‹ Mélanges d'histoire et de voyagesChapitre 49 sur 74 · LE CID · texte numérisé non relu

LE CID

Peu d'histoires ont excité la curiosité autant que celle des Arabes d'Espagne, et peu d'histoires, il faut l'avouer, ont plus joué de malheur. C'est par une sorte d'intuition anticipée que l'imagination en a deviné l'intérêt. A l'heure qu'il est, il n'existe pas encore une véritable histoire de l'Espagne musulmane, j'entends une histoire sérieuse, faite avec critique et d'après les sources authentiques. L'Espagne musulmane est cependant lo pays d'Europe où Ton a le plus écrit durant le moyen âge, et où le sentiment historique était à cette époque le plus exact et le plus développé. Malheureusement les orientalistes ont trop rarement tourné leurs études vers cette

1. Recherches sur l'histoire politique et littéraire de V Espagne durant le moyen âge, par M. Reinhart Dozy, professeur à runiversito de Leyde. — T. I. Lcyde, 1849.

provioce écartée de leurs domaines, et les littérateurs qui' ont voulu aborder ce difficile sujet ne semblent pas s'être aperçus que pour écrire une histoire dont tous les documents sont en arabe, la connaissance de cette langueétait la première et la plus indispensable des conditions.

L'académicien Joseph Conde est le premier et le seul qui ait annoncé la prétention d'écrire l'histoire des Arabes d'Espagne d'après les monuments originaux. Il en coûte de révéler les méfaits littéraires d'un homme dont la carrière fut honorable à beaucoup d'égards, et qui passe chez ses compatriotes pour un remarquable écrivain. Mais la saine critique oblige de dire que son ouvrage ne mérite en aucune manière la confiance qui lui a été trop facilement accordée. Conde ne possédait guère que les premiers éléments de l'arabe. Il déguisait ses légèretés sous un caquetage de faux bonhomme^ affectant de traiter son sujet avec assurance en auteur qui a le droit de se mettre à l'aise avec ses documents. Aussi son histoire fourmilie-t-elle de bévues et de non-sens. D'un même individu Conde en fait deux ou trois; un homme meurt deux fois, et quelquefois avant d'être né; des infinitif deviennent des noms de villes; des personnages imaginaires jouent des rôles imaginaires aussi. Se servant, par exemple, du Dictionnaire biographique d'Ibn-el-Abbar, Conde ne remarque pas que l'ordre des feuillets a été troublé par un relieur maladroit; il brouille à tort et à tra» vers les vies des grands hommes du iv^ et du v® siècle de l'hégire, et sort bravement de ce pêle-mêle à travers les coq-à-l'âne les plus réjouissants.

Tel est l'ouvrage qui a servi jusqu'ici de source presque unique à ceux qui ont écrit l'histoire des Arabes

d'Espagne. On broda sur les broderies de Conde; on prit pour des documents authentiques ce qui n'était qu'un tissu de contre-sens ou d'à peu près. Un traducteur, par exemple, trouvant le livre de Tacadémicien de Madrid beaucoup trop fort pour le public, décida que ce livre devait être pris comme un recueil de matériaux, et se donna avec Conde les mêmes libertés que Conde s'était permises avec les historiens arabes. C'eût été merveille si à travers ces remaniements il fût resté quelque chose d(^ la vérité. Les erreurs s'ajoutèrent aux erreurs; on voulut éclaircir des conjectures par des conjectures. Nous sommes prêts à faire toutes les réserves possibles pour le talent que d'habiles écrivains ont déployé dans ce labeur ingrat; mais avec tout l'esprit du monde ils ne pouvaient être plus exacts que leur maître, et nous persistons à croire que dans un tel état de choses il n'y avait à choisir qu'entre deux partis : apprendre l'arabe, ou attendre que les orientalistes eussent rendu abordables les sources authentiques de l'histoire que l'on entreprenait de traiter. C'est à quoi de doctes arabisants, MM. Gayangos Hoogvliet, Dozy, plusieurs autres encore, se sont appliqués depuis quelques années. Parmi eux, M. Reinhart Dozy, professeur d'histoire à l'Université de Leyde, mérite une place tout à fait distinguée par son savoir et son activité. Dans l'espace de sept ans, et sans préjudice de bien d'autres travaux, M. Dozy a publié une masse de documents arabes-espagnols vraiment surprenante, et qui ne permet qu'un regret : c'est que l'auteui n'ait pas toujours accompagné les textes orientaux de traductions en langue européenne. L'école française a raison de ne pas se départir de ce principe qu'un texte non traduit

n'est qu'à demi publié. Heureusement , dans des introductions pleines d'intérêt, et dans un précieux volume de Recherches écrit en français, M. Dozy a permis au public d'apprécier la finesse de sa critique, et de pressentir ce qu'on est en droit d'attendre de son talent si, après avoir largement contribué pour sa part à la publication des documents, il s'applique à nous donner une histoire définitive de l'Espagne musulmane ^ Quoique la diction ' de H. Dozy soit loin d^ètre exempte de ces taches qu'on évite si difficilement en écrivant une langue étrangère, il y a cependant çà et là dans son ouvrage des pages écrites avec un rare bonheur. Cet effort d'un esprit plein de vigueur pour s'exprimer en une langue dont il n'a pas la pleine conscience ou qu'il suppose beaucoup plus flexible qu^elle n'est en réalité, donne même à son style quelque chose d'âpre et de heurté qui pourra bien efi'raycr les puristes, mais qui ne manque assurément pas d'originalité.

