presque jamais révélée qu’au moment où quelque accident funeste vient causer l’anéantissement ou la dispersion de ces collections précieuses. Si l’on se représente ces guerres sanglantes, qui, à toutes les époques, ont désolé l’Orient, ces villes saccagées avec tant de fureur, ces séditions si fréquentes, et accompagnées d’excès déplorables; ces incendies nombreux, qui souvent consument en un seul jour des quartiers tout entiers; si, d’un autre côté, on songe à la rapidité avec laquelle, dans ces climats brûlants, les livres sont dévorés par les termites et autres insectes destructeurs, on se persuadera sans peine combien de milliers de manuscrits ont dû périr successivement, sans qu’aucune force humaine eût pu en prévenir la perte.
Je n’ai point dû songer à recueillir tous les faits qui concernent les bibliothèques de l’Orient. L’Histoire ne nous offre là-dessus que peu ou point de renseignements. Je me suis borné à rassembler quelques détails qui suffisent pour attester avec quel goût et quel empressement des hommes riches ou lettrés s’appliquaient à la recherche des livres; et prouver que, dans la vue de satisfaire ce noble penchant, ils n’épargnaient ni dépenses, ni sacrifices.
Le livre le plus parfait aux yeux des musulmans, celui qui doit chez eux former la base de toute bibliothèque est.
à coup sùr, le Coran. Aussi, depuis la naissance de l’islamisme, les exemplaires de ce monument révéré se sont multipliés à l’infini: et des hommes du plus haut rang, des khalifes, des sultans, ont tenu à honneur de copier de leur propre main le code fondamental de leur religion.
Le khalife Othman, troisième successeur de Mahomet, s’était occupé, avec un soin infatigable, à faire réunir en un seul corps les parties dispersées et incohérentes du Coran ; non content de ce service signalé qu’il avait rendu à la théologie musulmane comme à la littérature arabe, il s’était fait un devoir de transcrire de sa main plusieurs copies de cet ouvrage. Ces exemplaires, au nombre de quatre, furent envoyés par le khalife à des villes importantes de l’empire musulman. Au moment où ce prince fut assassiné par des sujets rebelles, il tenait le livre sacré entre ses mains, et en faisait la lecture. L’exemplaire qui, dans ses derniers moments, avait fixé les regards du khalife, passa, après sa mort, à son fils Khaled, et ensuite à ses descendants. Sa famille s’étant éteinte, le volume disparut ; mais, suivant le rapport de quelques docteurs de la Syrie, il existait dans la ville d’Antartous. Abou-Obaïdah-Kâm-ben-Selam, dans l’ouvrage intitulé Kiraat (les Lectures), disait, à cette occasion : cc J’ai vu un Coran » qui, suivant la tradition, avait appartenu au khalife » Othman-ben-Affan. Pour me le montrer, on l’alla » chercher dans la bibliothèque d’un émir. C’est le » même exemplaire qui était dans les bras d’Othman au » moment où il fut assassiné, et j’ai aperçu, dans plu- 3) sieurs endroits, des traces du sang de ce prince. )> Sui-
vant un autre récit, on voyait à Gordoue, dans la principale mosquée, un Coran, dont quatre feuillets provenaient de Texemplaire qu’avait transcrit le khalife Othman , et ils offraient encore des gouttes de son sang.
Le Schérif Edrisi, dans sa description delà mosquée de Cordoue, nous donne des détails intéressants sur ce manuscrit et sur les formalités qui s’observaient, toutes les fois que l’iman attaché à ce temple allait prendre cet exemplaire révéré, pour faire une lecture à la foule attentive qui remplissait l’édifice.
Au rapport d’Ebn-Khaldoun, à la bataille que le sultan Tagmarasen-ben-Zian gagna contre Saïd, l’an 546 de l’hégire, il prit le Coran qui venait de la bibliothèque de Cordoue, et qui passait pour avoir été écrit par le khalife Othman. Ce livre fut depuis déposé dans le trésor des Benou-Merin, à Fez; mais un autre exemplaire ne tarda pas à remplacer cette copie vénérable : car, suivant le témoignage d’Ebn-Khaldoun, lorsque Ebn-Ahmer vint à Fez trouver le sultan Abou-Iakoub, l’an 692, il lui offrit entre autres présent, un grand Coran, qui passait pour être un des quatre qui venaient du khalife Othman-ben-Affan, et que ce prince avait envoyés dans différentes contrées soumises à l’islamisme. Ce volume était conservé à Cordoue.
D’un autre côté, l’exemplaire du Coran qui avait appartenu au khalife Othman, se trouvait, disait-on, en Égypte, dans la principale mosquée de Fostat , et c’est probablement le même manuscrit qui , peu d’années avant l’expédition d’Égypte, fut retrouvé par Mourad-bey, dans un
souterrain de cette mosquée. Un autre exemplaire du même genre, écrit de la même main, éprouva une destinée funeste. A la sanglante bataille de Merdjj-Dahekf qui vit crouler la puissance des mamlouks sous les armes victorieuses de Sélim, le sultan Kansouh-Gouri avait autour de lui quarante scbérifs, qui portaient un égal nombre de Corans enfermés dans des boîtes de soie jaune; et parmi ces manuscrits, on distinguait un Coran copié de la main du khalife Othman. Dans le tumuîle et le désordre qui accompagnèrent la défaite des troupes égyptiennes, ces volumes furent foulés sous les pieds des chevaux de l’armée victorieuse, et l’exemplaire d’Othman disparut sans qu’on pût en avoir aucune nouvelle.
Un autre exemplaire, écrit par le même prince, se trouvait dans la ville de Maroc.
Au rapport d’un historien anonyme, il existait dans la ville de Tibériade un Coran qui avait été donné en présent à cette ville par le khalife Othman. L’an 507 de Thégire, cet exemplaire fut, par ordre de l’atabek Togteghin, transporté dans la grande mosquée de Damas, et l’auteur d’une histoire de cette ville en parle en ces termes :
cc C’est une opinion universellement répandue parmi les habitants de Damas, que le Coran qui existe dans la principale mosquée, dans la chambre du prédicateur, à la gauche du mihrab, est l’exemplaire qui a appartenu au khalife Othman. C’est un très-ancien manuscrit que tout le monde considère avec un extrême respect. Il n’est point indiqué dans l’histoire de Damas d’Ebn-Asaker, mais Ebn-Zoraïk-Tenouki en fait mention. Au rapport
d’Abou-lali-Temimi, ce volume était déposé dans la ville de Tibériade, et il fut transféré à Damas à l’époque où la terre sainte tomba au pouvoir des Francs, l’an 492 de l’hégire. » Si Ton en croit l’historien Nowaïri, le sultan Bibars, souverain de l’Égypte, envoyant, l’an 661 de l’hégire, des présents à Bérékeh, khan mongol du Kaptchak, y joignit un Coran, qui, suivant la tradition, avait été écrit par Othman.
