PRONONCÉ A LA SÉANCE PUBLIQUE
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PBéSIDÉI
Par MM, Emesi Benan ei Léopold Delisle.
Messieurs»
Des désastres comme notre patrie n'en connut jamais vous ont empêchés, Tannée dernière, de remplir un devoir auquel je ne crois pas que vous ayez manqué une seule fois, depuis la résurrection de notre vieille Académie au sein de l'Institut de France. Malgré la salutaire pensée qui porta beaucoup de bons citoyens à faire tous leurs efforts pour entretenir le mouvement de la vie dans les organes moraux de la ville assiégée^ vous ne pouviez, au milieu de tant de douleurs, inviter le public à une réunion qui, tout austère qu'elle est, emprunte aux récompenses que vous distribuez un certain air de fête.
Votre voix, d'ailleurs, n'aurait atteint qu'une bien faible partie du public qui s'intéresse à nos recherches. Mais, si vos communications avec le monde savant ont éiê interrompues, vos travaux intérieurs n'ont pas cesse d'être actifs. Durant cqs deux funestes années, vous n'avez pas omis de tenir une seule de vus séances hebdomadaires, et, dans des siècles, l'érudit qui parcourra vos registres ne remarquera, à tant de dates lugubres dont le souvenir restera maudit, aucun indice des troubles, des terreurs du dehors. Vos doctes discussions, les mémoires lus dans votre sein, ont offert le même intérêt que d'ordinaire; rien dans vos comptes rendus ne portera la trace d'une année de larmes et de sang. Une seule fois, le "20 mai de celte année, quelques heures après que le dernier obus tombait sur le bâtiment où vous êtes, voire procèsverbal semble un peu ému. Vous étiez sept, messieurs» venus à travers l'incendie pour savoir si quelque chose de ce dont nous vivons, de ce que nous aimons, existait encore. Votre président de 1871, que rien n'avait pu décider à quitter une ville où l'attachaient votre mandat et la conservation du dépôt confié à sa garde, vous adressait ces paroles :
c Sous le régime de terreur que nous avons subi pendant plus de deux mois , TÂcadémie des inscriptions n'a jamais cessé de se réunir, et chacune de nos séances a été remplie de lectures, de communications qui prouvaient que, au iiiiTieu de nos malheurs , vous n'avez jamais douté ni de Tavenir du pays, ni de rutillté de la science. Enfin Theure de la délivrance a sonné ; depuis avant-hier, le drapeau de la France a repris sa place sur le palais dont la nation a doté Flnstitut, et qui serait aujourd'hui un monceau de mines , si le cou-
DISCOURS A L'INSTITDT. 511
rage de nos libérateurs n*avait pas déjoué les plans des misérables qui ont tout mis en œuvre pour anéantir avec Paris les monuments de notre bisloire et les trésors d'art et de science qui appartiennent moins encore à Paris qu'à la France? et à Thumanité tout entière. Le cours de vos travaux n'aura donc pas été interrompu ; mais aujourd'hui que la lutte n'est pas encore terminée, que les ruines de tant d'édifices fument autour de nous et que nous avons à pleurer la mort de tant de victimes , vous jugerez sans doute à propos de nous associer au deuil public en levant la séance et en tous ajournant à la semaine prochaine. »
Ce courage, cette fermeté au milieu de la tempôte, vous les puisez, messieurs, dans la haute philosophie qu'inspirent vos études, et dont le résumé pratique est de faire à chaque jour, à chaque instant, son devoir. Yos recherches ne sont pas pour vous le jouet frivole des heures de loisir, le luxe des années prospères. Vous y attachez un sens élevé, je dirai presque religieux. Vos patientes analyses, vos scrupuleuses enquêtes, vos précautions mi* nutieuses contre Terreur, procèdent de la conviction que la connaissance aussi exacte que possible de ia^ vérité sur le passé de Thumanité est un intérêt de premier ordre, et qu'aucun des labeurs qu'on s'impose pour atteindre ce but n'est perdu. L'histoire est le fruit de Tétude immédiatt' des monuments ; or les monuments ne sont pas abordables sans les recherches du philologue ou de Tarchéologue. Chaque face du passé suffit à elle seule pour remplir une studieuse existence. Une langue ancienne et souvent à peine connue, une paléographie spéciale, une chronologie péniblement dressée, voilà plus qu'il n'en faut pour absorber les efforts de l'investigateur le plus zélé, si de laborieux artisans n'ont préa-
lablement consacré de longs travaux à extraire les blocs (le la carrière et à les assembler. Un seul résultat certain» en ces délicates matières, suppose des vies obscurément employées, des séries de patients efforts continués quelquefois pendant des siècles.
Bien loin que les travaux spéciaux soient le fait d'esprits peu philosophiques, ces travaux sont donc réellement les plus importants pour la science et ceux qui supposent la plus solide philosophie. Comme le demi-dieu des fables antiques qu'il fallait torturer si l'on voulait obtenir ses léponses, la vérité dans la science historique est fugace, glissante, difficile à saisir. Les esprits formés par une longue discipline sont seuls aptes à cetle lutte contre les mille chances d'erreurs qui entourent chacun de nos pas dans le domaine de l'antiquité. Le respect de Thistoire consiste-t-il à s'interdire toutes ces perplexités, à poser en règle qu'il ne faut pas toucher aux versions convenues, aux thèmes reçus et devenus populaires? Vous n'en croyez rien, messieurs; vous pensez que le culte le plus éclairé qu'on puisse rendre à la vérité est la peine qu'on se donne pour la trouver. Oui, vos procédés exacts et sûrS; vos doutes discrets, vos discussions ardentes, obstinées, sont le meilleur hommage à la majesté du passé, et permettez-moi d'ajouter le meilleur exemple des facultés nouvelles que réclame la patrie. Tout se tient dans la culture intellectuelle ; la discipline de l'esprit va d'une seule pièce ; une nation qui désonnais négligera telle ou telle des grandes applications de la raison humaine en portera bien vite la peine. L'esprit critique, ces procédés dont vous tenez école, et qui consistent surtout dan.« la fine appréciation des indices, dans l'investigation sagace»