On a reproché à M. Dozy son goût pour la polémique et le ton un peu trop vif de ses réfutations. Nous reconnaissons volontiers que la forme des écrits de M. Dozy s'éloigne sensiblement de notre goût, et que l'auteur, bien que Français d'esprit et de race *, ne possède pas encore ce tact déUcat qui constitue ce qu'on appelle en France Part de bien écrire. Qu'est-ce que bien écrire, en effet, comme on Tentend parmi nous? C'est sacrifier sans cesse à la mesure du langage la saillie et souvent la fran-

1. C'est ce que M. Dozy a fait dans ses quatre volumes intitulés: Histoire des musulmans d'Espagne (Leydt',1861). M. Dozy a, en outre, publié une nouvelle édition, fort augmentée, de ses Recherches, eu deux volumes (Leyde, 1860).

2. M. Dozy appartient à Tune des familles francises qui se réfugièrent en Hollande A la suite de la révocation de l'édii de Nantes.

chise de la pensée. C'est dire tout au plus la moitié de ce que Ton pense, et au moins un quart de ce que l'on ne pense pas. H. Dozy n'a pas ce talent. Il exprime sa manière de voir crûment et sans vergogne, avec une sorte de verve caustique, fort amusante assurément, mais trop peu conforme aux habitudes littéraires de notre temps. Le pauvre Conde, qui n'a d'autre tort que d'être un fort médiocre arabisant, devient, sous la plume du sévère professeur de Leyde, un faussaire, un misérable, un imposteur; ses copistes, gens d'esprit parfois, bien qu'ils eussent mieux fait, j'en conviens, de ne pas écrire l'histoire des Arabes, sont traités avec une rigueur excessive. Mais, en vérité, conçoit-on aussi la position d'un investigateur pénétrant et zélé, reprenant les choses par la racine, découvrant que tout est à refaire, et trouvant sans cesse en face de lui un livre détestable, en possession d'une réputation mal acquise, et qui a la prétention d'être définitif? Qu'on se ligure M. Dozy employant ses rares facultés à tirer de l'oubli cette belle période de l'histoire, et l'opinion ignorante ou prévenue lui disant imperturbablement : « Conde l'a fait avant vous ! »

Rien n'est aussi difficile à détruire que l'autorité d'un livre superficiel qui a eu la fortune d'être adopté par le public. Les démonstrations savantes sont impuissantes pour cela; les gens du monde ne sont pas en conscience obligés de les lire; ceux qui écrivent pour les gens du monde, et qui y seraient obligés, ne le font souvent que d'une manière bien légère, et c'est ainsi qu'il arrive que les livres destinés au public sont d'ordinaire au moins de vingt-cinq ans en arrière sur les travaux de première main destinés aux savants. H. Dozy n'est-il pas excu-

sable d' avoir déployé un peu de chaleur dans sa croisade contre de vieilles erreurs qu'il désespérait presque de détrôner? Peut-être, s'il n'avait pas aussi vivement accentué ses critiques, le livre de Conde eût-il continué longtemps encore à faire les délices de ceux qui aiment à rêver aux Abencérages et à l'Alhambra. Mais, je le répète, je n'envisage les travaux de M. Dozy que sous le rapport du fond et des résultats acquis. Sous ce rapport^ ils doivent prendre place parmi les recherches les plus originales de ce siëcle, car ils ont éclairé d'un jour nouveau l'histoire de l'Espagne musulmane, c'est-à-dire l'une des pages les plus curieuses de l'histoire de la civilisation» C'est un spectacle unique, en effet, que celui de ce coin privilégié du monde qui tint un moment la tête de Thumanité, et réalisa une si belle, mais si passagère combinaison des éléments d'une société civilisée : culture intellectuelle, tolérance, douceur de mœurs, science et philosophie, sentiment délicat du beau; tout, excepté ce qui fait la durée d'un État, je veux dire le germe du développement et du progrès. La race arabe ne tarde jamais à rencontrer sa limite; sa mesure comblée, elle ne sait plus que déchoir; Tinfini lui semble refusé. Malgré de remarquables instincts de justice et d'égalité, elle n'a jamais réussi à ouvrir une série vraiment féconde d'améliorations sociales. Son développement intellectuel, un moment vsupérieur à celui des nations chrétiennes, ne sut pas résister à ce premier sentiment de fatigue qu'éprouve l'esprit humain après chacun de ses efforts. Arrivées au xin« siècle à leur apogée, la science et la philosophie arabes entrent tout à coup dans la voie du plus rapide déclin. Les souverains qui les avaient protégées

