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EN ALLEMAGNE K

Ce fut à Gœttmgue, en 1837, que plusieurs des philologues les plus distingués de l'Allemagne, Thiersch, Ottfried Mûller, Lachmann, Jakob Griram, Welcker, H. Ewald, Gœttling, se réunirent en société, afin de soutenir et de ranimer dans leurs pays le zèle pour les travaux de littérature savante. L'association, disent les statuts, a pour objet toutes les branches de la philologie, les améliorations possibles dans le système des études, la pacification des controverses relatives aux mé-

1. Verhandlungen der Versammlungen deutscher PfKtologen und Schulmârmer; Nuremberg, 1838;Manheim, 1839; Gotha, 1840,* Boun, 1841; Ulm, 1842; Cassel, 1843; Dresde, 1844; Darmstadt, 1845; léna, 1846. — Le congrès de 1847 a eu Ueu à Bâie. Celui de 1848 est tnnoDcé pour Berlin.

thodes d'enseignement, et l'entreprise des grands travaux d'érudition qui demandent des efforts réunis. Pour obtenir ces résultats, les sociétaires, auxquels pourront se joindre les philologues et les savants de tous les pays, se réuniront, chaque année, dans une ville de l'Allemagne : !• pour recevoir des communications sur les entreprises et les recherches nouvelles dans le domaine de la philologie ; 2° pour donner des indications et des conseils sur les travaux que la société considère comme utiles aux progrès de la science ; 3® pour conférer sur des points difficiles de philologie et de pédagogie; 4*» pour lire des dissertations sur des sujets analogues au but de la Société; 5» enfin, pour s'entendre sur la prochaine réunion et sur les sujets qui y seront traités.

Bien que les congrès philologiques, qui depuis 4838 se sont régulièrement succédé chaque année, n'aient pas également rempli toutes les parties de ce programme, on peut dire, néanmoins, que le nombre toujours croissant des assistants, l'intérêt des séances, la part qu'y ont prise les illustrations scientifiques de l'Allemagne, les Jacobs, les Hermann, les W. Schlegel, ont définitivement assuré l'existence de l'œuvre. La collection des Actes de ces réunions offre un intérêt réel à ceux qui ne recherchent que les résultats sérieux de ces graves études.

Il est impossible d'ailleurs de trouver un tableau plus vivant et plus vrai des habitudes et de la physionomie de la science allemande. Elle s'y peint dans toute sa naïveté, avec ses formes un peu pédantes, sa bonhomie honnête et sans arrière-pensée, son oubli total de ce que nous appelons le bon ton. J'entends non pas faire une critique, mais constater un fait : les mœurs philologiques

LES CONGRÈS PHILOLOGIQUES. 4t3

de nos voisins sont encore à peu près celles des humanistes de la Renaissance. Ainsi, la présence de Jacobs, ce Nestor de la philologie allemande, comme ils disent, au congrès de Manheim, en 1839, donna lieu à une scène patriarcale, qui chez nous paraîtrait d'un autre monde. Nous concevons à merveille le respect pour la science ; mais nos raffinements, en fait de goût, nous feraient craindre qu'on ne vît une parodie dans ces discours d'une rhétorique pompeuse, dans ces compliments emphatiques, dans ces adresses en style lapidaire, qui, chez nos voisins, ont encore le privilège de ne pas faire sourire. Chaque congrès finit d'ordinaire par un banquet, relevé de vers latins, d'acrostiches , de jeux littéraires. La joie même est classique chez ces respectables érudits: on joue avec des citations de Virgile et d'Homère ; on boit en pensant à Horace.

Les esprits sérieux ne se scandaliseront pas de ces enfantillages. Ils savent que le pédantisme est souvent nécessaire, toujours excusable. Personne ne s'en offense chez les humanistes de la restauration carlovingienne ni chez ceux de la Renaissance ; il faut que l'esprit humain s'amuse d'abord quelque temps de ses découvertes et des résultats nouveaux qu'il introduit dans la science, il faut qu'il s'en fasse un plaisir, quelquefois même un jouet, avant d'y voir un objet de méditation purement philosophique. Le même ton devra se retrouver et pareillement s'«?xcuser chez l'érudit exclusif et absorbé , qui creuse sa mine avec passion, surtout si un puissant esprit ne vient pas élargir ses vues, et si la simplicité de sa vie extérieure le réduit à n'être jamais qu'érudit. La haute philosophie, le commerce de la société ou la pratique des affaires peuvent seuls préserver la science du pédan-

tisme. Mais longtemps encore il faudi^a pardonner aux savants de n'être ni philosophes» ni hommes du monde, ni hommes d'État, même quand ils s'intitulent, comme en Allemagne, « conseillers de cour ».

Notre susceptibilité à cet égard est peut-être une de!> causes pour lesquelles la philologie, bien que représentée en France par tant de noms illustres, est toujours retenue chez nous par je ne sais quelle pudeur et n'ose s'avouer franchement elle-même. Nous sommes si timides contre le ridicule , que tout ce qui semble y prêter nous devient suspect; or les meilleures choses, en changeant de nom et de nuance, peuvent être prises par le tour du ridicule. Le mot de pédantisme, qui, si on ne le définit nettement, risque d'être si mal appliqué, et qui aux esprits légers paraît à peu près synonyme de toute recherche savante, est ainsi devenu un épouvantai! pour les délicats, qui ont souvent mieux aimé rester superficiels que de donner prise à cette attaque, à laquelle nous sommes immodérément sensibles. Le scrupule a été poussé si loin, qu'on a vu des critiques de l'esprit le plus distingué rendre à dessein leur expression incomplète, plutôt que d'employer le mot de l'école, alors qu'il était le mot propre. Le jargon scolastique, quand il ne cache aucune pensée, ou qu'il ne fait que servir de parade à des esprits étroits, est fade assurément; mais vouloir bannir lé style exact et technique, qui seul peut exprimer certaines nuances profondes de la pensée, c'est tomber dans un purisme déraisonnable. Kant et Hegel, ou même des esprits aussi dégagés de l'école que Tétaient Herder, Schiller et Gœthe, n'échapperaient point, dans de telles conditions, à notre terrible accusation de pédantisme.

