‹ Mélanges d'histoire et de voyagesChapitre 48 sur 74 · Chanteur célèbre · texte numérisé non relu

Chanteur célèbre

offrait. Le khalife s'en revêtit. Bohtori avoue qu'il en eut envie, et qu'il cherchait l'occasion de quelque compliment improvisé qui lui aurait valu le don de la robe, lorsque Hotéwakkil, faisant un mouvement brusque, la décliira d'un bout à l'autre, puis la prit, la roula, et, la remettant au valet, lui dit : « Va et dis à ta maîtresse qu'elle conserve ce manteau pour m'en faire un linceul après ma mort. » Bohtori, ému, se dit en lui-même la phrase que les musulmans répètent volontiers dans les moments graves : a Certes, nous appartenons à Dieu, et nous retournons à lui. »

Cependant, le khalife s'était fortement enivré. Les valets qui se tenaient à son chevet avaient coutume de le remettre sur son séant lorsque le corps s'inclinait. En ce moment, il était à peu près trois heures de nuit ; tout à coup parut Baguir, accompagné de dix Turcs. Leur visage était voilé, et les sabres qu'ils tenaient dans leur main étiucelaient à la lueur des flambeaux. Tout le monde s*enfuit, Bohtori comme les autres. Seul, un chambellan fidèle lutta contre les assassins et fut percé de part en part. Baguir porta au khalife un grand coup de sabre, promptement suivi d'un autre. Les deux cadavres, roulés dans le tapis sur lequel ils avaient été frappés, furent poussés dans un coin où ils restèrent cette nuit-là et une grande partie du jour suivant. Kabiha les ensçvelit ensuite dans le manteau même qui avait été déchiré par Motéwakkil.

La touchante histoire de Mahboubé (p. 281-286) montre, chez une musicienne du harem, des qualités de cœur et une culture d'esprit qu'on est surpris d'y trouver. Les additions que fait Maçoudi aux aventures des poètes mort/

d'amour (p. !â3-328, 351-360), sujet toujours cher aux historiens de la littérature arabe, ont un grand charme romanesque. Après les journées des Arabes, les récils sur ceux d'entre eux qui moururent du mal d*amour étaient un des sujets les plus ordinaires dans les conversations des hommes instruits. Mostaïn, surtout, en raffolait, et la meilleure manière de lui plaire était de lui apporter quelque nouveau détail sur ces martyrs, dont les Actes furent recueillis avec presque autant de soin que ceux des témoins de Tisiam. L'histoire de Medjnoun, en particulier, est un morceau exquis, empreint de toute la poésie du désert.

a J'étais allé chez les Benou-Amir uniquement pour y rencontrer Medjnoun. Je trouvai là son père, un vieillard, cl ses frères, hommes dans la force de l'âge; on voyait que le bien-être et l'aisance régnaient dans cette famille. Je leur parlai de Medjnoun ; ils pleurèrent, et son père me répondit : a En vérité, c'était, de mes en- » fants, celui que je préférais ; il tomba amoureux d'une » femme de sa tribu, qui certes n'aurait pu prétendre à 9 un tel parti; cependant, lorsque la passion qu'ils » éprouvaient l'un pour l'autre s'ébruita, le père de cette 9 femme refusa de la donner en mariage à mon fils et 0 lui choisit un autre époux. Nous avons alors enchaîné » Medjnoun; il se mordait la langue et les lèvres avec » une telle fureur, que nous craignîmes qu'il ne se les » coupât ; nous lui rendîmes donc la liberté. Il s'est 9 enfui dans ces plaines désertes ; chaque jour on lui » porte son repas, que l'on place en évidence ; quand il » le voit^ il s'approche et mange; lorsque ses vêtements f sont usés, on lui en apporte d'autres, et on les place

