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H. Duveyrler, les Touaregs du nord ^ p. 327 el suiv

des Kabyles ; mais ces derniers sont mieux à notre portée, et il serait certainement impossible aujourd'hui d'exécuter chez les Touaregs le travail qui vient d'être fait chez les Kabyles, et dont nous avons en ce moment le volumineux résumé sous les yeux.

L'entreprise de recueillir cet antique droit coutumier d'une des plus vieilles races du monde offrait de grandes difficultés. Beaucoup de tribus kabyles ont des petits Jivres de coutumes écrits en arabe. Le plus souvent pourtant il a fallu travailler sur la tradition orale, sur les délibérations écrites des villages, sur les actes des oulémas, sur les témoignages des personnes autorisées. Le généra] Hanoteau, dont nous avons déjà rencontré le nom dans presque toutes les directions de la science, et M. Letourneux, conseiller à la cour d'Alger, l'une des personnes qui ont le plus fructueusement travaillé sur l'épigraphie berbère, ont rempli cette tâche avec une conscience parfaite. Exempts de préjugés de race, les deux savants auteurs n'ont eu qu'une préoccupation, la recherche exacte de la vérité. Leurs fonctions leur offraient de grandes facilités pour la savoir. Les trois magnifiques volumes, imprimés à Tlmprimerie nationale, où ils ont déposé les fruits de leur enquête, feront le plus grand honneur à la France auprès de ce public européen dans l'approbation duquel les publications sérieuses sont trop souvent réduites chez nous à chercher leurs encouragements et leur appui.

MÉLANGES D'HISTOIUiL

L'organisation politique et sociale dont MM. Hanoteaii et Letoumeux nous ont présenté l'excellent exposé* peut sûrement compter entre les plus originales du monde. Je ne connais pas de tableau qui fasse méditer plus profondément sur les conditions des sociétés humaines et sur leurs inévitables compensations. Le monde berbère nous offre ce spectacle singulier d'un ordre social très-réel, maintenu sans une ombre de gouvernement distinct du peuple lui-même. C'est l'idéal de la démocratie» le gouvernement direct tel que l'ont rêvé nos utopistes; mais bâtons-nous de dire que les plus fanatiques partisans de ce paradoxe seraient vite convertis, s'ils pouvaient voir les résultats que leur chimère a produits en Afrique depuis des siècles, et la patriarcale simplicité où la vie humaine s'est trouvée renfermée par un régime que, dans leur ignorance puérile, ils s'imaginent être celui de la liberté de l'individu.

Il n'en faut pas nier la possibilité. Il y a une société au monde où le peuple est tout et suffit à tout, où le

1. MM. UaDOleau et Letoumeux ont décrit le système de la constitution kabyle tel qu'il existait avant l'occupation française ; ils ont montré ensuite les modifications introduites par la conquête. La première ^rtie est naturellement celle qui a pour nous le qIus d'intérêt. Nous avons imité les judicieux auteurs en présentant comme encore existantes des pratiques ou des institutions modifiées par notre administration, mais qui durent encore virtuellement dans l'esprit de la race, et ont en tout cas la valeur de faits ethnogra* phiques.

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gouvernement, la police, l'administration de la justice, ne coûtent rien à la communauté. Partout où la race berbère a échappé à la domination de Tétranger, nous la trouvons organisée en petites républiques indépendanteSy groupées par fédérations de peu d'étendue. La forme monarchique est dans cette race une exception , et, quand on la rencontre, on peut être sûr que la population qui la subit n'est pas constituée d'une manière normale, qu'elle a fait violence à ses instincts en vue de la défense nationale ou par esprit de domination. La passion de l'égalité a toujours empêché chez les Berbères la constitution d'une nationalité forte et homogène. Ils n'en ont pas les charges, ils n'en ont pas non plus les avantages. La facilité extrême qu'ont eue à toutes les époques les conquérants pour s'établir dans le nord de l'Afrique vient du manque total d'institutions centrales, d'armées, de dynastie, de noblesse militaire. On ne vit jamais société plus faible pour se défendre contre l'agresseur. D'un autre côté, rien de plus éloigné de l'avilissant despotisme de l'Orient, de ce culte de la force, considérée comme une manifestation de la volonté divine» qui est le grand mal des sociétés musulmanes. Les rois assez puissants que l'on voit en Numidie, en Mauritanie, en Gétulie, vers l'époque des guerres puniques, paraissent des condottierij des embaucheurs de cavaliers nomades, plutôt que de vrais chefs de dynasties héréditaires appuyées sur une féodalité.

L'islamisme est une religion très-peu républicaine. Toute lociété musulmane arrive vite au plus sanglant absolutisme. Il a fallu dans la race berbère une obstination démocratique bien prononcée pour avoir résisté à

cette tendance fatale. Une seule exception à la loi d'égalité qui domine la société berbère s'est faite en faveur des marabouts. A lorigine toute religieuse, la caste des marabouts est devenue avec le temps une véritable noblesse de naissance, avec ses préjugés et ses privilèges. Il n'est pas douteux que, si les Kabyles étaient arrivés à la monarchie, les marabouts n'eussent constitué une classe sociale très-vexatoire pour le reste de la communauté; mais la démocratie met un frein à ces prétentions. Les marabouts savent que les Kabyles se révolteraient contre eux, s'ils blessaient trop ouvertement les habitudes du pays. Ils sont restés ainsi dans un état analogue à celui des moines de la première moitié du moyen âge, avant que Tempire carlovingien en décadence eût conféré aux monastères les droits féodaux.

L'unité de la société kabyle est le village; l'autorité du village, c'est l'assemblée générale de citoyens ou djémâa. Cette assemblée émet des décisions souveraines et les exécute elle-même. Son autorité s'étend à tout, descend aux détails les plus intimes de la vie privée, et n'est limitée que par la coutume. Tout homme ayant atteint l'âge où il peut observer dans sa rigueur le jeûne du ramadhan fait partie de la djémâa et a voix délibérative. Il est vrai que ce droit, absolu en théorie, se réduit à peu de chose dans la pratique. « Sur le forum kabyle, disent MM. Hanoteau et Letourneux, il y a en réalité plus de comparses que d'acteurs véritables. » Le propre de la race berbère est d'avoir créé la quantité d'illégalités dont une société ne peut se passer, sans classe nobiliaire, sans règlement permanent, uniquement par la force des mœurs et par le consentement tacite des citoyens.

La djémâa ne délègue en réalité aucun de ses pouvoirs souverains, mais elle choisit dans son sein un agent, Yaminy chargé de faire la police, d'assurer Texéculion des arrêts, de veiller au maintien de Tordre et à l'exécution des règlements*. Cet agent n'est qu'un chef temporaire du pouvoir exécutif; il ne peut prendre aucune décision sans la djémâa. Une fois nommé et installé, Vamin choisit dans chacune des fractions du village une sorte d'adjoint, responsable envers lui et chargé de le seconder dans l'accomplissement de ses nombreux devoirs. Toutes ces fonctions sont gratuites. Si le gouvernement à bon marché est le meilleur de tous, les Kabyles ont réalisé la perfection. On verra plus loin à quel prix cette simplicité décevante a été obtenue, et comment la conséquence de ce singulier régime a été de maintenir la guerre civile en permanence dans chaque village et dans chaque tribu.

La durée des fonctions de Vamin n'est pas fixée. Il y a des exemples d'amtn qui sont restés dix ans et plus à leur poste. L'élection se fait sans compter les voix, après une série de pourparlers et de concessions mutuelles. La votation par scrutin est contraire à toutes les idées des Kabyles sur les prérogatives auxquelles donnent droit l'âge, la position, la naissance et la valeur personnelle des individus. Tout Kabyle peut être amin de son village; mais ici encore les mœurs restreignent le principe général. Pour être appelé à cette dignité, il faut présenter certaines conditions qui, bien que n'étant stipulées nulle

1 . Inutile de rappeler que la conquête française et surtout les mesures qui ont été la conséquence de la dernière révolte ont profondément modifié cette organisation.

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part, n'en sont pas moins exactement observées. D* abord on ne choisit que des gens relativement riches. L*ar mifij en -Tel, ne reçoit aucun traitement et est obligé à d'assez tbrtes dépenses. Ces fonctions soulèvent beaucoup de haines contre celui qui les remplit. Pour ménager leur popularité, les chefs de parti les déclinent et se contentent de faire nommer des candidats à leur dévotiou, qu'ils soutiennent et dirigent. Un amin est obligé de consulter ces personnages influents, que l'opinion publique plaœ au-dessus de lui. La djémâa d'un village kabyle est ainsi le théâtre d'intrigues tout aussi compliquées que le parlement le plus jaloux. Lorsqu'un amin a perdu la confiance de son village, on lui donne à entendre avec toute sorte d'égards qu'il a besoin de repos et que ses intérêts réclament son temps. S'il reste sourd à ces insinuations, un marabout lui exprime d'une manière plus claire le vœu de la population.