Au rapport d’Ebn-Batoutah, on voyait, de son tempsy dans la principale mosquée de Damas, vis-à-vis le Mihrab^ une grande armoire où était renfermé un exemplaire du Coran envoyé par le khalife Othman-ben-AfTan. Tous les vendredis, à l’issue de la prière, on ouvrait cette armoire et la foule se pressait pour baiser ce volume respectable. C’était devant lui que les habitants venaient faire jurer leurs débiteurs et ceux avec lesquels ils étaient en procès. Le même écrivain avait vu dans la mosquée d’Ali, située près de Basrah, l’exemplaire du Coran dans lequel lisait Othman au moment où il fut égorgé. On remarquait des traces de sang sur le feuillet où se trouvent ces paroles : Dieu vous suffira, îl est savant et aime à exaucer les hommes. Enfin, comme nous l’atteste ce voyageur, on voyait à La Mecque, sous la coupole placée auprès du puits de Zemzem, une armoire qui renfermait un coffre oblong dans lequel était contenu un Coran copié par Zeïd-ben-Thabit, dix-huit ans après la mort de Mahomet.
Ces assertions, à coup sûr, pourraient toutes être également véritables, puisque, comme nous l’avons vu, Oth-
man s’était fait un devoir de copier de sa main plusieurs exemplaires du Coran; mais d’un autre côté, comme ces manuscrits, suivant toute apparence, ne portaient aucune date ni aucune autre indication, la tradition seule pouvait certifier leur origine. Il était sans doute fort possible que le khalife Othman ayant fait présent à quelque ville importante d’un Coran écrit par lui, cet exemplaire eût été conservé religieusement au travers des siècles et des révolutions; mais quand un manuscrit avait passé par bien des mains avant d’arriver dans la mosquée ou la bibliothèque qui en était dépositaire, on sent que les chances de certitude, ou même de probabilité diminuaient beaucoup. Il suffisait qu’un exemplaire fût fort ancien pour qu’on eût cherché à rehausser sa valeur en le représentant comme ayant été copié par le troisième successeur de Mahomet; et cette opinion, une fois admise, personne n’avait ni la volonté, ni les moyens de la contredire.
Dans une place de Syrie fondée par le khalife Omar ben-Abd-alaziz on conservait le Coran de ce prince . Le terrible Hadjadj ben-Iousouf avait copié de sa main plusieurs exemplaires du Coran et les envoyait en présent aux différentes villes de l’empire musulman, il en fit remettre un à Fostat. L’exemplaire qui était déposé dans la principale mosquée de cette ville avait été écrit par ordre du khalife Abd-alaziz ben Merwan.
Le sultan Ibrahim, fds de Mahmoud le Gaznévide, avait une fort belle écriture. Chaque année il copiait de sa main un exemplaire du Coran et l’envoyait à la Mecque.
Suivant le témoignage d’Ebn-Khaldoun, le sultan africain Abou’lhasan envoya en présent, à la ville de la Meeque, un Coran éerit de sa main et qu’il avait fait orner avec une extrême magnifieence. Le même prinee fit de ce livre une seconde copie, qu’il embellit eomme la première et donna en présent à la ville de Médine. Il se proposait d’en faire une troisième qui était destinée pour Jérusalem -, mais il mourut avant de l’avoir achevée.
Au rapport de l’écrivain qui a tracé l’histoire de la famille d’Ali, il existait à Meschhed-Ali un Coran composé de trois volumes et qui était de la main du khalife Ali. Cet exemplaire fut brûlé l’an 755 de l’hégire, à l’époque où ce monument devint la proie des flammes. On prétend qu’à la fin de ee volume on lisait ces mots : C’est Ali, fils cC Aboii-Taleh, qui l’a écrit. Le même historien ajoute : (c J’ai vu dans le lieu de pèlerinage, au mesclihed » (monument) d’Obaïd-aîlah, fils d’Ali, un Coran formant un seul volume et écrit de la main du prince des » croyants Ali. A la fin du livre après ees mots : La copie « du livre sacré se termine ici; au nom du Dieu clément y) et miséricordieux, on lisait : Écrit par Ali, fils d’Ahou- » Taleh, Mais, depuis eette époque, j’ai appris que ee )) monument d’architecture était devenu la proie des )) flammes et que le Coran avait été entièrement consumé. » Au rapport de Makrizi, il existait au Caire un exemplaire du Coran, qui, suivant la tradition, avait été copié par le khalife Ali.
L’auteur du Kitah-alfehrest fait mention d’un exemplaire du Coran écrit par ce même prinee. Un historien
de Damas parle d’un manuscrit du même genre, sur lequel il nous donne les détails suivants ; cc A Damas, )) dans une mosquée située au midi du bain de Loulou, » dans le quartier de Keschek, et nommée la mosquée de » Daschy existait un Coran fort ancien, qui, suivant l’opi- » nion vulgaire, est de la main d’Ali, fils d’Abou-Taleb. )) L’an 645 de l’hégire il fut transféré de cet édifice dans » la mosquée d’Ali, qui fait partie de la grande mosquée )) desOmmiades. »
Si l’on en croit le témoignage de la vie de Timour, écrite soi-disant par lui-même, Radi-Eddin, gouverneur de la ville d’Amol, capitale du Tabaristan, envoya à ce prince, entre autres présents, un Coran écrit de la main du khalife Ali.
Au rapport d’un historien des Mongols de l’Inde, le fils de Behadur-schah, fils d’Aureng-Zeb, reçut en présent, d’Abd-almoudjid-khan, un Coran écrit de la main de l’imam Ali-Mousa-Ridâ.
Un auteur déjà cité, décrivant la nombreuse bibliothèque qu’avait réunie un particulier nommé Mohammed ben-Hosaïn, et surnommé Ebn-Ali-Narah, atteste que l’on y voyait un Coran écrit de la main de Khaled , filsd’Abou’lhaïadj, l’un des compagnons d’ Ah. Il ajoute que cet exemplaire passa ensuite entre les mains d’Abou- Abd-allah-Djaïi.
Une des plus belles bibliothèques qu’un particulier, en Orient, ait jamais rassemblées, fut sans contredit celle d’Abou’lkâsem-Ismaïl ben-Abbad, vizir du prince bouide
Fakhr-Eddaulah. Suivant la tradition, il fallait quatre cents chameaux pour transporter ses livres.