L'ESPAGNE MUSULMANE. 2t^3

8'effrayent; la conscience populaire se trouble et s'irrite; une formidable réaction religieuse s'organise de toutes parts. J'ai coutume de me représenter ce moment critique de la civilisation musulmane par celui que traversa la chrétienté dans la seconde moitié du xvi« siècle, à l'époque du concile de Trente, de Charles Borromée, de Pie V, quand l'esprit moderne, épouvanté de ses propres hardiesses, sentit la nécessité d'enrayer. En Europe, cette réaction ne réussit qu*à demi : seules l'Espagne et l'Italie s'y prêtèrent^ et cette dernière encore avec bien des réserves. Dans l'islamisme au contraire, l'esprit humain n'oifrit qu'une trèsfaible résistance, et la réaction l'emporta complètement. Des causes extérieures coïncidèrent avec cet affaiblissement intellectuel et moral. Il semble que la barbarie veille sans cesse à côté de la civilisation pour épier ses défaillances. Des races étrangères^ qui s'étaient introduites subrepticement dans la société musulmane, se trouvèrent plus fortes qu'elle. Les Turcs en Orient; en Espagne, les Berbères et les Esclavons triomphèrent facilement de l'indiscipline arabe. Le rôle de ces Esclavons dans l'histoire d'Espagne est un des points les plus curieux que M. Dozy ait mis en lumière. Les souverains^ se défiant de la noblesse, lui opposaient ces esclaves, qui, comptant sous leurs ordres un nombreux domestique et maîtres de fiefs considérables, arrivaient à faire la loi à des gens du plus pur sang arabe, et, con:rïi<5 dit un historien, « habitaient des palais dont ils n'avaient jamais vu les pareils, même dans leurs rêves 0.

L'irrémédiable faiblesse de la race arabe est dans son manque absolu d'esprit politique et dans son incapacité de toute organisation. Anarchique par nature, l'Arabe est

284 MÊLàNGES O'HISTOIRE.

iovincible dans la conquête, mais impuissant le jour où il s'agit de fonder une société durable. (I ne comprend que sa vie d'Orient, oisive, libérale, ignorant le travail, toute consacrée à ses disputes de gloire et aux rêves de son imagination. De là cette passion pour les exercices de Tesprit qui forme un des caractères les plus persistants de Taristocratie arabe. C'est un spectacle charmant que celui de ces petites cours d'Espagne qui succédèrent au démembrement du khalifat de Cordoue, vraies académies où présidait une famille patricienne, et dont M. Dozy nous a donné un tableau très -spirituel dans son esquisse du mouvement littéraire de la cour des Beni-Çomadih D'Almérie. Jamais on ne s'est livré à une pareille dépense d'esprit : rois, princes et princesses faisaient des vers que l'hôtel de Rambouillet n'eût pas désavoués. On s'adressait, par exemple, des billets comme celui-ci : « Je vous écris le cœur plein de désirs et de tristesse ; ah ! s'il le pouvait, ce pauvre cœur, il irait lui-môme vous porter ce message. Imaginez-vous en le lisant que vous me regardez tendrement dans les yeux, et que les lettres noires et le papier blanc sont mes prunelles noires bordées de blanc. Adieu ! je baise ce billet en songeant que vos doigts (que Dieu les bénisse!) vont le toucher tout à l'heure. » On conçoit combien ces petites dynasties patriciennes, résidant à quelques lieues les unes des autres et incessamment rivales, offraient un champ favorable au développement d'une race pleine de finesse et de vivacité, et aussi combien un pareil état politique devait se trouver sans force contre les attaques du dehors. Pour comble de malheur, la nature avait placé un des foyers les plus redoutables do fanal isme à côté de cette élégante mais

faible civilisation. Le Maroc ne cessait de verser au delà du détroit son trop-plein de barbarie. L'indifférence religieuse avait jeté dans TAndalousie les plus profondes racines : tiraillée entre le fanatisme et l'incrédulité, la société arabe espagnole devait périr, comme toute société qui porte les extrêmes dans son sein. La race arabe, conservant dans la misère son savoir-vivre et ses manières aristocratiques, ne retrouva une étincelle de son génie que pour exhaler ses poétiques plaintes. Le cœur se fend en voyant cette noble race insultée par des barbares et d'insolents parvenus. En même temps tout s*attristc et s'obscurcit : « Sous le règne de Taristocratie, dit M. Dozy, la poésie andalouse avait été vigoureuse, pleine de sève, toute mondaine ; on jouissait de tous les biens de la vie, et on en jouissait sans arrière-pensée; les poètes chantaient le vin et les plaisirs, sans souci de l'orthodoxie. C'était une poésie qui ne voulait que Faction ; lier de son talent et de son importance, le poète critiquait impitoyablement les fautes des princes ; tout ce (jui aux yeux des Arabes porte un caractère de noblesse et de beauté excitait son enthousiasme. Sous le règne d'Ali l'Almoravide au contraire, de ce monarque insignifiant et dévot, les femmes et les prêtres remplacèrent les patriciens, et la poésie réfléchit fidèlement l'image de l'époque. De vigoureuse, d'insouciante, de légère, de frivole même qu'elle était, elle est devenue peureuse, sévère, mélancolique, religieuse. Les temps étaient si mauvais, qu'on détournait les yeux de la terre pour les élever vers le ciel : on souffrait, on se résignait, quand les hommes du siècle précédent auraient lutté contre la fortune. Les belles formes ont disparu; quand les poêles veulent imiter les grands

modèles, ils tombent dans Tenflure ou dans la platitude. Ce ne sont plus que d'insipides flatteries sur le monarque envisagé comme représentant la Divinité, et des sentiments d'une dévotion affectée, qui s'alliait à une grande corruption de mœurs et à un renversement complet de Tordre sociaU »