La djémâa se réunit une fois par semaine, ordinairement le lendemain du jour où se tient le marché de la tribu. Si, dans l'intervalle des séances régulières, il y a lieu de convoquer une réunion extraordinaire, Vamin en fait donner avis la veille par le crieur public. Tous les citoyens sont tenus d'assister aux réunions de la djémâa; celui qui s'abstient sans motif valable ou sans une permission de Vamin est mis à l'amende. L'amin préside la réunion, expose le motif de la séance et invite les citoyens à émettre leur avis. Le Kabyle est naturellement orateur, et ces tribunes de village voient souvent déployer une éloquence digne des agora les plus célèbres de l'antiquité. L'usage limite fort la liberté laissée à tous de parler. Pour prendre la parole, il faut être influent.

respecté, ftgé. Il parait que la convenance de ces débats parlementaires ne laisse rien à désirer. Tout excès de parole est sévèrement réprimé ou même puni de Tamende. Quand les esprits s'échauffent, les hommes influents s'entendent pour ajourner la discussion. Dans les affaires importantes, l'unanimité est nécessaire. L'opinion de la minorité» quelque faible qu'elle soit, est toujours prise en sérieuse considération. S'il n'est pas possible de se mettre d'accord, la discussion est abandonnée. Dans les cas où une prompte solution est nécessaire, on convoque les notables de la tribu. Ceux-ci, assistés d'un ou deux marabouts renommés par leur sagesse, forment une espèce de tribunal qui prononce sans appel. Parfois on s'en réfère à la djémâa d*un autre village. Souvent on convient de s'en remettre à Tarbitrage d'un homme investi de la confiance générale. Le règlement de presque toutes les affaires en Kabylie se fait ainsi par une suite de transactions où l'opinion publique et l'autorité des notables jouent le rôle principal.

Voilà une démocratie naïve sans doute, et qui n*a jamais pu procurer aux populations qui s'y sont abandonnées des jours bien glorieux; on voit déjà cependant combien elle diffère du rêve des radicaux européens. La commune kabyle, qui a priori parait une impossibilité, existe assez fortement; mais elle existe grâce à l'empire incontesté de la coutume, à une très-puissante organisation de la famille, et à une sélection de personnes désignées par une supériorité quelconque à la considération publique. Une pareille société n'a pas dans son sein de force matérielle qui puisse lui donner une paix durable; mais elle a dans ses règles sévères, dans ses usages, une

base de respect suffisaote pour durer. A défsiut de la noblesse militaire des peuples aryens, et du chef à la façon arabe, désigné à la fois par la uaissance et par la valeur personnelle, le village kabyle a ses notables, aristocratie sans titre déiini , résultant de Testime, des services rendus, supposant pour condition une certaine aisance qui permet à l'individu de vivre sans travailler journellement de ses mains. II y a même des familles ayant donné des chefs temporaires au pays, et vers lesquelles les yeux se tournent d'euK«mêmes aux moments de crise. Seulement le nombre de ces notables n*est pas limité; aucune condition n'est imposée pour en faire partie ; Topinion seule est juge à cet égard. — En réalité, tout se juge par la djémâa restreinte des notables. L'approbation de l'assemblée générale n'est plus qu'une formalité. Des rôles analogues à ce que nous appelons ce l'opposition » seraient accueillis par des huées; l'ex* clusion de la jeunesse des affaires est le trait de ces sortes de constitutions patriarcales. La révolution y est impossible; malheureusement les plus grandes folies (les dernières révoltes de la Kabylie l'ont prouvé) ne sont pas du même coup frappées d'impossibilité.

L'étendue des pouvoirs de la djémâa est sans limite. Elle cumule le pouvoir politique, le pouvoir administratif, le pouvoir judiciaire; elle pi'ononce la peine de mort, punit d'amende les moindres infractions aux règlement$ mnnicipaux; elle statue dans les affaires civiles, ou délègue ses pouvoirs à des juges arbitres, et se réserve Texécution. Dans les attributions de la djémâa et de Vamin, nulle distinction de ce que nous considérons conune du domaine de la loi et du domaine de la morale privée.

Des déloyautés , des manquements aux devoirs du galant homme, des fautes contre Thospitalité, deviennent dans une telle société de^ délits punis par l'amende. L'amende, appartenant à la djémâa, est à dessein multipliée. Elle constitue une sorte de reprise exercée par le pauvre sur le riche, et c'est par. elle que la société kabyle fait au socialisme la part qu'il est bien difficile à une démocratie de lui refuser.

Cette organisation politique si simple repose, en effet, sur un esprit de solidarité qui dépasse tout ce qu'on a pu constater jusqu'ici dans une société vivante ou ayant vécu. Les institutions d'assistance mutuelle sont, dans la société kabyle, poussées à un point qui nous étonne; la coutume à cet égard a force de loi et renferme des dispositions pénales contre ceux qui voudraient se soustraire aux obligations de ce que nous appellerions la charité et la générosité. Le pauvre est nourri en partie par la communauté, du fruit des amendes, des distributions gratuites, d'une réserve de la propriété générale, frappée de séquestre en sa faveur. La thimecheret ou « partage de la viande ^> est une des institutions particulières aux Kabyles. La pauvreté de ces tribus est telle que Tabatage d'une bête y est un acte public, réglé de la façon la plus minutieuse. La plupart des « partages de viandes » se font sur les deniers publics. Ces distributions présentent de bons et de mauvais côtés. <r Une partie des amendes frappées par le village y étant affectée, disent MM. Hanoteau et Letourneux, tout le monde est Intéressé à la répression des crimes et délits; mais, d'autre part, les juges qui infligent ces amendes étant les convives qui profitent de la thimecheret^ la perspective d'un bon repas

exerce quelquefois sur leurs décisions une fâcheuse influence. »

Il est rare que les sociétés où la souveraineté réside dans Tunivcrsalité des citoyens échappent à Fabus de faire servir ainsi le bien de tous à des tins privées. La pauvreté du sol départi à la race berbère a développé outre mesure dans son droit coutumier les dispositions érigeant en obligation Taide fraternelle. Une foule de traits de la législation kabyle nous montrent le village organisé comme une famille, et à quelques égards comme une communauté. Si, dans l'intervalle de deux marchés, une famille veut tuer une bête pour son usage particulier, elle est tenue d'en informer l'amin. Celui-ci en fait donner avis au village par le crieur public, afin que les malades et les femmes enceintes puissent se procurer de la viande. Le propriétaire de Tanimal abattu ne peut se refuser à céder la quantité demandée. Les tribus voisines des passages des montagnes que la neige rend dangereux pendant Thiver ont soin d'y construire des bâtiments où les voyageurs trouvent, avec un abri, une provision de bois pour se chauffer et faire cuire leurs aliments. Quand les ouragans font craindre des accidents, les hommes des villages les plus rapprochés vont à la recherche des voyageurs égarée, et chaque hiver ils en arrachent plusieurs à la mort.

Dans un pays où il n'y a pas d'hôtelleries, l'hoepitalité devient une charge publique, et, chez des populations aussi pauvres que celles dont nous parlons, c'est une charge pénible. Les Kabyles s'en acquittent d'une façon vraiment touchante. Une sorte de réserve est légalement faite sur la fortune publique pour celui qui traverse la

tribu. I/étranger, dès qu'il entre dans le village, a sa part dans le bien commun. Les Kabyles poussent jusqu'à Théroïsme Tapplication de ce beau principe. Pendant l'hiver de 1866-1868, lorsque la famine décimait les populations indigènes de l'Algéiie, les Kabyles de la subdivision de Dellys eurent à nourrir des mendiants étrangers accourus de tous les points de l'Algérie et même du Maroc. Les villages venaient au secours des réfugiés sans s'ingiuiéter de leur origine, avec une charité pleine de délicatesse. Pas un seul de ces malheureux n'est mort de faim sur le sol kabyle; ces actes de charité étaient accomplis simplement, sans bruit, sans ostentation et comme un devoir tout naturel.

Voilà qui est admirable et montre tout ce qu'il y a d'excellentes qualités de cœur dans la race berbère. Les pages héroïques et touchantes de l'histoire du christianisme alncain s'expliquent par cet esprit d'humanité, de douceur. D'autres dispositions du code kabyle, instituant ce qu'on peut appelei' le droit de corvée réciproque, et sanctionnées, comme les lois de secours mutuels, par l'amende ou l'exil, viennent du même fonds, combiné avec les habitudes d'une vie étroite et besoigneuse. Un Kabyle qui bâtit une maison a droit à l'assistance du village entier. Le village doit lui fournir des manœuvres pour servir les maçons. Dans certaines localités, il y a un tour de corvée établi et réglé par Vamin, Ailleurs les travailleurs sont des hommes de bonne volonté ; mais chacun sait qu'en cas de refus il serait désigné d'office et puni d'amende. Les femmes apportent l'eau nécessaire à la construction. Les tuiles sont fabriquées et déposées à pied d'œuvre par les gens du village. Les bois de charpente, les meules de

moulin, sont portés par les hommes valides, sur la réquisition de Yamin, Nul ne peut refuser le passage sur sa propriété. Les travaux des champs se font également avec le secours de la prestation mutuelle. Chacun au besoin requiert le village et souffre d'en être requis. Cette institution et le mot berbère qui la désigne ont passé chez les Arabes; mais, entre les mains de tribus organisées d*nne façon féodale, Tinstitution a changé de nature, elle n'est chez les Arabes qu'une corvée gratuite au profit des chefs et sans nul avantage pour la coramunautéi

La conséquence de cette organisation a été de favoriser très-peu le développement de la richesse, mais aussi d'empêcher la formation d'un résidu social voué par décret fatal à la misère. Le monde berbère n'a pas, à proprement parler, de classe pauvre, distinguée de la classe aisée par son extérieur, ses manières^ son langage et ses habitudes. En assistant à une djémàa, il est trèsdifficile de dire qui sont les pauvres et qui sont les riches, La différence d'éducalion et d'instruction n'existant pas, la noblesse féodale n'ayant laissé aucune trace, il y a dans une telle société des différences de fait, non des différences de droit. Le dernier mendiant vient s'asseoir familièrement à côté du premier personnage, sans que celui-ci s'en étonne. La misère est un accident auquel tout le monde est exposé; l'indigent n'est en rien humilié par le secours qu'il reçoit. Aucune société ne s'est montrée à cet égard plus libérale que la société kabyle. La part du pauvre est faite par la loi extrêmement large, les fondations privées l'élargissent encore ; on sent que la société n'est chez de telles populations qu'une extension de la famille. Il n'y a pas d'enfants naturels ; l'enfant né

LÀ SOCIËTË BERBÈRE. 339

hors mariage est toujours mis à mort, même dans les cas rares où la mère obtient son pardon.