L’historien de la famille d’Ali, faisant mention du schérif Ali, surnommé Mourtada-AIem-alhoda , nous donne sur lui ces détails : a Suivant ce que j’ai lu dans )) quelques chroniques, cet homme avait une bibliothèque » qui renfermait quatre-vingt mille volumes. Je n’ai ja- )) mais entendu parler de rien de semblable, si ce n’est » ce qu’on raconte du vizir Ismaïl ben-Abbad. Ayant été » mandé par Fakhr-eddaulah, fils de Bouïah, qui voulait )) lui confier les fonetions de vizir, il écrivit à ce prince » pour s’excuser d’accepter cet honneur. Parmi les difféy) rents motifs qu’il faisait valoir, il allégua qu’il lui fal- » lait sept cents chameaux pour le transport de ses livres. » Si j’en dois croire le scheikh Raïghi, cette bibliothèque )) se composait de cent quatorze mille volumes. Le kadi » Fadel-Abderrahman-Scheïbani a surpassé, pour le » nombre des livres, tous ceux qui se sont occupés de » ce genre de recherches ; car sa collection renfermait » cent quarante mille volumes. » Au rapport d’Ebn- Djouzi, l’historien Wakedi, qui habitait Bagdad, s’étant transporté sur la rive orientale du Tigre, il lui fallut centvingts chameaux pour transporter ses livres. Suivant un autre récit, il avait six cents caisses remplies de volumes. Le célèbre écrivain arabe Ishak-Mauseli, étant en voyage, avait porté avec lui dix-huit coffres remplis de livres-, et il déclara que, s’il n’avait eu à cœur de rendre son bagage aussi léger que possible, il en aurait emmené le double. Au rapport de l’historien EbmKhallikan, l’émir Nouh
ben-Nasr, de la dynastie des Samanides, avait une bibliothèque extrêmement riche en livres de tout genre. Elle fut dévorée par un incendie. Lorsque le khalife abbasside Mostanser ht bâtir, dans la partie orientale de Bagdad, un collège magnifique appelé, de son nom, Blostansericih, il y joignit une bibliothèque composée de livres extrêmement précieux. Cette collection, au rapport d’un historien, renfermait quatre-vingt mille volumes; mais, à l’époque où cet auteur écrivait, c’est-àdire dans le viif siècle de l’hégire, il n’en restait pas le moindre vestige.
Suivant le témoignage d’Ebn-Khaldoun, Habeschi, fils de Moëzz-eddaulah, s’étant révolté contre son frère Bakhtiar, l’an 357 de l’hégire, fut surpris et fait prisonnier dans la ville de Basrah. Parmi les objets précieux qu’il possédait, on trouva dix mille volumes.
Le sultan Mahmoud, fils de Subukteghin, s’étant emparé de la ville de Reï, détrôna et fit prisonnier Medjdeddauiah, fils deFakhr-eddaulah, Fun des émirs bouides. Il fit attacher à des potences un certain nombre de Baténiens qui vivaient à la cour de ce prince ; après quoi, par ordre du sultan, on enleva des maisons de ces malheureux des livres formant la charge de cinquante ânes , et dans lesquels se trouvaient consignés les principes de l’astrologie, les dogmes des Râfedis, des Baténiens, des philosophes. Tout fut brûlé au pied des potences. Mais, si Mahmoud, dans cette occasion, se livra aux transports d’un zèle peu éclairé, du moins il ne poussa pas plus loin la barbarie; car les autres livres, qui composaient la
charge de cent chameaux , furent, par ses ordres, transportés à Ghiznin ou Gaznah, capitale de ses états. Cinq ans après cette époque, je veux dire l’an 425 de l’hégire, l’émir Abou-Sahl, s’étant emparé de la ville d’Isfahan, pilla les trésors du prince bouide Ala-eddaulah. Tous les livres furent transportés à Ghiznin et réunis à la bibliothèque de cette capitale. Mais dans la suite, cette riche collection fut livrée aux flammes par les troupes du prince gouride Hosaïn, fds de Hosaïn.
L’an 343 de l’hégire, Abou-Nasr-Sabour, filsd’Ardeschir, ayant fait bâtir à Bagdad un édifice consacré à des exercices scientifiques et littéraires, y réunit une quantité considérable de livres, qui étaient destinés à l’usage des musulmans ; on y comptait plus de dix mille quatre cents volumes de tout genre, parmi lesquels se trouvaient cent Corans écrits de la main du célèbre calligraphe Ebn-Moklah. C’est cette même bibliothèque dont les historiens Ebn-Athir, Imad-eddin-Isfahani et Bondari font mention en ces termes : ce L’an 451 , un incendie consuma le fau- » bourg de Karakh et d’autres quartiers de Bagdad. La )) bibliothèque de Sabour devint la proie des flammes. » Une partie des livres fut pillée. Le visir Amid-almulk- » Kenderi, étant survenu en ce moment, écarta la po- )) pulace, fit un choix parmi les livres et s’appropria y) tous ceux qui lui convinrent. Cette manière d’agir in- » disposa tout le monde contre lui. Combien, dans cette » occasion, sa conduite fut opposée à celle de son père, )) le visir Nidam-almulk, qui, dans toutes les provinces » soumises à l’islamisme, avait élevé des collèges, favo-
» risé la copie des monuments littéraires et consacré à » futilité publique des livres et des objets de tout genre ! » L’an 483 de l’hégire, la ville de Basrah ayant été livrée au pillage par les Arabes, les flammes dévorèrent deux bibliothèques qui renfermaient quantité de livres précieux. Lorsque le khalife Naser-li-din-allah fit élever, à Bagdad, l’an 589, le collège appelé Nidamiahj on y transporta, par son ordre, plusieurs milliers d’exeellents livres. L’an 548, les Gozz s’étant emparés de la ville de Nischabour, livrèrent aux flammes les bibliothèques. Cinq ans après, dans une sédition dont cette ville fut le théâtre, cinq bibliothèques furent également brûlées.
L’an 555 defhégire, le kadi Ebn-Mokharram ayant été arrêté par ordre du khalife Mostandjid, on saisit ses livres, dont on brûla une partie dans la place publique de Bagdad. On livra aux flammes les ouvrages qui renfermaient les doctrines philosophiques, tels que le Kitahalschafa (le livre de la guérison), qui a pour auteur Ebn-Sina (Avicenne), le livre intitulé îkhwan-alsafa (les frères de la pureté) et autres du même genre.
J’ai parlé plus haut d’une nombreuse bibliothèque réunie par les soins d’un homme peu connu, nommé Mohammed ben-Hosaïn, et surnommé Ebn-Abi-Narah.
I L’auteur du Kitah-alfehrest, qui avait visité cette collec- 1 tion, atteste y avoir vu, entre autres livres précieux, des 1 pièces écrites par les deux imams Hasan et Hosaïn, des 1 diplômes, des actes d’amnistie de la main du khalife Ali 1 ou des divers secrétaires de Mahomet. Nous lisons , dans
I l’histoire d’Ebn-Khallikan, qu’il existait un calligraphe
célèbre nommé Abou’ldorr-Iakout-Mauseli ; cet homme avait transcrit de nombreuses copies du dictionnaire intitulé Sihah^ qui a pour auteur le grammairien Djevheri. Chacun de ces exemplaires se composait d’un seul volume.
Le célèbre écrivain arabe Abou-Temam, étant arrivé dans la ville de Hamadan, avait été reçu avec la plus haute distinction par Abou’lwafâ ben-Salamah. Comme il se préparait à partir^, une chute de neiges considérable rendit pour longtemps les chemins impraticables. Abou’lwafà conduisit le poète dans la bibliothèque et la mit entièrement à sa disposition. Abou-Temam, entouré de ces trésors littéraires, oublia son voyage, lut avec avidité ces volumes précieux et consacra son temps à la composition de plusieurs ouvrages. Le recueil poétique intitulé Hamasah fut le principal fruit des recherches du docte écrivain et attesta le soin infatigable avec lequel il avait compulsé cette riche bibliothèque.