De tous les morceaux que M. Dozy a recueillis dans son excellent volume de Recherches^ le plus important est sans contredit son mémoire sur le Cid, qui formerait à lui seul un ouvrage. Grâce à une découverte inattendue, M. Dozy a trouvé moyen d'être neuf sur un sujet qui semblait depuis longtemps épuisé. En examinant, en 1844, un manuscrit de la bibliollièque de Gotha, dont le contenu avait été mal décrit, M. Dozy reconnut que ce manuscrit renfermait un ouvrage d'Ibn-Bassam, où il est longuement parlé du Campeador. Or Ibn-Bassam écrivait dix ans après la mort du Cid, et plus de trente-deux ans avant la plus ancienne chronique latine qui prononce le nom de Rodrigue ; de plus, il tenait ses renseignements d'une personne qui avait connu le Cid et qui avait assisté au siège de Valence. On comprend qu'en un sujet tout fabuleux, quand le jésuite Masdeu a pu écrire : « Je dois reconnaître que nous ne savons rien de certain sur Rodrigue Diaz le Campeador, pas même sa simple existence » , on comprend, dis-je, quelle valeur acquiert aux yeux de Thistorien le récit d'un témoin oculaire. H fout avouer cependant que ceux qui préfèrent la légende à la réalité sauront assez mauvais gré à H. Dozy de sa découverte. L'amant de Chimène nous apparaît dans ce texte nouveau tout à fait à son désavantage, comme un brigand sans foi ni loi, manquant aux capitulations et aux serments.

brûlant ses prisonniers à petit feu ou les faisant déchirer par ses dogues, et cela, non pas, comme l'Inquisition, pour le plus grand bien de leurs âmes, mais UL^iquement pour les forcer à découvrir leurs trésors !

Ce ne sont là, dira-t-on, que des calomuies trop facilement explicables sous la plume d'un musulman, intéressé à rabaisser le héros chrétien. Mais que dire de cet autre fait, maintenant avéré, que le représentant de lenthousiasme religieux de TEspagne, ce Rodrigue devenu un saint dans l'opinion populaire, dont les reliques font des miracles, et dont Philippe 11 réclama à Rome la canonisation, passa la moitié de sa vie au service des musulmans, en vrai soudard uniquement occupé de la solde à gagner et du pillage à faire? Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les chroniques latines disaient exactement la même chose, et qu'on ne voulait pas les croire. Impossible, disait-on, que le champion par excellence de l'Espagne chrétienne ait servi les infidèles contre les chrétiens, et qu'un prince, musulman ait accordé sa confiance à son plus mortel ennemi. Ur voici la plus irrécusable des autorités, un témoin oculaire, qui nous raconte dans les plus grands détails les exploits du Cid sous les draoeaux de l'islam.

a En ce lemps-là, Âlimed-Ibn-Houd, roi de Saragosse, héla un chien de Galice, appelé Rodrigue et surnommé le Campeador (que Dieu le mette en pièces!). C'était un homme qui faisait métier d' enchaîner les prisonniers, de raser les forteresses. Les Beni-Houd l'avaient fait sortir de son obscurité, et s'étaient servis de son appui pour exercer leurs violences et exécuter leurs misérables projets. Ils lui avaient livré les plus belles provinces de la

péninsule, et il n'y avait contrée d'Espagne que ce tjnran n'eût pillée. Quand donc Abmed craignit la chute de sa dynastie, ii appela le Campeador (que Dieu fasse goûter à son âme le feu de l'enfer!), lui donna de Targent et le fit entrer sur le territoire de Valence. Il se cramponna à cette ville comme le créancier se cramponne au débiteur. Combien de superbes endroits dont le tyran s'empara et dont il profana le mystère! Combien de charmantes jeunes filles (quand elles se lavaient le visage avec du lait, le sang jaillissait de leurs joues ; le corail rivalisait avec les perles dans leur bouche,) épousèrent les pointes de ses lances, et furent écrasées, comme des feuilles mortes, sous les pieds de ses insolents mercenaires ! »

M. Dozy nous fait marcher de surprise en surprise. Ce ne sont pas seulement les musulmans qui se plaisent à médire du Campeador ; c'est la Chronica gênerai ellemême, rédigée par Alphonse le Savant, qui le présente sous un jour singulièrement défavorable, à tel point que le récit du roi historien avait jusqu'à nos jours provoqué l'incrédulité. Or il se trouve que le récit d'Alphonse est parfaitement d'accord avec la tradition musulmane. Bien plus, M. Dozy démontre de la manière la plus incontestable que les chapitres de la Chronica gênerai relalifs au Cid sont en grande partie traduits de l'arabe, et que probablement ils ont été écrits par un de ces Valenciens que Rodrigue fit brûler vifs lors de la prise de cette ville en juin 109S ^ On sait la prédilection d'Alphonse pour

1. L'opinioii de M. Dozy a reçu depuis une conQrmation frappante par la découverte qu'a faite M. Pidal d'un manuscrit de la Chronica generalj où se trouve insérée en arabe, mais en caractères espagnols» le texte de l'élégie de Valence assiégée par le Cid. Voir 1 introduction de M. Pidal au Cancionero de Baena (Madrid, 1851).

les Arabes. Dans sa haine pour la noblesse qui finit par le détrôner, il dut se trouver heureux de dénigrer le représentant idéal du noble Castillan. Le Cid, en effet, tonjours exalté dans les romances comme rebelle et ennemi de la royauté; leCid, sicher à la Castille parce qu'il triomphe du roi qui l'a exilé» le Cid était un ennemi pour Alphonse, et ce prince aura accepté avec empressement le récit de l*Arabe valencien, qui avait d'ailleurs, à ce qu'il parait» l'avantage d'être parfaitement conforme à la véi'ité.