L'honneur est, après le principe d'association mutuelle, la base de la société kabyle * ; avec ces deux principes, les Berbères sont arrivés à se passer à peu près de la force. De même que l'assistance mutuelle, le code kabyle rend rhonneur obligatoire et y met une sanction. Telle est. la base de Vanafia, rouage essentiel de cette organisation primitive, et qu'on peut définir un engagement d'honneur d'un protecteur envers son protégé, ayant une valeur légale. On s'étonne au premier coup d'œil que la loi s'occupe d'une relation d'un ordre purement moral et privé entre deux citoyens; mais dans une pareille société, presque dénuée de force publique , VanaHa est la garantie suprême. Celui qui raffaiblit affaiblit la chose publique, lui enlève son principal étai. Supposons toutes nos garanties sociales disparues, les villages, les quartiers formant des ligues pour se défendre; la parole d'honneur prendrait une valeur ofiBcielle, et les ligues seraient amenées à se donner le droit de punir la violation d'un engagement moral. Les garanties publicfues étant trùs-faibles chez les Kabyles, les pactes individuels y suppléent. Celui qui a engagé son anàia est obligé sous peine d'infamie d'y faire honneur. S'il est dans l'impuissance d'y donner suite, Vanaïa passe à sa famille, à sa tribu, à son village, aux diverses confédérations dont il est membre. La violation de leur andia est la plus grave injure qu'on puisse infliger à des Kabyles. Un homme qui, selon l'expression consacrée, brise Yanaia de son vil-

4. Voyez le beau passage d'Ibn-Khaldoiin sur le caraclore de la race l)erbèref U I, p. 199-200 de la traduction de M. do Slane.

U$ NÊLA9IGE5 D'HISTOIRE.

bge oa de sa tribu, est puni de mort et de la eoDfiseatioD de tous ses biens ; sa maison est démolie, c Ou ne peut refuser à rînstîtiitioD de Fmuita, diseot MM. Haiioteaa et Letoamem, on caractère de retable grandeiu. Cest tine forme originale de l'assistance motuelle, poussée jusqu'à l'abnégation de soi-même, et le^ actes héroÉiques qu'elle inspire font le plus grand bonneui au peuple kabyle. Malbeureusemeot la nécessité même de oe< dévouements est Findice d'un état social peu avancé, où l'individu est obligé de se substituer à la loi pour protéger les personnes. » Uanaia est aussi la cause de la plupart des petites guerres qui formaient le fond de Thistoire kabyle avant que l'occupation étrangère fût venue y mettre lin.

La guerre est, en effet, Tétat naturel d'une société composée de petites unités communales, sans pouvoir supérieur qui ait le droit de sinterposer entre elles et de juger leurs différends. Il n'y a pas à cela une exception dans rhistoire. Le régime des villes, des communes, des tribus indépendantes, est le régime de la guerre de tous contre tous. Les hommes s'entre-tuent, dès qu'ils n'en sont pas empêchés par un État fort, qui les domine. Nous avons dit que le village est la seule unité véritable du monde kabyle; nous montrerons bientôt certaines aggio-

mérations supérieures au village; mais ces agglomérations sont d'importance secondaire et sans autorité réelle ; elles n'empêchent pas les guerres civiles de d;ét7uîa à djémâa. Tout berbère est, de la sorte, un guerrier, et les guerres sont très-fréquentes. Heureusement elles sont peu meurtrières. L'esprit de conquête n'existant pas et les intérêts généraux ne fournissant pas matière à discussion, les Kabyles ne se battent entre eux que pour des questions d'amour-propre : violations vraies ou prétendues de Tanata, enlèvements de femmes, rixes particulières. La grande majorité des combattants n'a aucun intérêt direct à la lutte. Us vont au feu sans haine, par esprit de solidarité et par point d'honneur. Ces guerres sont de véritables duels de village à village, de tribu à tribu. Après que la fusillade a duré un temps raisonnable et que les pertes sont à peu près égales de part et d'autre, les deux partis se retirent, emportant leurs blessés et leurs morts. Les choses se retrouvent alors exactement dans l'état où elles étaient avant la guerre, et la lutte n'a eu d'autre résultat que l'honneur satisfait.

La tribu est, au milieu de cette anarchie communale, le seul élément pacificateur. La tribu kabyle est formée par la réunion de plusieurs villages. Lorsqu'une querelle éclate entre deux villages, la tribu se porte comme médiatrice. Elle intervient aussi dans les discussions intérieures des djémâa. La tribu soutient de plus chaque village dans les affaires qui intéressent son honneur contre des étrangers. Les marchés, toujours situés hors des villabres, lui appartiennent. Les villages, de leur côté, contribuent aux dépenses de la tribu, et lui doivent les prestations en nature ; mais la tribu ne s'immisce pas

dans les affaires des villages. 11 n'y a, dans la tribu, rien d'analogue à ce qu'est Yamin dans le village. En certains cas de guerre, les notables choisissent pour centraliser les ressources et veiller aux intérêts généraux un « amin de la tribu » ; mais ces fonctions, qu'on peut comparer à celles d'un chef d'état-major, cessent avec la cause qui leur a donné naissance. Les tribus se font et se défont, se démembrent, s'incorporent à d'autres tribus, parfois disparaissent, tandis que, pour la disparition du village, il faudrait l'extinction de toutes les familles qui le coinposent, c'est-à-dire une véritable impossibilité.

Il est très-rare que la tribu se réunisse en assemblée générale. Dans les temps ordinaires, lorsqu'il y a lieu de prendre quelque mesure, les notables des différents villages, délégués par leur djémâa respective ou désignés par leur j)Osition pour prendre part aux conseils du pays, se réunissent et délibèrent. Ces espèces de conseils fédéraux se tiennent en plein air, dans des endroits consacrés par l'usage. Malgré Textrôme simplicité de ses institutions, la tribu kabyle inspire un véritable patriotisme. Tout le monde tient à honneur de la défendre, de la venger, de faire respecter son anaïa. Si une tribu déclare la guerre à une tribu voisine ou est attaquée, toute guerre de village à village doit linir, tous doivent se réunir contre l'ennemi commun.

Le patriotisme kabyle ne va pas au delà de la tribu. Il existe bien entre les tribus des confédérations qui sont à la tribu ce que la tribu est au village ; mais le lien en est très-relùché. Toutes les tribus d'ailleurs n'entrent pas dans ces confédérations; plusieurs restent isolées et se cojitenlent d'assurer leur sécurité par des alliances, et

surtout en s'appuyant sur l'élément de beaucoup le plus fort et le plus sinp^ulier de la constitution kabyle, ce qu'on appelle le çof.

Dans une société où l'autorité organisée d'une façon durable ne dépasse pas l'agglomération communale, où la tribu n'est constituée qu'à demi, où rien n'existe qui ressemble de près ou de loin à l'État, l'individu a éprouvé le besoin de chercher dans d'autres associations une garantie que ne donne pas suffisamment Vanaia de son village ou de sa tribu. C'est ce qu'on appelle les çof ou a partis ^ ; mais il faut se garder de donner à ce dernier mot le sens qu'il a chez nous : à quelques égards » on traduirait mieux le mot çof par « coterie » ou « société d'assurance mutuelle ». Comme il n'y a chez les Kabyles rien qui ressemble à des partis politiques, tout le monde étant d'accord pour rester dans la coutume, ni de partis religieux, personne ne songeant à discuter l'islam, ni de partis économiques, le commerce et l'industrie étant à l'état d'enfance , ni de partis sociaux, la ditFérence des classes n'existant pas, les distinctions des çof ont quelque chose de tout matériel. Souvent ils ne se désignent que par le nom clu membre le plus connu. Le po/* kabyle n'est, à vrai dire, qu'une association en vue de toutes les éventualités de la vie. 11 n'a rien do durable. On change de çof sans honte, quand on n'y trouve plus d'abri efficace, ce qui n'empêche pas qu'on n'y dépense beaucoup de passion, et que le çof ne soit une source de gii erre? à perpétuité.

