‹ Mélanges d'histoire et de voyagesChapitre 29 sur 74 · Cœs., p. 312, édit. Spanheim. Cf. ibid., p · texte numérisé non relu

Cœs., p. 312, édit. Spanheim. Cf. ibid., p

en dehors des textes historiques, quelque moyen pour contrôler un tel jugement.

Le témoignage des monuments figurés sera sûrement tenu pour suspect Ce témoignage est des plus favorables à Faustine. Elle y paratt toute occupée d'institutions de bienfaisance, et surtout de ces collèges de a jeunes Faustiniennes », destinés à élever et à doter des demoiselles pauvres, dont les premiers exemples remontaient à sa mère ^ Un élégant bas-relief de la villa Albani représente Faustine entourée de jeunes filles et versant du blé dans le pli de leur vêtement. Dans un autre bas-relief, elle assiste à un discours de son mari; elle se tient derrière l'empereur sous les traits de l'Abondance, et elle écoute. Enfin, une belle sculpture qui se voit à Rome, au Musée du Capitole, représente son apothéose. Pendant que Faustine est enlevée au ciel, l'excellent empereur la suit de terre avec un r' f;ard plein d'amour ■. Les médailles sont à l'avenant; elles nous présentent l'impératrice tantôt sous les traits de la Piuiicitia, tantôt sous les traits de Vénus •. Ce sont là, dira-t-on, des adulations officielles,

1 Hist. Aug., Ant, Pius, 8; Ant. Phil., 26; Alex. Sev., 57; et les médailles.

2. Noël des Vergers, Essai sur Maro-Aurèle, p. 123, 128 et suiv.; Ampère, l'Emp. rom. à Rome, H. p. 239 et suiv.

3. M. de Longpérier me fournil à ce sujet la note suivante : c Quant aux monnaies de consécralion de Faustine, on les trouve en tous métaux, c'est-à-dire de bronze et par conséquent frappées par ordre du sénat, senatus consuUOy et des deux autres métaux, or et argent, dont la fabrication appartenait à la cassette impériale. On trouve sur ces monnaies DIVA FAVSTINA PIA. Le surnom est insolite; mais il peut être attribué à ce que Faustine était la fille de Plus, plutôt qu'à un mérite particulier. H y a aussi les monnaies d'argent, de grand et moyen bronze, de Faustine la Jeune, avec le revers PVDIGITIA; ceci a bien une certaine importance. Eckbei a

de pieux mensonges, ou tout au plus des témoignages du génie bienfaisant de l'empereur. J'ai peine à le croire pour les médailles. Si des bruits tels que ceux qui sont rapportés par Capitolin avaient été répandus du vivant de Marc-Aurèle, il est impossible qu'on eût pris des types qui prêtaient * à de si sanglantes épigramraes. Le type de la Pudicitia n*avait pas été employé depuis Sabine. Au moins, quand il s* agit de monuments d'une foi récusable, si nous écartons les interprétations d'une confiance optimiste, prenons garde, d'un autre côté, aux soupçons d'une malignité prévenue. « En présence des portraits de Faustine, écrivait notre spirituel et regretté Ampère, nous comprenons la passion de Marc-Aurèle, car cette femme a bien la plus charmante figure qu'on puisse voir ; mais, comme l'amour ne nous aveugle pas, nous lui trouvons aussi l'air d'une franche coquette, et nous nous expliquons très-bien sa mauvaise renommée auprès du public contemporain et

cherché à atténuer le sens de ce revers, en mentionnant la monnaie d'Hadrien qui porte PYBIG. « An Faustinœ pudicitia in his numis jactatar per suetam adulationem ? An eo more quo principibus proponimus ut esse velint quod esse deberent? Etiam Hadriani pudicitiam crêpant numi, nullo pacte istud iaudis promcriti. » Mais le grand antiquaire ylennois n'a pas réfléchi à ceci : le mot PVDIG est écrit au revers d'une monnaie d'argent d'Adrien, non pas en légende, mais dans le champ, à côté d'une figure debout qui représente l'impératrice Sabine, la première qui ait employé le type de la Pudidtia, et qui a laissé un très-grand nombre de monnaies avec ce revers. Ainsi l'argument tombe. Sabine était une femme ambitieuse et sévère, qui n'a pas fait parler les petits journaux de son temps. La seule chose qui m'inquiète au sujet de Faustine la Jeune, c'est le déluge de Vénus quo nous montrent les monnaies. VENVS tout court, VENVS GENETRIX, VENVS FELIX, VENVS VICTRIX Cela peut vouloir dire simplement qu'elle était belle. Certainement, on n'aurait pas pris un pareil type, si la réputation de Faustine avait été aussi mauvaise que le disent les hibloriens.

