IV PRÉFACE
ces études. Une jeunesse pleine d'ardeur est entrée dans les voies de la critique, et il n'est presque aucune branche des sciences philologiques qui ne soit maintenant cultivée chez nous selon les saines méthodes qui ont prévalu depuis trois quarts de siècle. Les plus beaux jours s'annoncent pour ces études, et Tavenir en est si bien assuré, que, moi et ceux de mon âge, nous pourrions tous entonner notre Nunc dimittis^ n'était le désir bien naturel d'assister à la pleine éclosion de ce que nous avons désiré et appelé. Que cette vivante et forte jeunesse me permette seulement deux conseils. Le premier est d'éviter l'ingratitude qu'il y a d'ordinaire à laisser croire qu'on a inventé la science et créé l'esprit humain. Les bonnes méthodes philologiques ont toujours eu en France d'illustres représentants. Sans parler des siècles passés, n'avons-nous pas eu, à l'époque qu'on rabaisse le plus, Silvestre de Sacy, le créateur de la grammaire arabe; Abel Rémusat, le créateur de la science du chinois; Champollion, le créateur de l'égyptologie ; Eugène Burnouf, comparable aux créateurs les plus éminents des études aryennes ; Fauriel, doué d'un sentiment si profond de l'histoire littéraire; Augustin Thierry, qui avait à un si haut degré l'intuition du passé? Ne donnons pas lieu de
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<;roire que nous ne comprenons plus de pareils maîtres. Évitons un autre défaut, je veux dire ce pédantisme déplacé, qui croit servir la science 'en lui donnant un air hautain et farouche. Il ne faut faire aucun sacrifice à la frivolité des gens du monde ; mais il ne faut pas non plus les rebuter. Certes, la vérité a son prix en elle-même ; elle n*est cependant quelque chose de vivant et de réel que quand elle est comprise et aimée par la portion compétente de l'humanité. Ne nous y trompons pas. Le progrès de Tesprit critique <îst encore partiel et indécis. La bataille n'est pas gagnée. Il y a un progrès remarquable chez les travailleurs; il n'y a guère de progrès dans le public. L'autorité scientifique n'a pas gagné. Il y a plus de préjugés que jamais contre des méthodes qu'on est convenu d'appeler allemandes, afin d'avoir un prétexte pour les repousser. Autant d'esprits que jamais, surtout en province, continuent de faire de la science un jeu stérile ou puéril. L'idée qu'il y a une science vraie, qui doit être enseignée, protégée, patronnée par l'État, à l'exclusion de la science fausse, perd du terrain, par suite de l'affaiblissement général des idées de gouvernement. Pour faire son chemin, comme elle le mérite, la vraie science a besoin de beaucoup de prudence et d'habileté.