Félicitons nos voisins de n'avoir point ces entraves, qui f)0urtant» il faut le dire, leur seraient moins nuisibles qu'à nous. Chez eux, l'école et la science se touchent; chez nous, tout enseignement supérieur qui, par sa manière, sent encore le collège, est déclaré insupportable; on croit faire preuve de finesse en se mettant au-dessus de tout ce qui rappelle l'enseignement des classes. Chacun se permet cette petite vanité, et croit prpuver par là qu'il a bien dépassé son époque de pédagogie. Croira-t-on que, dans des cérémonies analogues à nos distributions de prix, où les frais d'éloquence nous paraissent de rigueur, les Allemands se bornent à des lectures de dï^ sertations grammaticales du genre le plus sévère et toutes hérissées de mots grecs et latins? Cela suppose chez nos voisins un goût merveilleux pour les choses sérieuses,, et peut-être aussi quelque courage à s'ennuyer bravement, quand cela est de règle. Madame de Staël dit que les Viennois de son temps s'amusaient méthodiquement et pour l'acquit de leur conscience. Peut-être le public de TAllemagne est-il plus patient, en effet, que le nôtre, quand il s'agit de s'ennuyer cérémonieusement et sur convocation officielle. Bientôt ce sera sur les bords de la Seine un acte méritoire d'assister à une séance de l'Académie des Inscriptions, et cela pourtant sans qu'il y ait de la faute de l'Académie. Notre public est trop difficile; il exige de Tintérêt et même de l'amusement là où l'instruction devrait suffire; et, de fait, jusqu'à ce qu'on ait conçu le but élevé et philosophique de la science, tant qu'on n'y verra qu'une curiosité comme une autre, on devra la trouver ennuyeuse et lui faire un reproche de l'ennui qu'elle cause. Jeu pour jeu, pourquoi prendre le moins attrayant?

Une seule chose est nécessaire dans Tordre intedectuel : savoir philosophiquement. C'est la philologie ou l'érudition qui fournira au penseur cette forêt de choses {silva rerum ac sententiarum, comme dit Cicéron), sans laquelle la philosophie ne sera jamais qu'une toile de Pénélope, éternellement à recommencer. Toute exclusion serait ici téméraire : il n'y a pas de recherche qu'on puisse déclarer par avance inutile; les veines du métal précieux ne se laissent pas deviner; en creusant de nouvelles mines dans le champ de la science, on ne saurait prédire ce qu'on y trouvera. A combien de résultats inappréciables n'ont pas mené les études en apparence les plus stériles ? N'est-ce pas le progrès de la grammaire qui a perfectionné l'exégèse, et par elle l'intelligence du monde antique? Les questions les plus capitales de l'exégèse biblique en particulier, lesquelles ne peuvent être indifférentes au philosophe, dépendent d'ordinaire des discussions grammaticales les plus humbles ^ . Nulle part le perfectionnement de la grammaire et de la lexicographie n'a opéré une réforme plus radicale et plus importante. D'où viennent tant de vues nouvelles sur la marche des littératures et de l'esprit humain, sur la poésie spontanée, sur les âges primitifs, sur les races et les familles de langues, si ce n*est de l'étude patiente des plus arides détails? Vico, Wolf, Niebuhr, Strauss auraient-ils enrichi la pensée de tant d'aperçus nouveaux.

1. En voici un exemple, qui n'intéressera pas seulement les théologiens. A propos du passage célèbre Regnum meum non est de hoc mundo.., nunc autem regnum meum non est hinc (Joann. xvin, 36), plusieurs écoles, dans des intentions très-différentes, ont insisté sur le vûv dà, et, le traduisant par maintenant, en ont tiré diverses conséquences. Cette remarque inexacte n'eût pas été si souvent répétée,.

sans la plus mioutieuse érudition ? N'est-ce pas l'érudition qui a ouvert devant nous tous ces mondes de l'Orient, rinde surtout, dont la connaissance a rendu possible la science comparée des développements de Tesprit humain? Pourquoi un des plus beaux génies des temps modernes, Herder^ dans ce traité de la Poésie des Hébreux, où il a mis toute son âme, est-il si souvent inexact, fauX; chimérique, si ce n'est parce que la critique savante ne servait pas toujours de guide à l'admirable sens esthétique dont il était doué? Â ce point de vue, Tétude même des folies de l'esprit humain offre de l'intérêt pour l'histoire et la psychologie. Plusieurs problèmes importants de critique historique ne seront résolus que lorsqu'un érudit intelligent aura consacré sa vie au dépouillement du Talmud et de la Cabbale. Si Montesquieu, débrouillant le chaos des lois ripuaires, visigothes et bourguignonnes, a pu se comparer à Saturne dévorant des pierres, quelle tbrce ne faudrait-il pas supposer à l'esprit capable de digérer un tel fatras? Et pourtant il y aurait à en extraire une foule de données précieuses, auxquelles rien ne saurait suppléer. Il ne faut pas demander compte à la science de l'humilité des moyens par lesquels elle arrive à ses résultats. Les lois les plus élevées des sciences physiques ont été constatées par des manipulations fort peu différentes de celles de l'artisan. Si les plus hautes vérités peuvent sortir de l'alambic et du creuset, pourquoi ne pourraient-elles résulter

si l'on avait su que cet idiotisme vûv 6è, répondant à la locution hébraïque ve-<iUa, sert, dans la langue du Nouveau Testament, de conjonction adversative, sans impliquer aucune notion de temps; en sorte qu'il faut simplement traduire : mais mon royaume n'est pas de ce monde. — Una autre discussion des plus importantes et des plus vives de l'exégèse biblique (Isaïe, ch. liic), roule tout entière sur l'emploi d'un pronom.