Quoi qu'il en soit, il est assez curieux que le Cid ne soit devenu un personnage histori(]ue que grâce aux musulmans, et que la connaissance des auteurs arabes ait seule pu dissiper les doutes graves que soulevait le récit des chroniqueurs latins. Aucun héros n'a perdu plus que celui-ci à passer de la légende dans l'histoire. Il faut s'y résigner. Rodrigue Diaz le Campeador n'était de son vivant qu'un aventurier. Tout ce qu'il fut, il le dut aux ennemis de sa patrie, même le nom sous lequel il est resté dans l'histoire. Le représentant idéal de l'honneur espagnol était un condottiere^ combattant tantôt pour le Christ, tantôt pour Mahomet. Le représentant idéal de l'amour n'a peut-être jamais aimé. Encore une idole qui tombe sous les coups de l'impitoyable critique! Encore un triomphe pour ceux qui pensent que le peuple, dans le choix de ses héros, a fort peu de souci de la réalité, et que les grandes renommées recèlent presque toujours un contre-sens ou un caprice!

IBN-BATÔUTAH

Ce volume est le premier d'une collection orientale que la Société asiatique de Paris se propose de publier, et qui contiendra le texte et la traduction, sans notes ni commentaires, d'un certain nombre d'ouvrages inédits ou très- rares des principales littératures de rÂsie. Grflc^ aux excellentes traditions qui se sont perpétuées dans son sein, la Société asiatique, fondée en 1822 par le concours d'un certain nombre d'orientalistes français , en tête desquels il faut placer l'illustre Silvestre de Sacy, a vu les ressources de son budget s'accroître d'une manière constante, et, à l'issue d'une crise qui a laitdisparattre ta plupart des sociétés savantes de l'Europe, elle se trouve en état d'élargir le cercle de ses entreprises litté-

i. Voyages dlOn-Batoulah, teite arabe, accompagné d'une traduc- UoP par C. Defrémery et le docteur B.-R. Sanguinelti. Tome 1, 18ô3.

raires. Dans la pensée du conseil de la Société S les études orientales en seraient à peu près de nos jours au point où en étaient les études grecques et latines au xvi^ siècle. Ce que réclamait à cette époque Tétat de la .science, ce n'était pas des dissertations sans fin, des subtilités de critique sur des littératures dont tous les monuments étaient loin d'être connus ; ce qui importait avant tout, c'était la publication et la traduction des textes. Les Aides et les Estiennos ont bien mieux mérité de l'Europe savante en donnant souvent à la hâte des éditions facilement accessibles des auteurs grecs et latins, que s^ils eussent voulu du premier coup les entourer de ce luxe d'érudition et de critique qu'on a déployé plus tard. La Société s'est donc interdit les longs commentaires, les introductions, les notes, et ces magnificences typographiques qui rendent trop souvent les publications du gouvernement inabordables aux véritables travailleurs. Elle ne s'est permis de joindre au texte qu'une simple traduction, parce qu'un texte oriental n'est réellement publié que quand il est traduit, et aussi parce que, le français commençant à être fort étudié chez tous les peuples musulmans qui avoisinent la Méditerranée, elle a espéré contribuer à ce mouvement en leur fournissant des traductions d'ouvrages qu'ils sont accoutumés à respecter et qui ne réveillent en eux aucune antipathie religieuse ou nationale.

La Société asiatique ne pouvait mieux débuter dans cet excellent dessein que par la publication des Voyages dHàn-Baioutah. Ibn-Batoutah est peut-être de tous les

1. On peut lire les excellentes vues développées sur ce s^et par M. Jules Mohl, dans le Journal asiatique, août 1851.

IBN-BATOUTÀH. 293

voyageurs par terre qui ont laissé des mémoires celui qui a parcouru le plus de pays. C'est au moins» de tous les voyageurs arabes, le plus honnête, le plus curieux, le plus éveillé. Né à Tanger, il visita, de 1325 à 13S4, les côtes barbaresques, TÉgypte, la Syrie, l'Arabie, la Perse, l'Asie Mineure, Constantinople, la Russie méridionale, la Tartarie, l'Afghanistan, l'Inde^ la Chine, les îles Maldives, Ceylan, le Zanguebar, le Soudan, Tombouctou, Grenade. La rareté des manuscriUi complets de sa relation, qui paraît s'être peu répandue en dehors du Maroc et de l'Algérie, explique seule comment un ouvrage de cette importance est resté presque inconnu jusqu'à nos jours. Les cinq manuscrits qu'en possède notre Bibliothèque nationale, et parmi lesquels figure une moitié du manuscrit autographe, sont sans contredit le plus précieux butin littéraire qu'ait produit et que produira sans doute la conquête de l'Algérie. Déjà, à diverses reprises, la Société asiatique avait publié dans son journal des fragments de ce curieux récit; elle a pensé avec raison .qu'il était temps de le présenter dans son ensemble, et elle a chargé de ce soin deux de ses membres les plus habiles, MM. Defrémery et Sanguinetti. Le premier volume, qui vient de paraître et qui sera suivi de quatre autres, fait le plus grand honneur au savoir et au goût de ces deux orientalistes, et inaugure de la façon la plus heureuse une collection destinée, nous le croyons, à exercer une grande influence sur les études relatives à l'Orient.