Au rapport de l’historien Kemal-Eddin, Murtadi-eddaulah, prince d’Alep, ayant été forcé de quitter cette ville, son palais fut livré au pillage. On y prit, entre autres objets, vingt-huit mille volumes, tous reliés, et dont il avait fait de sa main le catalogue.
Parmi les bibliothèques qui ont existé dans les états musulmans, une des plus belles et des plus nombreuses fût sans doute celle que les khalifes fatimites avaient rassemblée au Caire. Malheureusement nous ne possédons aucun détail sur l’origine et les accroissements successifs de cette collection, et nous ignorerions complètement son exis-
tence, si l’on n’avait eu à regretter sa destruction. Cette bibliothèque était dans le grand palais. J’ai, dans un autre ouvrage, d’après le témoignage des auteurs orientaux et contemporains, donné des détails circonstanciés sur cette magnifique collection : elle se composait de dixhuit chambres, où se trouvait réuni un nombre prodigieux de livres; on y comptait dix-huit mille volumes consacrés a l’exposition des sciences anciennes, deux mille quatre cents Gorans écrits par les plus habiles calligrapbes et dont les reliures brillaient d’or et d’argent, vingt exemplaires de l’Histoire de Tabari, dont un autographe, cent du grand Dictionnaire d’Ebn-Doreïd, etc.
J’ai dit comment, à l’époque des troubles affreux qui désolèrent l’Égypte, dans le v® siècle de l’hégire, sous le règne du faible khalife Mostanser , ce riche dépôt des connaissances humaines fut livré au pillage; qu’un vizir, Abou’lfaradj-Magrebi, fit enlever, en une seule fois, une masse de livres formant la charge de vingt-cinq chameaux, et qui lui avaient été concédés, pour lui et pour ses adhérents, en payement des sommes dont le trésor leur était redevable ; que la part du vizir lui avait été comptée pour cinq mille pièces d’or, tandis qu’elle valait au moins vingt fois autant ; et ces livres même ne trouvèrent pas là un asile sûr : car bientôt après , le vizir ayant été forcé de tuir pour se soustraire aux poursuites de ses ennemis, sa maison fut livrée au pillage et les livres partagèrent le même sort. Les généraux turcs, ne pouvant se faire payer des sommes exorbitantes auxquelles ils taxaient leurs services, se faisaient donner,
au plus bas prix, les livres renfermés dans la bibliothèque du palais ; d’autres, en grand nombre, devinrent la propriété d’Imad-eddaulah-ebn-Mohtarek , qui résidait à Alexandrie, et furent, après sa mort, transportés en Afrique. Une autre collection de livres du même genre, qui était expédiée pour cet officier, fut enlevée par les Lewatah, au moment où elle descendait le Nil. Ces volumes précieux, qui n’avaient pas leurs pareils pour l’exactitude, la beauté du caractère, la richesse de la reliure, devinrent la proie de ces barbares ; ils les abandonnèrent à leurs esclaves mâles et femelles, qui prirent les couvertures pour en faire des chaussures et livrèrent les feuillets aux flammes. Ils alléguaient pour motif que ces livres, provenant de la bibliothèque du khalife, contenaient les doctrines des musulmans orientaux, qui étaient opposées à celles qu’ils professaient eux-mêmes. Beaucoup de livres furent ensevelis sous les eaux, périrent d’une autre manière ou furent emportés dans les pays étrangers. Ceux que les flammes avaient respectés, restèrent entassés sur le sol ; et le vent y amoncelant la terre, il se forma deux collines qui conservèrent le triste nom de Collines des livres. Enfin tous les volumes qui se trouvaient dans les bibliothèques extérieures du palais furent enlevés et dispersés. Il n’échappa du naufrage que la bibliothèque intérieure, où personne ne pouvait pénétrer.
Cependant l’Égypte, à la suite de tant d’anarehie et de désordres, avait vu luire des jours plus heureux. Un général d’un caractère ferme et impérieux, que le faible Mostanser avait appelé à son secours, arriva en Égypte,
sut, par une sévérité impitoyable, réprimer une soldatesque turbulente, et fit périr par le glaive ces émirs insolents qui avaient été le fléau et l’effroi de leur maître. L’ordre se trouvant heureusement rétabli, on songea sans doute, en confisquant les biens des rebelles, à faire rentrer, autant que possible, dans le palais du prince, les objets précieux de tout genre qui en avaient été enlevés d’une manière si scandaleuse. Il est probable que, dans cette circonstance, beaucoup de livres furent réintégrés dans le dépôt dont ils avaient fait partie. Des présents, des acquisitions vinrent successivement réparer les pertes déplorables qu’avaient éprouvées cette riche collection. Dans la succession d’Afdal, fils de Bedr-Djémâli, on trouva, entre autres objets précieux qui furent réunis au trésor du khalife, une collection de cinq cent mille volumes. Enfin nous voyons qu’un siècle seulement après les désordres et l’anarchie du règne de Mostanser, la bibliothèque du palais des Fatimites renfermait, disait-on, deux millions six cent mille volumes : on y comptait douze cent vingt exemplaires de la Chronique de Tabari et une foule d’autres livres, qui étaient des chefs-d’œuvre de calligraphie. Mais il semblait qu’une sorte de fatalité poursuivait cette magnifique collection. Saladin, appelant à son secours la fourberie et la violence, avait détrôné les khalifes fatimites et s’était emparé de l’Egypte. Ce prince, excellent capitaine, mais peu lettré, fit vendre à l’encan les objets précieux réunis dans le palais du Caire, et entre autres, la bibliothèque. Le kadi Fâdel, homme important et éclairé, joua dans cette cir-
constance le rôle d’un amateur rusé et peu délicat. Ayant été chargé de présider au choix et à l’estimation des livres, il mit à part tous ceux qui lui convenaient, en arracha la couverture et jeta ces volumes ainsi mutilés dans une citerne, qui probablement se trouvait à sec. Lorsque la vente fut terminée, il acheta à vil prix, comme imparfaits , tous les livres amoncelés dans le bassin ; après quoi il les compléta. Ce fut ainsi qu’il parvint à fornrier son immense bibliothèque.
Cinq ans après (année 572) on procéda à une nouvelle vente de la bibliothèque qui faisait partie du palais des khalifes fatimites et qui renfermait cent vingt mille volumes. Un homme habile, un secrétaire de Saladin, Imadeddin-îsfahâni, qui était présent à cette vente et qui y fit, comme on va le voir, des acquisitions importantes, nous donne à cet égard des détails intéressants ; mais, avant de les transcrire, je dois faire une observation. On vient de voir que la bibliothèque du palais des Fatimites avait été vendue à l’encan cinq années avant l’époque dont il est question; et maintenant une autre collection, renfermée également dans l’enceinte du palais, va être exposée en vente et dispersée. Mais il faut se rappeler que, comme on l’a dit plus haut , il existait dans l’intérieur du palais une bibliothèque particulière, que sa position dans cet asile inaccessible avait, sous le règne de Mostanser, mise à l’abri des dévastations d’une milice indisciplinée et de généraux avides. Il est probable que ce fut cette collection que des vainqueurs ignorants exposèrent en dernier lieu aux regards des amateurs et des spéculateurs.