également de l'étude des restes poudreux du passé. Aucune recherche ne doit donc être condamnée dès rabord comme mutile ou puérile ; car on ne sait ce qui peut en sortir, ni quelle valeur elle peut acquérir un jour. D*ailleurs, ce qui n'a pas de prix en soi-même peut en avoir comme donnée auxiliaire d'une autre science. Les profanes, et quelquefois même ceux qui s'appellent penseurs, se prennent à rire des minutieuses investigations de l'archéologue. De pareilles applications de l'esprit, si elles étaient leur fin à elles-mêmes, ne seraient sans doute que des fantaisies d'amateurs plus ou moins intéressantes; mais elles deviennent scientifiques, et en un sens sacrées, si on les rapporte à la connaissance de l'antiquité, laquelle n'est possible que par les monuments. Il est une foule d'études qui n'ont ainsi de valeur qu'en vue d'un but ultérieur. Vouloir réduire la science au nécessaire, c'est renouveler le triste raisonnement par lequel, dans ie conte de Voltaire, on réussit, par des éliminations successives, à simplifier si fort l'éducation de Jeannot.

C'est comme élément de la science philosophique que tout a son prix et sa valeur. La légèreté d'esprit, qui ne comprend pas la science, le pédantisme, qui la comprend mal et la rabaisse, viennent de l'absence de l'esprit philosophique. 11 faut s'accoutumer à chercher le prix du savoir en lui-même, et non dans l'usage qu'on en peut faire pour l'instruction de l'enfance. Il y a là-dessus un préJMgé trop répandu en France et qui est cause de bien des malentendus. Le département de la science est trop souvent à nos yeux celui de l'instruction publique, comme si les recherches sérieuses n'avaient de valeur qu'en tant qu'elles servent à l'enseignement. De là l'idée que, l'édu-

cation finie, on n'a point à s*en occuper, et que ces matières ne peuvent regarder que les professeurs. Kn effet, il seraïc, je crois, difficile de trouver chez nous un philologue qui n'appartienne en quelque manière à l'enseignement, et un livre philologique qui ne se rapporte à un but universitaire. Étrange cercle vicieux! Car, si ces choses ne sont bonnes qu'à être professées, si c^ux-là seuls les étudient qui doivent les enseigner, à quoi bon les enseigner?

A Dieu ne plaise que nous cherchions à rabaisser ces nobles et utiles fonctions qui préparent des espnts sérieux à toutes les carrières ; mais il convient, ce nous semble, de distinguer profondément la science de l'instruction, et de donner à la première, en dehors de la seconde, un but religieux et philosophique. La confusion qu'on en a faite a contribué à jeter une sorte de défaveur sur les branches les plus importantes de la science, sur celles-là mêmes qui, à cause de leur importance, ont mérité d'être choisies pour servir de base aux études classiques. La mode n'est pas aussi sévère contre des études d'une moindre portée, mais qui n'ont pas l'inconvénient de rappeler autant le collège.

La science allemande, je le répète, n'est pas obligée, sous ce rapport, à autant de précautions que la nôtre. Elle peut se permettre des airs d'école qui chez nous feraient le scandale des profanes. Ainsi, dans les congrès qui nous occupent, il arrive souvent qu'on sent trop peu le savant et beaucoup trop le professeur. Nous concevons fort bien Tutilité des réunions scientifiques; d'un autre côté, <ious aimons qu'un conseil spécial discute les questions d'instruction publique; mais l'opinion ne tolérerait point chez nous un congrès de professeurs réunis pour

discuter leurs questions d'école, peut-être parce que, dan:i notre système d'instruction publique, où la centralisation est beaucoup plus torte qu'en Allemagne, la direction venant d'en haut, de pareilles discussions seraient sam objet entre les membres du corps enseignant. Le corps médical, étant tout autrement organisé, a des congrès qui réunissent sans inconvénient les fonctions administratives et les attributions purement scientifiques.

La plus grande difSculté de l'institution des congrès, et en général de toutes les réunions scientifiques, est de trouver un but précis, suffisant pour en justifier la con~ vocation. Il est des réunions où le but est extérieur, si j'ose le dire : seul, il rassemble des personnes qui sans cela ne songeraient point à se trouver ensemble, [l en est d'autres, au contraire, où la fin est la réunion ellenaiême. Comme il faut à toute assemblée un but avoué, on imagine alors un objet plus ou moins artiûciel, lequel n'est réellement qu'un prétexte et n'a souvent en lui-même qu'une valeur médiocre. Tel est le cas de la plupart des réunions académiques. N'était le désir de se voir, ou d'accomplir une cérémonie publique, vaudrait-il la peine de s'y rendre pour entendre quelques fragments, qui seront bientôt imprimés, et qu'on lirait chez soi avec plus de fruit et de loisir? La parole improvisée, la discussion de sujets indiqués d'avance satisfait davantage. Mais, si le sujet de pareilles discussions est arbitrairement choisi ou purement littéraire et spéculatif, ces exercices courent le risque de devenir des tournois, où l'amour-propre des combattants est le seul mobile réel, et qù la question traitée n'est qu'un prétexte à des prouesses académiques. La discussion d'intérêts positifs, le jugement de con-

cours, l'indication de sujets à traiter, les questions relatives à Tadministration et au gouvernement de la société prêtent moins à la pédanterie, et rappellent les assemblées politiques, qui, de toutes les réunions, sont les plus dominées par leur objet. Mais il faut pour cela que le corps littéraire dont il s'agit occupe un rang dans l'État et joue le rôle de commission pour les intérêts de la science. Telle est chez nous la constitution de l'Institut et le principe de sa force. Les congrès philologiques de l'Allemagne auraient, ce semble, besoin de s'en rappro» cher. Les premières séances de chaque session se bornent trop exclusivement à des lectures. Des adresses votées aux illustrations scientifiques, des félicitations aux savants présents à l'assemblée ne suffisent pas pour justifier de longs voyages de la part de personnes sérieuses et très-occupées.

