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enioarés d'un public grossier et sans intelligence, mais que l'activité de l'esprit, avec toutes ses espérances et ses craintes, avec ses vœux et ses combats, était répandue dans toute la société, bien que cette activité fût le plus souvent comprimée au fond du cœur, parce qu il paraissait inutile de présenter aux yeux d'un monde ébranlé des idées qui contrastaient trop vivement avec l'état actuel de la société et étaient impuissantes à le guérir. »
Loin donc de placer la philologie parmi les causes qui rabaissent l'homme et le préparent à la servitude, ainsi que semblait le croire Ëpictète*, il faut dire qu'elle a contribué, aux époques de dépression^ à relever et à consoler l'humanité. Si parfois elle semble avoir recherché de préférence les époques où la pensée était le moins libre, ce n'est pas qu'elle ait affectionné la tyrannie ; mais c'est que l'esprit humain, se voyant interdire les grandes voies de la création philosophique, se réfugiait de luimême dans cet humble exercice, où il trouvait un aliment inoifensif à sa curiosité et au besoin qu'il a de remuer des idées.
Les points de division que M. Graefenhan a adoptés dans l'histoire générale de la philologie prêtent à la critique aussi bien que le cadre qu'il a donné à cette histoire. Adoptant la division ordinaire en période ancienne, période du moyen ftge et période moderne, il a choisi pour limite des temps anciens et du moyen ftge la fin du iv« siècle, et pour limite du moyen âge et des temps modernes l'invention de l'imprimerie, c'est-à-dire le milieu
i. M^iivT^oo 6x1 où {icfvov èiriO'j{j{a Âpx^^ ^^^ icXo6tou TaiceivolK mUi %n\ âXkw.\ ûworrcayjiévouç, àWt xaX ox^Xyjç xa\ dicoÎTijite^ xaA f^Ckoloyioa. (Arrien, Dissert., IV, 4, § 1 )
du XV*. Cette division a rinoonvénient d'enlever à l'histoire de la philologie ancienne son achèvement nécessaire, et à la philologie moderne l'intéressant tableau ée ses premiers essais. Le fait de Tavénement définitif du diristianisme, qui a déterminé l'auteur à prendre la première date comme point d'arrêt , n'a pas eu assez d'influence sur les études philologiques pour qu'il doive servir de limite. Les études classiques continuèrent comme auparavant, et les chrétiens lettrés ne différaient pas des païens en ce qui concerne le mode de leur culture. La philologie ancienne se prolongea ainsi en Occident bien plus tard que le iv^ siècle. Le v^ fut, en Gaule surtout, un des plus remarquables par le goût de la littérature. Saint Prosper, Sidoine Apollinaire, saint Loup de Troyes, tant de rhéteurs, de grammairiens, d'amateurs beaux esprits, Tonantius Ferreolus et sa célèbre bibliothèque, où le raffinement était poussé si loin, voilà des traits qui ne devraient pas manquer à l'histoire de la culture romaine. Jamais tout l'exercice intellectuel ne se résuma mieux qu'alors dans le nom de lettré. Comment omettre également, dans une histoire de la philologie ancienne, ce curieux prolongement de la littérature latine qui se produit sous la protection des rois ostrogoths et visigoths en Italie et en Espagne; les travaux encyclopédiques de Boèce, de Cassiodore, d'Isidore de Séville et de la studieuse génération de travailleurs qui se presse autour d'eux; ceux de l'école d'Afrique, sur laquelle saint Augustin nous a transmis de si curieux détails ; l'Encyclopédie de Martien Capella, manuel de toute l'érudition du moyen âge; les études bretonnes, enfin, qui se rattachent presque sans interruption aux travaux de l'écoU^ an^lo-saxonne ? Il y a.
durant les premiers siècles de l'invasion, tout un mouvement littéraire qui n'est que la continuation des écoles romaines, et qui va peu à peu expirant jusque vers la fin du vn® siècle, pendant qu'une nouvelle série d'études, appartenant réellement au moyen âge, «e développait en Irlande et chez les Anglo-Saxons, d'où elle devait bientôt passer sur le continent pour y déterminer la restauration carlovingienne.
L'invention de l'imprimerie n'est pas une limite plus heureusement choisie entre la philologie du moyen âge et celle des temps modernes. La renaissance des études classiques en Occident est bien antérieure à cette date, quelle que soit son importance. La renaissance des lettres est déjà parfaitement caractérisée dès le milieu du XIV* siècle. Paul de Pérouse et les savants de la cour de Robert de Naples, Pétrarque, Boccace, Jean de Ravenne, Barlaam, Léonce Pilati, et, dans la première moitié du XV* siècle , les élèves d'Emmanuel Chrysoloras , Leonardo Bruni, Niccolo Niccoli, Ambroise Traversari, Poggio Bracciolini et tant d'autres illustres humanistes, avaient fondé en Italie la philologie moderne, longtemps avant que l'invention de l'art typographique eût décuplé l'influence de leurs travaux. Le reste de l'Europe continua d'ailleurs le moyen âge jusqu'aux dernières années du XV* siècle.