Ce n'est pas ici le beau côté de la société berbère. Le çof est l'inconvénient ins(^parable d'une constitution où l'État fait si peu pour l'individu que celui-ci est obligé de

demander à des combinaisons individuelles un patronage efficace; or le çof introduit une vénalité eflVénée : i! condurt à la négation de toute idée de droit et de justice. Pour soutenir un membre du çof, on ment, on porte de faux témoignages, on se parjure. Le çof, de son côté, n'abandonne jamais ses adhérents. Si l'un d'eux meurt pour la cause du çof^ celui-ci adopte ses entants, les nourrit, les entretient aux frais de la coterie. En toute occasion, l'associé est sûr du concours le plus actif de ses coassociés. Lorsqu'une tribu est en proie à la guerre civile, les çof envoient fréquemment des contingents armés pour soutenir leurs sociétaires respectifs. En tout cas, si le sort des armes tbrce un parti à s'expatrier momentanément, il est sûr de trouver chez ses amis un accueil empressé.

Les çof s'étendent d'un village à un village, d'une tribu à une tribu, d'une confédération à une confédération, et même à toute la Kabylie. Cependant ces associations n'ont pas lieu indistinctement entre toutes les tribus ; il y a des groupes en dehors desquels le lien en question ne s'établit pas. D'ailleurs la solidarité dans toute l'étendue d'un groupe n'est pas à beaucoup près aussi complète qu'entre les çof d'une même tribu ou d'un même village. Les fonds nécessaires au çof sont fournis par des cotisations volontaires. Les chefs n'en rendent pas compte ; ce sont de véritables fonds secrets employés à nouer des intrigues, à corrompre des consciences, à préparer des trahisons, à négocier l'assassinat d'un ennemi dangereux. Les chefs du çof deviennent ainsi des espèces de petits souverains assez puissants, et il est singulier que jamais chef de çof n'ait réussi à former tige de royauté.

On arrive à cette position par la bravoure, par l'habileté dans l'intrigue, par Tinfluence de la famille à laquelle on appartient, et aussi par la richesse. Un chel de çof est un personnage fort occupé, et ses dépenses sont trèsconsidérables. Toutes les affaires du pays aboutissent à lui, et c'est avec lui bien plus qu'avec les amin de village et de tribu qu'une politique habile devrait traiter. Beaucoup de chefs de çof font preuve d'une rare souplesse d'esprit et d'une vraie connaissance du cœur humain.

Le çof paraît avoir eu autrefois une importance plus grande encore que de nos jours, et avoir produit de grandes ligues s'étendant d'un bout à l'autre de la Barbarie. C'est là un fait analogue aux factions des hlanx^s et des 'mirs dans les républiques italiennes, des Kayssi et des Yémani chez les Arabes de Palestine. Partout où l'État central n'a pas été assez fort pour garantir l'entière sécurité des personnes et des intérêts, de pareilles coteries sont inévitables. Il est possible que ces rôles puissants des Masinissa, des Syphax, des Jugurtha, se soient rattachés pour une part à des causes analogues, et qu'il faille envisager ces hommes célèbres comme des chefs de çof attachés tour à tour à la fortune des Romains ou des Carthaginois. 11 n'est pas donné à tous les pays d'étr(; des nations ; or partout où un esprit national ne s'empare pas de la société humaine pour Y informer, comme on disait au moyen âge, c'est- à-dire pour lui donner une forme, une âme, un principe vivant, il est inévitable que les factions, les coteries, les groupements les plus artificiels prennent la place de la patrie et remplissent les fonctions que celle-ci ne remplit pas. Le çof ka-

bile parait de la sorte un des traits essentiels de la race berbère et une des suites de l'impuissance qu'elle a toujours montrée pour se créer des dynasties nationales.

Nous venons d'exposer, d'après d'excellents observateurs, un système social qui, durant des milliers d'années, a paru une garantie suffisante à toute une fraction de l'espèce humaine. Par quelques côtés, ce système a de l'analogie avec celui de toutes les peuplades patriarcales et à demi nomades qui, sans dépasser la vie de la tribu, sont arrivées à une certaine civilisation. Il ne faut pas, en pareille matière , exagérer l'idée de race. La race, en ce qui concerne les lois et les coutumes, est primée par le genre de vie et surtout par le degré de culture. Ce que nous savons de la constitution fédérale des Gaulois rap* pelle singulièrement l'état social que nous voyons exister encore chez les Berbères. La vie de l'Arabe bédouin a beaucoup d'analogie avec celle du Touareg. Les Kirgbiz ont des mœurs fort analogues à celles que nous voyons attribuées dans la Genèse aux ancêtres supposés du peuple hébreu, et pourtant il n'y a aucune communauté de race entre les Gaulois, les Berbères, les Arabes, les Kirghiz. De telles analogies viennent moins d'une consanguinité que d'une similitude d'état social et d'une façon identique d'entendre l'autorité du village ou de là tribu comme une extension de celle de la famille. Les races sont des moules d'éducation morale encore plus qu'une

afl'aire de sang. Voici un fait attesté par les honorables auteurs du livre que nous analysons. Parmi les Kabyles des environs du Fort-Napoléon se trouvait, il y a quelques années, un déserteur natif d'Angers. Â part un penchant à Tivrognerie , qu'il satisfaisait dans les cabarets du fort, il avait perdu toutes les habitudes de sa jeunesse, et rien ne le distinguait plus d'un vrai Kabyle. Il avait des enfants qui ne savaient pas un mot de français, se montraient en tout musulmans fanatiques » et n'étaient pas moins hostiles à la domination française que le reste de la population.

A quelques égards, la constitution berbère n'est donc autre chose qu'un type conservé jus(|u'à nos jours des vieilles sociétés qui couvrirent le monde avant les royautés administratives, telles que l'Egypte, et les grands empires conquérants, tels que l'Assyrie, la Perse et Rome. Cela suffirait pour en faire un très-curieux monument historique ; mais la constitution berbère possède un trait qui lui assure parmi les lois des peuples conservateurs et traditionnels une place à part. Ce trait, c'est la démocratie. Sans dynastie, sans classe militaire, sans noblesse, la société berbère a duré des siècles. Les populations patriarcales ont d'ordinaire une aristocratie , seule chargée de la tradition et de l'honneur de la tribu. Le Berbère ne connaît pas d'aristocratie héréditaire, et tout porte à croire que c'est là chez lui un système primitif. En dehors des pays révolutionnaires, en effet, nous avons beaucoup d'exemples de tribus qui ont passé de la démocratie au pouvoir de chefs héréditaires et plus ou moins absolus, tandis qu'on n'a pas d'exemple de tribus qui soient arrivées de l'aristocratie à la démocratie. On est surpris

d'abord qu'une société ait pu vivre dans des conditions aussi simples que celles que nous avons décrites. La société berbère doit sa longévité à sa pauvreté. La race berbère a été la moins favorisée de toutes sous le rapport du sol qui lui est échu. Elle n'y trouva pas de peuplades antérieures pour les réduire on servage. N'ayant pas de sert's, elle n'eut pas de nobles. Exempte en même temps de toute tendance conquérante, elle n'eut pas besoin de chefs militaires*. Enfin n'oublions pas que la race berbère remplace ce qui lui manque en fait de garanties politiques par le droit coutumier le plus serré qui fut jamais, par un droit qui laisse aussi peu que possible de liberté à l'individu, qui organise la surveillance sur la vie privée. Ces deux aspects de la vie sociale se font une sorte de compensation. Une nation qui a des mœurs très-étroitement surveillées peut se contenter d'intitutions politiques élémentaires; une nation qui a un grand appareil de force publique, une royauté, une noblesse, peut se permettre une plus grande liberté de mœurs.

A nos yeux, en effet, ces vieux droits coutumiors, dont la législation hébraïque contenue dans le Pentateuque est la forme la plus parfaite, ont ce que nous osons appeler un défaut fondamental, c'est qu'ils sont à la fois un code de lois civiles et un code de morale. La liberté de l'individu nous paraît atteinte et la vertu diminu«^e, si la loi se mêle de la moralité, de la charité, de la générosité, de l'honneur. La loi défend ce qui est subversif

1. Les Touaregs, par la tenlation qu'ils ont eue de réduire en esclavage des peuplades soudaniennes, sont arrivés à posséder une classe militaire et des serfs.

de la société et contraire au droit d'autrui, voilà tout; quand le code attribué à Moïse recommande la douceur pour Tesclave, la courtoisie pour l'étranger, la fraternité pour risraélite, quand il frappe de peines terribles des délits moraux ou religieux, nous pouvons admirer le moraliste, mais le législateur nous parait s*égarer. Nous éprouvons la même impression devant plusieurs articles des coutumes kabyles. Si un Kabyle abandonne sans secours un voyageur, môme d'une autre iribu, le village de ce dernier ou quelquefois la tribu entière porte plainte à la djémâa du coupable, qui est souvent puni et toujours fortement réprimandé. Des muletiers qui rencontrent sur la route un homme dont le mulet s'est abattu ou ne peut plus marcher doivent se partager la charge et remettre le fardeau en lieu sur. Que la religion et la morale fassent de telles recommandations, rien de mieux ; mais nous sommes choqués de les voir figurer dans un code : la pénalité nous paraît enlever tout mérite à la \K>une action. J'en dirai autant des mesures sévères prises |X)ur assurer la règle des mœurs. Les plus graves abus ont moins d'inconvénients qu'un système d'inquisition qui abaisse les caractères. L'homme de cœur veut à tout prix croire sa vertu désintéressée.