Pour offrir des résultats et un objet vraiment solides, les congrès devraient se proposer avant tout de discuter les intérêts de la science, de lui donner une direction générale, d'indiquer et d'encourager les travaux utiles, d'entretenir et de ranimer l'esprit philosophique, qui seul peut donner un but et une valeur aux recherches spéciales. On ouvrirait des voies nouvelles à l'ardeur des jeunes philologues, on leur inculquerait par l'esprit général de la réunion ce bon goût qui n'est pas moins nécessaire dans les recherches d'érudition que dans les travaux purement littéraires; chaque membre communiquerait ses vues et ses essais; les branches diverses de la philologie, qui, dans l'état actuel de la science, vivent presque isolées, se prêteraient des secours et des conseils réciproques. Quel fruit l'helléniste ne retirerait-

il pas d\\ coininorce de l'orientaliste ! CombieD Torientaliste, à son tour, ne gagnerait-il pas à recevoir le ton de ceux qui cultivent avec succès et savoir les littératures classiques^ ! On s'occuperait, en un mot, beaucoup plus de travaux à faire que de travaux déjà faits; les lectures et les discussions d'appai-at ne formeraient qu'un accessoire et un ornement aux actes et aux délibérations de l'assemblée.

Dans ces conditions de sérieux et d'élévation» nous comprendrions des congrès philologiques en France. Ils auraient l'avantage d'établir des communications utiles entre les sciences spéciales, qui, se développant à part et sans égard les unes pour les autres, deviennent étroites» égoïstes, et perdent le sens élevé de leur mission. Ainsi serait prévenue cette funeste dispersion du travail, qui fait recommencer sans cesse les mômes recherches, et entasse tellement les monographies, que leur nombre même les annule et les rend presque inutiles. Une vie suffirait à peine pour épuiser tout ce qui serait à consulter sur tel point spécial d'une science, qui n'est elle-même que la moindre partie d'une science plus étendue. Il viendra, ce me semble, un âge où les études philologiques se recueilleront de tous ces travaux épars, et où,

1. En 1B43, plusieurs orientalistes, MM. Pott, Roddiger, Brockhaus, Fieischer, Seyffarth, Olshausen, se réunirent à Leipzig dans l'intention de fonder des réunions analogues pour la philologie orientale, n fut résolu qu'on se réunirait aux congrès généraux déjA établis. En effet, depuis 1844, les orientalistes, après avoir ouvert la session avec les autres membres, se retirent, dans le courant de la première séance, pour leurs réunions particulières. On trouvera le compte rendu de la session de 18^ dans le journal de la Société orientale allemande (Zeitschrift der deutschen morgenlôndischen G^sdUschafl, 1848, p. 96-106).

les résultats étant acquis, les monographies devenues inutiles ne seront conservées que comme souvenirs. Quand l'édifice est achevé, il n'y a pas d'inconvénient à enlever l'échafaudage qui fut nécessaire à sa construction. Ainsi le pratiquent les sciences physiques. Les travaux approuvés par l'autorité compétente y sont faits une fois pour toutes et adoptés de confiance, sans que Ton s'impose de revenir, si ce n*est rarement et à de longs intervalles, sur les recherches des premiers expérimentateurs. C'est ainsi que des années entières d'études assidues se sont parfois résumées en quelques lignes ou quelques chiffres, et que le vaste ensemble des sciences de la nature s'est fait pièce à pièce, avec une admirable solidarité de la part de tous les travailleurs. La délicatesse beaucoup plus grande des recherches philologiques ne permettrait pas sans doute l'emploi rigoureux d'une telle méthode. Il sera urgent , néanmoins , que ces études se résument et se centralisent, et, pour atteindre ce but, des sociétés et des congrès littéraires ne seraient certes pas inutiles.

Les fragments relatif à la philologie en général, lus aux divers congrès, contiennent des vues ingénieuses sur la portée et l'avenir de cette science. MM. Bensen, Thiersch, Dœll, Kreuser, aux congrès de Nuremberg, Manheim et Bonn, envisagèrent surtout la question au point de vue de l'éducation, et s'alarmèrent du danger que font courir à ces études les tendances industrielles et utilitaires de l'époque ; trop peut-être, car, en admettant que le xix* siècle soit plus préoccupé que les autres des intérêts matériels, il ne semble pas qu'il le cède à aucun temps pour la curiosité intellectuelle et le besoin de remuer les idées. La somme d'activité ayant augmenté, il

a pu y avoir accroissement d'une part, sans qu'il y ait eu perte de Tautre. Le discours le plus remarquable sur ce sujet est celui que prononça M. Welcker, au congrès de Bonn, en 1841 (Ueber die Bedeutung der Philologie). H. Welcker y a surtout envisagé Télude de rantiquité dans rinfluence heureuse qu'elle peut exercer sur la production littéraire et sur l'éducation esthétique des nations modernes. Les anciens sont beaucoup plus pour lui des modèles et des objets d'admiration que des objets de science ; il avoue même que, s'il ne fallait voir dans la philologie que le côté scientifique, il n'en ferait guère d'estime. Ce n'est pas néanmoins à une imitation servile que M. Welcker nous invite. Ce qu'il demande, c'est une influence intime et secrète, analogue à celle de l'électricité, qui, sans rien communiquer d'elle-même, développe sur les autres corps un état semblable ; ce qu'il blâme, c'est la tentative de ceux qui veulent trouver chez les modernes la matière suffisante d'une éducation esthétique et morale. Sans combattre cette thèse, qui est au fond la nôtre, nous ferons toutefois observer que l'on place la philologie dans une sphère beaucoup plus élevée et plus sûre, en lui donnant une valeur scientifique et philosophique pour Thistoire de l'esprit humain, qu'en la réduisant à n'être qu'un moyen d'éducation ou de culture littéraire. Si les nations modernes pouvaient irouver en elles-mêmes une source vive d'inspirations originales, il faudrait bien se garder de troubler par le mélange étranger de l'antique cette veine de production nouvelle. Les tons, en littérature, sont d'autant plus beaux qu'ils sont plus vrais et plus purs. A l'érudit, au critique, appartiennent l'universalité et l'intelligence des formes les plus

