Recherches sur les langues tar tares, page
les sujets ne sont plus sous-entendus, ni les particules de nombre ou de temps abandonnées à la sagacité du lecteur ou de Tauditeur. Les mots groupés en forme de polysyllabes, les substantifs affectés de désinences spéciales, les conjonctions et les prépositions soigneusement mises à leur place, les adverbes distingués par des terminaisons, une foule d'auxiliaires et de mots analogues aux particules tant séparables qu'inséparables dans les verbes allemands, une construction enfin toujours conforme à Tordre naturel des idées, font du chinois familier la plus claire comme la plus facile de toutes les langues » *. Pourquoi donc n'avoir pas choisi cet idiome, qui semble réunir à une plus grande perfection l'avantage d'être l'instrument du commerce ordinaire de la vie? C'est exactement l'objection qu'on entend répéter tous les jours contre les langues classiques, et qui, bien que superficielle^ ne laisse pas d'être en apparence l'expression de ce qu'on a coutume d'appeler le bon sens ou l'esprit positif. Ne serait-ce point déjà une raison pour s'en défier, puisqu'il est rare que ces difiBcultés trop apparentes tiennent devant une discussion sévère ? On peut le croire. Mais, sans faire à l'opinion que nous combattons un reproche de sa prétendue évidence, opposons-y du moins un fait bien remarquable, je veux dire le choix par lequel les Chinois ont lait de leur langue ancienne la base de 1 éducation pour toutes les professions et toutes les conditions, et cela sans obéir à aucun motif religieux. £n effet, cette langue et cette littérature anciennes sont, à leurs yeux, beaucoup moins sacrées que classiques. Confucius est
t. Hecherches sur tes langues tartares^ ioc. cit.
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pour eux non l'objet d'un culte religieux, maïs d'un culte philosophique et littéraire. C'est comme exercice intellectuel et comme leçon de morale que l'étude des King a paru aux Chinois propre à servir de fondement à réducation. « La double difficulté qu'il faut vaincre pour les lire et en comprendre le sens est supposée exercer au plus haut degré les diverses facultés de l'esprit. L'inégalité du succès dans leur explication^ constatée par des concours réguliers, sert comme une sorte de caractère spécifique pour marquer la portée de l'intellif^ence et désigner le rang auquel chacun peut légitimement atteindre dans les emplois publics pour l'utilité de l'État. » A diverses époques, il est vrai, l'étude du style antique fut négligée et on y substitua les modèles écrits en style moderne ; mais ces innovations eurent toujours de f&eheux effets pour la culture intellectuelle et morale, et, au lieu de la gravité, de la modestie que les anciens candidats puisaient dans l'étude des King, on n'eut plus que des esprits légers et futiles, sans sérieux et sans principes. De même pourtant que chacune des nations européennes a bientôt ajouté aux auteurs anciens une classe d'auteurs modernes^ mais non contemporains, qu'une forme plus sévère et je ne sais quel vernis d'antiquité ont déjà consacrés ; de même les Chinois ont associé aux King un certain nombre d'ouvrages d'une date relativement récente, et se sont ainsi constitué un second ordre de classiques. Tous les faits d'ailleurs qui ont coutume de se produire autour de livres placés au panthéon littéraire se sont manifestés dans la manière dont les King ont été traités par les lettrés. Critique scrupuleuse des textes, innombrables commentaires, admi-
ration sans réserve, culte pour les auteurs; rien ne leur a manqué de ce qui constitue la religion classique.
Ce fait d'une langue ancienne choisie comme ODJet principal de l'éducation, et concentrant autour d'elle les efforts littéraires d'une nation qui s'est depuis longtemps formé un nouvel idiome, n'est pas du reste particulier à la Chine. C'est le fait général des langues classiques, lequel dérive , non pas, comme on voudrait le faire croire, d'un choix arbitraire, mais bien d'une des lois les plus générales de l'histoire des langues, loi qui ne tient en rien au caprice ni aux opinions littéraires de telle ou telle époque. C'est mal comprendre le rôle et la nature des langues classiques que de donner à cette dénomination un sens absolu et de la restreindre à un ou deux idiomes, comme si c'était par un privilège essentiel et résultant de leur constitution qu'ils fussent prédestinés à être l'instrument d'éducation de toutes les races. L'existence des langues classiques est un fait universel de linguistique, et le choix de ces langues, de même qu'il n'a rien d'absolu pour tous les peuples, n'a rien d'arbitraire pour chacun d'eux.