D à portée de sa vue. » Je les priai de me conduire près de lui ; ils m'indiquèrent un jeune homme de la tribu, wc 11 a toujours été son ami», me dirent-ils, «et Medjnoun » ne se familiarise qu avec lui seui. » Tallai trouver ce jeune homme et le priai de me servir de guide. « Si 9 vous voulez ses vers», me répondit-il », je les possède » tous, jusqu'à ceux qu'il fit hier; demain, j'irai Je trouj» ver, et, s'il en a improvisé d*autres, je vous les appor- » terai. » Comme je le priais de vouloir bien m'y con- » duire, ii reprit : « Dès qu'il vous verra, il prendra la » fuite; je crains aussi qu'il ne m'évite désormais, et que 0 ses vers ne soient perdus pour moi. » itfais j'insistai avec tant d'opiniâtreté qu'il ajouta : « Éh bien , allez à 9 sa recherche dans ces solitudes ; quand vous i*aperce- 9 vrez, approchez- vous doucement de lui ; il cherchera » à vous mtimider et fera mine de vous lancer ce qu'il » aura sous la main ; asseyez-vous sans faire attention à » lui; mais ot)servez-le à la dérobée, et, lorsque vous » le trouverez plus calme, tâchez de lui réciter quelque » passage de h.aïs, hls de Doreïli ; c'est un poète qu'il 9 affectionne. » Je me mis en route le jour même, et, dans l'après-midi, je trouvai Medjnoun. Assis sur un monticule, il traçait des lignes sur le sable avec ses doigts. Je m approchai sans hésitation ; il s'enfuit comme un animal sauvage à la vue de l'homme, et ramassa une aes pierres qui étaient sur le sol. Je continuai cependant a m'avancer, je me plaçai près de lui et demeurai tranquille quelques instants, tant qu'il parut vouloir m'éviter. Quand il vit que je restais, il se calma et se rapprocha en jouant avec ses doigts. Alors je le regardai et lui dis : € Qu'ils sont beaux, ces vers de Kaïs ben-Doreïh :

<c Je répandrai toutes les larmes de mes yeui, tant est grande J'épouvante que. m'inspirent le présent et le passé.

» Demain, me dit-on, ou la nuit d'après, partira une amante qui ne s'était jamais éloignée, mais dont le départ est résolu.

3> Je n'aurais jamais pensé que mes propres mains me donneraient la mort; ce qui doit arriver arrive. »

» Le fou pleurait h chaudes larmes et me dit : « Vrai » Dieu ! j'ai été, moi, meilleur poëte en ces vers :

a Mon cœur n'aimera jamais que la belle Amirile, dont le surnom est Oumm-Amr,

9 Ma main, en la touchant , semblait humide de rosée et prête à se couronner de feuilles yerdissantes.

» J'admire l'acharnement de la destinée à nous désunir ; elle ne s'apaisera qu'après nous avoir séparés.

» Amour, redouble mes tortures chaque nuit, et toi, ô consolation (le mes jours, je t'attends au jour de la résurrection. »

> Après cela, il s'échappa et je partis. Je revins le kndemain, et, quand je Feus rencontré, la même scène que la veille se passa entre nous. Dès qu'il se Tut radouci, je lui dis : «Quels beaux vers, vraiment, que ceux » de Kaïs ! — Lesquels ? » fit-il. Je repris :

<c Voyez en moi un homme qui est reconnaissant de vos bontés et qui excuse vos rigueurs.

» Si la tribu a décidé que nous serions séparés, du moins entre toi et moi les relations sont restées pures. »

» Medjoun pleura et me dit : « Je jure que j'ai été » supérieur à Kaïs dans les vers suivants :

« Tu m'as attiré vers toi, et, quand tu as eu captivé mon cœur l>ar des paroles qui forceraient les chamois de descendre dans les plaines rocailleuses,

9 Tu m'as abandonné, incapable de me défendre, et tu as laissé dans mes flancs le mal qui les consume. >

» En ce moment une gazelle passa devant nous, et il s'élança à sa poursuite; quant à moi, je m'éloignai. Je revins le troisième jour et ne le rencontrai point ; je courus en informer sa famille. On dépêcha l'homme qui avait coutume de lui porter sa nourriture ; il revint en disant que les mets étaient restés intacts. Je me mis alors en route avec ses frères; nous passâmes une journée et une nuit entières à sa recherche, et nous le trouvâmes, le lendemain matin, étendu mort dans le lit d*un torrent. Ses frères le transportèrent chez eux, et je retournai dans mon pays. »