diverses; au contraire, une note étrangère ne servira qu'à troubler le poète original et créateur. Or, quand bien même les temps modernes trouveraient une poésie et une philosophie qui les représenteraient avec autant de vérité qu'Homère et Platon représentèrent la Grèce de leur temps, alors encore Tétude de Tantiquité aurait sa valeur au point de vue de la science. Les considérations de M. Welcker ne suffiraient pas pour faire Tapologie de toutes les études philologiques. Si on ne cultive les littératures anciennes qu'afm d'y chercher des modèles, à quoi bon cultiver celles qui, tout en ayant leurs beautés, ne sont point imitables pour nous? Il faudrait se borner à l'antiquité grecque et latine, et, même dans ces limites, l'étude des chefs-d'œuvre aurait seule du prix. Or les littératures de l'Orient et les œuvres de second ordre des littératures classiques, si elles servent moins à former le goût esthétique, offrent quelquefois plus d'intérêt philosophique, et nous en apprennent plus sur l'histoire de «l'esprit humain que les monuments accomplis des époques de perfection.

Le sujet de ce beau Mémoire % bien que emprunté à celle des littératures anciennes qui a été le plus étudiée depuis la Renaissance, est neuf et à peu près inconnu. Le plus illustre des grammairiens grecs, cet Apollonius dont nous sommes tous les disciples sans le savoir, et sur les mérites duquel l'antiquité n*a qu'une voix, a cessé depuis longtemps de régner dans les écoles, et a été fort peu lu des savants. Quelques-uns de ses ouvrages les plus importants étaient restés inédits jusqu'à nos jours, et attendent encore un traducteur ; les grammairiens les plus renommés des deux derniers siècles ne le citent jamais. Le lira-tron maintenant davantage ? J*en doute, et je crois au contraire que le travail si conscien-

1 . Apollonius Dyscole. Essai sur Vhistoire des théories grammati-' cales dans Pantiquité, par E. Egger. ^ Paris. A. Durand, 1854.

deux de M. Egger lui enlèvera encore, s'il est possiblf, des lecteurs. En eHet, ceux qui voudront connaître Apollonius Je trouveront tout entier analysé, interprété, discuté, dans le Mémoire de M. Egger, avec une clarté et, j'ose le dire, un charme qu'on chercherait vainement dans les écrits originaux du célèbre grammairien d'Alexandrie.

On comprend que l'intérêt d'une pareille étude est nécessairement tout historique. Nous n'avons plus rien de nouveau à apprendre d'Apollonius ni de ses contemporains en fait de grammaire, précisément parce que nous avons tout appris d'eux et que leur méthode s'est en quelque sorte confondue avec les procédés les plus familiers de notre esprit. On ne songe pas assez à ce qu'il a fallu d'invention et de finesse pour constituer cet humble livre qu'on appelle un RvdimenL Ce qui est là résumé à la portée de l'intelligence d'un enfant, ces notions tellement tombées dans le domaine commun qu'on cesse d'y attacher un nom propre et qu'il n'y a plus aucun mérite à les enseigner ni à les connaître, quel effort de génie n'a«t-il pas fallu pour les créer ! Dieu me garde de comparer la grammaire au langage lui-même, l'œuvre toujours imparfaite de la réQexion à l'œuvre complète et vraiment divine de la spontanéité primitive. Mais de même qu'il nous est impossible de concevoir les voies mystérieuses par lesquelles l'esprit humain est arrivé à créer le langage, de même comprendrons-nous difficilement le mérite de ceux qui les premiers ont tenté Tanalyse du langage. Or, en cela comme dans tout ce qui est l'œuvre de la réflexion philosophique, il n'est rien que nous ne tenions de la Grèce. C'est la grammaire des

Grecs, transmise jusqu'à nous par les Latins, qui s'enseigne encore dans nos écoles, et qui fournit à chacun de nous les catégories du langage, par conséquent l'élément le plus essentiel de la pensée. Cest Apollonius remanié, éclairci, mais bien peu perfectionné quant à l'ensemble des vues et de la méthode, qui s'est appelé tour à tour Donat, Priscien, Despautère, Port-Royal et, de décadence en décadence, Lhomond ; de même que toutes les logiques qui, jusqu'à nos jours, ont eu la prétention d'apprendre à bien raisonner ne sont au fond que VOrganon d'Aristote, moins l'originalité.

On peut donc soutenir sans exagération que Apollonius a régné en grammaire jusqu'au moment où le génie des Schlegel, des Humboldt, des Bopp, des Grimm, des Burnouf a ouvert à la science du langage une voie toute nouvelle, en créant la méthode comparative, qui embrasse chaque famille de langue comme un ensemble organique et vivant, et substitue les explications historiques aux explications artificielles de l'ancienne philologie. La France, qui en toute chose dépasse si difiScilement l'horizon latin, s'est tenue jusqu'ici à la méthode de la vieille école; elle n'a rien vu en grammaire au delà de Donat. La révolution qui, au commencement de ce siècle, a renouvelé l'étude des langues, révolution comparable à celle qui, dans les sciences physiques a remplacé la doctrine d'Aristote par la science expérimentale des modernes, est encore à peu près non avenue parmi nous; je n'en veux d'autre preuve que le peu de succès des ouvrages, pleins de mérite cependant, qui ont aspiré à détrôner Lhomond. Nous ne sommes pas un peuple grammairien ; heureusement c'est là un défaut qui nous met

en assez bonne compagnie pour que nous puissions nous en consoler.

C'est en effet un phénomène historique bien remarquable que la disposition innée qui porte certains peuples à réfléchir sur le langage et à en dresser la théorie, tandis que d'autres peuples, souvent plus avancés en civilisation, possédant une littérature aussi riche, n'ont jamais songé à entrer dans cette voie d'analyse et d*ohservation. Dn coup d'œil attentif jeté sur l'histoire de l'esprit humain nous révèle qu'il n'y a eu réellement que trois peuples créateurs en grammaire, et que, avant Tapparition de la philologie comparée vers 1818, trois systèmes grammaticaux, celui des Hindous, celui des Grecs et celui des Arabes, ont seuls droit de prétendre à l'originalité. Tout le reste n'est que imitation ou emprunt. Pour ne parler que des peuples européens, par exemple, les Latins se sont bornés en grammaire à copier les Grecs, et les peuples modernes jusqu'à ces dernières années se sont bornés à répéter les grammairiens latins. En fait de tentatives vraiment originales, je ne vois que ces trois^là. Mais aussi ces trois systèmes n'ont rien de commun l'un avec Vautre; ce sont trois créations entièrement indépendantes, apparues à des siècles de distance^ et entre lesquelles il n'est possible de saisir aucun lien de filiation, aucune trace d'influence réciproque.