dans l'histoire, l'un et l'autre mieux informés que Marc- Aurèle Ses bustes ont toujours Fair de vouloir entrer en conversation avec le premier venu, et il y a sous le péristyle du casin Albani une statue assise de la charmante impératrice qui, la tôte un peu penchée, semble écouter une déclaration. » Cherchons de plus solides indices. C'est Marc-Aurèle lui-même qui va nous les fournir.

Le contraste entre la Faustine des historiens et la Faustine qui résulte des écrits de Marc-Aurèle est un des problèmes historiques les plus singuliers. Une chose incontestable, c'est que Marc-Aurèle eut toujours pour sa femme l'affection la plus tendre, et qu'il s'en crut toujours aimé. Il n'est pas de tableau plus touchant que celui que nous offre à cet égard la correspondance de Fronton et de son auguste élève. Oui, le bonheur habita vraiment cette villa de Lorium, cette belle retraite de Lanuvium, où Marc-Aurèle passa ses meilleures années avec Faustine et les nombreux enfants^ qu'elle lui donna. « J'ai vu ta petite couvée •, lui écrit Fronton, et rie» ne m'a jamais fait tant de plaisir. Ils te ressemblent à un tel degré, qu'on ne vit jamais au monde pareille resseniblance. Je te voyais doublé, pour ainsi dire; à droite, à gauche, c'était toi que je croyais voir. Us ont, grâce aux dieux, la couleur de la santé, et une bonne façon de crier. L'un d'eux tenait un morceau de pain bien blanc» comme un enfant royal ; Tautre, un morceau de pain de ménage, en vrai fils de philosophe. Leur petite voix m'a

1. Voir Tillemont, Bist. des Emp., II, p. 340, 341 ; fiorghesi, OEmrm tomp., lU, p. 237 et sui?.; V, p. 434 et suiv. % Les deux frères jumeaux, Commode et Annius Véros*

LIMPÉRATRICK FAUSTINE. 179

para si douce, si gentille, que j'ai cru reconnaître dans leur babil le son clair et charmant de ta parole '. » Dira Von que la dissimulation, Tintention de prévenir de mauvais bruits a pu se glisser dans cette correspondance, dont le défaut est quelquefois de manquer de naturel î Soutiendra-t-on qu'un rhéteur, habitué à présenter les choses telles qu'elles doivent être pour le besoin de la phrase, a pu faire violence aux faits pour les ramener à ce qu'exigeaient les nécessités d'une jolie lettre ? Mais voici un texte où Ton ne peut admettre aucune arrière-pensée, un texte d'une sincérité absolue et qui dans la question présente me paraît d'un poids décisif.

Il est tiré de ce livre admirable, le plus vrai, le plus simple, le plus honnête des livres, que le bon empereur nous a laissé comme un miroir fidèle de sa vie intérieure. Dans une de ses fastidieuses campagnes contre les Quades et les Marcomans, une nuit qu'il était campé sur les bords du Gran, au milieu des plaines monotones de la Hongrie, Marc-Aurèle se mit à revenir sur sa vie passée, à dresser le compte, en quelque sorte, de ce qu'il devait à chacun des êtres bons qui l'avaient entouré. Toutes les images de sa pieuse jeunesse remontent alors en son souvenir. Il voit défiler, comme en une vision sainte, son aïeul Vérus, dont on admirait le caractère plein de mansuétude ; son père, dont on prisait tant la modestie ; sa mère, qui lui apprit à s'abstenir, non-seulement de faire le mal, mais d'en concevoir la pensée ; Diogénète, qui lui inspira le