Là est le malentendu des théoriciens politiques qui se représentent comme libéral ce qui est le contraire d'un grand État organisé. Les petites sociétés républicaines, fondées sur les mœurs, presque sans gouvernement, sans noblesse provenant d une conquête, sont les plus tyranniques de toutes, celles où l'individu est le plus impérieusement pris, formé, élevé, surveillé par la communauté. C'est dans de telles sociétés que ileui'issent ces législations

à la fois morales, religieuses, civiles, pénales, politiques, se donnant le droit de censurer l'individu, qui rappellent les règles d'un chapitre de religieux et qui sont la plus complète négation de la liberté. Le grand service que Rome rendit au monde fut de faire disparaître ces vieilles coutumes locales et de créer la notion du droit libéral, fixant des pénalités pour les délits que la société ne peut supporter sans se détruire, protégeant chacun da :& sa personne et dans ses biens, et abandonnant le reste à la morale individuelle. L'Église chrétienne, devenue oflicielle à partir du v* siècle, fit revivre le droit de la communauté sur les mœurs de l'individu ; l'œuvre principale de la civilisation moderne a été de supprimer une telle ingérence. L'acte le plus coupable moralement ue relève que du mépris public, s'il n'implique un déht formel prévu par la loi. Cette différence entre les sociétés anciennes et les sociétés modernes vient d'une cause toute simple. Nos puissants États modernes protègent assez l'individu pour que la coutume devienne une garantie superflue. Dans une société comme celle des Kabyles, où il n'y a pas de force publique, il est de la plus haute importance qu'un Kabyle garde son ana'ia, et il est juste que celui qui y manque soit puni par l'amende, car cette anaïa est la condition qui permet à la société d'exister sans force publique ; elle constitue, qu'on me permette l'expression , une économie de gendarmes, et celui qui ne paye pas cette quote part de la sûreté publique est en reste avec la société. En principe, la vertu est d'autant plus nécessaire que l'État est moins fort. L'État est, si j'ose le dire, un équivalent de vertu; il la rend moins nécessaire , et restitue à la liberté de l'individu

LA SOCIÉTË BERBÈRE. 351

ce qu'il lui prend en impôts et en sujétions militaires. On peut dire en ce sens que les grands États ont créé la liberté de Tindividu. La tribu, la cité, ont été impuissantes pour cela; car la tribu, la cité, ont trop d'intérêt à ce que l'individu observe les usages traditionnels. Seul aussi le grand Ëtat permet la richesse, qui n'est qu'une application de la liberté de l'individu. — Or le grand État peut-il être un résultat de la démocratie ? Peut- il se maintenir avec la démocratie ? Il est permis d'en douter. Le grand État est l'ouvrage de nobles et dedynastes ayant su s'élever au-dessus des préjugés locaux et des coutumes patriarcales des peuplades et des cantons. C'est à leurs royautés que certains pays doivent leur civilisation. Aussi voyons-nous la démocratie moderne incapable de conserver les grands États sortis des royautés du moyen âge. Si le système républicain triomphe en Europe, il est probable que les grandes unités formées par les rois se briseront. Œuvres de dynasties, ces agglomérations périront avec les dynasties. Le peuple voudra des unités plus restreintes ; la province deviendra l'unité politique ; souvent on descendra jusqu'à la commune. La haute culture, la civilisation, courront alors de sérieux dangers, car partout en Europe, excepté en Italie, la haute culture et la civilisation sont venues d'initiatives aristocratiques. Athènes, Florence, les républiques grecques et italiennes, prouveront éternellement que des communes peuvent être des centres brillants, et que même [a création originale ne se produit à Taise qu'en de tels milieux ; mais il est à craindre que, dans ces vastes Scythies parsemées de colonies grecques où nous vivons, le règne de la province et de la commune ne soit la des-

truction de Tédifice que des générations d'élite ont péniblement élevé par des efforts séculaires. Un jour, peutêtre» nos institutions, réduites à Tétat de ruine, seront aussi peu comprises des futurs héritiers de tant de sacrifices, que les vieux édifices romains de Syrie, construits en pierres de vingt pieds de long, le sont des nomades qui dressent' parmi ces blocs gigantesques un abri d'un jour pour eux et leurs troupeaux.

De toutes les nations asiatiques, la Chine est celle dont les institutions, au moins dans leur mécanisme extérieur, offrent avec la civilisation européenne les rapports les plus remarquables. Les découvertes de la science moderne sur d'autres parties de TOrient n'ont fait que signaler à notre connaissance un ordre de vie intellectuelle et sociale entièrement différent de celui des nations occi« dentales. Au contraire, les premières recherches dont la Chine fut l'objet semblèrent révéler une autre Europe, et les explorations des sinologues du xix* siècle n'ont fait que montrer des analogies encore plus profondes. Je n'entends point seulement parler ici des inventions

1 . Essai sur l'histoire de l'instruction publique en Chine et de la corporation des lettrés^ par M. Edouard Biot. Paris, 1847.

isolées où ce peuple semble nous avoir devancés» mais dont l'identité avec celles des modernes est plus ou moins contestable, bien qu'elles attestent au moins une direction semblable des esprits. On est sans doute plus frappé de retrouver en Chine, et cela dès la plus haute antiquité, plusieurs de nos institutions, notre système administratif, notre forme générale de gouvernement et de société, une histoire, en un mot, conduite par des mobiles analogues à ceux qui dirigent la nôtre, tandis que les idées européennes sont si étrangement dépaysées en s'appliquant aux autres peuples de TAsie. La Chine est en quelque sorte une Europe non perfectible : elle a été dès son enfance ce qu'elle devait être à jamais, et telle est la raison de son infériorité. Elle n'a pas eu l'avantage de commencer par la barbarie et de ne posséder d'abord que le germe de son développement ultérieur, sauf à conquérir la perfection par de longs efforts. De là cette terne médiocrité qui ôte à sa' vie toute couleur tranchée, et qui, rélevant du premier coup bien au-dessus de notre barbarie primitive, la retint ensuite si loin en arrière de notre civilisation actuelle.

Ces ressemblances de la civilisation chinoise avec celle de l'Europe moderne ne sont nulle part plus frappantes que dans le système d'instruction publique qu'elles ont Tune et l'autre adopté. C'est à peine si nous trouvons chez nos ancêtres immédiats dans Tordre de l'esprit, je veux dire les Grecs et les Romains, quelque trace des institutions qui règlent l'instruction chez les peuples modernes. L'école était le plus souvent, chez eux, individuelle et privée ; l'éducation physique et morale avait seule un caractère officiel. Du reste, nul grade, nul con-

cours reconnu par l'Ëtat et constituant un titre ou du moins une condition à la nomination aux fonctions publiques. L'idée des universités est une des plus originales qu'aient eues les nations occidentales, une de celles qu'elles ont tirées le plus exclusivement de leur propre fond. Et pourtant, longtemps avant notre ère, on trouve chez les Chinois un système analogue, établi sur le principe d'une instruction autorisée, d'un corps conférant des grades valables aux yeux de TËtat et servant pour Tadmission aux charges du gouvernement. Ce système, ils Font même appliqué d'une manière bien plus large que ne l'ont fait les peuples de l'Europe, et ils lui ont donné une extension qui, à nos yeux, ne saurait être qu'un excès. L'histoire de l'origine et des vicissitudes successives de ce système d'instruction publique à travers les diverses dynasties qui se sont succédé sur le trône de la Chine a fourni à M. Edouard Biot le sujet d'un livre à la fois savant et utile, non moins précieux pour ceux qui s'oc« cupent des questions d'instruction publique que pour le sinologue et l'historien. Ce dernier genre d'intérêt a principalement dirigé l'auteur. Son livre est avant tout un livre d'érudition, destiné au savant qui fait de la littérature chinoise l'objet d'une étude spéciale. Celui qui ne cherche que les résultats peut d^abord regretter que, au lieu de présenter ses conclusions dégagées des travaux qui l'y ont amené , l'auteur ait préi'éré donner l'analyse des documents chinois qui servent de base à sou ouvrage. Mais l'ensemble qui sort de ces riches détails, l'assurance que donne aux recherches scientifiques l'appui des pièces originales, les aperçus généraux qui se trouvent semés au milieu des citations savantes, compensent abondamment

ce que cette forme pourrait avoir de moins attrayant pour certains lecteurs L'écrivain, qui, obligé de choisir entre Futilité de la science et la curiosité d'un public superficiel, a le courage de préférer la première , ne mérite sans doute que des éloges.

Deux faits principaux» spécialement intéressants pour les nations européennes, nous semblent mis en lumière dans l'ouvrage de M. Edouard Biot. D'une part, le système des concours décidant de l'admissiou aux fonctions publiques, de l'autre, le choix d'un certain nombre d'auteurs anciens servant de base à l'éducation intellectuelle et morale, constituent les traits les plus caractéristiques de l'instrucr tion publique en Chine. A chacun de ces deux sujets se rapporteront les deux articles que nous consacrerons à l'examen de l'ouvrage de M. Biot.