Ce qu'il y a, dis-je, de singulier dans cette espèce de vocation grammaticale qui a prédestiné certaines nations à se faire une analyse de leur propre langue, c'est que les peuples qui n'ont pas participé à ce privilège sont loin d'avoir été inférieurs en intelligence et en civilisation à ceux qui en ont joui. Je ne parle pas des Chinois^

qui n'ont pas de grammaire, par la raison fort simple que leur langue n'en est pas susceptible, el qui sans cela eussent été, je n'en doute pas, d'excellents grammairiens. Mais les Hébreux, par exemple? Voilà certes un peuple merveilleusement doué, qui est arrivé de trèsbonne heure à la réflexion, qui, six cents ans avant Jésus- Christ, avait une admirable littérature, riche en ouvrages sur toute sorte de sujets ; pourquoi n*a-t-il pas- eu de grammaire? Je le conçois à la rigueur pour la première époque de la littérature hébraïque (la période antérieure à la captivité), durant laquelle on n'aperçoit dans les écrits de ce peuple aucune trace de rhétorique, où la langue a conservé toute sa naïveté, où le divorce entre l'idiome du peuple et celui des lettrés ne se fait pas sentir encore. Mais dans la seconde période (depuis la captivité jusqu'au ii® siècle avant l'ère chrétienne), où la littérature est presque toute tombée entre les mains de lettrés, où les traces de composition artificielle sont manifestes, comme cela se voit, par exemple, dans certains Psaumes, dans TËcclésiaste, dans la seconde partie d'[saïe, à cette époque où les savants écrivent une langue déjà morte et dont le modèle ne se trouve que dans les livres anciens, n'est -il pas étrange que, malgré le soin extrême que mettaient les Hébreux à la conservation de leurs souvenirs nationaux, on ne voie poindre chez eux aucune idée de grammaire? Et quelques siècles plus tard, quand la lièvre du scrupule el de la subtilité s'empare de ce peuple, qu'il se met à compter les lettres de ses livres sacrés, à les entourer de points, d'accents, d'un luxe de signes qu'aucune autre langue n'a connuS; au milieu des puérilités de la Massore,

pas une trace de grammaire ; et ce n*est qu'au x? siècle de notre ère, sous Tinfluence et à l'imitation des Arabes, qu'on voit paraître quelques essais de grammaire hébraïque. Voilà certes un fait étrange et qui m'a toujours singulièrement frappé; car il ne suffit pas de dire que c est là une conséquence de l'esprit sémitique, peu ouvert de sa nature aux combinaisons intellectuelles, aux spéculations abstraites. Les Arabes sont des Sémites aussi, et même des Sémites restés bien plus inaccessibles que les Hébreux à l'action de tout esprit étranger, et cependant les Arabes se sont fait une grammaire éminemment originale et tirée de leur propre fonds. Je le répète, l'esprit grammatical souffle où il veut, et il est presque aussi impossible de dire quelles sont les races qui sont appelées à y participer que de déterminer le moment intellectuel où se fait cette curieuse apparition.

Voyez l'Inde, en effet. La grammaire s'y montre, dès les époques mythologiques, comme une annexe des Védas. Son origine est divine ; Indra a été le premier grammairien ; des fables sans nombre entourent son berceau. Le Nirukti de Yaska, qu'on peut regarder comme le plus ancien essai de grammaire qui soit venu jusqu*à nous, doit être au moins du vi® ou du vu® siècle avant l'ère chrétienne; or Yaska cite une foule de travaux qui supposent avant lui une grande série de grammairiens. Enfin, au m® ou ive siècle avant notre ère, c'est-à-dire à une date où nulle autre race ne possédait une ébauche mémo imparfaite d'institutions grammaticales, la grammaii'e indienne atteint, entre les mains du célèbre Panini, un degré de perfection qu'il n'a été donné à aucune autre race de dépasser.

En grammaire, on le voit, les Grecs sont fort en retard sur rinde. Avant l'école d'Alexandrie, on chercherait en vain parmi eux quelques traces d'une théorie régulière du langage. Apollonius, le Panini des Grecs, après lequel le système grammatical des anciens n'a fait que d'insignifiantes acquisitions, est du ii« siècle de notre ère. — Quant aux Arabes, en grammaire comme dans toutes les branches de la réflexion philosophique, ils sont notoirement les derniers venus. Les plus anciens essais de grammaire arabe sont du vm® siècle : au xiii'', cette grammaire est complète et en possession de tous les éléments essentiels qui la constituent.

Par son incomparable beauté comme par sa prodigieuse ancienneté, le système grammatical des Hindous mérite d'occuper la première place. Aucune littérature n'a rien à comparer à l'œuvre extraordinaire de Panini. II est impossible de se figurer l'impression que produit cette création étrange, miroir fidèle d'un peuple vivant tout entier dans l'abstraction, sans un regard pour ce qui passe. L'Inde, qui, par un phénomène unique peutêtre dans l'histoire de l'esprit humain, a su se faire une immense littérature sans y mêler aucun élément historique ou réel, devait être par excellence le pays de la grammaire, n faut avouer au moins que, si l'on entend par ce mot la théorie absolue d'une langue envisagée isolément et en faisant abstraction de toutes les autres, Panini est le parfait grammairien. La forme énigmatique et concise, la profondeur du sentiment étymologique, la précision et l'élégance des aphorismes font de cette composition singulière l'essai le plus hardi qui ait jamais été tenté pour réduire le langage à des formules d'algèbre, et four-

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Dissent un éclatant témoignage de cette puissance métaphysique au génie indien, qui devait élever en philosophie un peuple simple d'ailleurs comme l'enfant le fias simple, ignorant comme le dernier des paysans, à da spéculations du même ordre que celles où Fichte et Hegel sont arrivés de nos jours par tous les raffinementt de la pensée moderne.