1. M. Corn. Fronlonis et M. Aur. Imp. Epistulœ, p. 151, 152, édlt Mai, Rome, 1823. Comparez ibid., p. 121, 125, 133, 135, 136, 141, 142, 153, 159, etc.. surtout p. 136, où il revient sur la ressemblanco des enfants avec leur père.

im MÉLANGES D'HISTOIRE.

goût de la philosophie; Junius Rusticus, qui lui prêta le volume d'Ëpictète ; Apollonius de Chalcis, qui alliait, l'extrême fermeté à la parfaite douceur ; Sextus de Chéronée, si grave et si bon ; Alexandre le grammairien, qui reprenait avec une politesse si raffinée ; Fronton , qui lui enseigna ce qu'il y a dans le cœur d'un tyran d'envie, de duplicité, d'hypocrisie; son frère Sévérus, qui lui lit connaître Thraséas, Helvidius, Caton, Brutus , qui lui donna l'idée d'un État libre, où la règle est l'égalité naturelle des citoyens et l'égalité de leurs droits, d'une royauté qui place avant tout le respect et la lif>erté des citoyens; et, dominant tous les autres de sa grandeur immaculée, Antonin le Pieux, son père d'adoption, qui lui offrit le modèle de l'homme et du souverain accomplis. « Je remercie 'es dieux, dit-il, de m'avoir donné de bons aïeuls, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres, et, dans mon entourage, dans mes proches, dans mes amis, des gens presque tous remplis de bonté. Si j'ai vécu sous la loi d'un prince et d'un père qui devait dégager mon âme de toute fumée d'orgueil ; s*il m'a été donné de rencontrer un frère dont l'attachement devait faire la joie de mon cœur ; si j'ai eu en partage une femme comme la mienne, si complaisante, si affectueuse, si simple *■ ; si j'ai trouvé tant de gens capables pour l'éducation de mes enfants : oui, tant de bonheur ne peut être que Teff'et de l'assistance des dieux et d'une heureuse fortune. »

Ainsi, voilà cette Faustine, qu'on voudrait nous donner

1. Pensées^ livre I, § 17 : Tô xifiv ^uvaixa toiœùtiiv «Ivott, ouTb):\ |ikv

L'IMPÉRATRICE PAUSTINE. 181

comme le fléau et la honte de la vie de Marc-Aurèle, associée par cet homme si religieux, dans son entretien le plus intime avec la Divinité, aux personnes les plus nobles qu^il a connues. Mettons qu'il lui eût jja*donné comme il ht à tant d'autres; mais qu'est^e qui le forçait d'évoquer son image à ce moment sacré? Ne devait-il pas craindre, lui si pur, si innocent, de commettre un sacrilège en plaçant la mémoire d'une épouse souillée à côté du souvenir de sa mère, de sa sœur? Et notons que ce beau passage a été écrit dans les derniers temps de la vie de Marc-Aurèle, probablement après la mort de Faustine*. Capltolin a posé la question avec beaucoup de force : si les désordres de Faustine furent réels, de deux choses Tune, ou son mari les ignora, ou il les dissimula : Vel nesciit vel dis8imulavit\ Impossible d'admettre la seconde hypothèse. On ne dissimule pas avec la Divinité. Les Pensées de Marc-Aurèle ne lurent pas destinées au public; fauteur les écrivait pour lui-même : Ta elç èauT^v est le seul titre qu'elles portent. Peut-on admettre, d'un autre côté, que l'empereur ignorât des faits que l'on suppose d'une telle notoriété ? Remarquons d'abord que la version malveillante pour Faustine implique le contraire (se rappeler la scène du théâtre et le prétendu mot sur la dot). Comment concevoir que Marc-Aurèle, entouré d'amis, de sages, peu sympathiques à Faustine, n'eût pas été averti? Comment, après sa mort, ne lui eût-on pas ouvert les yeux? Antonin le Pieux, lui,

1. La mort de Faustine, en effet, parait de l'an 172 de J.-C. Or on place généralement la composition du Ek éauxth à l'an 174.

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