Voici de quelle manière s’exprime Fhistorien Imad-eddin- Isfahâni. cc On procéda à la vente de la bibliothèque du palais; les enchères avaient heu deux jours chaque » semaine, et tout se donnait au plus bas prix. Les li- )) vres étaient placés dans des armoires réparties dans )) des chambres séparées par des arcades voûtées, et des » catalogues en règle indiquaient le contenu des volumes. » On dit à l’émir Beha-eddin-Karakouscliy gouverneur )) du palais : Tous ees livres , bons ou mauvais , sont » rongés par les vers ; il faut absolument les tirer de )) leurs armoires , les ranger par terre et les secouer. » L’émir était un Turc qui n’avait aucune connaissance 5) des livres et qui était entièrement [étranger à la litté- » rature. Les deux courtiers qui avaient fait cette pro- )) position avaient dessein de mutiler et de mêler les » volumes afin de leur ôter toute leur valeur. On tira » donc les livres de leurs armoires, on ht disparaître » Tordre admirable qui y régnait. Tout fut confondu : » les livres de littérature furent placés avec ceux d’as- )) tronomie, ceux de théologie avec ceux de logique, les :» livres de médecine avee les traités de géométrie, les )) histoires dvec les commentaires du Coran, les volumes )) inconnus avec les plus célèbres. On y voyait des ou- » vrages considérables , des livres historiques , dont » chacun se eomposait de cinquante ou soixante parties, » uniformément reliées, et dont un volume, s’il vient à )) se perdre, ne se retrouve jamais. Eh bien, on eut soin )) de tout mêler, de tout, confondre. Le courtier mettait » en vente, dix par dix, des livres de tout genre et in-
complets, qui étaient estimés et adjugés au prix les )) plus modiques. Il savait très-bien le nombre et la na- » ture des livres que renfermait chaque paquet. Il nd- » gnorait pas qu’il avait par devers lui les volumes qui )) leur correspondaient. Un autre courtier l’assistait dans » cette vente. Des livres qui lui avaient été adjugés au » prix de dix pièces d’argent furent revendus par lui » pour une somme de cent pièces. Lorsque je vis de ■ quelle manière les choses se passaient, je me présentai » au palais et je me mis à acheter comme faisaient ces y) hommes avides. Je multipliai mes achats et me pro- » curai ainsi une collection de livres précieux sur toutes » sortes de matières. Le sultan, informé des acquisi- » tiens que j’avais faites, et qui formaient un total de » deux cents volumes me les donna et me dispensa du )) payement. Bientôt après il ajouta à cette libéralité un » nouvel acte de munificence : j’entrais un jour en sa ))^présence, et je vis devant lui une quantité de volumes » qu’on avait triés pour lui dans la bibliothèque du pa- » lais ; il était occupé à en regarder quelques-uns ; il )) m’invita à les prendre et me dit : Tu désirais plusieurs » livres dont tu avais donné la note; s’eit trouve-t-il » quelqu’un dans cette collection? Je lui répondis que » tous ceux dont j’avais fait choix étaient sous mes yeux » et qu’aucun de ces volumes ne pouvait m’être inutile. » En même temps je fis venir un porteur et j’enlevai » toute cette masse de livres. »
Ces ouvrages, du moins, tombèrent dans les mains d’hommes habiles, capables de les apprécier et d’en faire
usage. Le kadi Fâdel déposa une partie de ses livres dans la bibliothèque du college qu’il avait fondé au Caire ; le reste formait sa collection particulière. Elle se composait, comme je l’ai dit, de cent quarante mille, ou, suivant d’autres, de cent vingt-quatre mille volumes, parmi lesquels on comptait trente-cinq exemplaires du recueil poétique intitulé Hamasah; mais elle ne resta pas longtemps dans la famille du propriétaire. En elfet, l’an 626 de l’hégire, au rapport de Makrizi, on mit le séquestre sur la maison du kadi Aschraf- Ahmed, fds du kadi Fâdel. Toute la blibliothèque, composée de soixante-huit mille volumes, fut transportée au château de la Montagne. Les planches des armoires furent démontées et chargées sur quarante-neuf chameaux ; cinquante-neuf de ces animaux portaient les livres. Mais bientôt après, une partie de ces livres, au nombre de onze mille huit cent huit volumes, avec les armoires, fut reportée du château â la maison du kadi Fâdel. Parmi les livres enlevés de cette collection, on distinguait celui qui a pour titre Kîtah-alatahek oualosour, (le livre de l’Atabek et des temps), qui a pour auteur Abou-’lala-Maarri, et qui forme soixante volumes. Sous la dynastie des sultans mamlouks, le goût des livres s’était conservé en Égypte. Au rapport de l’historien Bedr-eddin Aïntabi le kadi-aîkodat Ala-eddin Ali-ben- Mahmoud, surnommé Ebn-Almogouli, qui mourut l’an 628 de l’hégire, légua une partie de sa nombreuse collection de livres, c’est-â-dire cinquante volumes, â la bibliothèque du collège fondé au Caire, par Melik-Aschraf- Borsebaï. Nous apprenons de Makrizi, d’AbouTmahâsen,
et de Nowaïri, que le médeein Amin-eddaulah-Abou’ldjin, surnommé Sâmeri (le Samaritain), qui avait été vizir de Melik-Saleh-Ismaïl, ayant été étranglé au Caire, l’an 648 de l’hégire, on trouva ehez lui, parmi d’autres riehesses, des livres préeieux, au nombre de dix mille volumes, qui tous étaient l’ouvrage de ealligraphes célèbres. Le kadi Soleïman ben-Ibrabim aimait à rassembler des livres, et en avait réuni une quantité considérable. L’émir Seïfeddin Scbeïkhou était passionné pour les livres précieux de tout genre, et en achetait partout où il pouvait en trouver. L’imam Nour-eddin Ali-ebn-Djaber, qui mourut au Caire, l’an 725 de l’hégire, avait rassemblé une collection de six mille volumes. Le kadi Djémal-eddin-Abou- Thanâ-Mamoud, connu sous le nom de Adjemi Roiimi, qui mourut l’an 799, laissa de très-beaux livres. Le jurisconsulte Schafeh ben- Ali, surnommé Kénani, se plaisait à réunir des livres. Il laissa, en mourant, dix-huit armoires remplies d’ouvrages précieux sur des matières de littérature, ou autres. Dans le ix® siècle de l’hégire, nous voyons le sultan d’Égypte Djakmak faire demander à Schah-Rokh, comme un présent précieux, cinq ouvrages de sa bibliothèque.