Les traditions conservées sur les plus anciennes dynasties chinoises font déjà mention d'établissements d'io-' struction publique, fondés et soutenus par l'État. Ces établissements étaient à la fois des collèges pour l'éducation de la jeunesse, des prytanées pour les vieillards, des athénées de musique, où l'on réunissait les aveugles, qui, devenus inhabiles à la vie active, étaient chargés def cultiver cet art. La poésie, la danse, la musique, les* exercices militaires formaient alors, comme à l'enfance de toutes les sociétés, l'objet de l'éducation. « Ceux qui instruisaient le prince héritier et les gradués littéraires, dit le Li-ki, devaient observer les saisons de Tannée. Au printemps et en été, ils enseignaient les danses avec la plume et la flûte ^ Au printemps, on récitait des airs ;

1. Sortes de danses où les danseurs tenaient à la main une plume ou une flûte.

en été, on jouait des instruments à corde. L'intendant de la musique donnait cet enseignement dans la salle d'honneur des aveugles. En automne, on étudiait les rites; en hiver, on lisait les livres sous la direction des préposés à l'étude des livres. L'enseignement des rites avait lieu dans la salle d'honneur des aveugles ou musiciens ; l'étude des livres avait lieu dans le collège supérieur. »

Un autre chapitre du Li-ki contient des détails trèscurieux sur l'éducation de cette époque reculée : a A six ans, on enseigne à l'enfant les nombres (1, 10, 100, 1000, 10000), les noms des côtés du monde (l'orient, l'occident, le midi, le nord). A sept ans, le garçon et la fille ne s'assoient pas sur la même natte; ils ne mangent pas ensemble. A huit ans, pour entrer et sortir à la porte de la maison, pour se placer sur la natte, pour boire et pour manger, les enfants doivent passer après les personnes plus âgées. On commence à leur apprendre à céder le pas et à montrer de la déférence. — ^A neuf ans, on leur apprend à distinguer les jours. A dix ans, ils sortent et s'appliquent aux occupations extérieures. — Ils demeurent un certain temps hors de la maison. Ils étudient l'écriture et le calcul Pour les rites, le maître commence, et les enfants suivent ses mouvements. Ils interrogent ceux qui sont plus âgés, ils s'exercent à tracer les caractères sur des planches de bambou, et à prononcer. — A treize ans , ils étudient la musique ; ils lisent à haute voix les chants en vers. Ils dansent la danse tcho. Quand ils ont quinze ans accomplis, ils dansent la danse siang. Ils apprennent à tirer de l'arc et à conduire un char. — A vingt ans, le jeune homme prend le bonnet viril ; il commence à étudier les rites... Il exécute la danse

tO'hia. Il pratique sincèrement la piété filiale et l'amour fraternel ; il étend ses connaissances , mais il n'enseigne pas. Il se renferme en lui-même, et ne se produit pas au dehors. — A trente ans, il a une épouse ; i\ commence à accomplir les devoirs de l'homme. Il continue ses études, mais sans s'assujettir désormais à une règle rigoureuse j^ s'il y a un sujet qui lui plaise, il l'étudié. Il se lie avec des amis ; il compare la pureté de leurs intentions. — A quarante ans, il commence à entrer dans les offices publics de second ordre ; selon la nature des affaires, il émet des propositions, il produit ses observations. Si les ordres des supérieurs sont conformes à la bonne règle, alors il remplit son devoir et ot)éit; s'ils ne le sont pas, alors il se retire. — A cinquante ans, il reçoit les insignes supérieurs , il devient préfet, et entre dans les affaires de premier ordre. — A soixante-dix ans, il quitte les affaires. »

La suite de ce curieux fragment nous apprend que l'éducation des femmes était dès lors ce qu'elle fut toujours depuis en Chine, c'est-à-dire fort négligée. « La fille, à l'âge de dix ans, ne sort plus de la maison. L'institutrice lui apprend à être polie et décente, à écouter et obéir. La fille s'occupe à filer le chanvre ; elle travaille la soie et en tisse diverses sortes d'étoffes. . . Elle a l'inspection sur les sacrifices (c'est-à-dire sur les repas) ; eUe apporte le vin, les sucs extraits, les paniers et les vases de terre. Pour les cérémonies des rites, elle aide à placer les objets qui sont offerts. »

Dès l'ancienne dynastie des Tcheou, qui commence environ 1200 ans avant l'ère vulgaire, on voit déjà apparaître en germe le système des concours littéraires, qui

devait par fa suite constituer un trait si remarquable de l'éducation et du gouvernement de la Chine. Ce peuple a toujours été pénétré de cette idée que la culture intellectuelle constitue le droit le plus naturel aux places de l'Ëtat, et que le concours légal est Tindice le plus sûr du mérite. Les souverains paraissent continuellement préoccupés de rechercher les hommes les plus dignes des emplois publics, d'en tenir un compte fidèle, d'en demander l'indication aux gouverneurs des provinces. L'hérédité des charges, bien qu'elle ait par intervalles dominé en Chine, y a toujours été considérée comme un abus, contre lequel les souverains et les lettrés ont réuni leurs efforts. Ce fut cette hérédité qui , s'établissant sous les derniers souverains de la dynastie Tcbeou, hâta leur décadence et leur chute définitive, et transforma la Chine d'abord en une féodalité, puis en une fédération également contraires aux anciens principes. Alors paraît Confucius, qui essaye de ramener ses compatriotes aux traditions primitives, enseigne la centralisation du pouvoir, unit la cause des lettrés à celle de la monarchie, et dépose sa doctrine, ou plutôt la tradition dont il se porte comme l'organe, dans ces livres célèbres qui, sous le nom de King, sont devenus pour la Chine les classiques par excellence et les bases de l'éducation. Ses disciples se multiplient peu à peu et se constituent en association ; Meng-Tseu, le plus célèbre d'entre eux, consolide l'œuvre du maître, et ainsi se trouve établie la corporation des lettrés, qui va désormais jouer dans l'histoire un rôle si important. Les premiers souverains qui régnèrent de nouveau sur la Chine réunie en monarchie ne semblèrent pas comprendre la communauté de leur cause avec celle des lettres. Ce fut

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le premier d'entre eux, le célèbre conquérant Thsîn-chî- Hoang, qui ordonna de brûler tous les exemplaires des livres de Ck)nfucius^ et avec eux les autres ouvrages anciens qui se trouvaient répandus dans l'empire, et de réduire au silence leurs admirateurs. Hais ce ne fut là qu'un orage passager; il eut pour causes l'esprit novateur de ce prince, qui voulait que la civilisation de la Chine datât de son règne, et aussi la liberté des lettrés, lesquels usaient largement du droit qui leur fut légalement accordé à certaines époques de critiquer les actes du gouvernement. Dès les premiers temps de la dynastie des Han, les rois se rallient à la corporation puissante dont les principes étaient si bien d'accord avec leurs vues politiques, n La ^création des concours et l'adoption des King comme base de l'enseignement moral et littéraire, dit M. Edouard Biot, furent des actes de pure politique de la part des empereurs de la dynastie Han. Obligés de lutter contre les princes apanages de leur propre maison et contre les familles de leurs grands ofBciers qui réclamaient l'hérédité des charges, ils apprirent que les livres de Confucius condamnaient cette hérédité, recommandaient expressément la centralisation de l'autorité entre les mains du souverain, et conseillaient Tappel public au mérite pour le choix des ofQciers. De tels principes devaie.nt leur plaire, et ils devaient accueillir ceux qui les professaient comme des auxiliaires utiles dans la lutte où ils étaient engagés. Ils furent donc conduits par leur propre intérêt à favoriser l'influence des lettrés; ils consentirent aisément à laisser ceux-ci régler les cx)nditions qui pouvaient leur procurer de bons officiers et les délivrer de rhérédité des charges. Dans des circonstances extraordi-

naireSy ils essayèrent plusieurs autres moyens d'appel au mérite. Ils admirent aux places supérieures de bons employés secondaires, et plus de professeurs que d'officiers sortirent de leur grand collège ; mais le principe de l'entrée aux hautes charges par la voie des concours fondés par la connaissance des King fut établi nettement sous cette dynastie. »

La faveur des lettrés commença à décroHre vers la fin du n* siècle de notre ère, en même temps que la splendeur de la dynastie qui les avait exaltés. Les sectateurs du Tao (disciples de Lao-Tseu), qui, dans toute la suite de rhistoirCy se montrent les rivaux des lettrés classiques (disciples de Confucius), obtiennent un crédit fatal à l'enseignement des King ; les eunuques, d'ailleurs, profitant de la faiblesse des souverains, font succéder le régime de la faveur à celui des concours. De là des rivalités, des complots chez les lettrés, des persécutions sanglantes de la part de leurs ennemis. L'anarchie et les guerres qui désolèrent la Chine du m* au vi* siècle achevèrent de perdre la tradition des bonnes études. Les efforts des Souï et des Thang ne réussirent qu'imparfaitement à les relever. Une autre cause depuis le viii® siècle nuisit considérablement au bon effet des anciennes institutions. Ce fut la lutte des deux ministères, le ministère des rites et celui des offices. Le premier fut investi à cette époque de la direction supérieure des examens et des concours, qui avait appartenu jusque-là au ministère des offices. Néanmoins, le ministère des offices resta investi du droit de présentation aux places vacantes de l'administration. De là un conflit perpétuel de pouvoirs entre les deux ministères. « Ces deux départements administratifs, dit

ses MÉLANGES D'HISTOIRE.