La grammaire des Arabes, c'est le génie arabe luimême : spirituelle, subtile dans le» déUils, défectueuse et incomplète dans son ensemble. Ce sont des vues ingénieuses jetées au hasard, des petits faite bien observés; c'est une analyse du discours fort délicate à sa manière et entièrement différente de celle que nous imaginons; mais, à côté de ces mérite», absence complète de méthode, nul fôsai de théorie générale, nulle tendance à chercher la raison historique ou logique des procédés de la langue. En cela, la grammaire arabe nous apparaît comme moins artiacielle en un sens, mais aussi moins philœt^hiqw que celle des Grecs. Les Arabes ne voient dans la grammaire qu'une série de règles pour l'art de la parole. le seul art à peu près que ce peuple ait connu; elle «t pour eux le culte du langage bien plutôt que la science du langage ; aussi forme-t-elle à leurs yeui un privilège que Dieu a réservé aux descendante d'Ismaël, et que nulle autre race ne saurait posséder.

On ne peut dire que les grammairiens grecs aient beaucoup mieux saisi que les Arabes le véritable esprâ de la science grammaticale telle qu'on l'entend de n« jours L'idée fondamentale de la grammaire mdienne, 1« recherche du radical pur, qui se cache sous l'infinie variété des formes dérivées, leur est restée étrangère. Les

mots leur semblent faits tout d'une piècei comme des jetons frappés d'un coin invariable. N'apercevant pas la raison historique et la génération intime des procédés de la langue, ils veulent tout expliquer par des raisons logiques d'une désespérante subtilité, poursuivant mille questions oiseuses, jouant avec les mots et les syllabes, sophistes enfin,. comme les Grecs le sont toujours plus ou moins, même dans les plus belles créations de leur génie. Jamais ils ne saisirent Torganisme de la parole humaine, jamais ils n'envisagèrent la langue comme un tout vivant, qui se décompose et se recompose sans cesse par une sorte de végétation intérieure, et où chaque état a sa raison dans un état antérieur, jusqu'au fait primordial dont le mystère nous échappera toujours.

Un autre sérieux défaut des grammairiens grecs est dd ne savoir que leur propre langue et de vouloir fonder des inductions générales sur une base aussi étroite. A leurs yeux, tout ce qui n'est pas grec est barbare et ne mérite pas qu'on s'en occupe. Un papyrus trouvé à Herculanum, et récemment déchifiré, est consacré au développement de cette curieuse thèse c Que les dieux parlaient grec! » Le croira-t-on? Apollonius, vivant sous les ÂntoninSy à une époque où il semble que le latin dût être la langue politique du monde entier, Apollonius ne sait pas le latin! Il ne suppose pas un moment l'existence de cette langue ; il ne nomme Cicéron, Virgile, non plus que s'ils n'avaient jamais existé. Voilà bien ce magnifique orgueil de la Grèce, cette aristocratique fierté de l'intelli* gence, qui ne brave pas la force, s'y soumet au besoin, mais ne la reconnaît pas, et se venge en n'en tenant pas compte. Voilà ce que la Grèce a fondé dans le monde s

la noblesse de Tespril. Rome, après lai avoir enlevé son indépendance, n'a pas su peser d'un atome sur sa direction intellectuelle, philosophique, religieuse, ni obtenir d'elle un moment d'attention. A part quelques Gr c-? sans caractère ralliés à leurs vainqueurs, jamais Hellofie vraiment digne de ce nom n'a fait à la littérature latine l'honneur de s'en occuper ; à peu près comme un Français du xvui* siècle n'imaginait pas qu'en dehors de la France, on pût avoir de l'esprit, ni qu'il y eût une autre langue que le français acceptable pour un galant homme. J'aime cet orgueil, je l'avoue, ou, pour mieux dir^, cette assurance d'un peuple qui a conscience de sa supériorité intellectuelle, et n'hésite pas à s'attribuer le droit de régler les choses délicates; mais, en grammaire, il faut reconnaître que cet esprit exclusif a de fort graves inconvénients. S'agit-il de l'article, par exemple? Apollonius présente sa théorie de la manière la plus absolue, et suppose hardiment que cette partie du discours est indispensable à tout idiome : or la connaissance la plus simple de la langue latine eût suffi pour lui révéler son erreur. De même en parlant du nombre duel, l'idée ne lui vient pas un moment qu'une langue puisse s'en passer. Cette ignorance est d'autant plus singulière chez Apollonius, que tout semblait l'inviter, comme le fait remarquer M. Egger, à des études comparatives sur les langues diverses qu'il entendait parler autour de lui. « Alexandrie, où il vivait, était le foyer d'une érudition active et variée, le rendez-vous de vingt nations diverses; l'Egypte entière oflrait le spectacle de plusieurs langues également en usage pour tous les besoins du commerce et de la \\c. Le grec et les trois formes de l'écri-

ture nationale s'y montraient quelquefois rapprochés sur les monuments, dans les actes de la chancellerie, dans les contrats entre particuliers. Sous le règne de Gaude ou de Néron, un scribe sacré, nommé Chérémon, gardien d*une partie au moins de la bibliothèque d'Alexandrie, publiait sur les hiéroglyphes un ouvrage de pure philologie, dont il s'est conservé de précieux fragments. On sait même, par le témoignage d*un papyrus du Musée britannique, que l'étude de la langue égyptienne était pour les Grecs de ce pays un moyen de gagner leur vie, soit en donnant des leçons, soit en faisant le métier d'interprètes. L'esprit de la conquête et de la domination romaine poussait encore à ce rapprochement des langues par les relations politiques et commerciales... Les actes du sénat et du peuple, les rescrits des magistrats, les décisions arbitrales, étaient gravés, en grec et en latin, sur l'airain ou le marbre. . . Mais tous ces secours, il faut bien l'avouer, ne paraissent pas avoir eu d'influence considérable sur les progrès de la philosophie du langage dans l'antiquité; Apollonius, du moins, n'en a aucun souci... Il a fallu les progrès du christianisme et le vif intérêt d'une polémique où la littérature hébraïque était sans cesse en jeu, pour attirer sérieusement sur les langues orientales l'attention des philologues de l'Occident; encore leurs travaux en ce genre ont-ils laissé peu de traces. »