L’an 826 de l’hégire, on destitua Fakr-eddin-Othman, connu sous le nom de Moutaï, qui était bibliothécaire du collège Mahmoudieh, situé en dehors du Caire. Il reçut la bastonnade en présence du sultan. Il avait été dénoncé comme mettant peu de soin à la conservation des livres donnés à cet établissement, et qui étaient au nombre des manuscrits les plus précieux. Cette collection avait été
formée par le kadi Borhan-eddin Ebn-Djémaah, qui y avait consacré toute sa vie. Mahmoud ayant acheté les livres des héritiers du fils d’Ehn-Djémaah, en avait fait don au collège, en stipulant qu’aucun volume ne pourrait sortir de cet édifice. Il en confia la garde à son imam Siradj-eddin. Bientôt après celui-ci fut dénoncé par Othman, comme ayant perdu un grand nombre de livres. On vérifia le fait, et il se trouva qu’il manquait environ cent trente volumes. Siradj-eddin fut destitué, et sa place donnée à Othman, qui remplit ses fonctions avec vigueur, fermeté et énergie. Si un homme, grand ou petit, si un des courtisans ou des principaux personnages de l’État lui écrivait pour demander à emprunter un livre, il ne tenait aucun compte de cette requête; on avait beau lui offrir des sommes considérables, il persistait dans son refus. Cependant un individu le dénonça comme recevant des présents en cachette. On vérifia alors les livres, on en dressa le catalogue, et on trouva qu’il en manquait précisément le dixième; car sur quatre mille volumes, quatre cents avaient disparu. Othman fut condamné à en rembourser le prix, qui fut évalué à quatre cents dinars. Pour acquitter cette somme, il vendit son bien et son mobilier.
Au rapport d’ Ahmed- Askalani, Ahmed-ben-Mohammed, surnommé Kardah-Alwaïdh, qui mourut l’an 851 , laissa une bibliothèque nombreuse qui contenait plus de mille volumes. Suivant le même historien, le grammairien Ali-ben-Seif ben-Soleiman, qui tirait son origine de la tribu berbère de Léwatah, avait un goût passionné
pour les livres. Ceux qu’il avait rassemblés furent dispersés à sa mort.
Le même écrivain fait mention d’un libraire nommé Abd-Elkerim ben-Elkerim, qui vivait au Caire, et qui était, dit l’historien, un des hommes les plus distingués de sa profession. îl se plaisait à rendre service aux étudiants. Il achetait un grand nombre de livres, surtout les plus anciens, et les vendait à ceux d’entre les étudiants qui désiraient en faire l’acquisition, demandant, en outre de ses déboursés, un bénéfice qu’il fixait ; il s’engageait en même temps , si l’écolier voulait dans la suite vendre le livre, à lui restituer le prix du premier achat. L’étudiant, après avoir pendant quelque temps fait usage du manuscrit, se rendait au marché , où il le faisait crier à l’encan. Si le prix offert dépassait celui de l’achat, il le vendait ; s’il était inférieur, il reportait le livre chez le libraire, qui le lui achetait pour sa valeur primitive.
Ahmed- Askalani, parlant d’un personnage nommé Mohammed-ben-Omar Tadj-eddin Scherabisi, nous donne les détails suivants : ce Quelques-uns de ses parents ayant pris sur lui un ascendant tyrannique, vendaient ses livres, après les avoir mis en pièces d’une manière déplorable. Ils volaient des volumes séparés, d’un grand nombre d’ouvrages, qu’il avait pris soin de faire copier et mettre en état ; ils vendaient les parties détachées. Quant aux ouvrages qui n’étaient point reliés, ils vendaient les cahiers au poids. De cette manière, plusieurs cahiers se perdaient, et avec eux la valeur des ouvrages.
J’ai dit plus haut que la nombreuse bibliothèque des
khalifes fatimites ayant été livrée au pillage, une partie des livres qu’elle renfermait fut transportée hors de l’Égypte, et alla enrichir d’autres collections ; huit charges de livres passèrent en Syrie. Il est probable que beaucoup de ces livres furent déposés dans la ville de Tripoli de Syrie. C’était là que s’était formée, sous le patronage des kadis de la famille d’Ammar, une académie célèbre, qui possédait une bibliothèque composée de trois millions de volumes. On y comptait cinquante mille Corans, et vingt mille commentaires sur ce livre. La famille d’Ammar entretenait dans cet édifice cent copistes qui touchaient un traitement annuel. De plus, elle envoyait dans toutes les provinces des hommes habiles, chargés d’acheter les meilleurs ouvrages qu’ils pouvaient trouver. Au rapport d’un historien arabe, lorsque Tripoli, l’an 503 de l’hégire, tomba au pouvoir des croisés, un prêtre chrétien entra dans la bibliothèque ; la salle où il se trouvait était précisément celle qui renfermait les Gorans. Ayant mis la main sur vingt manuscrits successivement, et rencontrant toujours le même livre, il déclara que cet édifice ne renfermait que des ouvrages hétérodoxes. D’après cette décision, les Francs y mirent le feu, et le réduisirent en cendres; il n’échappa qu’un petit nombre de volumes , qui furent dispersés en différents pays. J’ai rapporté le fait tel qu’il nous est donné par les historiens orientaux ; mais on peut supposer qu’il a été, sinon inventé, du moins dénaturé ou exagéré par l’esprit départi. Les musulmans, auxquels on avait souvent reproché l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, auront
sans doute été bien aises de faire retomber sur les chrétiens une accusation de barbarie du même genre.
Melik-Naser-Iousouf, descendant de Saladin, et souverain de Damas, ayant fait construire dans cette ville un college qu’il avait nommé Nâseriah, y plaça une bibliothèque qui renfermait des livres extrêmement précieux. Au rapport de Nowaïri, parmi les présents queMelik-Naser-Iousouf envoya au khalife de Bagdad, l’an 648 de l’hégire, se trouvaient trois cents volumes écrits par des copistes renommés, et parfaitement corrects. On y distinguait un magnifique Coran écrit de la main d’Ebn- Khâzin.
Suivant le témoignage du même historien, le visir Aboulhasan-Ali-ben-lousouf-Kofti , plus connu sous Je nom de Kadi-Akram (le kadi généreux), qui mourut l’an 646, aimait les livres, et se plaisait à former sa bibliothèque. 11 réunit une collection supérieure à celles qu’avaient jamais rassemblées les hommes de son rang. Gomme on connaissait partout sa passion pour les livres, et 1 empressement qu’il mettait à les acheter aux plus hauts prix, et on lui en apportait de tous les pays. Il parvint ainsi à réunir bien des milliers de volumes, qui tous, étaient des chefs-d’œuvre de calligraphie^ ou présentaient l’écriture de docteurs célèbres, ou étaient de la main des auteurs eux-mêmes. Toutes les fois qu’on lui apportait un bel exemplaire, loin d’en refuser l’acquisition, il en offrait toujours un prix assez élevé pour que le propriétaire eût tout lieu d’être satisfait. Lorsqu’il avait acheté un livre, il le lisait en entier , puis le plaçait dans sa bi-
bliothèque; dès ce moment il ne voulait plus le laisser sortir ; et jaloux de son trésor, il ne le montrait à personne. En mourant, il légua ses livres à Mélik-Nâser-Salah-eddimlousouf, prince de Damas. Cette collection était estimée cinquante mille pièces d’or. Dans un incendie qui eut lieu à Damas, l’an 681 de l’hégire, un libraire, nommé Schems-eddin Ibrahim-Djézeri, perdit quinze mille volumes reliés, sans compter les cahiers détachés.