Ma-touan-lin , opérèrent sans accord, de sorte que dos hommes gradués par le département des rites n'étaient pas admis à gérer les charges publiques, tandis que d'autres qu'ils n'avaient pas reçus furent investis des charges par le département des offices. » — « Parmi les gradués portés sur les listes du ministère des rites, dit-il ailleurs, il n'y en avait pas un sur dix qui réussît à se faire agréer pour une charge par le ministère des offices. »

La dynastie des Soung (960-1200) fut la dynastie lettrée par excellence. Les collèges impériaux sont rétablis, les concours sont remis en honneur et décident presque seuls de l'admission aux charges publiques. Les épreuves supérieures se passent devant l'empereur en personne; Gonfucius est honoré dans un pavillon particulier sous le nom de « roi souverain de la diffusion des principes réguliers »• Néanmoins, plusieurs orages passagers troublèrent encore cette florissante période. Tantôt ce furent les disciples de Lao-Tseu ou les sectateurs de Fo (bouddhistes) S qui essayèrent de remplacer le rationalisme de Confucius, les premiers par le mysticisme et la théurgie, les seconds par un système mythique ; tanidt on eut à lutter contre les innovations du ministre Wang-Ngan-Chi , qui entreprit de changer les principes de l'enseignement et de l'interprétation des King, et dont la méthode, anathématisée par les lettrés de la pure doctrine, reprit faveur à diverses reprises. Souvent aussi les souverains se montrèrent mécontents du tour trop littéraire donné à des études qui avaient pour objet de fournir à toutes les fonctions civiles et militaires. Néanmoins la corporation des lettrés resta puissante , et toutes

1. Fo n'est qu'une abréviation de Fo-tho^ transcription chinoise du nom de Douddha»

les nations tartares qui entamèrent à cette époque le territoire de l'empire ou qui se trouvèrent en contact avec la civilisation chinoise, se hâtèrent d*adopter l'institution des concours. Kublaï et les souverains mongols qui régnèrent sur la Chine après les Soung se montrèrent, il est vrai, peu favorables à ce système, qui eût conféré à la nation conquise une trop grande part dans le gouvernement. Les grades littéraires ne purent donner accès qu'aux places inférieures, et encore les candidats mongols avaientils un visible avantage sur les indigènes. Mais, aussitôt qu'une nouvelle dynastie chinoise eut remplacé cette dynastie conquérante, on vit revivre les anciennes institutions, et, lorsque les Mantchoux imposèrent de nouveau à la Chine une domination étrangère, ils respectèrent l'ordre établi, ordre qui est encore aujourd'hui une des bases de la constitution chinoise. De graves abus, toutefois, tels que l'histoire en présente lors de la décadence de chaque dynastie, se sont introduits dans la direction des concours. L'achat des grades, la substitution trop souvent tolérée des candidats, la faveur achetée à prix d'argent, les irrégularités du ministère des offices, qui est loin de ne considérer dans la distribution des emplois que le titre littéraire, sont autant de plaies qui ont porté atteinte à cette antique institution nationale, a II résulte de l'aperçu de la situation actuelle, dit M. Biot, qu'il existe des germes de désunion entre les Mantchoux^ qui ont le pouvoir suprême, et la vaste corporation des lettrés chinois, qui est répandue dans tout l'empire. . . Des sociétés secrètes, formées par les lettrés, comptent beaucoup d'adhérents dans diverses provinces de la Chine ; mais probablement elles ne se sentent pas encore assez fortes pour

agir à découvert, puisqu'elles n'ont pas profité de l'attaque des Anglais. Il est certain que les Hantchoux redoutent ces sociétés et les poursuivent activement. Aujourd'hui le gouvernement semble aussi gêné dans ses finances qu'en 1826 et 1828, où la vente des charges fut légalement autorisée pour subvenir aux frais de la guerre contre le Turkestan. S'il n'a pas mis de nouveau les grades littéraires à l'encan, il a fait quêter chez les gens riches pour payer le prix de la paix obtenue des vainqueurs. L'empereur est âgé, et son successeur désigné est encore très-jeune. On peut donc présumer qu'il y aura dans quelque temps une collision des deux partis, semblable à celle qui se termina, il y a près de cinq cents ans, par l'expulsion des Mongols ; mais on ne peut savoir au juste quand la pusillanimité des lettrés chinois sera poussée à bout par la fiscalité mantchoue. d

Ces résultats historiques, quel que soit leur intérêt, ne sont pas les plus importants qui ressortent du livre de M. Edouard Biot. Le tableau d'un système d'instruction publique aussi original , n'ayant subi depuis des siècles que des modifications peu considérables, fait naître des réflexions également importantes, et pour celui qui recherche les lois de l'esprit humain, et pour celui qui veut en appliquer la connaissance à l'œuvre si difficile de l'éducation.

Le principe fondamental du système chinois est l'uniformité de l'éducation littéraire, intellectuelle, morale et même spéciale, en entendant par cette dernière celle qui est destinée à donner à chacun les connaissances de la profession qu'il est appelé à remplir. Ce prîn-

cipe, qui chez nous n'est appliqué que jusqu'à une certaine limite, Test en Chine de la manière la plus absolue. Nous voulons, en effet, que tout homme appelé à une carrière libérale possède ce fonds commun d'instruction qui constitue à nos yeux la culture intellectuelle. Antérieurement aux études spéciales, nous exigeons une base de connaissances générales, les mêmes pour tous; mais, au-dessus d'une certaine limite, nous permettons les spécialités aux différentes carrières et même aux différentes branches de l'enseignement. Ainsi ne l'ont point compris les Chinois. L'administrateur, le magistrat, le lettré, le soldat même» bien que cette dernière profession ait été souvent exceptée, doivent passer par les mêmes degrés de bachelier (sieai*-teaï), licencié (fcit^jtn), docteur (tsin-ssé), pour arriver aux hautes fonctions de leur ordre. Cette institution semblerait inexplicable, si l'on ne se rappelait que le travail httéraire n'a de valeur aux yeux de ce peuple que comme exercice intellectuel et moral. Les King sont pris pour base de l'éducation, parce qu'on les envisage comme le répertoire de toute sagesse et comme les sources nécessaires où il faut puiser la connaissance des rites ou du cérémonial antique, qui forme presque seul la morale chinoise. « L'instruction littéraire n'est donnée dans les écoles que comme moyen de connaître les principes du grand maître, dont l'étude assidue doit apprendre à chaque homme à perfectionner à la fois sa moralité et sa tenue extérieure. En constituant l'éducation du peuple sur cette base, les lettrés ont atta*ché à la tenue extérieure et aux pratiques du cérémonial de la vie ordinaire une importance qui nous paraît étrangement exagérée dans nos idées européennes. Il nous

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semble même qu'ils ont enchéri à cet égard sur Thabitude des écoles de la cour des Tcheou, où Ton ensei gnait les six sciences usuelles, savoir la musique, l'écriture^ l'arithmétique, le cérémonial, l'art de tirer de Tare et l'art de conduire un char. Sous les Han, les textes ne parlent plus que de renseignement des King dans les écoles de la cour et dans celles des districts. Cette étude pai*ait répondre à tous les besoins de la vie générale. » Le mérite littéraire est, en etfet, aux yeux des Chinois^ inséparable de la vertu privée. Être habile dans les King, pratiquer la piété filiale ou fraternelle, être fidèle à ses amis, être versé dans le cérémonial, sont pour eux des termes synonymes de la profession de lettré. Souvent, il est vrai, les études ont dégénéré de cet esprit ; le mérite littéraire a été seul considéré; les candidats ont préféré la calligraphie, le beau style, la facilité de composition eu style vulgaire, ou même des connaissances spéciales dans telle ou telle branche, à Tétude des principes de morale et d'administration contenus dans les King. Mais cette conduite a toujours été considérée comme un abus; elle a été de la part des empereurs l'occasion de plusieurs édits de réforme. La connaissance des institutions nationales, la morale, la science politique et administrative étant ainsi rattachées à Tétude des King, on comprend comment celle-ci a pu devenir l'objet exclusif de l'éducation préparatoire à toutes les fonctions de l'État, et comment le fondateur de la dynastie des Ming, par exemple, refusait de créer des collèges inférieurs pour l'instruction littéraire des militaires, disant qu'il ne concevait qu'un seul système d'éducation applicable à toutes les carrières. Des esprits sages, tels que Ma*touan-liD|

L'INSTROCTION POBLIQUK KN CHINE. 367

au \iy siècle de notre ère, déclarent ouvertement qu'il n'est pas très-convenable d'apprécier le mérite des candidats aux emplois administratits par leur unique mérite littéraire. Mais l'école de Confucius a vaincu tous les obstacles, et, en obligeant les aspirants aux fonctions publiques sans distinction à passer d'abord par l'étude des King, elle a enchaîné l'esprit chinois dans le respect des anciens usages et lui a inspiré une aversion invincible pour les innovations.