La passion des voyages est un des traits les plus saillants du caractère des Arabes et un de ceux par lesquels ils ont marqué le plus profondément leur trace dans l'histoire de la civilisation. Avant le grand élan de la naviga-

tion espagnole et portugaise au xv* et au xvi» siède» aucun peuple n'avait contribué autant que les Araties à élargir Tidi^e de Tunivers et à donner à rhomme une idée exacte de la planète qu'il habite, première condition de tout véritable progrès. L'absence de nationalités distinctes dans le sein de l'islamisnie d^geait les musulmans d'un des liens les plus forts qui retiennent l'individu attaché à un point de l'espace. Le musulman n'a d'autre patrie que l'islam. De Tanger jusqu'à la Halaisie, Ibn-Batoutah ne sort pas de son pays; partout il bnouve sa langue, ses mœurs ; nulle part il ne laisse derrière lui un regret. Le goût des mer\-eilles, autre trait si marqué chez les musulmans; l'extrême diftusîon de la culture intellectuelle, qui faisait que, pour entendre les docteurs célèbres et visiter les directeurs en vogue, il fallait aller de Maroc au Caire, de la Mecque à Samarkand ; la sobriété de la race arabe et l'hospitalité si facile à pratiquer en un pays où elle ne risque pas d'être exploitée, étaient autant de causes qui faisaient entreprendre ou rendaient possibles de longues pérégrinations, La religion enfin les érigeait en précepte, par l'obligation imposée à tout musulman, quelque éloigné qu'il fût du centre de Fislamisme, de visiter unç fois en sa vie le sanctuaire de la Caaba. Une des preuves que les apologistes musulmans font valoir en faveur de la divinité de l'islamisme est la consolation qu'on trouve dans le pèlerinage, les joies sensibles qu'on y ressent, et le vif désir qu'on éprouve de le faire do nouveau. Les fondations pieuses qui facilitaient aux pauvres l'accomplissement de ce devoir, les charités que répandaient autour d eux les riches pèlerins, et la touchante fraternité qui régnait dans le

IBN-BATOUTâH. 386

voyage, étaient pour beaucoup dans ce charme, auquel l'instinct du commerce pouvait bien aussi n'être pas étranger. La Mecque, en etfet, au temps du pèlerinage, était un vaste marché et le centre des échanges du monde entier. Le fatalisme enfin, en débarrassant l'homme du calcul pénible des chances de l'avenir, contribuait à entretenir le goût de cette vie errante. Le voyageur est toujours un peu fataliste, et rien ne contribue plus à jeter l'homme dans les aventures que de croire qu'il obéit à un destin immuable en obéissant à sa mobilité.

L'organisation de la société musulmane prêtait merveilleusement à ce perpétuel vagabondage. Le voyageur n'est pas, chez les Arabes, un homme à part, sans fonctions, sans famille , un étranger tenu à distance et condamné à ne voir que du dehors la vie des pays qu'il traverse. Le voyageur arabe, presque toujours jurisconsulte ou médecin, exerce sa profession en voyageant. A chaque station de sa route, il s'établit, prend racine dans le pays, devient un personnage considérable : puis, quand sa passion se réveille, il reprend l'état nomade, sûr d'être partout recherché et pourvu de fonctions lucratives. Chez nous, la vie du voyageur est coûteuse et suppose un capital longuement amassé. Chez les Arabes, cette vie était la plus économique de toutes : le voyageur s'acquittait envers son hôte par des consultations médicales ou juridiques, des récits, des pièces en prose et en vers ; quelques-uns même se défrayaient en professant la sorcellerie et en faisant des tours d'adresse. Rien n'égale l'étonnant spectacle que présente sous ce rapport la vie d'Ibn-Batoutah. Durant trente années, sans crédit ni fortune, il court le monde

daDS tous les sens» vivant tantôt avec les princes, tantôt avec les ermites, exerçant tous les métiers, s'^arrètant où il trouve une place avantageuse : cadi à Dehli, ambassadeur en Chine, juge aux Maldives, partout fort honoré, si bien que, ayant trouvé au fond du Soudan un prince moins bien appris que les autres, qui négligea de lui assigner une maison, il le lui reprocha en public et s'en fit donner une de sa propre autorité. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de le voir se marier partout où il s'établit, et divorcer à son départ, pour convoler à l'étape suivante à un nouvel hymen. Quand on se demande, en lisant Ibn-Batoutah, quel est le mobile qui le pousse à ces prodigieuses pérégrinations, on est fort embarrassé pour se répondre. Est-ce Je commerce ? est-ce la dévotion ? est-ce le goût des aventures? est-ce le dévouement scientifique? Ce n'est rien de tout cela, et c'est un peu de tout cela. Aucune passion dominante ne l'entraîne : sa carrière à lui, c'est d'être voyageur; il est vagabond par nature. Cette vie singulière était celle d'un nombre infini d'hommes au sein de la société arabe. De longtemps, on peut le dire, l'espèce humaine n'atteindra une unité comparable à celle que l'islamisme réalisa durant quelques siècles. La dispersion des individus dans les diverses parties du monde musulman était incroyable. Ibn-Batoutah trouve presque toutes les fonctions en Orient occupét»s par des gens du Magreb. A Delhi, il rencontre un fakir de Grenade qu'il avait déjà vu à Médine, marié à la fille d'un docteur de Bougie, aussi établi à Delhi. A Ségelmesse, dans le Maroc, il reçoit l'hospitalité d'un jurisconsulte dont il avait connu le frère au fond de la Chine. D'un bout du monde à 'autre on était en pays de connaissance. Chose étrange !