Ahmed-ben Hamdan, qui mourut l’an 783 de l’hégire^ après avoir rempli, tant à Damas qu’à Alep, des fonctions judiciaires, aimait passionnément les livres, et en avait rassemblé la collection la plus nombreuse qu’eût encore formée un particulier. Au rapport d’un historien anonyme et d’Ebn-Khaldoun, Sadakah ben-Mansour ben-Mézid, chef des Arabes, avait rassemblé une bibliothèque renfermant plusieurs milliers de livres précieux qui tous étaient l’ouvrage de calligraphes célèbres. Omar ben-Ali, surnommé Ebn-Moulakkin, avait aussi pour les livres un goût extraordinaire. A sa mort les volumes qu’il avait réunis furent, pour la plupart, livrés aux flammes. Ibrahim ben-Abd-Ibrahim Kénani, qui mourut l’an 790 de l’hégire, laissa une collection de livres précieux, telle qu’on en rencontre rarement de semblables. Passionné pour ce genre de richesse, il achetait avec empressement une copie d’un ouvrage, lorsqu’elle ne laissait rien à désirer pour la beauté de l’écriture. Ensuite, s’il trouvait du même livre un exemplaire autographe, il en faisait l’acquisition, en gardant l’autre copie. De cette manière, il réunit une immense quantité de livres écrits de la
main de leurs auteurs. La plus grande partie de cette collection échut à l’ostadar Djemal-eddin Mahmoud, qui la déposa dans le collège élevé à ses frais dans le quartier des faiseurs de balances. Les amateurs de science allaient librement faire usage de cette bibliothèque. Mélik- Mouwaïad-Daoud, qui régna sur le Yémen depuis Lan 696 de riiégire jusqu’en 721 , aimait à rassembler des livres, et en faisait chercher dans tous les pays. Sa bibliothèque renfermait, dit-on, cent mille volumes.
L’historien Ahmed- Askalani, parlant du fameux grammairien Mohammed-Firouzabadi , auteur du Kamous^ s’exprime en ces termes : cc II avait amassé une grande fortune, et rassemblé des livres précieux; mais il était excessivement prodigue. Il ne voyageait jamais sans porter avec lui plusieurs charges de volumes. Partout où il s’arrêtait, il prenait ces livres pour les consulter, et les remettait en place au moment de son départ. Puis il les vendait lorsqu’il se trouvait gêné. »
Nous avons vu plus haut que, lors du pillage de la bibliothèque des Fatimites, une partie des ouvrages qu’elle renfermait fut transportée en Afrique. Ils servirent probablement à enrichir les bibliothèques des mosquées, des collèges, et sans doute aussi de quelques amateurs opulents ou instruits ; mais nous possédons sur ce sujet fort peu de détails. J’apprends d’une histoire de la ville de Kaïrowan, qu’un kadi de cette ville, nommé Abou’lfadl- Ahmed, avait réuni une collection de livres qui, après sa mort, fut vendue pour une somme de mille pièces d’or.
Lorsque les Francs s’emparèrent de la ville de Sebtah (Geuta) Fan 817 de l’hégire, ils emportèrent tous les objets qui se trouvaient dans cette place, jusqu’aux ouvrages scientifiques, qui étaient là en nombre prodigieux.
C’est surtout chez les Arabes d’Espagne que le goût des livres comme celui de la littérature paraît avoir été extrêmement vif. La ville de Cordoue se distinguait, en ce genre, parmi toutes celles de la contrée. Au rapport d’un historien judicieux, Abou’lfadl-Teïfaschi , dans une discussion qui eut lieu en présence de Mansour-Iacoub, souverain du Magreb, entre le jurisconsulte Abou’lwalid-ebn-Roschd (Averroès) et le reïs Abou-ben-Zaher, le premier, voulant relever le mérite des habitants de Cordoue, dit à son antagoniste : ce Je ne sais ce que tu veux dire ; mais s’il meurt à Séville un homme savant, et que l’on veuille vendre ses livres, on les porte à Cordoue, où on en trouve un débit assuré ; et si un musicien meurt à Cordoue, on va à Séville vendre ses instruments. » L’historien ajoute que Cordoue était, de toutes les villes soumises à l’islamisme, celle qui renfermait le plus grand nombre de livres.
Au rapport du même écrivain, le khalife espagnol Hakkam-Mostanser était passionné pour les sciences, et se plaisait à honorer ceux qui les cultivaient. Il recherchait avec ardeur des livres de tout genre, et en avait formé la collection la plus nombreuse qu’aucun roi eût jamais réunie. Abou-Mohammed-ben-Hazm, ou plutôt Ibn» Khaldoun, nous donne à cet égard les détails suivants :
<c Selon ce que m’a raconté Talid, l’eunuque qui rem-
» plissait les fonctions de bibliothécaire dans le palais des princes de la famille de Merwan, les catalogues qui » renfermaient l’indication des livres étaient au nombre )) de quarante-quatre, dont chacun se composait de vingt » feuillets, et cependant il ne contenait uniquement que )) les titres des ouvrages. Mostanser, jaloux d’augmenter )) sa bibliothèque, envoyait dans toutes les contrées des )) marchands fidèles, auxquels il remettait des sommes )) considérables, avec la mission de lui acheter des livres. » 11 entretenait dans son palais des copistes habiles, des » hommes bien versés dans l’art de l’orthographe et » dans celui de la reliure. Il vint à bout de rassembler » une collection unique et immense d’ouvrages les plus )) précieux. Le nombre s’élevait, dit-on, à quatre cent » mille volumes. Cette bibliothèque resta déposée dans )) le palais de Cordoue, jusqu’à l’époque où les Berbères » mirent le siège devant cette ville. La plus grande partie » des livres fut alors vendue et enlevée, par ordre du » chambellan Wadih, l’un des affranchis de Mansour- )) ben-Abi-Amer. Il fallut six mois entiers pour emporter )) cette masse de livres. Le reste fut livré au pillage^, au )) moment où la ville fut prise d’assaut par les Berbères. y) Un historien cité par Abou’lmahâsen, parlant du vizir » Aboulwalid-ben-Zeïdoun, dit qu’il fut reçu par lui y) dans sa bibliothèque ; puis il ajoute : C’est la première )) collection royale que j’aie jamais vue; elle contenait » plus de cinq mille ouvrages.
Casiri fait mention d’un ouvrage arabe, composé dans le Vf siècle de l’hégire, et qui contient la description des
bibliothèques ouvertes au public, dans différentes villes d’Espagne; leur nombre s’élevait à soixante-dix.
Suivant le témoignage d’Ebn-Khaldoun, le sultan de Maroc Abou-Iousouf ayant conclu la paix avec don Sanche, lui redemanda les livres de science qui se trouvaient entre les mains des chrétiens, et qu’il avait trouvés dans les villes conquises par eux sur les musulmans. Le prince espagnol fit rassembler un très-grand nombre de volumes de tout genre, formant treize charges, et les envoya au sultan. Ce monarque les donna au collège bâti par ses soins dans la ville de Fez, afin qu’ils pussent servir aux personnes qui se voueraient à l’étude des sciences.