Le concours littéraire est donc en Chine la voie naturelle pour parvenir aux diverses fonctions de l'Ëtat. 11 est même remarquable que les grades n'y sont point seulement comme chez nous des conditions nécessaires à l'exercice de ces fonctions, mais qu'ils y donnent un cer* tain droit et mettent d'eux-mêmes le gradué sur la liste des éligibles. On pourrait les rapprocher sous ce rapport de notre agrégation plutôt que de nos grades universitaires. Les concours ne sont pas, il est vrai, les seules voies pour parvenir aux emplois publics. Nous avons vu qae de fait la faveur et la vénalité infligent à la règle de trop fréquentes exceptions; il existe même d'autres voies légales, comme le passage par les emplois subalternes, et la protection pour les fils d'officiers supérieurs. Néanmoins le principe général n'en demeure pas moins établi, bien que les empereurs mantchoux, à diverses reprises, en aient senti les abus. Il arrive en eifet trop souvent que les lettrés actuels étudient beaucoup plus les arguties du style des concours que les idées morales et politiques contenues dans les ouvrages de Confucius. En 1726, Youijg-Tching suspendit les études littéraires de la province de Tchc-Kiang, parce que les can-

didats s'occupaient de pure littérature au lieu d'étudier les principes de la morale et de l'administration. « On doit se souvenir, dit-il , qu'en subventionnant les lettrés, rËtat n'a pas pour but d'exciter le talent littéraire, qui est inutile, mais d'inspirer au peuple le respect qu'il doit aux princes et aux ancêtres. » Ce fut par un motif semblable que Kia-King, le prédécesseur de l'empereur actuel, refusa en 1800 d'autoriser l'établissement de collèges et de concours littéraires dans les provinces de Tartarie, parce que, dit-il dans son rescrit, ces provinces doivent avant tout conserver les habitudes et l'esprit militaires. L'obtention des grades littéraires et l'admission aux fonctions publiques, ou, comme Ton dit, au titre de « membre du gouvernement», étant devenues le but unique de l'éducation, on a vu naître tous les abus qui se produisent chaque fois que l'on substitue dans la culture intellectuelle une fin trop pratique à la recherche désintéressée de la science. Ainsi l'usage exclusif des manuels, la préparation mécanique et dirigée uniquement en vue du concours, sont, à ce qu'il paraît, le défaut des bacheliers en Chine comme dans bien d'autres pays. En outre» l'âge des candidats n'étant pas limité, ceux-ci continuent indéfiniment à se présenter, et souvent ils réussissent à un âge trop avancé pour remplir convenablement les fonctions qui exigent de l'activité. C'est ce qui sert au moins de prétexte pour tolérer le rachat pécuniaire des examens, et ce qui amène souvent les magistrats à com-' penser par leurs exactions, dans l'exercice de leur charge, les dépenses qu'ils ont dû faire pour l'obtenir.

L'éducation officielle dont nous venons de décrire les principaux caractères est celle qui se donne dans les collèges annexés au palais de Tempereur ou distribués dans les provinces. Au-dessous de ces collèges se trouvent d'innombrables établissements d'instruction primaire^ lesquels ont un caractère privé, et ne relèvent du gouvernement que par l'inspection à laquelle ils sont soumis. Toutes les relations s'accordent du reste à témoigner que Tinstruc^ tion élémentaire est très-répandue en Chine.

L'admission dans les collèges impériaux est assujettie à certains examens ; ce qui fait de cette admission un premier titre littéraire. Les élèves sont subventionnés par rËtat; en sorte que de tels établissements correspondent exactement à ce que nous appelons les « écoles du gou* vemement. » Ces collèges ont été de la part des empereurs l'objet d'innombrables édits. Vers eux se sont toujours pcMTtès les premiers soins des fondateurs de dynastie, et ils ont ressenti le contre-coup de toutes les révolutions. On comprend, en effet, d'après ce qui précède, qu'ils tiennent au fond même de Tédifice de l'État.

Quant aux règlements particuliers qui concernent les différents grades, ils offrent avec les nôtres de frappantes ressemblances. Les grades sont au nombre de trois, correspondant à nos titres de bachelier, licencié, docteur. La

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première épreuve se compose uniquement d'examens oraux, la seconde de compositions écrites. Les questions se tirent au sort^: les plus grandes précautions sont prises pour constater l'identité des candidats et cacher leurs noms à l'examinateur; ce qui n'empêche pas qu'il ne se passe de nombreuses supercheries au su ou à l'insu des juges du concours. U est sévèrement interdit aux candidats d'apporter aucun livre; les aspirants au doctorat peuvent seuls s'aider de quelques dictionnaires dans leur composition de poésie. Mais les éditions en petit format, tirès-répandues en Chine, et plus encore les larges manches des candidats déjouent sous ce rapport toutes les précautions, et c'est ce qui a porté les inspecteurs sévères à demander la suppression absolue dans Tempire de ces sortes de formats. — Les épreuves de licence n'ont lieu que dans les capitales de province ; elles durent plusieurs jours, et leur résultat est proclamé avec beaucoup de solennité.

Les matières de ces trois examens sont à peu près les mêmes quant à la nature des sujets, et ne diflfôrent que quant à la difiSculté. Un des documents les plus curieux de l'ouvrage de M. Edouard Biot est un programme ou questionnaire pour la licence qu'il a analysé et traduit, et qui est très-propre à nous faire oomprendre la portée des études chinoises. Voici les principaux sujets , dont

1. La forme seule du tirajre est un peu différente de la nôtre. Les séries de questions sont écrites sur des planchettes rangées les unes à côté des autres ; les concurrents tirent des flèches jusqu'à ce qu'ils en aient touché une ; on appelle cela « tirer sur la planchette ». « Ce fut une idée analogue, dit Ma-touan-lin, qui plus tard fît couvrir de colle les noms des candidats pour empêcher les recommandations et les intrigues. » — Telles étaient au moins les formes autrefois usitées. Le second usage subsiste encore; je ne sais si le premier a été modifié.

chacun donne lieu à plusieurs questions : Astronomie ou cosmographie ; — Morale ; — Science critique et histoire littéraire des King, de leurs commentaires, de leurs éditions; — Histoire littéraire et critique des auteurs classiques et de leurs commentaires; — Critique des livres erronés ou qui ne renferment qu'une part djB vérité; — Histoire : critique des différents historiens ; parallèle des plus célèbres d'entre eux; de la manière d'écrire l'histoire en général; — Jugements sur le style des différentes époques; — Histoire de l'enseignement; règlements qui le régissent; — Étude des caractères et de la prononciation; — Musique; — Droit politique et civil ; administration, économie politique ; — Questions d*utilité publique actuelle.

 diverses reprises, les empereurs ont ordonné par leurs édits d'insister sur les questions politiques, et, ce qui peut nous paraître plus singulier, de demander aux candidats des dissertations sur les affaires du temps. La médecine, l'astronomie (astrologie) et le calcul ont eu presque toujours des écoles spéciales, en dehors de l'enseignement libéral, parce que ces études sont envisagées par les Chinois comme de simples professions. Les sciences furent de la part des empereurs mongols l'objet d'une protection particulière. Quant aux exercices militaires, ils faisaient primitivement partie de l'éducation commune à tous; ils furent plusieurs fois rétablis au même titre ; d'autres empereurs séparèrent profondément l'éducation civile et l'éducation militaire, et créèrent des grades militaires à côté des grades civils.

Les concours et les grades littéraires ne sont pas le seul trait de ressemblance qui existe entre le système

d'instruction publique des Chinois et celui des nations européennes. Le choix identique des moyens d'éducation adoptés de part et d'autre constitue une autre analogie non moins remarquable. De môme, en effet, que les nations européennes se sont accordées à donner pour base à Tinstruction dç la jeunesse, non point l'étude de la langue moderne, au moins dans son état contemporain, mais l'étude des langues et des littératures anciennes, ainsi que d'un certain nombre d'auteurs représentant un autre âge de la langue moderne ; de même les Chinois n'ont jamais fait consister l'éducation dans l'étude du style vulgaire, mais dans la connaissance de ces monuments antiques dont la forme est si différente de celle qui est maintenant usitée. Les King sont les classiques de la littérature chinoise. Ces ouvrages sont écrits dans une langue plus ancienne et tellement différente de l'usuel, que M. Abel Rémusat ne craignait pas de dire que le chinois vulgaire est peut-être plus éloigné du chinois littéral que celui-ci ne l'est du latin et du français*. Cette langue ancienne est, en outre, d'une concision désespérante, sans caractères alphabétiques, d'une structure imparfaite, dénuée de formes grammaticales rigoureusement définies, et, par toutes ces raisons, d'une obscurité que les commentaires peuvent à peine dissiper ; ce qui la rend inaccessible au vulgaire. On peut d'abord s'étonner que les Chinois aient choisi comme moyen d'éducation des textes dont l'étude paraît être de si peu d'usage dans la vie ordinaire. Le style moderne, en effet, est clair et facile. « Ici, dit M. Rémusat, tous les rapports sont marqués, toutes les nuances sont exprimées,

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