IBN-BATOUTAH. 297

la seule contrée qui semble ne pas exister pour ces infatigables voyageurs, c'est la chrétienté. Ils n'y mettent jamais le pied, et les ouï-dire qu'ils rapportent parfois sur les parties de l'Europe chrétienne les plus rapprochées des terres musulmanes ressemblent à ces fables que ia géographie populaire relègue à l'extrémité des régions connues. Là était la profonde limite que ia famille humaine devait mettre bien des siècles à franchir.

On ne peut pas dire qu'Ibn-Batoutah soit un homme très-sprirituel ni un très-fin observateur; on ne saurait pourtant lui refuser un grand fond de droiture et de raison. Cest un homme dévot, mais sensé; sunnite sévère, mais sans haine religieuse bien violente. Sa critique, indulgente à l'excès quand il s'agit des miracles de sa secte, est au contraire d'une remarquable pénétration quand il s'agit de trouver en défaut les miracles des schiites. Parfois on voit poindre chez lui, je ne dirai pas quelque doute, mais quelque velléité de demander des preuves : il fait alors des dissertations fort amusantes pour raffermir sa foi et réfuter les objections des hérétiques. Le nombre incroyable de prodfges permanents dont il est témoin et l'extravagance des reliques qu il vénère à chaque pas nous surprendraient, si la crédulité humaine avait jamais le droit de surprendre. 11 croit aux tombeaux apocryphes des patriarches et des prophètes; il croit que les oiseaux ne volent jamais au-dessus de la Caaba ; mais j'ose afBrmer qu'il n'eût pas cru aux tables parlantes ni aux esprits frappeurs. Nous aurons bientôt des 'eçons de critique et de bon goût à demander au moyen âge : au moins le merveilleux de ce temps-là avait-il d'ordinaire quelque grâce et quelque saveur.

La partie la plus intéressante du volume d'lbn-Batc»utah qui vient de paraître est, à mon gré» le récit de son voyage aux villes saintes. Ce doit être vraimem un des plus grands spectacles religieux du monde que celui de la Mecque au temps du pèlerinage : grand, non pas pour les yeux, car j'imagine que la mise en scène doit en être singulièrement triste et sévère, mais grand pour l'esprit, à la façon du culte chrétien des bonnes époques, avant que l'adoption universelle des modes italiennes et jésuitiques l'eût fait dégénérer en pompes théâtrales et de mauvais goût. Ces prières simples s'élevant de toutes parts vers le Dieu unique, ces prédications austères des imams, cette scène extraordinaire du débot'demetU de [Arafat^ cette procession qui se déroule nuit et jour autour de la Caaba, cette unanimité religieuse, où la possibilité môme d'un doute n'est pas entrevue, tout cela doit être étrange, saisissant. Ibn-Batoutah nous y fait d'autant mieux assister que, dans sa conscience parfaitement naïve de musulman, il ne songe pas un moment au pittoresque de tout ce qu'il raconte. Il a prié, comme tout le monde, à la station d'Abraham; il a bu de l'eau du puits de Zemzem ; il a baisé, après des millions de millions de croyants, la pierre noire, et a trouvé dans ce baiser une grande douceur. « Les yeux, dit-il, y voient une beauté admirable ; à l'embrasser, on éprouve un plaisir qui réjouit la bouche, et celui qui y colle ses lèvres désirerait ne plus les en séparer ; c'est là une de ses propriétés et une des grftces divines dont elle est douée. Louange à Dieu, qui Ta distinguée par la noblesse et lui a départi l'illustration et le respect ! »

Je ne suis pas sur ce point de l'avis d'Ibn-Batoutah :

IBN-BATOUTÀH. 299

la pierre noire, loin d*éire, comme il l'appelle, « un grain de beauté sur une face resplendissante », est une tache dans l'islamisme, un vrai fétiche, avec lequel on peut justement reprocher à Mahomet d'avoir pactisé, une des concessions que ce grand adorateur de Dieu crul devoir faire au vieux paganisme arabe, qu'il traitait d'ailleurs avec si peu de ménagement. Mais il n'est pas de puritanisme qui tienne contre les faiblesses, ou, si l'on veut, contre les besoins de la nature humaine. Cette religion à l'origine si austère, si abstraite, repoussant comme polytliéisme tous les dogmes qui semblaient donner à Dieu un père, une mère et introduire dans l'unité suprême des distinctions de personnes, aboutit au xni^ siècle à des pratiques mesquines, à des petitesses de casuites, au scrupule enfin, cette maladie des vieilles religions qui tournent en subtilité. Ibn-Batoutah, qui, sans être lui-même un ascète bien consommé, a beaucoup vécu dans la compagnie des personnes religieuses, nous donne sur tout cela de foit curieux détails. En définitive , malgré bien des misères, la dévotion musulmane resta toujours fière, se* rieuse, virile, une dévotion d'hommes, créée par des hommes et pour des hommes. Les femmes, qui partout ailleurs jouent un rôle si important dans les révolutions du sentiment religieux et règlent la mode en ceci comme en bien d'autres choses, sont restées dans l'islamisme presque en dehors de la religion. Les musulmans n'aiment pas que leurs femmes soient dévotes, et je ne sais plus quel poète compte au nombre des qualités do sa maîtresse de se soucier peu du Coran.