Si nous retournons vers l’Orient, nous trouvons partout des bibliothèques plus ou moins nombreuses ; mais partout aussi nous voyons ces réunions utiles exposées aux ravages de la guerre, de 'la barbarie, des incendies. Lorsque les Mongols, sous la conduite de Tchinghiz-khan et de ses fils, portèrent la dévastation dans toute l’Asie, que tant de villes florissantes furent saccagées avec une férocité épouvantable, on peut penser combien de milliers de volumes périrent sous les coups d’une soldatesque furieuse et ignorante. Nous voyons, lors de la prise de Bokhara et de Samarkand, des Corans, et sans doute bien d’autres ouvrages, déchirés impitoyablement, et les étuis qui les renfermaient convertis en crèches pour les chevaux. La ville de Bagdad étant tombée au pouvoir de ïïoulagou, et ayant été saccagée par ordre de ce conquérant farouche, les Mongols livrèrent aux flammes les livres nombreux qui traitaient de toutes sortes de matières
scientifiques et littéraires. Cétait la collection la plus riche qui existât au monde. On assure que ces volumes, employés en guise de briques, et mêlés avec de Targile et de Feau, servirent à construire un pont. Lorsque, Fan 671 de Fhégire, la ville de Bokhara fut détruite par les ordres d’Abakâ-Khan, fils de Houlagou, le collège de Masoud-Beg, qui était le plus considérable et le plus florissant de tous ceux de cette cité, fut livré aux flammes, et l’incendie dévora une foule de livres précieux. La ville de Hamah ayant été prise par Houlagou, tous les livres que renfermait la bibliothèque du palais furent vendus aux plus vils prix. Devletschah fait mention de Khodjah-Fakhreddin, qui avait rassemblé un millier de volumes persans ou autres, qu’il avait corrigés et collationnés lui-même.
Schah-Rokh, fds de Timour, montrait pour la littérature et les livres un goût aussi vif qu’éclairé ; au rapport d’Abd-errazzak-Samarkandi, l’un des sultans mamlouks de l’Égypte, fit demander cinq ouvrages delà bibliothèque du monarque Mongol ^ .
Une anecdote assez singulière, qui arriva sous un des successeurs de Schah-Rokh, mérite, je crois, de trouver place dans ce mémoire.
Suivant le témoignage de Khondémir, le célèbre Alischir, ayant député vers le sultan lacoub-Mirza, un per-
< Nous possédons à la Bibliothèque impériale un manuscrit arabe provenant de la bibliothèque du sultan Schah-Rokh et portant le cachet de ce prince. C’est VAlmageste d’Aboul-wéfà, où il est question de la troisième inégalité lunaire appelée variation (v. ci-après, p. 43). On peut consulter à ce sujet le Mémoire que M. Sédillot a publié sur le Sceau de Shah-Rokh et sur les Monnaies des Timouridesde Transoxiane. {Journal asiatique, 1840).
sonnage nommé l’émir Hosaïn, le chargea de prendre dans sa bibliothèque un exemplaire de la collection des ouvrages de Djami, ainsi que d’autres livres précieux, pour les offrir en présent au kadi Isa et à ses substituts. Le bibliothécaire Abd-alkerim, par une méprise étrange, remit au député un volume contenant l’histoire des conquêtes des musulmans, et qui, sous les rapports du format et de la reliure, ressemblait parfaitement au recueil des ouvrages de Djami. Hosaïn, sans autre examen, prit les livres, et les réunit aux autres présents dont il était porteur. Lorsqu’il fut arrivé à la cour du sultan lakoub- Mirza, ce prince, avec une bonté obligeante, lui demanda si, dans un si long voyage, il n’avait pas éprouvé de l’ennui. Hosaïn répondit : cc J’avais avec moi un compagnon dont la société ne laissait pas l’ennui approcher de moi. )) Le sultan voulant savoir ce que cela signifiait, l’émir ajouta : cc J’étais porteur d’un recueil des ouvrages de Djami, que l’émir Ali-schir envoie en présent au kadi ; toutes les fois que l’ennui commençait à me gagner, j’ouvrais le livre, et j’en lisais des passages. » Le prince témoigna une extrême curiosité de voir cet important recueil. Hosaïn envoya chercher le volume; mais, à peine était-il ouvert, que l’erreur fut reconnue. Et l’on vérifia que le prétendu recueil des productions de Djami n’était en effet que l’histoire des conquêtes musulmanes. Le député, comme on peut croire, resta tout à fait déconcerté, et cette circonstance lui fit perdre la faveur dont il jouissait auprès d’Ali-scbir.
Le goût des livres avait pénétré chez les princes mu-
sulmaiis de l’Inde. Le sultan Baber fait mention de la bibliothèquede Gazi-Khan. Abou’lfazl, Akhar-nameh y
parlant d’une rencontre où les bagages du sultan Humaïoun, fds de Baber, furent pillés par les soldats du Guzarate, continue en ces termes : « Dans cette circonstance, ce prince perdit la plus grande partie de ces livres, qui étaient ses véritables compagnons, et qu’il faisait porter constamment avec lui. De ce nombre était le Timour-namehy exemplaire copié par Sultan-Ali, et orné de peintures par le célèbre artiste Behzad. Cet ouvrage est aujourd’hui dans la bibliothèque du sultan Akbar. )> Le même historien nous donne, sur cette dernière collection, des détails malheureusement peu circonstanciés.
Je pourrais pousser mes recherches jusqu’à des époques plus rapprochées de nous. Je pourrais parler des bibliothèques qui existent à Constantinople et dans d’autres villes de l’Orient, de celle de Ïipou-Sultan, etc. ; mais tous ces détails sont consignés dans d’autres ouvrages, et n’apprendraient rien de nouveau à mes lecteurs. En faisant ce travail, j’ai eu seulement à cœur de réunir quelques faits, qui constatent que, depuis les premiers siècles de l’islamisme, le goût des livres a toujours existé en Orient, et a souvent dégénéré en une véritable passion ; que les habitants de ces contrées, quoique privés du secours immense que fournit, pour la propagation des livres, la découverte de l’imprimerie, n’avaient pas laissé de multiplier à l’infini les copies des bons ouvrages ; que bien des souverains se faisaient gloire de réunir dans leur palais des bibliotlièques nombreuses; que des hommes en
place, que de simples gens de lettres partagaient ces nobles inclinations, et ne reculaient devant aucune peine, aucune dépense pour se procurer des collections de livres plus ou moins considérables, plus ou moins précieuses; enfin, nous avons vu quelle énorme quantité d’ouvrages de tout genre a péri successivement sous les coups de la barbarie, parla guerre ou des accidents fortuits. Dans ces terribles catastrophes, on a infailliblement dû voir disparaître une foule d’excellents livres dont on chercherait vainement des exemplaires, je ne dis pas seulement dans nos bibliothèques, mais même dans les plus riches collections de l’Orient.