L'attention principale de M. Grsefenhan semble avoir été d'être complet, et, en effet, on ne saurait signaler dans son travail aucune lacune tant soit peu considérable. Les seuls points où l'on puisse le trouver trop bref sont ceux qui ont trait à la philologie orientale. Ainsi il ne parle nulle part avec étendue du soin que les an«-
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ciens donnèrent à l'étude des langues étrangères, et spécialement des langues de l'Orient. Cette branche de la philologie fut très-peu cultivée, je le sais, par les anciens ; néanmoins il y avait là quelques faits qu*il p>ouvait être intéressant de ne pas omettre : par exemple, les travaux d'exégèse biblique des premiers siècles du christianisme. Les écoles juives d'Alexandrie et de Palestine sont aussi un peu négligées, et pourtant que de traits intéressants il y avait là pour l'histoire philologique / La légende des Septante, telle qu'elle est rapportée par pseudo-Aristée, le rôle qu'on y fait jouer à Ptolémée et é Démétrius de Phalère, la mention emphatique de la bibliothèque d'Alexandrie peignent à merveille la naïveté et l'engouement de ces premiers essais d'hellénisme. Les travaux de Philon et de Josèphe méritaient aussi quelque étude sous le rapport de la philologie^ et spécialement de la critique. Enfin H. Gra^fenhan a omis un intéressant chapitre de l'histoire de la philologie ancienne, en ne parlant pas de l'étude de la littérature grecque chez les Syriens*. Car, bien que les écoles d'Édesse et de Nisibe n'aient commencé à jeter tout leur éclat qu'après l'époque où Fauteur a fixé la limite de la philologie ancienne^ déjà, dès les premiers siècles du christianisme, et même dès Tépoque des Séleucides, les Syriens s'étaient profondément empreints de l'hellénisme. Les innombrables mots grecs qui se sont introduits dans leur langue en sont le témoignage. Les premières Églises de Syrie eurent des traducteurs et des interprètes attitrés
1 . Il s'agit ici principalement des Syriens habitant la région au delà de lEiiphrate, région où Ton parlait syriaque tout en cultivant avec zèle les lettres grecques.
pour servir aux rapports continuels qu'elles entretenaient avec les Églises grecques, et traduire les ouvrages des Pères. Quelques-unes de ces traductions, celle des épîtres de saint Ignace Théophore, par exemple, sans parler de la célèbre version de la Bible connue sous le nom de PeschitOy existent encore. Les nestoriens enfin naturalisèrent en Syrie toutes les sciences grecques, et particulièrement les études dialectiques et médicales, personnifiées en Aristote, Hippocrate et Galien. Aristote fut traduit parCumas et Probus, de l'académie d'Édesse, dans le v« siècle de notre ère. La plupart des textes scientifiques et philosophiques de la Grèce le furent dans les siècles suivants.
On peut apprécier autrement que notre auteur l'influence du christianisme sur les études classiques ainsi que sur la conservation des auteurs anciens, et trouver qu*il n'insiste pas assez sur les pertes que le zèle mal entendu de quelques évoques de l'Orient et de ces moines que Libanius comparait à des éléphants pour leur brutalité firent éprouver à la littérature, par l'incendie des temples, auxquels étaient d'ordinaire annexées les bibliothèques. Le christianisme ne fut pas et ne pouvait pas être favorable aux études profanes. Ces études étaient la glorification perpétuelle du polythéisme, qui n'avait pas cessé d'être un ennemi sérieux. On s'étonne que saint Grégoire trouve mauvais qu'un évêque enseigne la grammaire et s'occupe des louanges de Jupiter. C'est que Jupiter n'était pas encore une simple figure de rhétorique : c'était un dieu rival avec lequel on ne pouvait pactiser. Plus tard, quand la guerre fut finie l'Église admit sans peine dans ses écoles tout le panthéon profane, peu suspect désormais de prétentions théologiques.
La manière qu'a choisie M. Graefenhan pourra sembler
à plusieurs trop exclusivement technique. Des deux for^ mes, en effet, que peut revêtir Thistoire, — Ja forme libre et réchauffée par Tesprit, ou les faits sont présentés largement, comme des traits servant à l'unité d'un tableau, — et la forme érudtte, éparptilée, où l'auteur ne songe qu à instruire sans faire pens«r, — de ces deux formes, dis-je, Tauteur a choisi la seconde. Son livre est exdusivement savant et ne vaut que par les choses qu'on y trouve réunies. Un texte hérissé de passages grecs et latins, des notes occupant régulièrement la moitié de la page, quand elles ne la réduisent pas à deux ou trois lignes comme une sorte d'encadrement accessoire, des citations bibliographiques où l'auteur a voulu surtout être complet sans pouvoir l'être, parce que les sources françaises lui étaient peu connues, voilà l'ouvrage de M. Gr^fenhan. On nous dit que le public allemand ne demande pas autre chose. Qui voudrait, du reste, exiger davantage, puisque cette forme était ici à peu près commandée par le sujet, et que longtemps encore la science aura besoin de ces patientes recherches qui s'intitulent ou pourraient s'intituler : Mémoires pour servir... ? Eki un temps où l'on ne fait trop souvent que mettre de grandes phrases à la place des vues et des faits, être exact et vrai finit par devenir un mérite.