La description que donne Ibn-Batoutah de la cérémonie du vendredi (jour férié des musulmans), telle qu'elle se

pratiquait de son temps à la Mecque, me semble très-caractéristique de ce culte triste, sans grâce, sans variété, sévère comme le désert, qui a toujours été celui Ae l'islamisme. « On place la chaire bénie contre le côté de la noble Caaba qui est entre la pierre noire et Tangle de l'Irak. Le prédicateur s'avance, habillé entièrement de noir, coiffé d'un turban et d'un voile de mousseline de même couleur. Il est rempli de gravité et de dignité, et marche en se balançant entre deux drapeaux noirs, portés par deux muezzins. Il est précédé par un des administrateurs du temple, agitant une sorte de fouet dont les claquements avertissent de la sortie du prédicateur les fidèles qui se trouvent au dehors, et par le chef des muezzins, habillé également de noir, et portant sur son épaule une épée dont il tient la garde avec la main. On fixe les deux étendards des deux côtés de la chaire, et, au moment où le prédicateur se dispose à monter, le muezzin lui passe l'épée, avec laquelle il frappe sur chaque marche pour attirer l'attention des assistants. Arrivé au haut de la chaire, il se tourne vers le public en saluant de droite et de gauche, et l'assistance lui rend son salut. Il s'assied alors, et tous les crieurs font l'appel de la prière du haut de la coupole de Zemzem. Lorsque l'appel est fini^ le prédicateur prononce un discours dans lequel il multiplie les prières pour Mahomet, pour les quatre premiers califes, pour les souverains musulmans, puis il s'en retourne, précédé des deux drapeaux, et on remet la chaire à sa olace. » Que dirait-on parmi nous d'un prédicateur qui monterait en chaire un sabre à la main et en faisant claquer un fouet devant lui ?

Celte âpreté, ce défaut d'onction et de mysticité tien-

IBN-BàTODTAH. 301

nent au caractère du peuple arabe, le moins mystique de tous les peuples, celui dont la théologie est la plus simple et se réduit à deux mots : Dieu est Dieu. Pas de saints, pas de Vierge, aucun élément d*épopée divine, pas une ombre de symbolique. Ce qui s*est développé de mythologie dans Tislam est venu de ce levain d'illuminisme qui a toujours couvé en Perse et y a produit de perpétuelles révoltes contre la simplicité de la foi musulmane. Â la Mecque, rien de tout cela : une mâle et rude aristocratie, restée immobile dans sa fierté, son manque absolu d'imagination religieuse, son monothéisme exalté; des vengeances, des meurtres, une complète anarchie, comme à Tépoque qui précéda Tislam; nulle dispute de théologie, seulement des luttes de préséance et de généalogie. Ibn-Batoutah raconte à ce propos une curieuse histoire : « On rapporte, dit-il, qu'un jour le jurisconsulte Aboul-Abbas, s'entretenant à Médine avec quelqu'un, proféra une grosse erreur dans laquelle il tomba par suite de son ignorance dans la science des généalogies, et faute de savoir retenir sa langue. Il lui échappa de dire que flosein, fils d'Ali, ne laissa pas de postérité. L'émir de Médine, Tofaïl, informé de ce propos, le blâma avec raison, et voulut tuer le coupable. Sur les instances qu'on lui adressa, il se contenta de le chasser de Médine; mais on dit qu'il dépécha après lui quelqu'un pour l'assassiner; il est sûr au moins que depuis on n'a jamais eu de ses nouvelles. Que Dieu nous garde des fautes et des erreurs de la langue! »

Voilà les controverses des théologiens de la Mecque! C'est qu'es effet pour les chéri f s (nobles) mecquois, le premier article de foi est la généalogie, le plus souvent

du reste incontestable, qui les rattache au Prophète et aux familles héroïques. Cette religion du sang remporte de beaucoup dans leur esprit sur la considération de Torthodoxie; le Turc, quelque élevées que soient ses fonctions, n'est jamais à leurs yeux qu'un mameluk parvenu, et un chef arabe à qui un spirituel voyageur ^ demandait lequel méritait plus d'égards d'un paclia turc, bon musulman, ou d'un gentilhomme chrétien, répondit sans hésiter : a 11 suffit d'un seul instant pour qu'un polythéiste ou un idolâtre devienne un saint musulman, tandis qu'il faut des siècles pour faire un gentilhomme. 9 La relation du voyage d'Ibn-Batoutah à Médine présente aussi de bien curieux détails. On touche avec le pèlerin le clou d'argent qui indique la place de la tête de l'envoyé de Dieu. Mahomet, étant presque le seul prophète qui ait joui de son vivant de toute sa notoriété, et qui soit entré de plain-pied et sans intervalle dans sa réputation prophétique, est le seul aussi dont le tomt)eau soit parfaitement authentique et dont on pourrait à la rigueur toucher les ossements. Il est là, vraiment, 4 Médine, sous une plaque de marbre, et un jour peut-^re on verra à la clailé du soleil cet étrange cadavre, qui, plus puissant que l'aimant ridicule dont l'ignorance l'eu* toura, attire encoi*e des extrémités du monde des miilions de croyants. Abou-Bekr et Omar, ses deux camarades de litt reposent dans le même tombeau; alentour, Im Mohadjir et les Ânsai, tout l'âge héroïque de Tislamiame, Peu de religions, il faut Tavouer, ont des lieux saints aussi authentiques et aussi historiques. C'est le propre de l'islamisme de nous faire toucher du doigt ee qui ailleurs

Page 1