L'histoire générale des langues a depuis longtemps amené les savants à constater ce fait, que, dans tous les pays où s'est produit quelque mouvement intellectuel, deux couches de langues se sont déjà superposées, non pas en se chassant brusquement l'une l'autre, mais la seconde sortant par d'insensibles transformations de la poussière de la première. Partout une langue ancienne a fait place à un idiome vulgaire, qui ne constitue pas à vrai dire une langue diH'érente, mais plutôt un âge différent de la langue qui l'a précédée; celle-ci plus savante.
plus synthétique, chargée de flexions exprimant les rapports les plus délicats de la pensée, plus riche même dans son ordre d'idées, bien que cet ordre d*idées fût comparativement plus restreint; le dialecte moderne, au contraire, correspondant à un progrès d'analyse, plus clair, plus explicite, séparant ce que les anciens assemblaient, brisant les mécanismes de l'ancienne langue pour donner à chaque idée et à chaque relation son expression isolée. Peut-être le mot d'analyse n'est-il pas le plus exact pour exprimer cette marche des langues; on pourrait même en s'y arrêtant trouver quelques exceptions apparentes à la loi dont il s'agit. Ainsi l'arménien moderne a beaucoup plus de syntaxe et de construction synthétique que l'arménien antique, qui pousse très-loin la dissection de la pensée. De même on ne peut dire que le chinois moderne soit plus analytique que le chinois ancien, puisqu'au contraire les flexions y sont plus riches, et que Texpression des rapports y est plus rigoureuse. Hais ce qui est absolument général, c'est le progrès en détermination, et, par suite, en clarté. Les langues modernes correspondent à un état plus réfléchi de l'intelligence et à une conscience beaucoup plus distincte ; les langues anciennes tiennent encore de la spontanéité primitive, où l'esprit confondait tous les éléments dans une confuse unité et perdait dans le tout la vue analytique des parties ^
Quel que soit^ du reste, le procédé qui préside à la décomposition et à la succession des langues, cette suc-
1. De là cette loi, en apparence singulière, que les langues des peuples les moins avancés sont précisément les plus compliquées. V. Frédéric Schlegel, PhilosophiKhe VorUsungen insbes, iiber PhtL der Sprache, 3* leçon, p. 68.
cession est en elle-même un fait incontestable, et Ton pourrait à peine citer une partie considérable de Tancien monde civilisé où deux langues ne se soient ainsi remplacées Tune l'autre. Si nous parcourons, par exemple, les diverses branches de la famille indo-germanique, tout d'abord, au-dessous des idiomes de l'Inde, nous trouvons le sanscrit. Le sanscrit, avec son admirable richesse de formes grammaticales, ses huit cas, ses six modes, ses désinences nombreuses et ces formes de mots variées qui énoncent, avec l'idée principale, une foule de notions accessoires, représente une sorte d'âge d'or du langage. Hais bientôt ce riche éditice se décompose. Le pâli, qui signale son premier âge d'altération, est empreint d'un remarquable esprit d'analyse. « Les lois qui ont présidé à la formation du pâli, dit M. Eugène BurnoufS sont celles dont on retrouve l'application dans d'autres idiomes; ces lois sont générales, parce qu'elles sont nécessaires... Les inflexions organiques de la langue mère subsistent en partie, mais dans un état évident d'altération. Plus généralement, elles disparaissent, et sont remplacées, les cas par des particules, les temps par des verbes auxiliaires. Ces procédés varient d'une langue à l'autre, mais le principe est toujours le môme ; c'est toujours l'analyse, soit qu'une langue synthétique se trouve tout à coup parlée par des barbares qui, n'en comprenant pas la structure, en suppriment et en remplacent les inflexions, soit que, abandonnée à son propre cours et à force d'être cultivée, elîe tende à décomposer et à subdiviser les signes représentatifs des idées et des rapports, comme elle décompose et