Comme critique littéraire, Maçoudl a souvent beaucoup de justesse. Ce qui concerne Abou-Temmam, le poète le plus célèbre du temps avecBohtori, est plein d'intérêt. Cet homme de talent ne pratiquait pas les devoirs de l'islam, a Abou-Temmam, racontait un de ses amis, vint me trouver pendant mon séjour en Perse ei aemeura longtemps chez moi. Il me revint de différents côtés qu'il ne faisait pas la prière ; je chargeai donc quelqu'un de le surveiller aux heures canoniques et je trouvai que l'information était exacte. Comme je censurais sévèrement sa conduite, il me répondit : « Crois-tu qu'après » être accouru de Bagdad jusque chez toi, après avoir » supporté les fatigues de cette longue route, je néglige- » rais quelques génuflexions faciles, si je croyais qu'une B récompense est réservée à celui qui les accomplit, et 9 une peine à celui qui les néglige ?» — <r Je songeai à le tuer, ajoute le narrateur, et je ne renonçai à ce projet que dans la crainte qu'on n'attribuât le meurtre à un autre motif. » — Une jolie page, citée par Maçoudi, est celle-ci : « Abou-Temmam se distingue par des in-

274 MÉLANGES D'HISTOIKE.

ventions gracieuses et des pensées délicates; quand il est excellent, il l'emporte sur fiobtori et sur tous ceui qui l'ont précédé parmi les modernes. Mais la poésie de Bohtori est d'un ton plus soutenu et plus égal ; ce poêle composait une kaçida tout entière sans laisser la moindre prise aux sévérités de la critique, tandis qu'Âbou-Temmam, après avoir trouvé un vers d'une beauté rare, le l'ait suivre d'un vers assez faible. Je ne saurais mieux le comparer qu'au plongeur qui retire du fond de la mer perles et fucus, et les étale sur la même ligne. Si Âbou- Temmam n était suspect, comme beaucoup d'autres poètes, d'aimer ses productions d'une iaçon peu éclairée, et qu'il fût permis d'eflacer de ses œuvres tout ce qui choque le goût, il resterait le plus grand parmi ses émules. » Abou- Temmam avait des admirateurs fanatiques et des détraoteurs enragés. Maçoudi, modéré en tout, veut qu'on observe à son égard un sage éclectisme, et surtout qu'on se défie des jugements passionnés des orthodoxes. U rappelle à ce sujet un beau mot attribué à Âli : a La science est la brebis égarée du croyant ; reprends ta nreois égarée, même chez les infidèles. » — «La passion, ajoute-t-il, est une divinité qu'on adore; l'homme passionné est, à sa manière, l'adorateur d'un faux dieu. »

La vivacité, l'esprit, le talent, la largeur de jugem.ent qui résulte de la Uberté des mœurs et de la liberté de croyance, coulent à pleins bords dans ces récits décousus, mais pleins de charme. L'histoire doit rendre avec égards les derniers honneurs à cette civilisation brillante, l'une de celles où, en certaines heures, l'on se surprend à désirer d'avoir vécu. Hais elle eut des vices incurables, qu'« devaient la faire mourir jeune. Un manque général

<de caractère, de dignité sérieuse chez presque tous, condamnait cette société à ne durer qu'un jour. Les premières milices de l'islam, avec leur entraînante bravoure, avaient disparu ; l'Arabe n'est pas capable de former des armées permanentes ; on fut obligé de chercher J'élément de la force publique dans les esclaves achetés au Turkestan. Les milices soudoyées firent ce qu'elles ont toujours fait : elles s'emparèrent du pouvoir. Il resta de ce monde évanoui un ravissant souvenir, comme d'une époque de plaisir, de mœurs élégantes, de culture littéraire ; le monde en rêvera éternellement. Bagdad fut durant un siècle le centre du mouvement de l'humanité, et, comme tout éveil, même sous sa forme la plus frivole, profite à la philosophie et à la science, ces khalifes, qu'on serait tenté parfois d'appeler de grands enfants, ont rendu à l'esprit humain un service de premier ordre. C'est sous leurs auspices que se firent les traductions du grec et du syriaque en arabe des principaux monuments de la science et de la philosophie grecques. Il y a eu dans l'histoire peu d'événements plus considérables; car ce fut par ces traductions arabes que notre Occident, au xn^ siècle, eut la première connaissance des écrits fondamentaux de toute science, dont il ne posséda les originaux grecs que lors de la grande renaissance du XV* siècle.

Page 1