Pour bien écrire une langue, il ne faut pas Tavoir trop analysée; aussi a-t-on remarqué que les grammairiens en général écrivent mal. Apollonius ne fait pas exception à cette règle. La rudesse et l'obscurité de son style ont droit de nous surprendre. Écrivant à une époque de

finesse et d'extrême élégance, vivant dans un commerce journalier avec les meilleurs écrivains de Tancienne Grèce, il ne songe guère à se rapprocher par le charme du langage ni de ses contemporains ni des modèles qu'il cite. A le voir manier avec tant d'embarras la Tangue dont il décrit savamment les ressorts, on se prend à douter de reflScacité d'un art qui rend si gauche et qui, pour comble de malheur, ne contribue pas à rendre plus sociable. Tout ce qu'on sait, en effet, de la vie d'ApoUonius, c est qu'il était fort maussade. Le surnom de Dyscole en est la preuve et n'est que trop justifié par les traces de mauvaise humeur qui se retrouvent presque à chaque page de ses écrits. 11 y insulte ses confrères de la façon la plus outrageante, quand ils se permettent d'avoir pensé autrement que lui sur l'adverbe ou le pronom, a C'est là une niaiserie » ; ou bien : « Il est ridicule de croire » ; ou bien : « Il est superflu d'argumenter plus longtemps contre des puérilités»; telles sont les formes habituelles de sa polémique.

La grammaire, qui n'a jamais eu le don de rendre aimablC; n'avait pas, à ce qu'il parait, dans l'antiquité plus que de nos jours, le privilège d'enrichir. On rapporte que Apollonius était si pauvre que^ ne pouvant acheter ni papyrus ni parchemin, il écrivait ses ouvrages sur des morceaux de poterie. M. Egger, qui ne veut pas admettre la vérité de ce récit, a parfaitement droit de trouver que, pour écrire des livres de grammaire, ce devait être là une matière assez incommode. Mais le savant critique rappelle lui-même fort à propos que nos musées renferment un bon nombre de tessons qui ont suppléé jadis à la rareté du papier. Les soldats de la

LES 6RAMMAIRISNS GRECS. 439

haute Egypte en particulier donnaient souvent Vacquit de leur solde sur des fragments de terre cuite; on avouera qu'une comptabilité militaire avec de pareils reçus ne devait guère être plus commode à tenir qu'un portefeuille de grammairien. M. Egger ne peut croire non plus que le plus illustre des maîtres de son temps, au centre même et comme au foyer de la philologie alcxandrine, ait pn souffrir à ce point de l'indigence. Mais les exemples de pareils dénûments ne sont pas rares. Si l'on faisait une dissertation Sur les hommes savants qui sont morts de faim (la liste en serait assez longue), on trouverait que presque tous ont été des grammairiens ; je ne citerai que Lilius Giraldus et Sébastien Castalion, qui, en pleine renaissance , finirent, dit-on , de cette triste manière. Il n'est donc pas impossible que, même à Alexandrie, un grammairien ait été réduit à écrire ses ouvrages sur des morceaux de pots cassés. La grammaire a toujours été pauvre; ne lui contestons pas son unique vertu.

Voilà, je crois, le seul point sur lequel il me soit possible d'être en désaccord avec M. Egger. Son excellent mémoire, d'une érudition à la fois spirituelle et sûre, démontre une fois de plus qu'en traitant le sujet le plus austère, on peut toujours intéresser sans jamais chercher à amuser : deux choses si différentes et dont la confusion fait commettre tant de fautes aux personnes dont le goût n'est pas sûr ! Si l'homme sérieux, en effet, ne se résigne jamais à faire le moindre sacrifice pour complaire à la frivolité, d'un autre côté, dès qu'on s'adresse au public, on est tenu de l'intéresser; or on ne peut manquer d'y réussir quand on possède profondément son sujet, qu'on l'aime, et qu'on sait l'envisager dans ses rapports élevés

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avec rhistoîre de Fesprit humain. C'est ainsi que M. £gger, sans recourir à aucun de ces faciles procédés par lesqut Is on croit quelquefois égayer les matières scientifiqaes, a réassî à faire un ouvrage éminemment instructif et qui fait revivre pour nous dans toute sa vérité une des plus curieuses physionomies de la science antique. Un moment eflFrayé lui-même de Tâpreté de son sujet, le savant auteur se croit obligé de faire observer « que le portrait du grand philologue qu*.il essaye de faire revivre devra paraître d'autant plus fidèle qu'il aura moins d*agrément ». Cette excuse n'était vraiment pas nécessaire. Â propos du plus sévère des grammairiens, M. Egger a su é&« toujours attachant, et on se prend par moments à envier à ce Dyscole la fortune qu'il a eue de revivre par les soins d'une critique aussi bienveillante et aussi ingénieuse.

M. Adolphe Régnier, membre de TAcadémie des inscriptions et belles-lettres, continue de nous donner le résultat de ses travaux sur Tidiome des Védas. Le volume qu'il vient de publier a pour titre: Éludes sur la Grammaire védique ^ ; il contient le texte, la traduction et le commentaire du premier livre du Prâliçâkhya du Rig- Véda. Le savant académicien a porté dans ce nouveau travail la sûreté de méthode et la précision scrupuleuse qui distinguent toutes ses recherches. Nulle part la prudence et la rigueur philologique n'ont autant de prix que dans les études du genre de celle-ci , qui tentent souvent l'ambition des esprits plus hardis que sages. Les magrnifiques résultats que l'étude des Védas promit tout

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